Nord contre sud

Chapter 3

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Dans les États à esclaves, il y avait trois classes. En bas, quatre millions de Nègres asservis, soit le tiers de la population. En haut, la caste des propriétaires, relativement peu instruite, riche, dédaigneuse, qui se réservait absolument la direction des affaires publiques. Entre les deux, la classe remuante, paresseuse, misérable, des petits Blancs. Ceux-ci, contre toute attente, se montrèrent ardents pour le maintien de l'esclavage, par crainte de voir la classe des Nègres affranchis s'élever à leur niveau.

Le Nord devait donc trouver contre lui non seulement les riches propriétaires, mais aussi ces petits Blancs qui, surtout dans les campagnes, vivaient au milieu de la population serve. La lutte fut donc effroyable. Elle produisit même dans les familles de telles dissensions que l'on vit des frères combattre, l'un sous le drapeau confédéré, l'autre sous le drapeau fédéral. Mais un grand peuple ne devait pas hésiter à détruire l'esclavage jusque dans ses racines. Dès le siècle dernier, l'illustre Franklin en avait demandé l'abolition. En 1807, Jefferson avait recommandé au Congrès «de prohiber un trafic dont la moralité, l'honneur et les plus chers intérêts du pays exigeaient depuis longtemps la disparition». Le Nord eut donc raison de marcher contre le Sud et de le réduire. D'ailleurs, il allait s'ensuivre une union plus étroite entre tous les éléments de la république, et la destruction de cette illusion si funeste, si menaçante, que chaque citoyen devait d'abord obéissance à son propre État, et, seulement en second lieu, à l'ensemble de la fédération américaine.

Or, ce fut précisément en Floride, que se réveillèrent les premières questions relatives à l'esclavage. Au commencement de ce siècle, un chef indien métis, nommé Oscéola, avait pour femme une esclave marronne, née dans ces parties marécageuses du territoire floridien qu'on nomme Everglades. Un jour, cette femme fut ressaisie comme esclave et emmenée par force. Oscéola souleva les Indiens, commença la campagne anti-esclavagiste, fut pris et mourut dans la forteresse où on l'avait enfermé. Mais la guerre continua, et, dit l'historien Thomas Higginson, «la somme d'argent que nécessita une pareille lutte fut trois fois plus considérable que celle qui avait été jadis payée à l'Espagne pour l'acquisition de la Floride».

Voici maintenant quels avaient été les débuts de cette guerre de Sécession; puis quel était l'état des choses pendant ce mois de février 1862, époque où James Burbank et sa famille allaient éprouver des contre-coups si terribles qu'il nous a paru intéressant d'en avoir fait l'objet de cette histoire.

Le 16 octobre 1859, l'héroïque capitaine John Brown, à la tête d'une petite troupe d'esclaves fugitifs, s'empare de Harpers-Ferry en Virginie. L'affranchissement des hommes de couleur, tel est son but. Il le proclame hautement. Vaincu par les compagnies de la milice, il est fait prisonnier, condamné à mort et pendu à Charlestown, le 2 décembre 1859, avec six de ses compagnons.

Le 20 décembre 1860, une convention se réunit dans la Caroline du Sud et adopte d'enthousiasme le décret de sécession. L'année suivante, le 4 mars 1861, Abraham Lincoln est nommé président de la république. Les États du Sud regardent son élection comme une menace pour l'institution de l'esclavage. Le 11 avril 1861, le fort Sumter, un de ceux qui défendent la rade de Charlestown, tombe au pouvoir des sudistes, commandés par le général Beauregard. La Caroline du Nord, la Virginie, l'Arkansas, le Tennessee, adhèrent aussitôt à l'acte séparatiste.

Soixante-quinze mille volontaires sont levés par le gouvernement fédéral. Tout d'abord, on s'occupe de mettre Washington, la capitale des États-Unis d'Amérique, à l'abri d'un coup de main des confédérés. On ravitaille les arsenaux du Nord qui étaient vides, alors que ceux du Sud avaient été largement approvisionnés sous la présidence de Buchanan. Le matériel de guerre se complète au prix des plus extraordinaires efforts. Puis, Abraham Lincoln déclare les ports du Sud en état de blocus.

C'est en Virginie que se passent les premiers faits de guerre. Mac Clellan repousse les rebelles dans l'Ouest. Mais, le 21 juillet, à Bull-Run, les troupes fédérales, réunies sous les ordres de Mac Dowel, sont mises en déroute et s'enfuient jusqu'à Washington. Si les sudistes ne tremblent plus pour Richmond, leur capitale, les nordistes ont lieu de trembler pour la capitale de la République américaine. Quelques mois après, les fédéraux sont encore défaits à Ball's-Bluff. Toutefois, cette affaire malheureuse est bientôt compensée par diverses expéditions, qui mirent aux mains des unionistes le fort Hatteras et Port-Royal-Harbour, dont les séparatistes ne parvinrent plus à s'emparer. À la fin de 1861, le commandement général des troupes de l'Union est donné au major- général George Mac Clellan.

Cependant, cette année-là, les corsaires esclavagistes ont couru les mers des deux mondes. Ils ont trouvé accueil dans les ports de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne et du Portugal, -- faute grave qui, en reconnaissant aux sécessionnistes les droits de belligérants, eut pour résultat d'encourager la course et de prolonger la guerre civile.

Puis, vinrent les faits maritimes qui eurent un si grand retentissement. C'est le _Sumter _et son fameux capitaine Semmes. C'est l'apparition du bélier _Manassas. _C'est, le 12 octobre, le combat naval à la tête des passes du Mississipi. C'est, le 8 novembre, la prise du _Trent, _navire anglais à bord duquel le capitaine Wilkes capture les commissaires confédérés -- ce qui faillit amener la guerre entre l'Angleterre et les États-Unis.

Entre-temps, les abolitionnistes et les esclavagistes se livrent de sanglants combats avec des alternatives de succès et de revers jusque dans l'État du Missouri. Des principaux généraux du Nord, l'un, Lyon, est tué, ce qui provoque la retraite des fédéraux à Rolla et la marche de Price avec les troupes confédérées vers le Nord. On se bat à Frederictown, le 21 octobre, à Springfield, le 25, et, le 27, Frémont occupe cette ville avec les fédéraux. Au 19 décembre, le combat de Belmont, entre Grant et Polk, demeure incertain. Enfin, l'hiver, si rigoureux dans ces contrées de l'Amérique septentrionale, vient mettre un terme aux opérations.

Les premiers mois de l'année 1862 sont employés en efforts véritablement prodigieux de part et d'autre.

Au Nord, le Congrès vote un projet de loi qui lève cinq cent mille volontaires -- ils seront un million à la fin de la lutte --, et approuve un emprunt de cinq cent millions de dollars. Les grandes armées sont créées, principalement celle du Potomac. Leurs généraux sont Banks, Butler, Grant, Sherman, Mac Clellan, Meade, Thomas, Kearney, Halleck, pour ne citer que les plus célèbres. Tous les services vont entrer en fonction. Infanterie, cavalerie, artillerie, génie, sont endivisionnés d'une manière à peu près uniforme. Le matériel de guerre se fabrique à outrance, carabines Minié et Colt, canons rayés des systèmes Parrott et Rodman, canons à âme lisse et columbiads Dahlgren, canons-obusiers, canons- revolvers, obus Shrapnell, parcs de siège. On organise la télégraphie et l'aérostation militaire, le reportage des grands journaux, les transports qui seront faits par vingt mille chariots attelés de quatre-vingt-quatre mille mules. On réunit des approvisionnements de toutes sortes, sous la direction du chef de l'ordonnance. On construit de nouveaux navires du type bélier, les «rams» du colonel Ellet, les «gun-boats» ou canonnières du commodore Foote, qui vont apparaître pour la première fois dans une guerre maritime.

Au Sud, le zèle n'est pas moins grand. Il y a bien les fonderies de canon de la Nouvelle-Orléans, celles de Memphis, les forges de Tredogar, près de Richmond, qui fabriquent des Parrotts et des Rodmans. Mais cela ne peut suffire. Le gouvernement confédéré s'adresse à l'Europe. Liège et Birmingham lui envoient des cargaisons d'armes, des pièces des systèmes Armstrong et Whitworth. Les forceurs de blocus, qui viennent chercher à vil prix du coton dans ses ports, n'en obtiennent qu'en échange de tout ce matériel de guerre. Puis l'armée s'organise. Ses généraux sont Johnston, Lee, Beauregard, Jackson, Critenden, Floyd, Pillow. On adjoint des corps irréguliers, tels que milices et guérillas, aux quatre cent mille volontaires, enrôlés pour trois ans au plus et un an au moins, que le Congrès séparatiste, à la date du 8 août, accorde à son président Jefferson Davis.

Cependant ces préparatifs n'empêchent pas la lutte de reprendre dès la seconde moitié du premier hiver. De tout le territoire à esclaves, le gouvernement fédéral n'occupe encore que le Maryland, la Virginie occidentale, le Kentucky en quelques portions, le Missouri pour la plus grande part, et un certain nombre de points du littoral.

Les nouvelles hostilités commencent d'abord dans l'est du Kentucky. Le 7 janvier, Garfield bat les confédérés à Middle- Creek, et le 20, ils sont de nouveau battus à Logan-Cross ou Mill- Springs. Le 2 février, Grant s'embarque avec deux divisions sur quelques grands vapeurs du Tennessee que va soutenir la flottille cuirassée de Foote. Le 6, le fort Henry tombe en son pouvoir. Ainsi est brisé un anneau de cette chaîne «sur laquelle, dit l'historien de cette guerre civile, s'appuyait tout le système de défense de son adversaire Johnston». Le Cumberland et la capitale du Tennessee sont donc menacés directement et à court délai par les troupes fédérales. Aussi Johnston cherche-t-il à concentrer toutes ses forces au fort Donelson, afin de retrouver un point d'appui plus sûr pour la défensive.

À cette époque, une autre expédition, comprenant un corps de seize mille hommes sous les ordres de Burnside, une flottille composée de vingt-quatre vapeurs armés en guerre et de cinquante transports, descend la Chesapeake et appareille de Hampton-Roads, le 12 janvier. Malgré de violentes tempêtes, le 24 janvier, elle donne dans les eaux du Pimlico-Sound pour s'emparer de l'île Roanoke et réduire la côte de la Caroline du Nord. Mais l'île est fortifiée. À l'ouest, le canal se défend par un barrage de coques submergées. Des batteries et des ouvrages de campagne en rendent l'accès difficile. Cinq à six mille hommes, soutenus par une flottille de sept canonnières, sont prêts à empêcher tout débarquement. Néanmoins, malgré le courage de ses défenseurs, du 7 au 8 février, cette île tombe au pouvoir de Burnside avec vingt canons et plus de deux mille prisonniers. Le lendemain, les fédéraux sont maîtres d'Elizabeth-City et de toute la côte de l'Albemarle-Sound, c'est-à-dire du nord de cette mer intérieure.

Enfin, pour achever de décrire la situation jusqu'au 6 février, il faut parler de ce général sudiste, cet ancien professeur de chimie, Jackson, ce soldat puritain qui défend la Virginie. Après le rappel de Lee à Richmond, il commande l'armée. Il quitte Vinchester, le 1er janvier, avec ses dix mille hommes, traverse les Alléghanies pour prendre Bath sur le railway de l'Ohio. Vaincu par le climat, écrasé par les tempêtes de neige, il est forcé de rentrer à Vinchester, sans avoir atteint son objectif.

Et maintenant, en ce qui concerne plus spécialement les côtes du Sud, depuis la Caroline jusqu'à la Floride, voici ce qui s'est passé.

Durant la seconde moitié de l'année 1861, le Nord possédait assez de rapides bâtiments pour faire la police de ces mers, bien qu'il n'eût pu s'emparer du fameux _Sumter, _qui, en janvier 1862, vint relâcher à Gibraltar, afin d'exploiter les eaux européennes. Le _Jefferson-Davis, _voulant échapper aux fédéraux, se réfugie à Saint-Augustine en Floride et périt au moment où il donne dans les passes. Presque en même temps, un des navires employés à la croisière de la Floride, _l'Anderson, _capture le corsaire _Beauregard. _Mais, en Angleterre, de nouveaux bâtiments sont armés pour la course. C'est alors qu'une proclamation d'Abraham Lincoln étend le blocus aux côtes de la Virginie et de la Caroline du Nord, et même le blocus fictif, le blocus sur le papier, qui comprend quatre mille cinq cents kilomètres de côtes. Pour les surveiller, on n'a que deux escadres: l'une doit bloquer l'Atlantique, l'autre le golfe du Mexique.

Le 12 octobre, pour la première fois, les confédérés tentent de dégager les bouches du Mississipi avec le _Manassas -- _premier navire qui fut blindé pendant cette guerre -- soutenu d'une flottille de brûlots. Si le coup ne réussit pas, si la corvette _Richmond _peut s'en tirer saine et sauve le 29 décembre, un petit vapeur, le _Sea-Bird, _parvient à enlever une goélette fédérale en vue du fort Monroe.

Cependant, il est nécessaire d'avoir un point qui puisse servir de base d'opération pour les croisières de l'Atlantique. Le gouvernement fédéral décide alors de s'emparer du fort Hatteras, qui commande la passe du même nom, passe très fréquentée par les forceurs de blocus. Ce fort est difficile à prendre. Il est soutenu par une redoute carrée, appelée fort Clark. Un millier d'hommes et le 7e régiment de la Caroline du Nord concourent à le défendre. N'importe. L'escadre fédérale, composée de deux frégates, trois corvettes, un aviso, deux grands vapeurs, vient mouiller le 27 août devant les passes. Le commodore Stringham et le général Butler attaquent. La redoute est prise. Le fort Hatteras, après une assez longue résistance, hisse le drapeau blanc. La base d'opération est acquise aux nordistes pour toute la durée de la guerre.

En novembre, c'est l'île de Santa-Rosa, à l'est de Pensacola, sur le golfe du Mexique, une dépendance de la côte floridienne, qui, malgré les efforts des confédérés, reste au pouvoir des fédéraux.

Toutefois, la prise du fort Hatteras ne paraît pas suffisante pour la bonne conduite des opérations ultérieures. Il faut occuper d'autres points sur le littoral de la Caroline du Sud, de la Géorgie, de la Floride. Deux frégates à vapeur, le _Wasbah _et le _Susquehannah, _trois frégates à voiles, cinq corvettes, six canonnières, plusieurs avisos, vingt-cinq bâtiments charbonniers chargés des approvisionnements, trente-deux vapeurs pouvant transporter quinze mille six cents hommes sous les ordres du général Sherman, sont donnés au commodore Dupont. La flottille appareille le 25 octobre, devant le fort Monroe. Après avoir essuyé un terrible coup de vent au large du cap Hatteras, elle vient reconnaître les passes de Hilton-Head, entre Charlestown et Savannah. Là est la baie de Port-Royal, l'une des plus importantes de la confédération américaine, où le général Ripley commande les forces des esclavagistes. Les deux forts Walker et Beauregard battent l'entrée de la baie à quatre mille mètres l'un de l'autre. Huit vapeurs la défendent, et sa barre la rend presque inabordable à une flotte d'assaillants.

Le 5 novembre, le chenal a été balisé, et, après un échange de quelques coups de canon, Dupont pénètre dans la baie, sans pouvoir débarquer encore les troupes de Sherman. Le 7, avant midi, il attaque le fort Walker, puis le fort Beauregard. Il les écrase sous une grêle de ses plus gros obus. Les forts sont évacués. Les fédéraux en prennent possession presque sans combat, et Sherman occupe ce point si important pour la suite des opérations militaires. C'était un coup porté au coeur même des États esclavagistes. Les îles voisines tombent l'une après l'autre au pouvoir des fédéraux, même l'île Tybee et le fort Pulaski, lequel commande la rivière de Savannah. L'année finie, Dupont est maître des cinq grandes baies de North-Edisto, de Saint-Helena, de Port- Royal, de Tybee, de Warsaw, et de tout ce chapelet d'îlots semés sur la côte de la Caroline et de la Géorgie. Enfin, le 1er janvier 1862, un dernier succès lui permet de réduire les ouvrages confédérés, élevés sur les rives du Coosaw.

Telle était la situation des belligérants au commencement de février de l'année 1862. Tels étaient les progrès du gouvernement fédéral vers le Sud, au moment où les navires du commodore Dupont et les troupes de Sherman menaçaient la Floride.

IV La famille Burbank

Il était sept heures et quelques minutes, lorsque James Burbank et Edward Carrol montèrent les marches du perron sur lequel s'ouvrait la porte principale de Castle-House, du côté du Saint-John. Zermah, tenant la fillette par la main, le gravit après eux. Tous se trouvèrent dans le hall, sorte de grand vestibule, dont le fond, arrondi en dôme, contenait la double révolution du grand escalier qui desservait les étages supérieurs.

Mme Burbank était là, en compagnie de Perry, le régisseur général de la plantation.

«Il n'y a rien de nouveau à Jacksonville?

-- Rien, mon ami.

-- Et pas de nouvelles de Gilbert?

-- Si... une lettre!

-- Dieu soit loué!»

Telles furent les premières demandes et réponses échangées entre Mme Burbank et son mari.

James Burbank, après avoir embrassé sa femme et la petite Dy, décacheta la lettre qui venait de lui être remise.

Cette lettre n'avait point été ouverte en l'absence de James Burbank. Étant donné la situation de celui qui l'écrivait et de celle de sa famille en Floride, Mme Burbank avait voulu que son mari fût le premier à connaître ce qu'elle contenait.

«Cette lettre, sans doute, n'est pas venue par la poste? demanda James Burbank.

-- Oh! non, monsieur James! répondit Perry. C'eût été trop imprudent de la part de M. Gilbert!

-- Et qui s'est chargé de l'apporter?...

-- Un homme de la Géorgie sur le dévouement duquel notre jeune lieutenant a cru pouvoir compter.

-- Quel jour est arrivée cette lettre?

-- Hier.

-- Et l'homme?...

-- Il est reparti le soir même.

-- Bien payé de son service?...

-- Oui, mon ami, bien payé, répondit Mme Burbank, mais par Gilbert, et il n'a rien voulu recevoir de notre part».

Le hall était éclairé par deux lampes posées sur une table de marbre, devant un large divan. James Burbank alla s'asseoir près de cette table. Sa femme et sa fille prirent place auprès de lui. Edward Carrol, après avoir serré la main à sa soeur, s'était jeté dans un fauteuil. Zermah et Perry se tenaient debout près de l'escalier. Tous deux étaient assez de la famille pour que la lettre pût être lue en leur présence.

James Burbank l'avait ouverte.

«Elle est du 3 février, dit-il.

-- Déjà quatre jours de date! répondit Edward Carrol. C'est long dans les circonstances où nous sommes...

-- Lis donc, père, lis donc!» s'écria la petite fille avec une impatience bien naturelle à son âge.

Voici ce que disait cette lettre:

«À bord du _Wabash, _au mouillage d'Edisto.

«3 février 1862.

«Cher père,

«Je commence par embrasser ma mère, ma petite soeur et toi. Je n'oublie pas non plus mon oncle Carrol, et, pour ne rien omettre, j'envoie à la bonne Zermah toutes les tendresses de son mari, mon brave et dévoué Mars. Nous allons tous les deux aussi bien que possible, et nous avons une fière envie d'être près de vous! Cela ne tardera pas, dût nous maudire monsieur Perry, qui, en voyant les progrès du Nord, doit pester comme un entêté esclavagiste qu'il est, le digne régisseur!»

-- Voilà pour vous, Perry, dit Edward Carrol.

-- Chacun a ses idées là-dessus!» répondit M. Perry, en homme qui n'entend point sacrifier les siennes.

James Burbank continua:

«Cette lettre vous arrivera par un homme dont je suis sûr, n'ayez aucune crainte à cet égard. Vous avez dû apprendre que l'escadre du commodore Dupont s'est emparée de la baie de Port-Royal et des îles voisines. Le Nord gagne donc peu à peu sur le Sud. Aussi est- il très probable que le gouvernement fédéral va chercher à occuper les principaux ports de la Floride. On parle d'une expédition que Dupont et Sherman feraient de concert vers la fin de ce mois. Très vraisemblablement alors, nous irions occuper la baie de Saint- Andrews. De là, on serait à portée de pénétrer dans l'état floridien.

«Que j'ai hâte d'être là, cher père, et surtout avec notre flottille victorieuse! La situation de ma famille, au milieu de cette population esclavagiste, m'inquiète toujours. Mais le moment approche où nous pourrons faire hautement triompher les idées qui ont toujours eu cours à la plantation de Camdless-Bay. «Ah! si je pouvais m'échapper, ne fût-ce que vingt-quatre heures, comme j'irais vous voir! Non! Ce serait trop imprudent pour vous comme pour moi, et mieux vaut prendre patience. Encore quelques semaines, et nous serons tous réunis à Castle-House!

«Et maintenant je termine en me demandant si je n'ai oublié personne dans mes embrassades. Si, vraiment! J'ai oublié monsieur Stannard et ma charmante Alice qu'il me tarde tant de revoir! Toutes mes amitiés à son père, et à elle, plus que mes amitiés!...

«Respectueusement et de tout coeur,

«GILBERT BURBANK.»

James Burbank avait posé sur la table la lettre que Mme Burbank prit alors et porta à ses lèvres. Puis, la petite Dy mit franchement un gros baiser sur la signature de son frère.

«Brave garçon! dit Edward Carrol.

-- Et brave Mars! ajouta Mme Burbank, en regardant Zermah, qui serrait la fillette dans ses bras.

-- Il faudra prévenir Alice, ajouta Mme Burbank, que nous avons reçu une lettre de Gilbert.

-- Oui! je lui écrirai, répondit James Burbank. D'ailleurs, dans quelques jours, je dois aller à Jacksonville, et je verrai Stannard. Depuis que Gilbert a écrit cette lettre, d'autres nouvelles ont pu venir au sujet de l'expédition projetée. Ah! qu'ils arrivent donc enfin, nos amis du Nord, et que la Floride rentre sous le drapeau de l'Union! Ici, notre situation finirait par n'être plus tenable!»

En effet, depuis que la guerre se rapprochait du Sud, une modification manifeste s'opérait en Floride sur la question qui mettait les États-Unis aux prises. Jusqu'à cette époque, l'esclavage ne s'était pas considérablement développé dans cette ancienne colonie espagnole qui n'avait pas pris part au mouvement avec la même ardeur que la Virginie ou les Carolines. Mais des meneurs s'étaient bientôt mis à la tête des partisans de l'esclavage. Maintenant, ces gens, prêts à l'émeute, ayant tout à gagner dans les troubles, dominaient les autorités à Saint- Augustine et principalement à Jacksonville où ils s'appuyaient sur la plus vile populace. C'est pourquoi cette situation de James Burbank, dont on connaissait l'origine et les idées, pouvait à un certain moment devenir très inquiétante.

Il y avait près de vingt ans que James Burbank, après avoir quitté le New-Jersey où il possédait encore quelques propriétés, était venu s'établir à Camdless-Bay avec sa femme et son fils âgé de quatre ans. On sait combien la plantation avait prospéré, grâce à son intelligente activité et au concours d'Edward Carrol, son beau-frère. Aussi avait-il pour ce grand établissement qui lui venait de ses ancêtres, un attachement inébranlable. C'était là qu'était né son second enfant, la petite Dy, quinze ans après son installation dans ce domaine.

James Burbank avait alors quarante-six ans. C'était un homme fortement constitué, habitué au travail, ne s'épargnant guère. On le savait d'un caractère énergique. Très attaché à ses opinions, il ne se gênait point de les faire hautement connaître. Grand, grisonnant à peine, il avait une figure un peu sévère, mais franche et encourageante. Avec la barbiche des Américains du Nord, sans favoris et sans moustache, c'était bien le type du yankee de la Nouvelle-Angleterre. Dans toute la plantation, on l'aimait, car il était bon, on lui obéissait, car il était juste. Ses Noirs lui étaient profondément dévoués, et il attendait, non sans impatience, que les circonstances lui permissent de les affranchir. Son beau-frère, à peu près du même âge, s'occupait plus spécialement de la comptabilité de Camdless-Bay. Edward Carrol s'entendait parfaitement avec lui en toutes choses, et partageait sa manière de voir sur la question de l'esclavage.