Chapter 9
Cependant le régisseur Perry faisait sa visite quotidienne aux divers chantiers et ateliers du domaine. Il put constater, lui aussi, les bonnes dispositions des noirs. Quoiqu'il n'en voulût pas convenir, il voyait que, s'ils avaient changé de condition, leur assiduité au travail, leur dévouement à la famille Burbank, étaient restés les mêmes. Quant à résister à tout ce que pourrait tenter contre eux la populace de Jacksonville, ils y étaient fermement résolus. Mais, suivant l'opinion de M. Perry, plus obstiné que jamais dans ses idées d'esclavagiste, ces beaux sentiments ne pouvaient durer. La nature finirait par reprendre ses droits. Après avoir goûté à l'indépendance, ces nouveaux affranchis reviendraient d'eux-mêmes à la servitude. Ils redescendraient au rang, qui leur était dévolu par la nature dans l'échelle des êtres, entre l'homme et l'animal.
Ce fut, sur ces entrefaites, qu'il rencontra le vaniteux Pygmalion. Cet imbécile avait encore accentué son attitude de la veille. À le voir se pavaner, les mains derrière le dos, la tête haute, on sentait maintenant que c'était un homme libre. Ce qui est certain, c'est qu'il n'en travaillait pas davantage.
«Eh, bonjour, monsieur Perry? dit-il d'un ton superbe.
-- Que fais-tu là, paresseux?
-- Je me promène! N'ai-je pas le droit de ne rien faire, puisque je ne suis plus un vil esclave et que je porte mon acte d'affranchissement dans ma poche!
-- Et qui est-ce qui te nourrira, désormais, Pyg?
-- Moi, monsieur Perry.
-- Et comment?
-- En mangeant.
-- Et qui te donnera à manger?
-- Mon maître.
-- Ton maître!... As-tu donc oublié que maintenant tu n'as pas de maître, nigaud?
-- Non! Je n'en ai pas, je n'en aurai plus, et M. Burbank ne me renverra pas de la plantation, où, sans trop me vanter, je rends quelques services!
-- Il te renverra, au contraire!
-- Il me renverra?
-- Sans doute. Quand tu lui appartenais, il pouvait te garder, même à rien faire. Mais, du moment que tu ne lui appartiens plus, si tu continues à ne pas vouloir travailler, il te mettra bel et bien à la porte, et nous verrons ce que tu feras de ta liberté, pauvre sot!»
Évidemment, Pyg n'avait point envisagé la question à ce point de vue.
«Comment, monsieur Perry, reprit-il, vous croyez que M. Burbank serait assez cruel pour...
-- Ce n'est pas la cruauté, répliqua le régisseur, c'est la logique des choses qui conduit à cela. D'ailleurs, que M. James le veuille ou non, il y a un arrêté du comité de Jacksonville qui ordonne l'expulsion de tous les affranchis du territoire de la Floride.
-- C'est donc vrai?
-- Très vrai, et, nous verrons comment tes compagnons et toi, vous vous tirerez d'affaire, maintenant que vous n'avez plus de maître.
-- Je ne veux pas quitter Camdless-Bay! s'écria Pygmalion... Puisque je suis libre...
-- Oui!... tu es libre de partir, mais tu n'es pas libre de rester! Je t'engage donc à faire tes paquets!
-- Et que vais-je devenir?
-- Cela te regarde!
-- Enfin, puisque je suis libre... reprit Pygmalion, qui en revenait toujours là.
-- Ça ne suffit point, paraît-il!
-- Dites-moi alors ce qu'il faut faire, monsieur Perry!
-- Ce qu'il faut faire? Tiens, écoute... et suis mon raisonnement, si tu en es capable.
-- Je le suis.
-- Tu es affranchi, n'est-ce pas?
-- Oui, certes, monsieur Perry, et, je vous le répète, j'ai mon acte d'affranchissement dans ma poche.
-- Eh bien, déchire-le!
-- Jamais.
-- Alors, puisque tu refuses, je ne vois plus qu'un moyen, si tu veux rester dans le pays.
-- Lequel?
-- C'est de changer de couleur, imbécile! Change, Pyg, change! Quand tu seras devenu blanc, tu auras le droit de demeurer à Camdless-Bay! Jusque-là, non!»
Le régisseur, enchanté d'avoir donné cette petite leçon à la vanité de Pyg, lui tourna les talons.
Pyg resta d'abord tout pensif. Il le voyait bien, ne plus être esclave, cela ne suffisait pas pour conserver sa place. Il fallait encore être blanc. Et comment diable s'y prendre pour devenir blanc, quand la nature vous a fait d'un noir d'ébène!
Aussi, Pygmalion, en retournant aux communs de Castle-House, se grattait-il la peau à s'arracher l'épiderme.
Un peu avant midi, James Burbank et Edward Carrol étaient de retour à Castle-House. Ils n'avaient rien vu d'inquiétant du côté de Jacksonville. Les embarcations occupaient leur place habituelle, les unes amarrées aux quais du port, les autres mouillées au milieu du chenal. Cependant, il se faisait quelques mouvements de troupe de l'autre côté du fleuve. Plusieurs détachements de confédérés s'étaient montrés sur la rive gauche du Saint-John et se dirigeaient au nord vers le comté de Nassau. Rien encore ne semblait menacer Camdless-Bay.
Arrivés sur la limite de l'estuaire, James Burbank et son compagnon avaient porté leurs regards vers la haute mer. Pas une voile n'apparaissait au large, pas une fumée de bateau à vapeur ne s'élevait à l'horizon, qui indiquât la présence ou l'approche d'une escadre. Quant aux préparatifs de défense sur cette partie de la côte floridienne, ils étaient nuls. Ni batteries de terre, ni épaulements. Aucune disposition pour défendre l'estuaire. Si les navires fédéraux se présentaient, soit devant la crique Nassau, soit devant l'embouchure du Saint-John, ils pourraient y pénétrer sans obstacles. Seulement, le phare de Pablo se trouvait hors d'usage. Sa lanterne démontée ne permettait plus d'éclairer les passes. Toutefois, cela ne pouvait gêner l'entrée de la flottille que pendant la nuit.
Voilà ce que rapportèrent MM. Burbank et Carrol, quand ils furent de retour pour le déjeuner.
En somme, circonstance assez rassurante, il ne se faisait à Jacksonville aucun mouvement de nature à donner la crainte d'une agression immédiate contre Camdless-Bay.
«Soit! répondit M. Stannard. Ce qui est inquiétant, c'est que les navires du commodore Dupont ne soient pas encore en vue! Il y a là un retard qui me paraît inexplicable!
-- Oui! répondit Edward Carrol. Si cette flottille a pris la mer avant-hier, en quittant la baie de Saint-Andrews, elle devrait maintenant être au large de Fernandina!
-- Le temps a été très mauvais depuis quelques jours, répliqua James Burbank. Il est possible, avec ces vents d'ouest qui battent en côté, que Dupont ait dû s'éloigner au large. Or, le vent a calmi ce matin, et je ne serais pas étonné que cette nuit même...
-- Que le Ciel t'entende, mon cher James, dit Mme Burbank, et qu'il nous vienne en aide!
-- Monsieur James, fit observer Alice, puisque le phare de Pablo ne peut plus être allumé, comment la flottille pourrait-elle, cette nuit, pénétrer dans le Saint-John?
-- Dans le Saint-John, ce serait impossible, en effet, ma chère Alice, répondit James Burbank. Mais, avant d'attaquer ces bouches du fleuve, il faut que les fédéraux s'emparent d'abord de l'île Amélia, puis du bourg de Fernandina, afin d'être maîtres du chemin de fer de Cedar-Keys. Je ne m'attends pas à voir les bâtiments du commodore Dupont remonter le Saint-John avant trois ou quatre jours.
-- Tu as raison, James, répondit Edward Carrol, et j'espère que la prise de Fernandina suffira pour forcer les confédérés à battre en retraite. Peut-être même, les milices abandonneront-elles Jacksonville, sans attendre l'arrivée des canonnières. Dans ce cas, Camdless-Bay ne serait plus menacée par Texar et ses émeutiers...
-- Cela est possible, mes amis! répondit James Burbank. Que les fédéraux mettent seulement le pied sur le territoire de la Floride, et il n'en faut pas davantage pour garantir notre sécurité! -- Il n'y a rien de nouveau à la plantation?
-- Rien, monsieur Burbank, répondit Miss Alice. J'ai su par Zermah que les Noirs avaient repris leurs occupations dans les chantiers, les usines et les forêts. Elle assure qu'ils sont toujours prêts à se dévouer jusqu'au dernier pour défendre Camdless-Bay.
-- Espérons encore qu'il n'y aura pas lieu de mettre leur dévouement à cette épreuve! Ou je serais bien surpris, ou les coquins, qui se sont imposés aux honnêtes gens par la violence, s'enfuiront de Jacksonville, dès que les fédéraux seront signalés au large de la Floride. Cependant, tenons-nous sur nos gardes. Après déjeuner, Stannard, voulez-vous nous accompagner, Carrol et moi, pendant la visite que nous désirons faire sur la partie la plus exposée du domaine? Je ne voudrais pas, mon cher ami, qu'Alice et vous fussiez menacés de plus grands périls à Castle- House qu'à Jacksonville. En vérité, je ne me pardonnerais pas de vous avoir fait venir ici, au cas où les choses tourneraient mal!
-- Mon cher James, répondit Stannard, si nous étions restés dans notre habitation de Jacksonville, il est vraisemblable que nous y serions maintenant en butte aux exactions des autorités, comme tous ceux dont les opinions sont anti-esclavagistes...
-- En tout état de choses, monsieur Burbank, ajouta Miss Alice, quand même les dangers devraient être plus grands ici, ne vaut-il pas mieux que nous les partagions?
-- Oui, ma chère fille, répondit James Burbank. Allons! j'ai bon espoir, et je pense que Texar n'aura pas même le temps de mettre à exécution son arrêté contre notre personnel!» Pendant l'après-midi jusqu'au dîner, James Burbank et ses deux amis visitèrent les différents baraccons. M. Perry les accompagnait. Ils purent constater que les dispositions des Noirs étaient excellentes. James Burbank crut devoir appeler l'attention de son régisseur sur le zèle avec lequel les nouveaux affranchis s'étaient remis à leur besogne. Pas un seul ne manquait à l'appel.
«Oui!... oui!... répondit Perry. Il reste à savoir comment la besogne sera faite maintenant!
-- Ah ça! Perry, ces braves Noirs n'ont pas changé de bras en changeant de condition, je suppose?
-- Pas encore, monsieur James, répondit l'entêté. Mais bientôt, vous vous apercevrez qu'ils n'ont plus les mêmes mains au bout des bras...
-- Allons donc, Perry! répliqua gaiement James Burbank. Leurs mains auront toujours cinq doigts, j'imagine, et, véritablement, on ne peut leur en demander davantage!»
Dès que la visite fut achevée, James Burbank et ses compagnons rentrèrent à Castle-House. La soirée se passa plus tranquillement que la veille. En l'absence de toute nouvelle venue de Jacksonville, on s'était repris à espérer que Texar renonçait à mettre ses menaces à exécution, ou même que le temps lui manquerait pour les réaliser.
Cependant des précautions sévères furent prises pour la nuit. Perry et les sous-régisseurs organisèrent des rondes à la lisière du domaine, et plus spécialement sur les rives du Saint-John. Les Noirs avaient été prévenus de se replier sur l'enceinte palissadée, en cas d'alerte, et un poste fut établi à la poterne extérieure.
Plusieurs fois, James Burbank et ses amis se relevèrent, afin de s'assurer que leurs ordres étaient ponctuellement exécutés. Lorsque le soleil reparut, aucun incident n'avait troublé le repos des hôtes de Camdless-Bay.
X La journée du 2 mars
Le lendemain, 2 mars, James Burbank reçut des nouvelles par un de ses sous-régisseurs, qui avait pu traverser le fleuve et revenir de Jacksonville, sans avoir éveillé le moindre soupçon.
Ces nouvelles dont on ne pouvait suspecter la certitude, étaient très importantes. Qu'on en juge.
Le commodore Dupont, au jour levant, était venu jeter l'ancre dans la baie de Saint-Andrews, à l'est de la côte de Géorgie. Le _Wabash, _sur lequel était arboré son pavillon, marchait en tête d'une escadre composée de vingt-six bâtiments, soit dix-huit canonnières, un cotre, un transport armé en guerre, et six transports sur lesquels s'était embarquée la brigade du général Wright.
Ainsi que Gilbert l'avait dit dans sa dernière lettre, le général Sherman accompagnait cette expédition.
Immédiatement, le commodore Dupont, dont le mauvais temps avait retardé l'arrivée, s'était hâté de prendre ses mesures pour occuper les passes de Saint-Mary. Ces passes, assez difficiles, sont ouvertes à l'embouchure du rio de ce nom, vers le nord de l'île Amélia, sur la frontière de la Géorgie et de la Floride.
Fernandina, la principale position de l'île, était protégée par le fort Clinch, dont les épais murs de pierre renfermaient une garnison de quinze cents hommes. Dans cette forteresse, où une assez longue défense eût été possible, les sudistes feraient-ils résistance aux troupes fédérales? On aurait pu le croire.
Il n'en fut rien. D'après ce que rapportait le sous-régisseur, le bruit courait, à Jacksonville, que les confédérés avaient évacué le fort Clinch, au moment où l'escadre se présentait devant la baie de Saint-Mary, et non seulement abandonné le fort Clinch, mais aussi Fernandina, l'île Cumberland, ainsi que toute cette partie de la côte floridienne.
Là s'arrêtaient les nouvelles apportées à Castle-House. Inutile d'insister sur leur importance au point de vue spécial de Camdless-Bay. Puisque les fédéraux avaient enfin débarqué en Floride, l'État tout entier ne pouvait tarder à tomber en leur pouvoir. Évidemment, quelques jours se passeraient avant que les canonnières eussent pu franchir la barre du Saint-John. Mais leur présence imposerait certainement aux autorités qui venaient d'être installées à Jacksonville, et il y avait lieu d'espérer que, par crainte de représailles, Texar et les siens n'oseraient rien entreprendre contre la plantation d'un nordiste aussi en vue que James Burbank.
Ce fut un véritable apaisement pour la famille, qui alla subitement de la crainte à l'espoir. Et pour Alice Stannard comme pour Mme Burbank, c'était, avec la certitude que Gilbert n'était plus éloigné, l'assurance qu'elles reverraient sous peu, l'une son fiancé, l'autre son fils, sans qu'il y eût à trembler pour sa sécurité.
En effet, le jeune lieutenant n'aurait eu que trente milles à faire, depuis Saint-Andrews, pour atteindre le petit port de Camdless-Bay. En ce moment, il était à bord de la canonnière _Ottawa, _et cette canonnière venait de se distinguer par un fait de guerre, dont les annales maritimes n'avaient point encore eu d'exemple.
Voici ce qui s'était passé pendant la matinée du 2 mars, -- détails que le sous-régisseur n'avait pu apprendre pendant sa visite à Jacksonville, et qu'il importe de connaître pour l'intelligence des graves événements qui vont suivre.
Dès que le commodore Dupont eût connaissance de l'évacuation du fort Clinch par la garnison confédérée, il envoya quelques bâtiments d'un médiocre tirant d'eau à travers le chenal de Saint- Mary. Déjà la population blanche s'était retirée dans l'intérieur du pays, à la suite des troupes sudistes, abandonnant les bourgs, les villages, les plantations de la côte. Ce fut une véritable panique, provoquée par les idées de représailles que les sécessionnistes attribuaient aux chefs fédéraux. Et, non seulement en Floride, mais sur la frontière géorgienne, dans toute la partie de l'État comprise entre les baies d'Ossabaw et de Saint-Mary, les habitants battirent précipitamment en retraite, afin d'échapper aux troupes de débarquement de la brigade Wright. Dans ces conditions, les navires du commodore Dupont n'eurent pas un seul coup de canon à tirer pour prendre possession du fort Clinch et de Fernandina. Seule, la canonnière _Ottawa, _sur laquelle Gilbert, toujours accompagné de Mars, remplissait les fonctions de second, eut à faire usage de ses bouches à feu, comme on va le voir.
La ville de Fernandina est reliée à ce littoral ouest; de la Floride, découpé sur le golfe du Mexique, par un tronçon de railway qui la rattache au port de Cedar-Keys. Ce railway suit d'abord la côte de l'île Amélia; puis, avant d'atteindre la terre ferme, il s'élance à travers la crique de Nassau sur un long pont de pilotis.
Au moment où l'_Ottawa _arrivait au milieu de cette crique, un train s'engageait sur ce pont. La garnison de Fernandina s'enfuyait, emportant tous ses approvisionnements. Elle était suivie de quelques personnages plus ou moins importants de la ville. Aussitôt, la canonnière, forçant de vapeur, se dirigea vers le pont et fit feu de ses pièces de chasse, aussi bien contre les pilotis que contre le train en marche. Gilbert, posté à l'avant, dirigeait le tir. Il y eut quelques coups heureux. Entre autres, un obus vint atteindre la dernière voiture du convoi, dont les essieux furent brisés ainsi que les barres d'attache. Mais le train, sans s'arrêter un instant -- ce qui eût rendu sa situation très dangereuse --, ne s'occupa pas de ce dernier wagon. Il le laissa en détresse, et, continuant sa marche à toute vapeur, il s'enfonça vers le sud-ouest de la péninsule. À ce moment arriva un détachement des fédéraux débarqués à Fernandina. Le détachement s'élança sur le pont. En un instant, le wagon fut capturé avec les fugitifs qui s'y trouvaient, principalement des civils. On conduisit ces prisonniers à l'officier supérieur, le colonel Gardner, qui commandait à Fernandina, on prit leurs noms, on les garda vingt-quatre heures pour l'exemple sur un des bâtiments de l'escadre, puis on les relâcha.
Lorsque le train eut disparu, _l'Ottawa _dut se contenter d'attaquer un bâtiment, chargé de matériel, qui s'était réfugié dans la baie, et dont elle s'empara.
Ces événements étaient de nature à jeter le découragement parmi les troupes confédérées et les habitants des villes floridiennes. Ce fut ce qui se produisit plus particulièrement à Jacksonville. L'estuaire du Saint-John ne tarderait pas à être forcé comme l'avait été celui de Saint-Mary; cela ne pouvait faire doute, et, très vraisemblablement, les unionistes ne trouveraient pas plus de résistance à Jacksonville qu'à Saint-Augustine et dans tous les bourgs du comté.
Cela était bien fait pour rassurer la famille de James Burbank. Dans ces conditions, on devait le croire, Texar n'oserait pas donner suite à ses projets. Ses partisans et lui seraient renversés, et sous peu, par la seule force des choses, les honnêtes gens reprendraient le pouvoir qu'une émeute de la populace leur avait arraché.
Il y avait évidemment toute raison de penser ainsi, et par conséquent toute raison d'espérer. Aussi, dès que le personnel de Camdless-Bay eut appris ces importantes nouvelles, bientôt connues à Jacksonville, sa joie se manifesta-t-elle par des hurrahs bruyants, dont Pygmalion prit sa bonne part. Néanmoins, il ne fallait pas se départir des précautions qui devaient assurer, pendant quelque temps encore, la sécurité du domaine, c'est-à- dire, jusqu'au moment où les canonnières apparaîtraient sur les eaux du fleuve.
Non! il ne le fallait pas! Malheureusement -- c'est ce que ne pouvait deviner ni même supposer James Burbank -- toute une semaine allait s'écouler avant que les fédéraux fussent en mesure de remonter le Saint-John pour devenir maître de son cours. Et, jusque-là, que de périls devaient menacer Camdless-Bay!
En effet, le commodore Dupont, bien qu'il occupât Fernandina, était obligé d'agir avec une certaine circonspection. Il entrait dans son plan de montrer le pavillon fédéral sur tous les points où ses bâtiments pourraient se transporter. Il fit donc plusieurs parts de son escadre. Une canonnière fut expédiée dans la rivière de Saint-Mary, pour occuper la petite ville de ce nom et s'avancer jusqu'à vingt lieues dans les terres. Au nord, trois autres canonnières, commandées par le capitaine Godon, allaient explorer les baies, s'emparer des îles Jykill et Saint-Simon, prendre possession des deux petites villes de Brunswik et de Darien, en partie abandonnées par leurs habitants. Six bateaux à vapeur, de léger tirant d'eau, étaient destinés, sous les ordres du commandant Stevens, à remonter le Saint-John afin de réduire Jacksonville. Quant au reste de l'escadre, conduit par Dupont, il se disposait à reprendre la mer dans le but d'enlever Saint- Augustine et de bloquer le littoral jusqu'à Mosquito-Inlet, dont les passes seraient alors fermées à la contrebande de guerre.
Mais cet ensemble d'opérations ne pouvait s'accomplir dans les vingt-quatre heures, et vingt-quatre heures suffisaient pour que le territoire fût livré aux dévastations des sudistes.
Ce fut vers trois heures après-midi, que James Burbank eut les premiers soupçons de ce qui se préparait contre lui. Le régisseur Perry, après une tournée de reconnaissance qu'il avait faite sur la limite de la plantation, rentra rapidement à Castle-House, et dit:
«Monsieur James, on signale quelques rôdeurs suspects, qui commencent à se rapprocher de Camdless-Bay.
-- Par le nord, Perry?
-- Par le nord.»
Presque au même instant, Zermah, revenant du petit port, apprenait à son maître que plusieurs embarcations traversaient le fleuve en se rapprochant de la rive droite.
«Elles viennent de Jacksonville?
-- Assurément.
-- Rentrons à Castle-House, répondit James Burbank, et n'en sors plus sous aucun prétexte, Zermah!
-- Non, maître!»
James Burbank, de retour au milieu des siens, ne put leur cacher que la situation recommençait à devenir inquiétante. En prévision d'une attaque, maintenant presque certaine, mieux valait d'ailleurs que tous fussent prévenus d'avance.
«Ainsi, dit M. Stannard, ces misérables, à la veille d'être écrasés par les fédéraux, oseraient...
-- Oui, répondit froidement James Burbank. Texar ne peut perdre une pareille occasion de se venger de nous, quitte à disparaître quand sa vengeance sera satisfaite!»
Puis, s'animant:
«Mais les crimes de cet homme resteront donc sans cesse impunis!... Il se dérobera donc toujours!... En vérité; après avoir douté de la justice humaine c'est à douter de la justice du Ciel...
-- James, dit Mme Burbank, au moment où nous ne pouvons plus compter peut-être que sur l'aide de Dieu, ne l'accuse pas...
-- Et mettons-nous sous sa garde!» ajouta Alice Stannard.
James Burbank, reprenant son sang-froid, s'occupa de donner des ordres pour la défense de Castle-House.
«Les Noirs sont avertis? demanda Edward Carrol.
-- Ils vont l'être, répondit James Burbank. Mon avis est qu'il faut nous borner à défendre l'enceinte qui protège le parc réservé et l'habitation. Nous ne pouvons songer à arrêter sur la frontière de Camdless-Bay toute une troupe en armes, car il est supposable que les assaillants viendront en grand nombre. Il convient donc de rappeler nos défenseurs autour des palanques. Si, par malheur, la palissade est forcée, Castle-House, qui a déjà résisté aux bandes des Séminoles, pourra peut-être tenir contre les bandits de Texar. Que ma femme, Alice et Dy, que Zermah, à laquelle je les confie toutes trois, ne quittent pas Castle-House sans mon ordre. Au cas où nous nous y sentirions trop menacés, tout est préparé pour qu'elles puissent se sauver par le tunnel qui communique avec la petite anse Marino sur le Saint-John. Là, une embarcation sera cachée dans les herbes avec deux de nos hommes, et, dans ce cas, Zermah, tu remonterais le fleuve pour chercher un abri au pavillon du Roc-des-Cèdres.
-- Mais, toi, James?...
-- Et vous, mon père?»
Mme Burbank et Miss Alice avaient saisi par le bras, l'une, James Burbank, l'autre, M. Stannard, comme si le moment fût venu de s'enfuir hors de Castle-House.
«Nous ferons tout au monde pour vous rejoindre quand la position ne sera plus tenable, répondit James Burbank. Mais il me faut cette promesse que, si le danger devient trop grand, vous irez vous mettre en sûreté dans cette retraite du Roc-des-Cèdres. Nous n'en aurons que plus de courage, plus d'audace aussi, pour repousser ces malfaiteurs et résister jusqu'à notre dernier coup de feu.»
C'est évidemment ce qu'il conviendrait de faire, si les assaillants trop nombreux, parvenus à forcer l'enceinte, envahissaient le parc, afin d'attaquer directement Castle-House.
James Burbank s'occupa aussitôt de concentrer son personnel. Perry et les sous-régisseurs coururent dans les divers baraccons, afin de rallier leurs gens. Moins d'une heure après, les Noirs en état de se battre étaient rangés aux abords de la poterne devant les palanques. Leurs femmes et leurs enfants avaient dû préalablement chercher un refuge dans les bois qui environnent Camdless-Bay.