Chapter 7
Et c'est d'abord l'enchantement des premières initiations, tout le côté mystique et tendre, exclusivement tendre, d'une âme vierge qui pour la première fois s'ouvre à l'amour. C'est la révélation de la grâce, de la beauté féminine, du charme puissant et doux qui se dégage du _mundus muliebris_, surtout pour l'homme demeuré longtemps chaste. Mme Marcelle Tinayre, l'a senti et délicatement rendu. Non, ce n'est pas un vain symbole, celui de la force inhérente à la chasteté, de la puissance de prise que donne sur le monde une énergie qui ne s'est pas dispersée aux dépenses sexuelles. En ce sens, le beau mythe de Parsifal n'est que la plus glorieuse illustration contemporaine d'une vérité qui persiste à travers les âges, dont nous sentons l'immortelle portée dès la première défaillance du héros, quand les bras souples de l'Enchanteresse inclinent cette tête juvénile sur son sein parfumé... Ce sont ensuite les joies de former une âme, de la plier à son idéal, de croire du moins qu'on atteindra à la convaincre: décevant espoir, car on ne transforme pas l'essence d'un être... on ne saurait qu'y ajouter, et la visite à Port-Royal, le plus beau morceau du livre à mon avis, n'est qu'un délicieux tableau psychique, où deux âmes se confrontent entre elles, sans aucune chance de se pénétrer. De toutes les formes de pensée, la forme religieuse est la plus incommunicable, celle qui exige le plus de don pour être entendue dans son sens intime, et quand le jeune homme exalte devant sa bien-aimée les délices de la communion en Dieu, comment toucherait-il de son idéal supra-terrestre une âme dont les appétitions se restreignent toutes à la terre. Vient enfin la révélation foudroyante de l'homme _complet_, avec ses exigences qui se manifestent dès la première possession... et c'est vraiment d'une profonde connaissance de la psychologie virile, cette brusque audace succédant à tant de timidité, cet impérieux accent que commande la voix de l'instinct dès que la beauté dévêtue de Fanny lui vient proposer ses attraits: soudaine interversion des rôles que je n'eusse point tant admirée sous la plume d'un écrivain de mon sexe, mais qui force mon admiration, venant de Mme Marcelle Tinayre. Je sais peu de tableaux comparables à cette scène d'abandon dans la _Maison du Péché_, pour nous convaincre que cet abandon est un instant de brève folie.
Folie, n'en doutez pas, chez tout homme, diront les adversaires déclarés des sens, les disciples de Forgerus et de Thérèse-Angélique, combien plus grave, irréparable à vrai dire, chez ces amants exceptionnels, puisque de cet instant datent leurs intimes tortures! Pour eux désormais, il n'y aura plus que tortures, douleur d'aimer succédant aux premières délices, et si jamais oeuvre d'art pouvait servir à l'édification morale de qui la voit ou l'entend, on ne saurait imaginer tableau plus propre à détourner du mal sacré deux êtres qu'un invincible attrait rapprocha pour les mieux tenailler par la suite. Tortures de la solitude morale et du contraste des natures qui se révèle même dans l'amour..... que dis-je? surtout dans l'amour et après la possession! Rancoeur de la possession où s'ajoute cette certitude de l'impénétrabilité des âmes, d'autant plus impénétrables que les êtres physiques se confondent plus souvent! Images de rivalité et de jalousie du passé, cette jalousie plus féroce parfois que celle du présent, qui vient aviver chez l'homme le désir physique que tout exaspère!... Enfin cette volupté des sens, où de moins en moins participent les mouvements de l'âme, atteignant à créer une désagrégation de l'être moral qui va presque jusqu'à la démence, par où l'oeuvre de Mme Marcelle Tinayre rejoint celles de Mme de Noailles et de Mme Henri de Régnier, en marquant une fois de plus cette domination, cet esclavage des sens, négation du profond amour--car s'il est une loi démontrée en psychologie amoureuse, c'est que la tendresse dont se nourrit le sentiment se manifeste toujours en raison inverse de la volupté qui l'annihile! Aurai-je atteint à marquer la forte assise intellectuelle qui permet des déductions de cette rigueur, et que par là du moins, le don littéraire de Mme Marcelle Tinayre s'affirme en un saisissant contraste avec celui de ses rivales?
Pourquoi faut-il qu'intervienne cette notion de rivalité, dès que deux talents sont en face et s'opposent? Tellement inhérente à notre race que cette douce Terre de France se présente à nos yeux sous l'aspect d'un vaste champ d'entraînement, où concurrents de catégories diverses prennent leur mesure et préparent leur victoire. L'heure du concours commence avec le premier âge pour ne finir qu'avec la Vie. En vérité, c'est un perpétuel concours que la vie, où nul n'est assuré, si brillants que soient ses succès, de tenir le premier rang. Ce mot dont on use, dont on abuse à notre époque: «Un tel est arrivé», n'a pas de sens à y regarder de près, puisqu'il implique négation du mouvement, et que par définition la vie est un perpétuel mouvement, une lutte ininterrompue. Aussi sommes-nous conduits à transposer dans l'art les conditions mêmes de la vie, et comme c'est une question vitale, suffisant à créer l'intérêt d'un ouvrage, de savoir qui sera le plus fort, qui triomphera dans la passion qui l'anime. Antoine Ferlier ou Grâce Mirbel, Augustin de Chanteprie ou Fanny Manolé, pareillement c'est une manière de concours, organisé entre les deux talents, qui nous proposent la formule de leur art.
Il nous suffira de constater qu'elles atteignent toutes deux à leur but, chacune avec ses moyens propres, son genre de sensibilité particulière, celle-ci transposant tout uniment dans ses personnages imaginaires les plus raffinées, les plus subtiles de ses sensations, celle-là sortant franchement d'elle-même, pour créer la forme romanesque la plus objective qui jusqu'alors nous ait été proposée par une plume féminine. Et si je voulais, d'un dernier trait, souligner la virilité créatrice de Mme Marcelle Tinayre, je la trouverais encore dans ce fait qu'elle intervertit l'habituelle fonction des sexes en amour, pour donner à la Femme rôle et fonction _d'Initiatrice_. Avec elle il faut retourner le mot de Nietzsche: «L'Homme se donne, la Femme prend.» Par les expériences de sa vie antérieure, par les rudes épreuves qu'elle eut à traverser, par la connaissance des troubles passionnels en face du jeune homme qui jusqu'alors les ignora, c'est elle l'éducatrice. Peu importe qu'à l'heure du suprême abandon, lorsqu'en face de sa beauté dévêtue Augustin de Chanteprie obéit au seul réflexe du désir, peu importe que Fanny Manolé retrouve le geste de ses premières pudeurs... elle n'en fut pas moins _l'Initiatrice_, et cette seule interversion des rôles suffit à lui prêter une attitude qui la distingue entre toutes et dans notre esprit à jamais l'individualise.....
MADAME RENÉE VIVIEN
Cette fois, c'est nous qui devrons sortir de nous-mêmes. Il nous faudra oublier nos habituelles façons de sentir et de penser, si nous voulons atteindre à reconstituer cette exceptionnelle personnalité de notre littérature féminine, Mme Renée Vivien.
Je reviens chercher l'illusion des choses D'autrefois, afin de gémir en secret Et d'ensevelir notre amour sous les roses Blanches du regret.
Cette pièce intitulée _Atthis_, qui célèbre la mélancolie d'un amour, pourrait servir d'épigraphe à l'oeuvre de notre jeune poétesse, car elle traduit l'irréparable tristesse d'appétitions vers un passé que le rêve seul est habile à revivre. De notre existence contemporaine, avec ses inquiétudes, ses tourments, ses angoisses, sa beauté aussi--car tout ce qui lutte a sa beauté propre--voici donc une jeune femme qui se refuse à rien connaître, parce que délibérément elle plaça son amour dans la contemplation d'un rêve. Le mépris ou la haine n'est jamais en nous que la contrepartie de l'amour: l'horreur du présent sera donc faite en elle de tous les regrets du passé. Doctrine qui pourra amener le sourire aux lèvres du philosophe, puisqu'elle s'insurge contre l'acceptation nécessaire, convient-elle pas merveilleusement au poète qui suit les impulsions de son tempérament, qui s'abandonne aux exigences de sa nature?
Je ne sais rien des goûts, des habitudes, de tout ce qui constitue la personnalité effective de notre auteur, et d'ailleurs, conformément aux principes d'une critique qui s'attache uniquement aux oeuvres, je me suis interdit d'en rien rechercher. Pourtant je l'imagine, je la restitue assez bien, et même j'accepterais difficilement que des documents authentiques vinssent contredire l'idée que je m'en fais. Dans une demeure somptueuse, isolée autant que possible des grossiers contacts de la vie contemporaine, je me la représente cultivant avec amour les sensations les plus curieuses et les plus raffinées dont notre machine nerveuse est capable: sensations de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, magnifiques correspondances qui nous furent révélées par nos maîtres, Gautier, Baudelaire, j'allais en oublier d'autres, dont elle-même nous vante les surprises:
L'art du toucher, complexe et curieux, égale Le rêve des parfums, le miracle des sons.
Tapis moelleux qui amortissent les pas, lourdes draperies qui se relèvent à volonté, s'abattent, assourdissant tout bruit autour d'elles, miroirs qui reflètent et prolongent la beauté, statues et peintures qui fixent le geste et l'immobilisent en son rythme le plus expressif... ce sont là les images, quelques-unes du moins parmi celles qui dans ma pensée viennent s'ordonner harmonieusement autour du nom de Mme Renée Vivien. Si toutefois la réalité de la vie ne répondait pas pour elle au tableau que j'en fais, j'en demanderais pardon à notre auteur, et j'ajouterais: Telle n'en fut pas moins la _réalité de son rêve_. Or, pour le poète, ne le savons-nous pas? de l'une à l'autre moins grande est la distance que de la coupe aux lèvres pour les autres mortels qui s'acharnent à la poursuite du bonheur?
Pourtant, ne faut-il pas toujours «rabattre de nos rêves[11]»? Ah! comme elle en dut rabattre, celle qui, dans l'horreur du présent, poursuit les images du passé, et tente de les fixer sous la forme harmonieuse du rythme! Du fond de la demeure solitaire où sa fantaisie sut grouper quelques témoignages de son culte, son regard intérieur pousse au delà des objets qui lui rappellent un temps trop rapproché de nous. Statues, miroirs, tentures, tapis, qu'est-ce que tout cela? vains et artificiels témoignages, auprès du désir qui se représente la vie entière comme une harmonie, où chaque geste est expressif et contribue à la perfection du tout! S'être figuré l'idéal sous ce gracieux symbole: un groupe de vierges enlacées, esquissant un pas rythmique à l'ombre des lauriers-roses, sous l'immortel azur du ciel hellénique, et couler ses jours sous l'affreux ciel parisien, eût-on pris soin par avance d'orner sa demeure de tous les objets propres à en faire oublier la noirceur, c'est quand même un rude contraste! Pour qui possède la faculté d'expression verbale, il ne reste plus qu'à fixer son rêve dans la forme impérieuse du rythme, unique compensation de qui ne peut se satisfaire des quotidiens spectacles que la vie lui présente:
Douceur de mes chants, allons vers Mitylène. Voici que mon âme a repris son essor Nocture et craintive ainsi qu'une phalène Aux prunelles d'or! Allons vers l'accueil des vierges adorées! Nos yeux connaîtront les larmes des retours! Nous verrons enfin s'éloigner les contrées Des ternes amours!
[11] Formule heureuse de M. Maurice Barrès.
C'est l'_Invitation au Voyage_... C'est l'_embarquement_, non pour Cythère, mais pour Lesbos. Comme si elle voulait nous montrer que, sous sa plume d'or, la prose française peut avoir des caresses et des douceurs d'accent égales à celles de la plus suave poésie, l'élève de Sapho décrit en prose rythmée le berceau de son héroïne,--«La terre d'où jaillit une fleur sans pareille est en vérité la patrie de la volupté et du Désir, une île amoureuse que berce une mer sans reflux, au fond de laquelle s'empourprent les algues.»--Que de tendresse et de regrets dans ces quelques lignes! Voici donc une âme qui vint à la lumière du jour deux mille ans trop tard! Jugez-en d'après ces soupirs! Que seront-ils pour l'héroïne elle-même?--«L'oeuvre du divin poète fait songer à la Victoire de Samothrace, ouvrant dans l'infini ses ailes mutilées. Comme elles s'allient profondément avec l'aube et le silence, ces paroles trempées dans le parfum des nuits mityléniennes: «Les Étoiles autour de la belle lune voilent aussitôt leur clair visage lorsque, dans son plein, elle illumine la terre de sa lueur d'argent...» En face de l'insondable nuit qui enveloppe cette mystérieuse beauté, nous ne pouvons que l'entrevoir, la deviner, à travers les strophes et les vers qui nous restent d'elle. Et nous n'y trouvons pas le moindre frisson tendre de ses vers pour un homme! Ses parfums, elle les a versés aux pieds délicats de ses amantes. Ses frémissements et ses pleurs, les vierges de Lesbos furent seules à les recevoir. N'a-t-elle point prononcé ces paroles, si profondément imprégnées de ferveur et de souvenir: «Envers vous, belles, ma pensée n'est point changeante.» Je vous le disais bien que notre prose française enferme une musicalité sans égale, qui ne le cède en rien à celle de la plus suave poésie, quand l'archet qui la fait vibrer frémit sur de certaines cordes. Pourtant j'y veux joindre encore ce fragment lyrique, digne à tous égards d'André Chénier:
O parfum de Paphos! O poète, ô prêtresse, Apprends-nous le secret des divines douleurs. Apprends-nous les soupirs, l'implacable caresse Où pleure le plaisir, flétri parmi les fleurs! O langueur de Lesbos! Charme de Mitylène, Apprends-nous le ver d'or que ton râle étouffa. De ton harmonieuse haleine Inspire-nous, Psappha! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On suit l'accent, comme on voit l'Idéal auquel il se subordonne. Un Idéal qui délibérément repousse tout ce qui est de ce temps. Soutiendra-t-on qu'un tel art soit artificiel, artificiel étant synonyme d'insincère, c'est-à-dire conçu à froid, et ne répondant pas aux mouvements spontanés de l'être. Mon Dieu non, pas plus qu'un poème de cet André Chénier que nous citions tout à l'heure, pas plus qu'une aquarelle de Gustave Moreau, où ces âmes, mal satisfaites du présent, et qui avaient leurs raisons intérieures de l'être, célèbrent leur puissance de rêve et leurs regrets des temps disparus!
Il est des esprits myopes, irrémédiablement, pour qui nulle sincérité n'existe, en dehors de la représentation des objets immédiats: conception basse et bien digne d'une époque qui subit le joug avilissant de trente années de réalisme. Gardons-nous d'en partager l'illusion. Parce que telle nature répugne, de façon invincible, aux images que lui viennent proposer les spectacles de la vie contemporaine, allons-nous en conclure qu'elle ne saurait trouver l'éveil de sa sensibilité? Il suffit qu'elle découvre le point de contact entre cette sensibilité et son véritable objet. Quand, après avoir contemplé les merveilles naturelles de la baie de Naples, lesquelles à vrai dire ne se sont guère modifiées depuis l'heure où s'y développait une civilisation en tout contraire à la nôtre, nous venons nous recueillir dans la petite salle du musée qui enferme les fragments épars des fresques pompéiennes, nous n'avons pas besoin d'un vif effort d'intuition sympathique pour ressusciter en vivantes images les groupes humains qui jadis les animaient: il n'y faut qu'un peu de culture aidée d'une faculté d'abstraction qui pour quelques instants abolit le présent. Chez celle qu'inclinait déjà une prédisposition naturelle, les rives parfumées de Lesbos et l'enchantement des nuits mityléniennes suscitèrent le décor incomparable où les strophes de Sapho, l'antique poétesse, mutilées sans doute, mais radieuses encore de vie comme un beau marbre antique, allaient évoquer des groupements harmonieux.
Léger de poids, mais lourd de substance, le petit volume de _Sapho_ nous donne la mesure et la qualité de cette inspiration. Comme un précieux flacon qui longtemps enferma dans son cristal ciselé le plus capiteux des aromes, ses vers dégagent la senteur de l'Idéal qui tout entier s'exprime par eux: «Les Lesbiens avaient l'attrait bizarre et un peu pervers des races mêlées. La chevelure de Psappha, où l'ombre avait effeuillé ses violettes, était imprégnée du parfum tenace de l'Orient. Ses poèmes sont asiatiques par la violence de la passion, et grecs par la ciselure rare et le charme sobre de la strophe.»--Mélange subtil que nous goûtons aux vers de Mme Renée Vivien. A vrai dire je ne sais pas d'exemple plus saisissant de retour en arrière, ni qui montre mieux ce phénomène singulier: un écrivain de notre race, vivant parmi nous, et que nous pouvons coudoyer, sautant à pieds joints par-dessus deux mille années de culture, pour nous faire respirer une âme tout imprégnée des senteurs de Lesbos! Les plus fameuses reconstitutions de la vie antique, depuis la _Salammbô_ de Gustave Flaubert jusqu'à l'_Aphrodite_ de M. Pierre Louÿs, en passant par la _Thaïs_ de M. France, ne sont au prix de ces vers qu'artifice où le travail de l'érudit vient alourdir l'inspiration du poète: on y sent le coup de dictionnaire de l'archéologue, et tout justement cet effort qui est le contraire même de la vie. Rien de pareil chez l'auteur de _Sapho_. J'imagine qu'un long sommeil de vingt siècles ait appesanti ses membres, les ait maintenus dans cette sorte de léthargie qui se confond avec la mort, tout en laissant subsister la vie: à son réveil elle n'eût pu restituer, avec plus de fidélité, les états antérieurs qui constituèrent sa première conscience. Je prononçais tout à l'heure le beau nom de Chénier: je ne vois pas de meilleur exemple, en effet, ni qui soit plus frappant, d'assimilation de substance, pour la transformer en poésie. De quel art incomparable elle sait se plier au modèle qui régla cette inspiration? Plasticité... dira-t-on... Et certes j'y souscris, mais plasticité d'ordre unique et vraiment merveilleuse puisque, tout en épousant la forme de qui régla cette inspiration, elle fait passer dans une langue différente l'essentiel de celle-ci. Comme un musicien, docile au génie du maître qu'il admire, plie les mouvements de son rythme au thème initial dont il tirera ses variations, ainsi notre jeune poétesse subordonne les accents de sa lyre à toutes les nuances que lui propose son modèle. J'en citerai un seul exemple, qui vaut pour le reste. Voici le thème, ou fragment saphique: «Et toi, ô Dika, ceins de guirlandes ta chevelure aimable; tresse les tiges du fenouil de tes tendres mains. Car les vierges aux belles fleurs sont de beaucoup les premières dans la faveur des Bienheureuses: celles-ci se détournent des jeunes jeunes filles qui ne sont pas couronnées.»--Après le thème, écoutez maintenant la variation:
Va jusqu'au jardin clair où tu te reposes, Pare tes cheveux de verdure et de fleurs. Choisis les parfums, Dika, tresse les roses, Mêle les couleurs.
Et si tu veux plaire aux sereines Déesses, Entoure l'autel des souffles de l'été. Elles souriront, ainsi que leurs prêtresses, A ta piété.
Porte à l'Artémis les sombres violettes, A l'Aphrodite la pourpre des Iris, A Perséphona, vierge aux lèvres muettes, La langueur des lys.
C'est bien comme un tout aux éléments indissociables qu'il faut envisager cette conception de la vie que dans ses vers recrée Mme Renée Vivien, en y subordonnant les forces vives de son être. Et j'admire la souplesse du geste servant à recomposer l'attitude que tant de siècles nous avaient fait oublier: geste qu'auparavant nous vîmes esquissé par d'autres, mais qui sentait son acteur et la préoccupation de tenir un rôle, il est chez elle si spontané qu'il rejette délibérément dans le lointain la vie présente, pour faire surgir au premier plan les images d'autrefois. Tandis qu'un auteur comme Mme de Noailles emprunte aux civilisations disparues certaines de ses images pour les situer dans un décor contemporain, Mme Renée Vivien ferait plus volontiers le contraire. Pourtant il est telle pièce signée d'elle qui, par son caractère d'universalité, ne saurait s'inscrire sous aucune date. Veut-elle par exemple développer les variations qu'enferme ce thème immortel: la douleur de vieillir, sans doute on n'y trouvera pas les contractions d'un poète à l'inspiration toute moderne, comme Mme Lucie Delarue-Mardrus, qui prend ses images à portée de sa main et n'a nul souci du rythme antique. Seule la pureté de la forme nous rappellera chez Mme Renée Vivien les prédilections inhérentes à sa nature:
Puisque telle est la loi lamentable et stupide, Tu te flétriras un jour, ah! mon lys! Et le déshonneur hideux de la ride Marquera ton front de ce mot: Jadis! Tes pas oublieront le rythme de l'onde; Ta chair sans désir, tes membres perclus, Ne frémiront plus dans l'ardeur profonde. L'amour désenchanté ne te connaîtra plus.
Si ces vers, d'une étrange perfection formelle, n'ont pas l'accent déchirant et contracté de tels autres, qui pareillement se lamentent sur la déchéance de la beauté, il n'en reste pas moins qu'ils associent, dans une imbrisable unité, la Beauté au Désir, et par conséquent affirment leur conception de l'amour. Mais c'est ici que nous touchons à la véritable originalité de Mme Renée Vivien, celle qui la différencie nettement de ses rivales littéraires.
Quelles que puissent être en effet les divergences d'exécution qui sont liées à la diversité de leur tempérament, ces rivales s'accordent sur un point: l'amour est conçu dans leur oeuvre comme une servitude, comme une domination, où l'élément viril exerce une sorte de main-mise dont l'unique contrepoids est la ruse, la duplicité, armes naturelles, moyens de défense que l'instinct du sexe disposa en leur faveur: conception que symbolisa magnifiquement Alfred de Vigny, leur ancêtre, dans ce puissant raccourci: _La Colère de Samson_! Les femmes de Mme de Noailles cèdent avec délice au joug du mal sacré, «tendres corps qui se penchent et avancent, tendus vers les mains des hommes». Le décor toujours voulu, cherché avec un raffinement intentionnel, au milieu duquel elle nous les présente, n'est à vrai dire qu'une vaste alcôve, où nous les voyons tour à tour succomber en proclamant leur croyance, leur unique croyance à l'invincible pouvoir du Dieu qui les étreint. Les Femmes de Mme Henri de Régnier y font plus de façons peut-être: elles ont un mouvement de révolte contre la force qui va les soumettre. Mais dans l'instant précis où nous percevons leur plainte, nous les sentons vaincues par avance, et déjà tremblantes de leur défaite. C'est peu dire qu'elles acceptent. Tous leurs gestes s'humilient devant la loi de Nature qui créa la hiérarchie des sexes en amour. Et cela, c'est proprement la conception moderne issue d'une culture où se rencontrèrent tant d'éléments divers empruntés aux Littératures et aux Religions, à laquelle vient s'opposer l'antique conception de l'élève de Sapho. De toute son énergie nous la voyons qui rejette la servitude, car la grossièreté du Désir répugne à ses sens délicats, et le geste d'amour esquissé par une main virile implique des froissements qu'elle refuse d'accepter. Ce n'est pas seulement amour d'indépendance qui sent ce qu'elle va perdre en se remettant aux mains d'un autre... c'est encore raffinement d'esthétique qui repousse les exigences d'un maître.