Nord contre sud

Chapter 8

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James Burbank pouvait donc procéder à la cérémonie d'émancipation, -- premier acte de ce genre qui serait volontairement accompli dans un État à esclaves.

Celui de tous les Noirs de la plantation, qui éprouverait le plus de satisfaction serait évidemment un garçon de vingt ans, nommé Pygmalion plus communément appelé Pyg. Attaché au service des communs de Castle-House, c'était là que demeurait ledit Pyg. Il ne travaillait ni dans les champs ni dans les ateliers ou chantiers de Camdless-Bay. Il faut bien l'avouer, Pygmalion n'était qu'un garçon ridicule, vaniteux, paresseux, auquel, par bonté, ses maîtres passaient bien des choses. Depuis que la question de l'esclavage était en jeu, il fallait l'entendre déclamer de grandes phrases sur la liberté humaine. À tout propos, il faisait des discours prétentieux à ses congénères, qui ne se gênaient pas d'en rire. Il montait sur ses grands chevaux, comme on dit, lui qu'un âne eût jeté à terre. Mais au fond, comme il n'était point méchant, on le laissait parler. On voit déjà quelles discussions il devait avoir avec le régisseur Perry, lorsque celui-ci était d'humeur à l'écouter, et l'on sent quel accueil il allait faire à cet acte d'affranchissement qui lui rendrait sa dignité d'homme.

Ce jour-là, les Noirs furent prévenus qu'ils auraient à se réunir dans le parc réservé devant Castle-House. C'était là qu'une importante communication leur serait adressée par le propriétaire de Camdless-Bay.

Un peu avant trois heures -- heure fixée pour la réunion -- tout le personnel, après avoir quitté ses baraccons, commença à s'assembler devant Castle-House. Ces braves gens n'étaient rentrés ni aux ateliers, ni dans les champs ni dans les chantiers d'abattage, après le dîner de midi. Ils avaient voulu faire un peu de toilette, changer les habits de travail pour des vêtements plus propres, selon l'habitude, lorsqu'on leur ouvrait la poterne de l'enceinte. Donc, grande animation, va-et-vient de case à case, tandis que le régisseur Perry, se promenant de l'un à l'autre des baraccons, grommelait:

«Quand je pense qu'en ce moment, on pourrait encore trafiquer de ces Noirs, puisqu'ils sont toujours à l'état de marchandise! Et, avant une heure, voilà qu'il ne sera plus permis ni de les acheter ni de les vendre! Oui! je le répéterai jusqu'à mon dernier souffle! M. Burbank a beau faire et beau dire, et après lui le président Lincoln, et après le président Lincoln, tous les fédéraux du Nord et tous les libéraux des deux mondes, c'est contre nature!»

En cet instant, Pygmalion, qui ne savait rien encore, se trouva face à face avec le régisseur.

«Pourquoi nous convoque-t-on, monsieur Perry? demanda Pyg. Auriez- vous la bonté de me le dire?

-- Oui, imbécile! C'est pour te...»

Le régisseur s'arrêta, ne voulant point trahir le secret. Une idée lui vint alors.

«Approche ici, Pyg!» dit-il.

Pygmalion s'approcha.

«Je te tire quelquefois l'oreille, mon garçon?

-- Oui, monsieur Perry, puisque, contrairement à toute justice humaine ou divine, c'est votre droit.

-- Eh bien, puisque c'est mon droit, je vais me permettre d'en user encore!»

Et, sans se soucier des cris de Pyg, sans lui faire grand mal, non plus, il lui secoua les oreilles qui étaient déjà d'une belle longueur. Vraiment, cela soulagea le régisseur d'avoir, une dernière fois, exercé son droit sur un des esclaves de la plantation.

À trois heures, James Burbank et les siens parurent sur le perron de Castle-House. Dans l'enceinte étaient groupés sept cents esclaves, hommes, femmes, enfants, -- même une vingtaine de ces vieux Noirs, qui, lorsqu'ils avaient été reconnus impropres à tout travail, trouvaient une retraite assurée pour leur vieillesse dans les baraccons de Camdless-Bay.

Un profond silence s'établit aussitôt. Sur un geste de James Burbank, M. Perry et les sous-régisseurs firent approcher le personnel, de manière que tous pussent entendre distinctement la communication qui allait leur être faite.

James Burbank prit la parole.

«Mes amis, dit-il, vous le savez, une guerre civile, déjà longue et malheureusement trop sanglante, met aux prises la population des États-Unis. Le vrai mobile de cette guerre a été la question de l'esclavage. Le Sud, ne s'inspirant que de ce qu'il croit être ses intérêts, en a voulu le maintien. Le Nord, au nom de l'humanité, a voulu qu'il fût détruit en Amérique. Dieu a favorisé les défenseurs d'une cause juste, et la victoire s'est déjà prononcée plus d'une fois en faveur de ceux qui se battent pour l'affranchissement de toute une race humaine. Depuis longtemps, personne ne l'ignore, fidèle à mon origine, j'ai toujours partagé les idées du Nord, sans avoir été à même de les appliquer. Or, des circonstances ont fait que je puis hâter le moment où il m'est possible de conformer mes actes à mes opinions. Écoutez donc ce que j'ai à vous apprendre au nom de toute ma famille.»

Il y eut un sourd murmure d'émotion dans l'assistance, mais il s'apaisa presque aussitôt. Et alors, James Burbank, d'une voix qui s'entendit de partout, fit la déclaration suivante:

«À partir de ce jour, 28 février 1862, les esclaves de la plantation sont affranchis de toute servitude. Ils peuvent disposer de leur personne. Il n'y a plus que des hommes libres à Camdless-Bay!»

Les premières manifestations de ces nouveaux affranchis furent des hurrahs qui éclatèrent de toutes parts. Les bras s'agitèrent en signe de remerciements. Le nom de Burbank fut acclamé. Tous se rapprochèrent du perron. Hommes, femmes, enfants, voulaient baiser les mains de leur libérateur. Ce fut un indescriptible enthousiasme, qui se produisit avec d'autant plus d'énergie qu'il n'était point préparé. On juge si Pygmalion gesticulait, pérorait, prenait des attitudes.

Alors, un vieux Noir, le doyen du personnel, s'avança jusque sur les premières marches du perron. Là, il redressa la tête, et d'une voix profondément émue:

«Au nom des anciens esclaves de Camdless-Bay, libres désormais, dit-il, soyez remercié, monsieur Burbank, pour nous avoir fait entendre les premières paroles d'affranchissement qui aient été prononcées dans l'État de Floride!»

Tout en parlant, le vieux Nègre venait de monter lentement les degrés du perron. Arrivé auprès de James Burbank, il lui avait baisé les mains, et, comme la petite Dy lui tendait les bras, il la présenta à ses camarades.

«Hurrah!... Hurrah pour monsieur Burbank!»

Ces cris retentirent joyeusement dans l'air et durent porter jusqu'à Jacksonville, sur l'autre rive du Saint-John, la nouvelle du grand acte qui venait d'être accompli.

La famille de James Burbank était profondément émue. Vainement essaya-t-elle de calmer ces marques d'enthousiasme. Ce fut Zermah qui parvint à les apaiser, lorsqu'on la vit s'élancer vers le perron pour prendre la parole à son tour.

«Mes amis, dit-elle, nous voilà tous libres maintenant, grâce à la générosité, à l'humanité de celui qui fut notre maître, et le meilleur des maîtres!

-- Oui!... oui!... crièrent ces centaines de voix, confondues dans le même élan de reconnaissance.

-- Chacun de nous peut donc dorénavant disposer de sa personne, reprit Zermah. Chacun peut quitter la plantation, faire acte de liberté suivant que son intérêt le commande. Quant à moi, je ne suivrai que l'instinct de mon coeur, et je suis certaine que la plupart d'entre vous feront ce que je vais faire moi-même. Depuis six ans, je suis entré à Camdless-Bay. Mon mari et moi, nous y avons vécu, et nous désirons y finir notre vie. Je supplie donc monsieur Burbank de nous garder libres, comme il nous a gardés esclaves... Que ceux dont c'est aussi le désir...

-- Tous!... Tous!»

Et ces mots, répétés mille fois, dirent combien était apprécié le maître de Camdless-Bay, quel lien d'amitié et de reconnaissance l'unissait à tous les affranchis de son domaine.

James Burbank prit alors la parole. Il dit que tous ceux qui voudraient rester sur la plantation le pourraient dans ces conditions nouvelles. Il ne s'agirait plus que de régler d'un commun accord la rémunération du travail libre et les droits des nouveaux affranchis. Il ajouta que, tout d'abord, il convenait que la situation fût régularisée. C'est pourquoi, dans ce but, chacun des Noirs allait recevoir pour sa famille et pour lui un acte de libération, qui lui permettrait de reprendre dans l'humanité le rang auquel il avait droit.

C'est ce qui fut immédiatement fait par le soin des sous- régisseurs.

Depuis longtemps décidé à affranchir ses esclaves, James Burbank avait préparé ces actes, et chaque Noir reçut le sien avec les plus touchantes démonstrations de reconnaissance.

La fin de cette journée fut consacrée à la joie. Si, dès le lendemain, tout le personnel devait retourner à ses travaux ordinaires, ce jour-là, la plantation fut en fête. La famille Burbank, mêlée à ces braves gens, recueillit les témoignages d'amitié les plus sincères, aussi bien que les assurances d'un dévouement sans bornes.

Cependant, au milieu de son ancien troupeau d'êtres humains, le régisseur Perry se promenait comme une âme en peine, et, à James Burbank qui lui demanda:

«Eh bien, Perry, qu'en dites-vous?

-- Je dis, monsieur James, répliqua-t-il, que pour être libres, ces Africains n'en sont pas moins nés en Afrique et n'ont pas changé de couleur! Or, puisqu'ils sont nés noirs, ils mourront noirs...

-- Mais ils vivront blancs, répondit en souriant James Burbank, et tout est là!»

Ce soir-là, le dîner réunit à la table de Castle-House la famille Burbank vraiment heureuse, et, il faut le dire, aussi plus confiante dans l'avenir. Quelques jours encore, la sécurité de la Floride serait complètement assurée. Aucune mauvaise nouvelle, d'ailleurs, n'était venue de Jacksonville. Il était possible que l'attitude de James Burbank devant les magistrats de Court-Justice eût produit une impression favorable sur le plus grand nombre des habitants.

À ce dîner assistait le régisseur Perry, qui était bien obligé de prendre son parti de ce qu'il n'avait pu empêcher. Il se trouvait même en face du doyen des Noirs, invité par James Burbank, comme pour mieux marquer en sa personne que l'affranchissement, accordé à lui et à ses compagnons d'esclavage, n'était pas une vaine déclaration dans la pensée du maître de Camdless-Bay. Au-dehors éclataient des cris de fête, et le parc s'illuminait du reflet des feux de joie, allumés en divers points de la plantation. Vers le milieu du repas se présenta une députation qui apportait à la petite fille un magnifique bouquet, le plus beau, à coup sûr, qui eût jamais été offert à «mademoiselle Dy Burbank, de Castle- House.» Compliments et remerciements furent donnés et rendus de part et d'autre avec une profonde émotion.

Puis, tous se retirèrent, et la famille rentra dans le hall, en attendant l'heure du coucher. Il semblait qu'une journée si bien commencée ne pouvait que bien finir.

Vers huit heures, le calme régnait sur toute la plantation. On avait lieu de croire que rien ne le troublerait, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre au-dehors.

James Burbank se leva et alla aussitôt ouvrir la grande porte du hall.

Devant le perron, quelques personnes attendaient et parlaient à haute voix.

«Qu'y a-t-il? demanda James Burbank.

-- Monsieur Burbank, répondit un des régisseurs, une embarcation vient d'accoster le pier.

-- Et d'où vient-elle?

-- De la rive gauche.

-- Qui est à bord?

-- Un messager qui vous est envoyé de la part des magistrats de Jacksonville.

-- Et que veut-il?

-- Il demande à vous faire une communication. Permettez-vous qu'il débarque?

-- Certainement!»

Mme Burbank s'était rapprochée de son mari. Miss Alice s'avança vivement vers une des fenêtres du hall, pendant que M. Stannard et Edward Carrol se dirigeaient vers la porte. Zermah, prenant la petite Dy par la main, s'était levée. Tous eurent alors le pressentiment que quelque grave complication allait surgir.

Le régisseur était retourné vers l'appontement du pier. Dix minutes après, il revenait avec le messager que l'embarcation avait amené de Jacksonville à Camdless-Bay.

C'était un homme qui portait l'uniforme de la milice du comté. Il fut introduit dans le hall, et demanda M. Burbank.

«C'est moi! Que me voulez-vous?

-- Vous remettre ce pli.»

Le messager tendit une grande enveloppe, qui portait à l'un de ses angles le cachet de Court-Justice. James Burbank brisa le cachet et lut ce qui suit:

«Par ordre des autorités nouvellement constituées de Jacksonville, tout esclave qui aura été affranchi contre la volonté des sudistes, sera immédiatement expulsé du territoire.

«Cette mesure sera exécutée dans les quarante-huit heures, et, en cas de refus, il y sera procédé par la force.

«Fait à Jacksonville, 28 février 1862.

«TEXAR.»

Les magistrats en qui l'on pouvait avoir confiance avaient été renversés. Texar, soutenu par ses partisans, était depuis peu de temps à la tête de la ville.

«Que répondrai-je? demanda le messager.

-- Rien!» répliqua James Burbank.

Le messager se retira et fut reconduit à son embarcation, qui se dirigea vers la rive gauche du fleuve.

Ainsi, sur ordre de l'Espagnol, les anciens esclaves de la plantation allaient être dispersés! Par cela seul qu'on les avait fait libres, ils n'auraient plus le droit de vivre sur le territoire de la Floride! Camdless-Bay serait privée de tout ce personnel sur lequel James Burbank pouvait compter pour défendre la plantation!

«Libre à ces conditions? dit Zermah. Non, jamais! Je refuse la liberté, et, puisqu'il le faut pour rester près de vous, mon maître, j'aime mieux redevenir esclave!»

Et, prenant son acte d'affranchissement, Zermah le déchira et tomba aux genoux de James Burbank.

IX Attente

Telles étaient les premières conséquences du mouvement généreux auquel avait obéi James Burbank en affranchissant ses esclaves, avant que l'armée fédérale fût maîtresse du territoire.

À présent, Texar et ses partisans dominaient la ville et le comté. Ils allaient se livrer à tous les actes de violence auxquels leur nature brutale et grossière devait les pousser, c'est-à-dire aux plus épouvantables excès. Si, par ses dénonciations vagues, l'Espagnol n'avait pu, en fin de compte, faire emprisonner James Burbank, il n'en était pas moins arrivé à son but, en profitant des dispositions de Jacksonville, dont la population était en grande partie surexcitée par la conduite de ses magistrats dans l'affaire du propriétaire de Camdless-Bay. Après l'acquittement du colon anti-esclavagiste, qui venait de proclamer l'émancipation sur tout son domaine, du nordiste dont les voeux étaient manifestement pour le Nord, Texar avait soulevé la foule des malhonnêtes gens, il avait révolutionné la ville. Ayant amené par là le renversement des autorités si compromises, il avait mis à leur place les plus avancés de son parti, il en avait formé un comité où les petits Blancs se partageaient le pouvoir avec les Floridiens d'origine espagnole, il s'était assuré le concours de la milice, travaillée depuis longtemps déjà, et qui fraternisait avec la populace. Maintenant, le sort des habitants de tout le comté était entre ses mains.

Il faut le dire, la conduite de James Burbank n'avait trouvé aucune approbation chez la plupart des colons dont les établissements bordent les deux rives du Saint-John. Ceux-ci pouvaient craindre que leurs esclaves voulussent les obliger à suivre son exemple. Le plus grand nombre des planteurs, partisans de l'esclavage, résolus à lutter contre les prétentions des Unionistes, voyaient avec une extrême irritation la marche des armées fédérales. Aussi prétendaient-ils que la Floride résistât comme résistaient encore les États du Sud. Si, dans le début de la guerre, cette question d'affranchissement n'avait peut-être excité que leur indifférence, ils s'empressaient à présent de se ranger sous le drapeau de Jefferson Davis. Ils étaient prêts à seconder les efforts des rebelles contre le gouvernement d'Abraham Lincoln.

Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas que Texar, s'appuyant sur les opinions et les intérêts unis pour défendre la même cause, n'eût réussi à s'imposer, si peu d'estime qu'inspirât sa personne. Désormais, il allait pouvoir agir en maître, moins à l'effet d'organiser la résistance avec le concours des sudistes, et repousser la flottille du commodore Dupont, qu'afin de satisfaire ses instincts pervers.

C'est à cause de cela, ou de la haine qu'il portait à la famille Burbank, le premier soin de Texar avait été de répondre à l'acte d'affranchissement de Camdless-Bay par cette mesure obligeant tous les affranchis à vider le territoire dans les quarante-huit heures.

«En agissant ainsi, je sauvegarde les intérêts des colons, directement menacés. Oui! ils ne peuvent qu'approuver cet arrêté, dont le premier effet sera d'empêcher le soulèvement des esclaves dans tout l'État de la Floride.»

La majorité avait donc applaudi sans réserve à cette ordonnance de Texar, si arbitraire qu'elle fût. Oui! arbitraire, inique, insoutenable! James Burbank était dans son droit, quand il émancipait ses esclaves. Ce droit, il le possédait de tout temps. Il pouvait l'exercer même avant que la guerre eût divisé les États-Unis sur la question de l'esclavage. Rien ne devait prévaloir contre ce droit. Jamais la mesure, prise par Texar, n'aurait pour elle la justice ni même la légalité.

Et tout d'abord, Camdless-Bay allait être privée de ses défenseurs naturels. À cet égard, le but de l'Espagnol était pleinement atteint.

On le comprit bien à Castle-House, et, peut-être, aurait-il été à désirer que James Burbank eût attendu le jour où il pouvait agir sans danger. Mais, on le sait, accusé devant les magistrats de Jacksonville d'être en désaccord avec ses principes, mis en demeure de s'y conformer et incapable de contenir son indignation, il s'était prononcé publiquement, et publiquement aussi, devant le personnel de la plantation, il avait procédé à l'affranchissement des Noirs de Camdless-Bay.

Or, la situation de la famille Burbank et de ses hôtes s'étant aggravée de ce fait, il fallait décider en toute hâte ce qu'il convenait de faire dans ces conjonctures.

Et d'abord -- ce fut là-dessus que porta la discussion, le soir même -- y avait-il lieu de revenir sur l'acte d'émancipation? Non! Cela n'aurait rien changé à l'état de choses. Texar n'eût point tenu compte de ce tardif retour. D'ailleurs, l'unanimité des Noirs du domaine, en apprenant la décision prise contre eux par les nouvelles autorités de Jacksonville, se fût empressée d'imiter Zermah. Tous les actes d'affranchissement auraient été déchirés. Pour ne point quitter Camdless-Bay, pour ne pas être chassés du territoire, tous eussent repris leur condition d'esclaves, jusqu'au jour où, de par une loi d'État, ils auraient le droit d'être libres et de vivre librement où il leur plairait.

Mais à quoi bon? Décidés à défendre, avec leur ancien maître, la plantation devenue leur patrie véritable, ne le feraient-ils pas avec autant d'ardeur, maintenant qu'ils étaient affranchis? Oui, certes, et Zermah s'en portait garante. James Burbank jugea donc qu'il n'avait point à revenir sur ce qui était fait. Tous furent de son avis. Et ils ne se trompaient pas, car, le lendemain, lorsque la nouvelle mesure décrétée par le comité de Jacksonville fut connue, les marques de dévouement, les témoignages de fidélité, éclatèrent de toutes parts à Camdless-Bay. Si Texar voulait mettre son arrêté à exécution, on résisterait. S'il voulait employer la force, c'est par la force qu'on saurait lui répondre.

«Et puis, dit Edward Carrol, les événements nous pressent. Dans deux jours, dans vingt-quatre heures peut-être, ils auront résolu la question de l'esclavage en Floride. Après demain, la flottille fédérale peut avoir forcé les bouches du Saint-John, et alors...

-- Et si les milices, aidées des troupes confédérées, veulent résister?... fit observer M. Stannard.

-- Si elles résistent, leur résistance ne pourra être de longue durée! répondit Edward Carrol. Sans vaisseaux, sans canonnières, comment pourraient-ils s'opposer au passage du commodore Dupont, au débarquement des troupes de Sherman, à l'occupation des ports de Fernandina, de Jacksonville ou de Saint-Augustine? Ces points occupés, les fédéraux seront maîtres de la Floride. Alors Texar et les siens n'auront d'autre ressource que de s'enfuir...

-- Ah! puisse-t-on, au contraire, s'emparer de cet homme! s'écria James Burbank. Quand il sera entre les mains de la justice fédérale, nous verrons s'il arguera encore de quelque alibi pour échapper au châtiment que méritent ses crimes!»

La nuit se passa, sans que la sécurité de Castle-House eût été un seul instant troublée. Mais quelles devaient être les inquiétudes de Mme Burbank et de Miss Alice!

Le lendemain, 1er mars, on se mit à l'affût de tous les bruits qui pourraient venir du dehors. Ce n'est pas que la plantation fût menacée ce jour-là. L'arrêté de Texar n'avait ordonné l'expulsion des affranchis que dans les quarante-huit heures. James Burbank, décidé à résister à cet ordre, avait le temps nécessaire pour organiser ses moyens de défense dans la mesure du possible. L'important était de recueillir les bruits venus du théâtre de la guerre. Ils pouvaient à chaque instant modifier l'état de choses. James Burbank et son beau-frère montèrent donc à cheval. Descendant la rive droite du Saint-John, ils se dirigèrent vers l'embouchure du fleuve, afin d'explorer, à une dizaine de milles, cet évasement de l'estuaire qui se termine par la pointe de San- Pablo, à l'endroit où s'élève le phare. Lorsqu'ils passeraient devant Jacksonville, située sur l'autre rive, il leur serait facile de reconnaître si un rassemblement d'embarcations n'indiquait pas quelque prochaine tentative de la populace contre Camdless-Bay. En une demi-heure, tous deux avaient dépassé la limite de la plantation, et ils continuèrent à se porter vers le nord.

Pendant ce temps, Mme Burbank et Alice, allant et venant dans le parc de Castle-House, échangeaient leurs pensées. M. Stannard essayait vainement de leur rendre un peu de calme. Elles avaient le pressentiment d'une prochaine catastrophe.

Cependant Zermah avait voulu parcourir les divers baraccons. Bien que la menace d'expulsion fût maintenant connue, les Noirs ne songeaient point à en tenir compte. Ils avaient repris leurs travaux habituels. Comme leur ancien maître, décidés à la résistance, de quel droit puisqu'ils étaient libres, les chasserait-on de leur pays d'adoption? Sur ce point, Zermah fit à sa maîtresse le rapport le plus rassurant. On pouvait compter sur le personnel de Camdless-Bay.

«Oui, dit-elle, tous mes compagnons reviendraient à la condition d'esclaves, comme je l'ai fait moi-même, plutôt que d'abandonner la plantation et les maîtres de Castle-House! Et si l'on veut les y obliger, ils sauront défendre leurs droits!»

Il n'y avait plus qu'à attendre le retour de James Burbank et d'Edward Carrol. À cette date du 1er mars, il n'était pas impossible que la flottille fédérale fût arrivée en vue du phare de Pablo, prête à occuper l'embouchure du Saint-John. Les confédérés n'auraient pas trop de toutes les milices pour s'opposer à leur passage, et les autorités de Jacksonville, directement menacées, ne seraient plus à même de mettre à exécution leurs menaces contre les affranchis de Camdless-Bay.