Nord contre sud

Chapter 28

Chapter 282,090 wordsPublic domain

C'étaient bien l'Espagnol et ses compagnons qui gagnaient du côté du lac, afin d'échapper au détachement fédéral. Ils l'avaient inopinément rencontré dans la cyprière, et, n'étant pas en force, ils se dérobaient en toute hâte. Texar cherchait à regagner l'île Carneral par le plus court, afin de mettre une ceinture d'eau entre les fédéraux et lui. Comme ceux-ci ne pourraient franchir le canal sans une embarcation, ils seraient arrêtés devant cet obstacle. Alors, pendant ces quelques heures de répit, les partisans sudistes chercheraient à atteindre l'autre côté de l'île; puis, la nuit venue, ils essaieraient d'utiliser la berge pour débarquer sur la rive méridionale du lac.

Lorsque Texar et Squambô arrivèrent en face du cyprès devant lequel le chien aboyait toujours, ils virent le sol rouge du sang qui s'écoulait par une blessure ouverte au flanc de l'animal.

«Voyez!... Voyez! s'écria l'Indien.

-- Ce chien a été blessé? répondit Texar.

-- Oui!... blessé d'un coup de couteau, il n'y a qu'un instant!... Son sang fume encore!

-- Qui a pu?...»

En ce moment, le chien se précipita de nouveau sur le réseau de feuillage que Squambô écarta du bout de son fusil. «Zermah!... s'écria-t-il.

-- Et l'enfant!... répondit Texar.

-- Oui!... Comment ont-elles pu s'enfuir?...

-- À mort, Zermah, à mort!»

La métisse, désarmée par Squambô au moment où elle allait frapper l'Espagnol, fut tirée si brutalement de la cavité que la petite fille lui échappa et roula au milieu de ces champignons géants, de ces pézizes si abondantes au milieu des cyprières.

Au choc, un des champignons éclata comme une arme à feu. Une poussière lumineuse fusa dans l'air. À l'instant, d'autres pézizes firent explosion à leur tour. Ce fut un fracas général, comme si la forêt eût été emplie de pièces d'artifice qui se croisaient en tous sens.

Aveuglé par ces myriades de spores, Texar avait dû lâcher Zermah qu'il tenait sous son coutelas, tandis que Squambô était aveuglé par ces brûlantes poussières. Par bonheur, la métisse et l'enfant, étendues sur le sol, n'étaient pas atteintes par ces spores qui crépitaient au-dessus d'elles.

Cependant Zermah ne pouvait échapper à Texar. Déjà, après une dernière série d'explosions, l'air était devenu respirable...

De nouvelles détonations éclatèrent alors, -- détonations d'armes à feu, cette fois.

C'était le détachement fédéral qui se jetait sur les partisans sudistes. Ceux-ci, aussitôt entourés par les marins du capitaine Howick, durent mettre bas les armes. À ce moment, Texar, qui venait de ressaisir Zermah, la frappa en pleine poitrine.

«L'enfant!... Emporte l'enfant!» cria-t-il à Squambô.

Déjà l'Indien avait pris la petite fille et fuyait du côté du lac, quand un coup de feu retentit... Il tomba mort, frappé d'une balle que Gilbert venait de lui envoyer à travers le coeur.

Maintenant, tous étaient là, James et Gilbert Burbank, Edward Carrol, Perry, Mars, les Noirs de Camdless-Bay, les marins du capitaine Howick qui tenaient en joue les sudistes, et, parmi eux, Texar, debout près du cadavre de Squambô.

Quelques-uns avaient pu s'échapper, cependant, du côté de l'île Carneral. Et qu'importait! La petite fille n'était-elle pas entre les bras de son père, qui la serrait comme s'il eût craint qu'on la lui ravît de nouveau? Gilbert et Mars, penchés sur Zermah, essayaient de la ranimer. La pauvre femme respirait encore, mais ne pouvait parler. Mars lui soutenait la tête, l'appelait, l'embrassait...

Zermah ouvrit les yeux. Elle vit l'enfant dans les bras de M. Burbank, elle reconnut Mars qui la couvrait de baisers, elle lui sourit. Puis ses paupières se refermèrent...

Mars, s'étant relevé, aperçut alors Texar, et bondit sur lui, répétant ces mots qui étaient si souvent sortis de sa bouche:

«Tuer Texar!... Tuer Texar!

-- Arrête, Mars, dit le capitaine Howick, et laisse-nous faire justice de ce misérable!»

Se retournant vers l'Espagnol:

«Vous êtes Texar, de la Crique-Noire? demanda-t-il.

-- Je n'ai pas à répondre, répliqua Texar.

-- James Burbank, le lieutenant Gilbert, Edward Carrol, Mars vous connaissent et vous reconnaissent!

-- Soit!

-- Vous allez être fusillé!

-- Faites!»

Alors, à l'extrême surprise de tous ceux qui l'entendirent, la petite Dy, s'adressant à M. Burbank:

«Père, dit-elle, ils sont deux frères... deux méchants hommes... qui se ressemblent...

-- Deux hommes?...

-- Oui!... ma bonne Zermah m'a bien recommandé de te le dire!...»

Il eût été difficile de comprendre ce que signifiaient ces singulières paroles de l'enfant. Mais l'explication en fut presque aussitôt donnée et d'une façon très inattendue.

En effet, Texar avait été conduit au pied d'un arbre. Là, regardant James Burbank en face, il fumait une cigarette qu'il venait d'allumer, quand, soudain, au moment où s'alignait le peloton d'exécution, un homme bondit et vint se placer près du condamné.

C'était le second Texar, auquel ceux de ses partisans qui avaient regagné l'île Carneral, venaient d'apprendre l'arrestation de son frère.

La vue de ces deux hommes, si ressemblants, expliqua ce que signifiaient les paroles de la petite fille. On eut enfin l'explication de cette vie de crimes, toujours protégée par d'inexplicables alibis.

Et maintenant le passé des Texar, reconstitué rien que par leur présence, se dressait devant eux.

Toutefois, l'intervention du frère allait amener une certaine hésitation dans l'accomplissement des ordres du commodore.

En effet, l'ordre d'exécution immédiate, donné par Dupont, ne concernait que l'auteur du guet-apens dans lequel avaient péri les officiers et les marins des chaloupes fédérales. Quant à l'auteur du pillage de Camdless-Bay et du rapt, celui-là devrait être ramené à Saint-Augustine, où il serait jugé à nouveau et condamné sans nul doute. Et pourtant, ne pouvait-on considérer les deux frères comme également responsables de cette longue série de crimes qu'ils avaient pu impunément commettre?

Oui, certes! Cependant, par respect de la légalité, le capitaine Howick crut devoir leur poser la question suivante:

«Lequel de vous deux, demanda-t-il, se reconnaît coupable du massacre de Kissimmee?»

Il n'obtint aucune réponse.

Évidemment, les Texar étaient résolus à garder le silence à toutes les demandes qui leur seraient faites.

Seule, Zermah aurait pu indiquer la part qui revenait à chacun dans ces crimes. En effet, celui des deux frères, qui se trouvait avec elle à la Crique-Noire le 22 mars, ne pouvait être l'auteur du massacre, commis, ce jour-là, à cent milles, dans le Sud de la Floride. Or, celui-là, le véritable auteur du rapt, Zermah aurait eu un moyen de le reconnaître. Mais n'était-elle pas morte à présent?...

Non, et soutenue par son mari, on la vit apparaître. Puis, d'une voix qu'on entendait à peine:

«Celui qui est coupable de l'enlèvement, dit-elle, a le bras gauche tatoué...»

À ces paroles, on put voir le même sourire de dédain se dessiner sur les lèvres des deux frères, et, relevant leur manche, ils montrèrent sur leur bras gauche un tatouage identique.

Devant cette nouvelle impossibilité de les distinguer l'un de l'autre, le capitaine Howick se borna à dire:

«L'auteur des massacres de Kissimmee doit être fusillé. -- Quel est-il de vous deux?

-- Moi!» répondirent en même temps les deux frères.

Sur cette réponse, le peloton d'exécution mit en joue les condamnés qui s'étaient embrassés pour la dernière fois.

Une détonation retentit. La main dans la main, tous deux tombèrent.

Ainsi finirent ces hommes, chargés de tous ces crimes qu'une extraordinaire ressemblance leur avait permis de commettre impunément depuis tant d'années. Le seul sentiment humain qu'ils eussent jamais éprouvé, cette farouche amitié de frère à frère qu'ils ressentaient l'un pour l'autre, les avait suivis jusque dans la mort.

XVI Conclusion

Cependant la guerre civile se poursuivait avec ses phases diverses. Quelques événements s'étaient récemment accomplis, dont James Burbank n'avait pu avoir connaissance depuis son départ de Camdless-Bay et qu'il n'apprit qu'au retour.

En somme, il semblait que, pendant cette période, l'avantage eût été obtenu par les confédérés concentrés autour de Corinth, au moment où les fédéraux occupaient la position de Pittsburg- Landing. L'armée séparatiste avait, pour la commander, Johnston, général en chef, et sous lui, Beauregard, Hardee, Braxton-Bagg, l'évêque Polk, autrefois élève de West-Point, et elle profita habilement de l'imprévoyance des nordistes. Le 5 avril, à Shiloh, ceux-ci s'étaient laissé surprendre -- ce qui avait amené la dispersion de la brigade Hea-body et la retraite de Sherman. Toutefois, les confédérés payèrent cruellement le succès qu'ils venaient d'obtenir; l'héroïque Johnston fut tué pendant qu'il repoussait l'armée fédérale.

Tel avait été le premier jour de la bataille du 5 avril. Le surlendemain, le combat s'engagea sur toute la ligne, et Sherman parvint à reprendre Shiloh. À leur tour, les confédérés durent fuir devant les soldats de Grant. Sanglante bataille! Sur quatre- vingt mille hommes engagés, vingt mille blessés ou morts!

Ce fut ce dernier fait de guerre que James Burbank et ses compagnons apprirent le lendemain de leur arrivée à Castle-House, où ils avaient pu rentrer dès le 7 avril.

En effet, après l'exécution des frères Texar, ils avaient suivi le capitaine Howick, qui conduisait son détachement et ses prisonniers vers le littoral. Au cap Malabar stationnait un des bâtiments de la flottille en croisière sur la côte. Ce bâtiment les amena à Saint-Augustine. Puis, une canonnière, qui les prit à Picolata, vint les débarquer au pier de Camdless-Bay.

Tous étaient donc de retour à Castle-House -- même Zermah, qui avait survécu à ses blessures. Transportée jusqu'au navire fédéral par Mars et ses camarades, les soins ne lui avaient pas manqué à bord. Et, d'ailleurs, si heureuse d'avoir sauvé sa petite Dy, d'avoir retrouvé tous ceux qu'elle aimait, aurait-elle pu mourir?

Après tant d'épreuves, on comprend ce que dut être la joie de cette famille, dont tous les membres étaient enfin réunis pour ne plus jamais se séparer. Mme Burbank, son enfant près d'elle, revint peu à peu à la santé. N'avait-elle pas près d'elle son mari, son fils, Miss Alice qui allait devenir sa fille, Zermah et Mars? Et plus rien à craindre désormais du misérable ou plutôt des deux misérables, dont les principaux complices étaient entre les mains des fédéraux.

Cependant un bruit s'était répandu, et, on ne l'a pas oublié, il en avait été question dans l'entretien des deux frères à l'île Carneral. On disait que les nordistes allaient abandonner Jacksonville, que le commodore Dupont, bornant son action au blocus du littoral, se préparait à retirer les canonnières qui assuraient la sécurité du Saint-John. Ce projet pouvait évidemment compromettre la sécurité des colons dont on connaissait la sympathie pour les idées anti-esclavagistes -- et plus particulièrement de James Burbank.

Le bruit était fondé. En effet, à la date du 8, le lendemain du jour où toute la famille s'était retrouvée à Castle-House, les fédéraux opéraient l'évacuation de Jacksonville. Aussi, quelques- uns des habitants, qui s'étaient montrés favorables à la cause unioniste, crurent-ils devoir se réfugier, les uns à Port-Royal, les autres à New-York.

James Burbank ne jugea pas à propos de les imiter. Les Noirs étaient revenus à la plantation, non comme esclaves, mais comme affranchis, et leur présence pouvait assurer la sécurité de Camdless-Bay. D'ailleurs, la guerre entrait dans une phase favorable au Nord -- ce qui allait permettre à Gilbert de rester quelque temps à Castle-House, pour célébrer son mariage avec Alice Stannard.

Les travaux de la plantation avaient donc recommencé, et l'exploitation eut bientôt repris son cours. Il n'était plus question de mettre en demeure James Burbank d'exécuter l'arrêté qui expulsait les affranchis du territoire de la Floride. Texar et ses partisans n'étaient plus là pour soulever la populace. D'ailleurs, les canonnières du littoral auraient promptement rétabli l'ordre à Jacksonville.

Quant aux belligérants, ils allaient être aux prises pendant trois ans encore, et, même, la Floride était destinée à recevoir de nouveau quelques contrecoups de la guerre.

En effet, cette année, au mois de septembre, les navires du commodore Dupont apparurent à la hauteur du Saint-John-Bluffs, vers l'embouchure du fleuve, et Jacksonville fut reprise une deuxième fois. Une troisième fois, en 1866, le général Seymour vint l'occuper, sans avoir éprouvé de résistance sérieuse.

Le 1er janvier 1863, une proclamation du président Lincoln avait aboli l'esclavage dans tous les États de l'Union. Toutefois, la guerre ne fut terminée que le 9 avril 1865. Ce jour-là, à Appomaltox-Court-House, le général Lee se rendit avec toute son armée au général Grant, après une capitulation qui fut à l'honneur des deux partis.

Il y avait donc eu quatre ans d'une lutte acharnée entre le Nord et le Sud. Elle avait coûté deux milliards sept cents millions de dollars, et fait tuer plus d'un demi-million d'hommes; mais l'esclavage était aboli dans toute l'Amérique du Nord.

Ainsi fut à jamais assurée l'indivisibilité de la République des États-Unis, grâce aux efforts de ces Américains, dont, près d'un siècle avant, les ancêtres avaient affranchi leur pays dans la guerre de l'indépendance.

[1] Environ 3000 hectares. [2] Également orthographié _baracon_ : Sorte de comptoir européen sur le littoral africain où les noirs, vendus comme esclaves, étaient rassemblés avant d'être embarqués sur les vaisseaux négriers. [3] Environ 180 lieues. [4] M. Poussielgue, mort malheureusement avant d'avoir pu achever son voyage d'exploration. [5] Plus de 140 lieues. [6] Petite ville du comté de Putnam. [7] Lac qui alimente un des principaux affluents du Saint-John.