Nos frères farouches

Part 2

Chapter 24,026 wordsPublic domain

Or, ce soir, comme Ragotte vient de laver, elle trouve à la place de l’autre une grande glace carrée, à bords vernis comme ceux d’un tableau, où elle peut se voir presque tout entière.

Elle se rappelle aussitôt la promesse de Gloriette, mais, par timidité et respect, elle fait l’étonnée.

--Je me demande, dit-elle, qui diable a mis cette glace à cet endroit-là? Est-ce que, par hasard, ce serait toi, Philippe?

--Oh! non, dit Philippe qui ne sait rien et qui ne se dérange pas de son travail pour une glace.

--Je savais bien, dit Ragotte, que c’était encore la dame!

--Non, ce n’est pas la dame, dit Lucienne avec brusquerie; c’est moi!

--C’est toi! dit Ragotte stupéfaite.

--Oui, moi. Je l’ai achetée ce matin à un bazar ambulant.

--Toi, répète Ragotte.

LUCIENNE

Et voilà comme tu me remercies!

RAGOTTE

Pourquoi donc que tu m’as acheté une glace?

LUCIENNE

Parce que j’avais de l’argent de trop.

RAGOTTE

Ma pauvre fille! tu ne m’as pas habituée. J’aurais parié gros que c’était la dame ou mon vieux.

LUCIENNE

Tu penses à papa, tu penses à la dame, tu ne penses pas à ta fille; c’est comme ça qu’on se trompe!

RAGOTTE

Oh! je me trompais pour mon vieux, mais, pour la dame, je ne me trompais pas de beaucoup.

* * * * *

Ragotte n’a pu s’acheter une lampe qu’à l’âge de cinquante-cinq ans.

Elle se sert de la lampe sans l’abat-jour qui est au grenier.

--Il me gênait, dit-elle.

Jusqu’à soixante ans, elle n’a connu que le lit de plumes, la couette. Pour la première fois de sa vie, elle va coucher sur un matelas.

D’un lit où le paresseux s’attarde, elle dit:

--Voilà un lit bien emblavé!

Elle s’étonne que, depuis quelques jours (pour quelques jours, seulement), je me lève le matin à six heures, et elle dit que je ne profite plus de ce que je suis monsieur.

--Quand on est chez les autres, dit-elle, on est toujours à terme.

Elle regarde le collier de cuir rouge que la petite chienne de luxe porte au cou.

--Ah! fine garce, lui dit-elle, que tu es heureuse! on ne m’en a jamais mis un pareil, à moi!

* * * * *

On ne peut pas lui faire dire qu’elle est de la même pâte que nous. Il faut qu’il y ait des dames habillées comme Mme Gloriette et des paysannes mises comme Ragotte.

GLORIETTE

Mais si vous deveniez riche?

RAGOTTE

Ça ne se peut pas.

GLORIETTE

Si quelqu’un vous offrait une belle robe?

RAGOTTE

Est-ce que je saurais la porter?

GLORIETTE

Si on vous avait appris?

RAGOTTE

J’ai la tête trop dure.

GLORIETTE

Si, par un hasard de naissance, vous étiez ce que je suis, et si j’étais ce que vous êtes?

RAGOTTE

Moi à votre place, madame, et vous à la mienne! oh! oh!

GLORIETTE

Enfin, je suppose.

RAGOTTE

Ce ne serait pas juste.

* * * * *

Le Paul lui reproche de n’avoir pas recousu un bouton de chemise.

--Je ne suis pas ma maîtresse, dit Ragotte. J’ai mon ouvrage; il faut que je fasse d’abord ce qu’on me commande.

Elle dit «ce qu’on me commande» avec du respect pour qui commande, une joie grave d’être commandée, la certitude de bien obéir.

--J’écris un mot à Lucienne, Ragotte! Qu’est-ce qu’il faut lui dire de votre part?

--Dites-lui, madame, qu’on ne fait pas toujours comme on veut.

_Malade._

A peine au lit, elle crie. Le mal commence par les dents, usées jusqu’aux racines, et gagne les oreilles.

Elle ne peut pas rester couchée. Elle se lève et va mettre sa tête brûlante sur le feu qui s’éteint dans la cheminée.

Comme elle souffre, Philippe est presque tendre. Il supporte qu’elle l’empêche de dormir. Il regarde les poutres du plafond et dit parfois à Ragotte:

--Et ta gueule?

Ragotte répond par un grognement de douleur.

Philippe, pour la calmer, raconte l’histoire d’une de ses dents.

Un jour qu’il se plaignait d’avoir mal, le forgeron lui dit:

--Mets-toi là, près de mon enclume!

Philippe se place. Le forgeron noue à la dent malade le bout d’une ficelle et à l’enclume l’autre bout, puis il passe un fer rouge devant la figure de Philippe.

--Mon recul a fait sauter ma dent, dit Philippe, et je serais tombé à coups de poing sur le maréchal, s’il ne m’avait tenu en respect avec son fer rouge. Je n’avais plus mal, mais, d’abord, je me suis cru aveugle et longtemps j’ai cligné de l’œil.

Cette histoire ne faisant pas d’effet, Ragotte, enragée, dit à Philippe:

--Jaguille-moi avec ton couteau!

Philippe, affectueux, glisse la pointe du couteau entre deux dents, pousse et tourne. Ça craque. Ragotte hurle comme si on lui ouvrait la cervelle, mais la dent ne cède pas.

Ragotte se décide à la faire arracher en ville par le médecin, pour quarante sous.

Au retour, sa bouche pisse le sang sur la route.

Elle dit gaiement à Philippe qu’elle fait rire:

--Je l’ai vue; c’était une fameuse dent! Ça ne m’étonne pas qu’elle tenait si bien; il y en avait plus long d’emmanché dans ma gueule que dehors.

Elle dit à Gloriette, qui est de retour:

--J’étais contente de savoir que vous reveniez de Paris; je pensais: nous allons nous raconter, avec la dame, nos maladies de l’hiver.

Elle commence:

--Moi, j’avais mal à la tête et une forte fièvre. J’ai d’abord pris de l’herbe, une espèce d’herbe amère, de la centaurée. Elle m’a bien fait. Ensuite, j’ai avalé tous les cachets du médecin. Je n’avais encore jamais pris de médecine. Ça me mettait le feu au ventre. Il fallait à chaque instant courir au puits, boire une tasse d’eau fraîche.

--D’eau glacée, Ragotte, de neige fondue? Vous étiez folle!

--Ça me calmait.

--Pour mieux vous brûler ensuite! Et aujourd’hui, comment êtes-vous?

--La fièvre tombe, mais j’ai toujours mal à la tête. C’est le sang.

--Il faut revoir le médecin.

--Oh! pour quoi faire?

--Madame a raison, dit Philippe, bourru et prévenant. Demain je retournerai le chercher et il t’ordonnera de la nouvelle denrée.

Elle souffre des reins, et, pour ne pas briser son lit dans la journée, elle se couche sur l’arche au pain.

L’arche est trop courte, bien que Ragotte ne soit pas longue. Il faut qu’elle se replie en chien. Tout ce qu’on peut obtenir, c’est qu’elle mette un oreiller sous sa tête et un mouchoir dessus, parce que les mouches la dévorent.

Autrefois, elle avait des verrues, mais elle les a guéries avec une pommade qu’elle écartait avant le lever et après le coucher du soleil.

Elle se rappelle exactement de la date de son retour d’âge.

--J’ai _vu_ pour la dernière fois, dit-elle, le jour de la première communion de mon petit Joseph.

Les deux souvenirs sont casés l’un vers l’autre dans sa tête et ne se font pas tort.

Dans la solitude, elle a de quoi occuper sa pensée. Elle sait des histoires que nous ne savons pas et qu’elle ne raconte à personne. Elle sait que tel jour, derrière les fagots, le gendarme a tapiné la femme du corroyeur.

Souvent, elle m’agace, assise sur une marche de l’escalier. Elle cause! elle cause, à voix basse pour ne pas me déranger, et de son bavardage un murmure monte jusqu’à ma fenêtre et trouble l’air, comme la balle d’avoine s’échappe du tarare.

_Religion._

GLORIETTE

Pourquoi n’allez-vous presque plus à la messe?

RAGOTTE

Oh! la messe...

GLORIETTE

C’est pour nous faire plaisir? Ma pauvre Ragotte, vous nous jugez mal; vous êtes libre.

RAGOTTE

Je le sais bien, madame.

GLORIETTE

Vous auriez tort de vous gêner, allez vite à la messe.

RAGOTTE

Je vous remercie, madame, je n’irai pas aujourd’hui. Il faudrait m’habiller.

GLORIETTE

Vous avez le temps.

RAGOTTE

L’église est trop loin.

GLORIETTE

Peu importe que la messe soit commencée.

--Laisse-la, dis-je à Gloriette, tu ne peux pourtant pas, une païenne comme toi, forcer Ragotte...

--Je t’assure, dit Gloriette, qu’elle se prive de la messe parce qu’elle s’imagine que ça nous est agréable.

RAGOTTE

Non, madame, je reste de ma volonté.

GLORIETTE

Vous n’avez donc plus de religion?

RAGOTTE

Si, madame, et vendredi, soyez tranquille, j’observerai le jeûne.

GLORIETTE

Ah! vous jeûnez tous les vendredis?

RAGOTTE

Le Vendredi-Saint seulement, celui de la semaine qui vient.

GLORIETTE

Qu’est-ce que vous mangerez, ce jour-là?

RAGOTTE

De la tourte à l’huile.

GLORIETTE

La tourte est permise?

RAGOTTE

Oui, mais je n’y mettrai pas d’œuf.

GLORIETTE

L’œuf est défendu?

RAGOTTE

Un jaune d’œuf, et on serait en état de péché.

GLORIETTE

Et Philippe, jeûnera-t-il?

RAGOTTE

Comme moi; nous ne ferons pas deux cuisines.

GLORIETTE

Il aime la tourte?

RAGOTTE

Oh! la tourte à l’huile! il va se bourrer.

GLORIETTE

Et s’il demande un œuf?

RAGOTTE

Il n’en aura pas.

--Aimez-vous les juifs, Ragotte?

--Je ne sais pas ce que c’est, je n’en ai jamais vu.

--Tenez! En voilà un.

--Ce monsieur-là?

--Oui, c’est un juif, un ami venu passer huit jours à la campagne. Que faut-il en faire?

--Si c’est un bon homme, il faut le garder, si c’est un mauvais homme, il faut le renvoyer.

Le juif part ce soir, mais c’est une coïncidence; il avait fini sa semaine.

--Croyez-vous au paradis, Ragotte?

--Ma foi, oui, monsieur.

--Espérez-vous y aller?

--Je n’ai point fait de mal.

--Pensez-vous que Philippe ira?

--Pourquoi non?

--Écoutez, Ragotte, aimeriez-vous mieux être toute seule au paradis qu’avec Philippe en enfer?

--Oh! l’enfer, dit Ragotte, je n’y crois guère.

--Au purgatoire, si vous préférez?

--J’aimerais mieux être avec lui n’importe où.

Puis elle reprend, par pudeur:

--Ce n’est pas qu’il tienne à moi et que je tienne à lui, mais il y a trop longtemps que nous sommes l’un près de l’autre, ça ne serait plus la peine de se quitter.

--Et Mme Gloriette, est-ce qu’il vous paraît possible qu’elle aille au paradis?

--Oh! si elle n’y allait pas, personne n’irait.

--Et moi, Ragotte?

--Oui, monsieur, dit-elle, se dépêchant de le dire.

--Moi aussi! Mais vous oubliez, Ragotte, que ni madame, ni monsieur, ni les enfants, ne mettent les pieds à l’église, que...

Soudain, je m’aperçois que les yeux de Ragotte s’emplissent de larmes. C’est sa manière, à elle, de me faire comprendre que je devrais bien la laisser tranquille.

GLORIETTE

C’est l’Ascension, Ragotte, il ne faut pas manquer la messe, ce jour-là; voyons, allez-y.

RAGOTTE

Ma foi non, madame.

GLORIETTE

Alors, vous n’irez plus?

RAGOTTE

Guère.

GLORIETTE

Mais, ma pauvre Ragotte, vous vous fermez les portes du paradis!

RAGOTTE

Oh! madame, vous m’avez dit un jour que j’irais. Je suis bien sûre d’y aller.

D’ailleurs, ce n’est pas à Dieu qu’elle croit le plus:

--Si une poule demande à couver à la Saint-Jean, laissez-la une nuit dehors avant qu’elle couve.

--Pourquoi, Ragotte?

--Parce que le maître de la maison mourrait dans l’année.

--Il faut mettre treize œufs sous une poule.

--A cause du chiffre treize?

--Oh! non, madame! Non, non... mais la poule serait trop grosse pour douze œufs et trop petite pour quatorze.

Quand une oie couve et qu’il tonne, il faut appeler les petits dans la coquille.

--Parce que?

--Je ne sais pas, on dit qu’il faut les appeler.

En mars, on prépare des petits paquets d’avoine et on les fait bénir, puis on les distribue aux vaches pour qu’elles vêlent bien. Philippe arrange les paquets. Que Ragotte les porte à bénir, si elle veut!

Avant de se coucher, on va voir avec une lanterne les bêtes à l’écurie. On y va tous les soirs, sauf la veille de Noël, parce que, la veille de Noël, les bêtes causent.

Un veau qui tette mal, Ragotte le traite de feignant, mais elle l’excuse si c’est en pleine lune, parce qu’en pleine lune, un veau a de la paresse à téter.

--Ça n’y fait peut-être rien, dit-elle.

Mais peut-être que Ragotte a raison, que nous subissons tous, à notre manière, l’influence de la lune, et que la page écrite en lune dure ne vaut pas la page écrite en lune tendre.

La corneille prisonnière fait trop la vie dans sa cage, il va encore arriver quelque chose!

Justement, le petit Joseph vient de mourir, à Paris.

II

LA MORT DU PETIT JOSEPH

L’infirmière dit à Gloriette:

--Votre petit jeune homme ne va pas.

--Perdu?

--Bien malade!

Et le médecin:

--C’est une méningite! Il peut vivre encore huit jours ou trois semaines. Trois semaines, ça m’étonnerait. Prévenez la famille.

J’écris à Philippe et lui conseille de venir à Paris.

--Triste voyage! dit-il en arrivant.

Il va tout de suite à l’hôpital avec sa fille Lucienne et ne trouve pas Joseph si mal.

--Il vous a reconnu, Philippe?

--Oh! et même de loin! Il faisait: bou! bou! avec ses lèvres. Je lui ai dit: «Tu veux donc m’embrasser?» Il a répondu: «Oui.» Je me suis penché, et, comme mon pied glissait, il m’a dit: «Tu vas tomber!» Il a voulu boire, Lucienne soutenait le verre par le fond. Je disais à Joseph: «Tu en as assez!» C’était pour rire, non pour lui refuser son lait. Il répondait: «Ma foi, je bois tout!» Et il a tout bu; preuve qu’il va mieux.

--Ne vous faites pas d’illusion!

--Oh! je ne m’en fais pas beaucoup; son mieux, c’est peut-être son pire.

--Dès qu’un grand médecin comme le sien a parlé!...

--Quelquefois, les médecins se trompent, dit Philippe.

--Pas quand ils affirment qu’il n’y a rien à faire.

--Ah!

--J’admire les grands médecins, dit Gloriette émue.

La barbe de Philippe et ses rides se brouillent et sa figure a bientôt l’air d’une souche trempée.

--Vous avez pu, Philippe, vous assurer par vous-même que Joseph est bien soigné à cet hôpital?

--Oui, mais il y a de l’eau qui lui coule du front et le mouille jusqu’à l’estomac.

--C’est l’eau de la glace qu’on lui met sur la tête pour endormir le mal. Vous ne trouveriez pas de glace à la campagne.

--Non; il serait mieux tout de même si quelqu’un restait près de lui.

--L’infirmière ne bouge pas, Philippe! Elle va d’un malade à l’autre. Elle ne quitte la salle que pour déjeuner, et elle n’a que ce moment de repos. C’est dur, le métier des infirmières; elles travaillent de sept heures du matin à sept heures du soir.

--Joseph n’aurait pas d’infirmière chez nous, répond Philippe, mais moi, la Ragotte ou le Paul, on ne le laisserait pas seul, on serait toujours là pour le recouvrir s’il se découvrait et pour lui donner quelque chose, quand il demanderait à boire, ou n’importe.

--Ce n’est pas de soif que Joseph mourra, Philippe. Que dites-vous de l’hôpital? Vous n’en aviez pas encore vu?

--Non.

--Il vous a semblé bien tenu, hein? propre, tout luisant!

--C’est assez convenable.

--Depuis combien d’années Joseph est-il à notre service?

--Ce serait la septième.

--Sept ans, déjà! Espérons qu’il n’aura pas été bien malheureux chez nous.

--Il ne se plaignait pas trop, dit Philippe.

L’infirmière est jolie, blonde, douce et grave; elle ne s’attarde pas aux malades qui plaisantent. Elle donne avec le même sérieux le verre de lait et la bouteille à pipi. Malgré son métier, elle reste si bien femme que Gloriette, à sa vue, ne manque pas de dire:

--Comme je la comprends! Moi aussi, j’aimerais être garde-malade.

Le petit Joseph n’a presque pas de fièvre et il divague. Il divague poliment, d’un air raisonnable. Il a reconnu son père et ne se rappelle plus sa visite. Il semble qu’on lui ait asséné un coup de marteau sur le crâne, non pour le tuer, mais pour l’étourdir. Il grimace et ne souffre pas. Ses mains sont glacées, l’une blanche, l’autre violette. Elles se cherchent, mais si la blanche fait, à elle seule, plus de la moitié du chemin, la violette bouge à peine.

--Vous m’emmenez? me dit-il.

--Oui, bientôt.

--Oh! je peux marcher, allons! dépêchons-nous!

Il s’efforce de remuer ses jambes inertes.

--On m’a monté ici sur un brancard, dit-il, mais, pour redescendre, je les aiderai et je tiendrai le bout du brancard.

Il voit au mur des ronds de soleil et s’écrie:

--Oh! des brioches!

--Hier, dit-il, un vieux était très malade. Il a demandé le bon Dieu. Il est là, dans l’armoire, le bon Dieu.

L’interne l’a questionné.

--Buvez-vous quelquefois?

--Non.

--Jamais?

--Non, non.

--Qu’est-ce que vous faites?

--Moi?

--Oui, vous, dans la vie?

--Je suis domestique.

--Servez-vous aux repas?

--Oui.

--En débarrassant la table, vous prenez la goutte?

--Il n’y a pas de goutte chez nous! répond le petit Joseph avec force.

Les autres malades nous observent et se disent sans doute:

--C’est lui, ce n’est pas moi, qui va mourir.

--Bonsoir, petit!

--Vous partez?

--Oui, nous reviendrons.

--Et moi, je reste?

Va-t-il pleurer? Quand je me retourne, ses yeux s’amusent déjà aux brioches qui s’arrondissent sur le plâtre blanc.

--Là-bas, on les habille, me dit Philippe; est-ce qu’on va l’habiller?

--Je ne crois pas. Nous lui donnerons un drap, avec un oreiller, et il sera mieux dans un drap propre que dans ses effets qui ne l’étaient plus.

--Là-bas, on les habille, répète Philippe.

--Ici, non. Chaque pays a ses habitudes. Paris a les siennes. Il faut les respecter.

--Oui, mais je ne veux pas qu’on jaguille Joseph.

--Comment?

--Je ne veux pas qu’on le jaguille! Vous, qui connaissez les médecins, défendez-leur de le jaguiller. Je sais qu’à l’hôpital ils jaguillent les morts, si on ne dit rien. Ils ont jaguillé la fille de Rolin. Moi, je ne veux pas: Défendez!

Il parle ainsi, têtu et sombre, parce qu’il se souvient d’en avoir presque jaguillé un lui-même à la ferme des Corneille. Un domestique était mort subitement. La Compagnie d’Assurances exigea l’autopsie, et le médecin fit l’opération avec l’aide de Philippe, renommé pour son adresse à égorger les porcs. Philippe, quoique habitué au sang, ne trouva pas que c’était de l’ouvrage bien agréable.

--Défendez, monsieur, défendez!

--Je ferai votre commission.

--Je n’ai plus rien à faire ici, je m’en vas, dit-il à Lucienne.

Il s’assure qu’il a dans sa poche le livret de caisse d’épargne et le porte-monnaie du petit.

--Vous savez que vos autres enfants ont droit à la moitié de cette somme?

Philippe ne répond pas. Il boutonne étroitement sa veste et son pardessus, se coiffe d’aplomb, et dit à sa fille, d’un ton autoritaire:

--Je pars, je l’ai vu, ça suffit; mais toi, tu restes. Tu iras à l’hôpital tous les jours, et tous les jours tu écriras pour donner de ses nouvelles. N’y manque pas; tu m’écoutes?

J’avais dit à Philippe:

--Vous êtes un homme, vous! un homme s’en tire, mais Ragotte n’est qu’une pauvre vieille maman; soutenez-la!

Philippe nous télégraphie de là-bas:

«Ragotte pas malade, mais ennuyée.»

Après Philippe, c’est le Paul qui vient voir son frère Joseph une dernière fois. Il a voulu partir à toute force. Il arrive à la gare de Lyon, au milieu de la nuit, et il attend que l’heure soit convenable pour sonner à la porte du concierge.

Il se présente avec une petite cravate-plastron de couleur printanière, où brille une épingle dorée, et dès les premières paroles, il pleure, comme une grosse pomme cuite fendue.

Le Paul ne veut pas s’y connaître moins qu’un autre.

--Oh! pour moi, il est perdu! dit-il.

Joseph aura été deux fois à l’hôpital. La première fois, Ragotte criait:

--Il n’en sortira plus!

Nous l’avons réprimandée ferme. Joseph est sorti.

--Je regrette mes paroles de défiance, a dit Ragotte. Oh! je n’aurai plus peur de l’hôpital, et si mon petit y retourne, je me tiendrai tranquille.

Le petit Joseph y est retourné, et, cette fois, il y reste.

Lucienne et le Paul ont du chagrin, mais surtout de la mauvaise humeur. «Ça m’agace!» dit Lucienne. Ils gémissent en bougonnant.

--Ce n’était pourtant guère difficile à voir, que la fin approchait!

--A quoi ça sert d’envoyer une dépêche? Il est mort, il est mort!

Le Paul dit à Lucienne:

--Naturellement, je reste à Paris jusqu’à demain. Il faut bien que j’achète une couronne!

Et Lucienne dit:

--Inutile de faire tant de frais! C’est déjà gentil de l’emmener. Et tu sais qu’on ne les habille pas, ici; tâche de garder ça pour toi et de ne pas raconter chez nous qu’on l’a mis dans le cercueil sans l’habiller.

--Je ne suis pas si bête que tu crois, répond le Paul.

--Non, dit Lucienne, mais tu n’as guère souvent la main à la poche, quand il s’agit de payer! Si tu me remboursais! tu t’imagines que ça ne coûte rien, le Métro?

Ils disent: «Je l’ai vu; il est tel qu’hier; la mort ne l’a pas changé!»

C’était bien la peine!

--Pour l’emmener, disent-ils, on paiera avec ses économies. C’est son argent. Il faut que l’argent qu’il a gagné lui profite.

--Cet argent, dis-je, profitera surtout au patron de ce monsieur noir qui vient de nous faire ses offres.

--Vous avez raison, mais si Joseph pouvait parler, il dirait comme nous.

C’est Philippe qui reçoit la dépêche au village. Il la lit et pleure d’abord, seul, tout son saoul. Il garde la dépêche dans sa poche plus d’une heure.

Ragotte est au coin du feu avec une voisine, la Chalude. Philippe, sans donner la dépêche à Ragotte, puisqu’elle ne sait pas lire, sans même la lui montrer, l’embrasse, ce qu’il ne faisait plus depuis des années.

Ragotte comprend et pleure dans son tablier.

La Chalude, ayant deviné, pleure aussi.

Il y avait beaucoup de monde à l’enterrement. Ragotte a dit:

--Nous avons beau être pauvres, nous ne sommes pas mal regardés!

Elle aura bien du plaisir à se rappeler toutes les personnes qui se sont dérangées.

Mais Philippe n’y était pas. Au dernier moment, il a refusé de mettre une chemise. Il a dit, d’une voix sourde:

«Non, je n’irai pas!» Et il est allé se coucher sur la paille, près de Jaunette.

Le monde marchait, silencieux sauf la Chalude, courbé contre le vent qui balayait la route. La Chalude, qui ne parle pas vite, mais qui finit tout de même par dire ce qu’elle veut, déclarait à Lucienne:

--Il y a juste treize ans que, à la même époque, au mois de mars, votre frère aîné est mort. J’ai bonne mémoire, je ne me trompe pas. Et quand votre frère aîné est mort, il y avait juste treize ans que votre grand-père était déjà mort. Vous verrez que, dans treize ans, il y aura encore quelque chose pour vous.

A l’église, M. le curé en donna pour ses vingt-cinq francs, mais il n’était pas rasé, ce que tous remarquèrent.

On a vraiment bien pleuré le petit Joseph. Je ne l’ai jamais vu pleurer lui-même, et c’est la première fois qu’il faisait pleurer les autres.

Quelques jours encore, il continue de vivre pour ceux qui ne savent pas.

--Et votre petit jeune homme, on ne le voit plus; qu’est-ce qu’il devient?

--Mort.

--Oh! pardon! si j’avais su, je ne vous aurais pas demandé de ses nouvelles.

Il venait de faire une folie.

Souvent invité aux noces de son village, où il ne pouvait que regarder les danseurs, il prenait, cet hiver, sans le dire à personne, des leçons de danse. Il avait acheté d’un coup pour cinquante francs de cachets.

Il en laisse trois ou quatre.

_Le chagrin de Ragotte._

Quand le petit Joseph venait la voir, il était câlin avec elle. Il ne lui flanquait jamais rien dans les jambes. Il ne partait pas sans lui glisser, au moment de l’adieu, sur ses gages à lui, une pièce d’argent pour sa cachette, et comme Ragotte voulait la rendre, il lui tenait la main fermée jusqu’à l’arrivée du train.

Le petit Joseph lui revient trop fort à la pensée; elle dit à Gloriette:

--Oh! si vous saviez, madame, comme on se sent puni!

--Puni de quoi, Ragotte?

--Oh! madame! Oh! madame!

Elle ne saurait pas le dire au juste... peut-être d’avoir oublié que le malheur nous guette à chaque instant, et qu’il faut toujours vivre en inquiétude.

Elle dit à propos des leçons que la vie nous donne:

--Il faut être pris pour être appris.

Et à propos du petit Joseph:

--Tant qu’on ne passe pas par là, on ne passe pas serré.

Tous les matins, elle pleure en tapotant le lit avec la petite fourche usée et jaunie.

--Il aurait été si content de me voir un matelas!

Elle a gardé son réveil-matin, dont elle aime entendre le tic-tac, mais s’il s’arrête, elle n’ose pas le remonter et elle appelle Philippe pour qu’il le remette en vie.

Son ouvrage fini, elle pense à Joseph et ça lui fait mal. Elle y pense trop et ça l’endort. Elle baisse la tête plus bas, un peu plus bas, jusqu’à ce qu’elle la relève avec brusquerie, comme si elle venait de heurter du front la pierre du petit.

L’après-midi, elle s’assied au pied de la croix qui est à l’ombre, devant la porte.