Nord contre sud

Chapter 5

Chapter 53,675 wordsPublic domain

D'autre part, cette influence s'était encore accrue depuis quelques années, grâce aux opinions dont Texar avait voulu se faire le plus ardent défenseur. À peine la question de l'esclavage avait-elle amené la scission entre les deux moitiés des États- Unis, que l'Espagnol s'était posé comme le plus opiniâtre, le plus résolu des esclavagistes. À l'entendre, aucun intérêt ne pouvait le guider, puisqu'il ne possédait qu'une demi-douzaine de Noirs. C'était le principe même qu'il prétendait défendre. Par quels moyens? En faisant appel aux plus exécrables passions, en excitant la cupidité de la populace, en la poussant au pillage, à l'incendie, même au meurtre, contre les habitants ou colons qui partageaient les idées du Nord. Et maintenant, ce dangereux aventurier ne tendait à rien moins qu'à renverser les autorités civiles de Jacksonville, à remplacer des magistrats, modérés d'opinion, estimés pour leur caractère, par les plus forcenés de ses partisans. Devenu le maître du comté, par l'émeute, il aurait alors le champ libre pour exercer ses vengeances personnelles.

On comprend, dès lors, que James Burbank et quelques autres propriétaires de plantations n'eussent point négligé de surveiller les agissements d'un pareil homme, déjà très redoutable par ses mauvais instincts. De là, cette haine d'un côté, cette défiance de l'autre, que les prochains événements allaient encore accroître.

Au surplus, dans ce que l'on croyait savoir du passé de Texar, depuis qu'il avait cessé de faire la traite, il y avait des faits extrêmement suspects. Lors de la dernière invasion des Séminoles, tout semblait prouver qu'il avait eu des intelligences secrètes avec eux. Leur avait-il indiqué les coups à faire, quelles plantations il convenait d'attaquer? Les avait-il aidés dans leurs guets-apens et embûches? Cela ne put être mis en doute en plusieurs circonstances, et, à la suite d'une dernière invasion de ces Indiens, les magistrats durent poursuivre l'Espagnol, l'arrêter, le traduire en justice. Mais Texar invoqua un alibi -- système de défense qui, plus tard, devait lui réussir encore -- et il fut prouvé qu'il n'avait pu prendre part à l'attaque d'une ferme, située dans le comté de Duval, puisque, à ce moment, il se trouvait à Savannah, État de Géorgie, à quelque quarante milles vers le nord, en dehors de la Floride.

Pendant les années suivantes, plusieurs vols importants furent commis, soit dans les plantations, soit au préjudice de voyageurs, attaqués sur les routes floridiennes. Texar était-il auteur ou complice de ces crimes? Cette fois encore, on le soupçonna; mais, faute de preuve, on ne put le mettre en jugement.

Enfin, une occasion se présenta où l'on crut avoir pris sur le fait le malfaiteur jusqu'alors insaisissable. C'était précisément l'affaire pour laquelle il avait été mandé la veille devant le juge de Saint-Augustine.

Huit jours auparavant, James Burbank, Edward Carrol et Walter Stannard revenaient de visiter une plantation voisine de Camdless- Bay, quand, vers sept heures du soir, à la tombée de la nuit, des cris de détresse arrivèrent jusqu'à eux. Ils se hâtèrent de courir vers l'endroit d'où venaient ces cris, et ils se trouvèrent devant les bâtiments d'une ferme isolée.

Ces bâtiments étaient en feu. La ferme avait été préalablement pillée par une demi-douzaine d'hommes, qui venaient de se disperser. Les auteurs du crime ne devaient pas être loin: on pouvait encore apercevoir deux de ces coquins qui s'enfuyaient à travers la forêt.

James Burbank et ses amis se jetèrent courageusement à leur poursuite, et précisément dans la direction de Camdless-Bay. Ce fut en vain. Les deux incendiaires parvinrent à s'échapper à travers le bois. Toutefois MM. Burbank, Carrol et Stannard avaient très certainement reconnu l'un d'eux: c'était l'Espagnol.

En outre -- circonstance plus probante encore -- au moment où cet individu disparaissait au tournant d'une des lisières de Camdless- Bay, Zermah, qui passait, avait failli être heurtée par lui. Pour elle aussi, c'était bien Texar qui fuyait à toutes jambes.

Il est facile de l'imaginer, cette affaire fit grand bruit dans le comté. Un vol, suivi d'incendie, c'est le crime qui doit être le plus redouté de ces colons, répartis sur une vaste étendue de territoire. James Burbank n'hésita donc point à porter une accusation formelle. Devant son affirmation, les autorités résolurent d'informer contre Texar.

L'Espagnol fut amené à Saint-Augustine devant le recorder, afin d'être confronté avec les témoins. James Burbank, Walter Stannard, Edward Carrol, Zermah, furent unanimes à déclarer qu'ils avaient reconnu Texar dans l'individu qui fuyait de la ferme incendiée. Pour eux, il n'y avait pas d'erreur possible. Texar était l'un des auteurs du crime.

De son côté, l'Espagnol avait fait venir un certain nombre de témoins à Saint-Augustine. Or, ces témoins déclarèrent formellement que, ce soir-là, ils se trouvaient avec Texar, à Jacksonville, dans la «tienda» de Torillo, auberge assez mal famée mais fort connue. Texar ne les avait pas quittés de toute la soirée. Détail plus affirmatif encore, à l'heure où se commettait le crime, l'Espagnol avait eu précisément une dispute avec un des buveurs installés dans le cabaret de Torillo, -- dispute qui avait été suivie de coups et menaces, pour lesquels il serait sans doute déposé une plainte contre lui.

Devant cette affirmation qu'on ne pouvait suspecter -- affirmation qui fut d'ailleurs reproduite par des personnes absolument étrangères à Texar --, le magistrat de Saint-Augustine ne put que clore l'enquête commencée et renvoyer le prévenu des fins de la plainte.

L'alibi avait donc été pleinement établi, cette fois encore, au profit de cet étrange personnage.

C'est après cette affaire et en compagnie de ses témoins que Texar était revenu de Saint-Augustine, le soir du 7 février. On a vu quelle avait été son attitude à bord du _Shannon, _pendant que le steam-boat descendait le fleuve. Puis, sur le squif venu au-devant de lui, conduit par l'Indien Squambô, il avait regagné le fortin abandonné, où il eût été malaisé de le suivre. Quant à ce Squambô, Séminole intelligent, rusé, devenu le confident de Texar, celui-ci l'avait pris à son service, précisément après cette dernière expédition des Indiens à laquelle son nom fut mêlé -- très justement.

Dans les dispositions d'esprit où il se trouvait vis-à-vis de James Burbank, l'Espagnol ne devait songer qu'à tirer vengeance par tous les moyens possibles. Or, au milieu des conjectures que pouvait faire naître quotidiennement la guerre, si Texar parvenait à renverser les autorités de Jacksonville, il deviendrait redoutable pour Camdless-Bay. Que le caractère énergique et résolu de James Burbank ne lui permît pas de trembler devant un tel homme, soit! Mais Mme_ _Burbank n'avait que trop de raisons de craindre pour son mari et pour tous les siens.

Bien plus, cette honnête famille aurait certainement vécu dans des transes incessantes, si elle avait pu se douter de ceci: c'est que Texar soupçonnait Gilbert Burbank d'avoir été rejoindre l'armée du Nord. Comment l'avait-il appris, puisque ce départ s'était accompli secrètement? Par l'espionnage, sans doute, et, plus d'une fois, on verra que des espions s'empressaient à le servir.

En effet, puisque Texar avait lieu de croire que le fils de James Burbank servait dans les rangs des fédéraux, sous les ordres du commodore Dupont, n'aurait-on pas pu craindre qu'il cherchât à tendre quelque piège au jeune lieutenant? Oui! Et s'il fût parvenu à l'attirer sur le territoire floridien, à s'emparer de sa personne, à le dénoncer, on devine quel eût été le sort de Gilbert entre les mains de ces sudistes, exaspérés par les progrès de l'armée du Nord.

Tel était l'état des choses au moment où commence cette histoire. Telles étaient la situation des fédéraux, arrivés presque aux frontières maritimes de la Floride, la position de la famille Burbank au milieu du comté de Duval, celle de Texar, non seulement à Jacksonville, mais dans toute l'étendue des territoires à esclaves. Si l'Espagnol parvenait à ses fins, si les autorités étaient renversées par ses partisans, il ne lui serait que trop facile de lancer sur Camdless-Bay une populace fanatisée contre les anti-esclavagistes.

Environ une heure après avoir quitté Texar, Squambô était de retour à l'îlot central. Il tira son squif sur la berge, franchit l'enceinte, monta l'escalier du blockhaus.

«C'est fait? lui demanda Texar.

-- C'est fait, maître!

-- Et... rien?

-- Rien.»

VI Jacksonville

«Oui, Zermah, oui, vous avez été créée et mise au monde pour être esclave! reprit le régisseur, réenfourchant son dada favori. Oui! esclave, et nullement pour être une créature libre.

-- Ce n'est pas mon avis, répondit Zermah d'un ton calme, sans y mettre aucune animation, tant elle était faite à ces discussions avec le régisseur de Camdless-Bay.

-- C'est possible, Zermah! Quoi qu'il en soit, vous finirez par vous ranger à cette opinion qu'il n'y a aucune égalité qui puisse raisonnablement s'établir entre les Blancs et les Noirs.

-- Elle est tout établie, monsieur Perry, et elle l'a toujours été par la nature même.

-- Vous vous trompez, Zermah, et la preuve, c'est que les Blancs sont dix fois, vingt fois, que dis-je? cent fois plus nombreux que les Noirs à la surface de la terre!

-- Et c'est pour cela qu'ils les ont réduits en esclavage, répondit Zermah. Ils avaient la force, ils en ont abusé. Mais si les Noirs eussent été en majorité dans ce monde, ce seraient les Blancs dont ils auraient fait leurs esclaves!... Ou plutôt non! Ils eussent certainement montré plus de justice et surtout moins de cruauté!»

Il ne faudrait pas se figurer que cette conversation, parfaitement oiseuse, empêchât Zermah et le régisseur de vivre en bon accord. En ce moment, d'ailleurs, ils n'avaient pas autre chose à faire que de causer. Seulement, il est permis de croire qu'ils auraient pu traiter un sujet plus utile, et il en eût été ainsi, sans doute, sans la manie du régisseur à toujours discuter la question de l'esclavage.

Tous deux étaient assis à l'arrière de l'une des embarcations de Camdless-Bay, manoeuvrée par quatre mariniers de la plantation. Ils traversaient obliquement le fleuve, en profitant de la marée descendante, et se rendaient à Jacksonville. Le régisseur avait quelques affaires à traiter pour le compte de James Burbank, et Zermah allait acheter divers objets de toilette pour la petite Dy.

On était au 10 février. Depuis trois jours, James Burbank était revenu à Castle-House, et Texar à la Crique-Noire, après l'affaire de Saint-Augustine.

Il va de soi que, le lendemain même, M. Stannard et sa fille avaient reçu un petit mot envoyé de Camdless-Bay, qui leur faisait sommairement connaître ce que marquait la dernière lettre de Gilbert. Ces nouvelles n'arrivaient pas trop tôt pour rassurer miss Alice, dont la vie se passait dans une continuelle inquiétude depuis le début de cette lutte acharnée entre le Sud et le Nord des États-Unis.

L'embarcation, gréée d'une voile latine, filait rapidement. Avant un quart d'heure, elle serait au port de Jacksonville. Le régisseur n'avait donc plus que peu de temps pour finir de développer sa thèse favorite, et il ne s'en fit pas faute.

«Non, Zermah, reprit-il, non! La majorité, assurée aux Noirs, n'eût rien changé à l'état des choses. Et, je dis plus, quels que soient les résultats de la guerre, on en reviendra toujours à l'esclavage, parce qu'il faut des esclaves pour le service des plantations.

-- Ce n'est pas le sentiment de M. Burbank, vous le savez bien, répondit Zermah.

-- Je le sais, mais j'ose dire que M. Burbank se trompe, sauf le respect que j'ai pour lui. Un Noir doit faire partie du domaine au même titre que les animaux ou les instruments de culture. Si un cheval pouvait s'en aller lorsqu'il lui plaît, si une charrue avait le droit de se mettre, quand il lui convient, en d'autres mains que celles de son propriétaire, il n'y aurait plus d'exploitation possible. Que M. Burbank affranchisse ses esclaves, et il verra ce que deviendra Camdless-Bay!

-- Il l'aurait déjà fait, répondit Zermah, si les circonstances le lui eussent permis, vous ne l'ignorez pas, monsieur Perry. Et voulez-vous savoir ce qui serait arrivé si l'affranchissement des esclaves avait été proclamé à Camdless-Bay? Pas un seul Noir n'eût quitté la plantation, et rien n'aurait été changé, si ce n'est le droit de les traiter comme des bêtes de somme. Or, comme vous n'avez jamais usé de ce droit-là, après l'émancipation, Camdless- Bay serait restée ce qu'elle était avant.

-- Croyez-vous, par hasard, m'avoir converti à vos idées, Zermah? demanda le régisseur.

-- En aucune façon, monsieur. D'ailleurs, ce serait inutile et pour une raison bien simple.

-- Laquelle?

-- C'est qu'au fond, vous pensez là-dessus exactement comme M. Burbank, M. Carrol, M. Stannard, comme tous ceux qui ont le coeur généreux et l'esprit juste.

-- Jamais, Zermah, jamais! Et je prétends même que ce que j'en dis, c'est dans l'intérêt des Noirs! Si on les livre à leur seule volonté, ils dépériront, et la race en sera bientôt perdue.

-- Je n'en crois rien, monsieur Perry, quoique vous puissiez dire. En tout cas, mieux vaut que la race périsse que d'être vouée à la perpétuelle dégradation de l'esclavage!»

Le régisseur eût bien voulu répondre, et on se doute qu'il n'était point à bout d'arguments. Mais la voile venait d'être amenée, et l'embarcation se rangea près de l'estacade de bois. Là, elle devait attendre le retour de Zermah et du régisseur. Tous deux débarquèrent aussitôt pour aller chacun à ses affaires.

Jacksonville est située sur la rive gauche du Saint-John, à la limite d'une vaste plaine assez basse, entourée d'un horizon de magnifiques forêts, qui lui font un cadre toujours verdoyant. Des champs de maïs et de cannes à sucre, des rizières, plus particulièrement à la limite du fleuve, occupent une partie de ce territoire.

Il y avait une dizaine d'années, Jacksonville n'était encore qu'un gros village, avec un faubourg, dont les cases de torchis ou de roseaux ne servaient qu'au logement de la population noire. À l'époque actuelle, le village commençait à se faire ville, autant par ses maisons plus confortables, ses rues mieux tracées et mieux entretenues, que par le nombre de ses habitants, qui avait doublé. L'année suivante, ce chef-lieu du comté de Duval allait gagner encore, en se reliant par un chemin de fer à Talhassee, la capitale de la Floride.

Déjà, le régisseur et Zermah avaient pu le remarquer, une assez grande animation régnait dans la ville. Quelques centaines d'habitants, les uns, sudistes d'origine américaine, les autres, des mulâtres et des métis d'origine espagnole, attendaient l'arrivée d'un steam-boat, dont la fumée apparaissait, en aval du fleuve, au-dessus d'une pointe basse du Saint-John. Quelques-uns même, afin d'entrer plus rapidement en communication avec ce vapeur, s'étaient jetés dans les chaloupes du port, tandis que d'autres avaient pris place sur ces grands dogres à un mât, qui fréquentent habituellement les eaux de Jacksonville.

En effet, depuis la veille, il était venu de graves nouvelles du théâtre de la guerre. Les projets d'opérations, indiqués dans la lettre de Gilbert Burbank, étaient en partie connus. On n'ignorait pas que la flottille du commodore Dupont devait très prochainement appareiller, et que le général Sherman se proposait de l'accompagner avec des troupes de débarquement. De quel côté se dirigerait cette expédition? on ne le savait pas d'une façon positive, bien que tout donnât à penser qu'elle avait le Saint- John et le littoral floridien pour objectif. Après la Géorgie, la Floride était donc directement menacée d'une invasion de l'armée fédérale.

Lorsque le steam-boat qui venait de Fernandina eut accosté l'estacade de Jacksonville, ses passagers ne purent que confirmer ces nouvelles. Ils ajoutèrent même que, très vraisemblablement, ce serait dans la baie de Saint-Andrews que le commodore Dupont viendrait mouiller, en attendant un moment favorable pour forcer les passes de l'île Amélia et l'estuaire du Saint-John.

Aussitôt les groupes se répandirent dans la ville, faisant bruyamment envoler nombre de ces gros urubus, qui sont uniquement chargés du nettoyage des rues. On criait, on se démenait. «Résistance aux nordistes! Mort aux nordistes!» Tels étaient les excitations féroces que des meneurs, à la dévotion de Texar, jetaient à la population déjà très animée. Il y eut des démonstrations sur la grande place, devant Court-House, la maison de justice, et jusque dans l'église épiscopale. Les autorités allaient avoir quelque peine à calmer cette effervescence, bien que les habitants de Jacksonville, on l'a déjà fait remarquer, fussent divisés du moins sur la question de l'esclavage. Mais, en ces temps de trouble, les plus bruyants comme les plus emportés font toujours la loi, et les modérés finissent inévitablement par subir leur domination.

Ce fut, bien entendu, dans les cabarets, dans les tiendas, que les gosiers, sous l'influence de liqueurs fortes, hurlèrent avec le plus de violence. Les manoeuvriers en chambre y développèrent leurs plans pour opposer une invincible résistance à l'invasion.

«Il faut diriger les milices sur Fernandina! disait l'un.

-- Il faut couler des navires dans les passes du Saint-John! répondait l'autre.

-- Il faut construire des fortifications en terre autour de la ville et les armer de bouches à feu!

-- Il faut demander du secours par la voie du chemin de fer de Fernandina à Keys!

-- Il faut éteindre le feu du phare de Pablo, pour empêcher la flottille d'entrer de nuit dans les bouches!

-- Il faut semer des torpilles au milieu du fleuve!»

Cet engin, presque nouveau dans la guerre de Sécession, on en avait entendu parler, et, sans trop savoir comment il fonctionnait, il convenait évidemment d'en faire usage.

«Avant tout, dit un des plus enragés orateurs de la tienda de Torillo, il faut mettre en prison tous les nordistes de la ville, et tous ceux des sudistes qui pensent comme eux!»

Il aurait été bien étonnant que personne n'eût songé à émettre cette proposition, _l'ultima ratio _des sectaires en tous pays. Aussi fut-elle couverte de hurrahs. Heureusement pour les honnêtes gens de Jacksonville, les magistrats devaient hésiter quelque temps encore avant de se rendre à ce voeu populaire.

En courant les rues, Zermah avait observé tout ce qui se passait, afin d'en informer son maître, directement menacé par ce mouvement. Si on arrivait à des mesures de violence, ces mesures ne s'arrêteraient pas à la ville. Elles s'étendraient au delà, jusqu'aux plantations du comté. Certainement, Camdless-Bay serait visée une des premières. C'est pourquoi la métisse, voulant se procurer des renseignements plus précis, se rendit à la maison que M. Stannard occupait en dehors du faubourg.

C'était une charmante et confortable habitation, agréablement située dans une sorte d'oasis de verdure que la hache des défricheurs avait réservée en ce coin de la plaine. Par les soins de Miss Alice, à l'intérieur comme à l'extérieur, la maison était tenue d'une manière irréprochable. On sentait déjà une intelligente et dévouée ménagère dans cette jeune fille, que la mort de sa mère avait appelée de bonne heure à diriger le personnel de Walter Stannard.

Zermah fut reçue avec grand empressement par la jeune fille. Miss Alice lui parla tout d'abord de la lettre de Gilbert. Zermah put lui en redire les termes presque exacts.

«Oui! il n'est plus loin, maintenant! dit Miss Alice. Mais dans quelles conditions va-t-il revenir en Floride? Et quels dangers peuvent encore le menacer jusqu'à la fin de cette expédition?

-- Des dangers, Alice, répondit M. Stannard. Rassure-toi! Gilbert en a affronté de plus grands pendant la croisière sur les côtes de Géorgie, et principalement dans l'affaire de Port-Royal. J'imagine, moi, que la résistance des Floridiens ne sera ni terrible ni de longue durée. Que peuvent-ils faire avec ce Saint- John, qui va permettre aux canonnières de remonter jusqu'au coeur des comtés? Toute défense me paraît devoir être malaisée sinon impossible.

-- Puissiez-vous dire vrai, mon père, dit Alice, et fasse le Ciel que cette sanglante guerre se termine enfin!

-- Elle ne peut se terminer que par l'écrasement du Sud, répliqua M. Stannard. Cela sera long, sans doute, et je crains bien que Jefferson Davis, ses généraux, Lee, Johnston, Beauregard, ne résistent longtemps encore dans les États du centre. Non! Les troupes fédérales n'auront pas facilement raison des confédérés. Quant à la Floride, il ne leur sera pas difficile de s'en emparer. Malheureusement, ce n'est pas sa possession qui leur assurera la victoire définitive.

-- Pourvu que Gilbert ne fasse pas d'imprudences! dit Miss Alice en joignant les mains. S'il cédait au désir de revoir sa famille pendant quelques heures, se sachant si près d'elle...

-- D'elle et de vous, Miss Alice, répondit Zermah, car n'êtes-vous pas déjà de la famille Burbank?

-- Oui, Zermah, par le coeur!

-- Non, Alice, ne crains rien, dit M. Stannard. Gilbert est trop raisonnable pour s'exposer ainsi, surtout quand il suffira de quelques jours au commodore Dupont pour occuper la Floride. Ce serait une témérité sans excuses que de se hasarder dans ce pays, tant que les fédéraux n'en seront pas les maîtres...

-- Surtout maintenant que les esprits sont plus portés que jamais à la violence! répondit Zermah.

-- En effet, ce matin, la ville est en effervescence, reprit M. Stannard. Je les ai vus, je les ai entendus, ces meneurs! Texar ne les quitte pas depuis huit à dix jours. Il les pousse, il les excite, et ces malfaiteurs finiront par soulever la basse population, non seulement contre les magistrats, mais aussi contre ceux des habitants qui ne partagent pas leur manière de voir.

-- Ne pensez-vous pas, monsieur Stannard, dit alors Zermah, que vous feriez bien de quitter Jacksonville, au moins pendant quelque temps? Il serait prudent de n'y revenir qu'après l'arrivée des troupes fédérales en Floride. M. Burbank m'a chargé de vous le répéter, il serait heureux de voir Miss Alice et vous à Castle- House.

-- Oui!... je sais... répondit M. Stannard. Je n'ai point oublié l'offre de Burbank... En réalité, Castle-House est-il plus sûr que Jacksonville? Si ces aventuriers, ces gens sans aveu, ces enragés, deviennent les maîtres ici, ne se répandront-ils pas sur la campagne, et les plantations seront-elles à l'abri de leurs ravages?

-- Monsieur Stannard, fit observer Zermah, en cas de danger, il me semble préférable d'être réunis...

-- Zermah a raison, mon père. Il vaudrait mieux être tous ensemble à Camdless-Bay.

-- Sans doute, Alice, répondit M. Stannard. Je ne refuse pas la proposition de Burbank. Mais je ne crois pas que le danger soit si pressant. Zermah préviendra nos amis que j'ai besoin de quelques jours encore pour mettre ordre à mes affaires, et, alors, nous irons demander l'hospitalité à Castle-House...

-- Et, lorsque M. Gilbert arrivera, dit Zermah, au moins trouvera- t-il là tous ceux qu'il aime!»

Zermah prit congé de Walter Stannard et de sa fille. Puis, au milieu de l'agitation populaire qui ne cessait de s'accroître, elle regagna le quartier du port et les quais, où l'attendait le régisseur. Tous deux s'embarquèrent pour traverser le fleuve, et M. Perry reprit sa conversation habituelle au point précis où il l'avait laissée.

En disant que le danger n'était pas imminent, peut-être M. Stannard se trompait-il? Les événements allaient se précipiter, et Jacksonville devait en ressentir promptement le contrecoup.