Nord contre sud

Chapter 27

Chapter 273,865 wordsPublic domain

Cependant Zermah s'était jetée dans un coin de la chambre, après avoir déposé la petite fille sur la couche d'herbe. Le sang-froid lui revint. Elle s'approcha de la porte, afin d'entendre ce qui allait maintenant être dit. Dans un instant, son sort serait décidé, sans doute. Mais les Texar et Squambô venaient de sortir du wigwam, et leurs paroles n'arrivaient plus à l'oreille de Zermah.

Voici les propos qui s'échangèrent entre eux:

«Il faut que Zermah meure!

-- Il le faut! Dans le cas où elle parviendrait à s'échapper, comme dans le cas où les fédéraux parviendraient à la reprendre, nous serions perdus! Qu'elle meure donc!

-- À l'instant!» répondit Squambô.

Et il se dirigeait vers le wigwam, son coutelas à la main, lorsqu'un des Texar l'arrêta.

«Attendons, dit-il. Il sera toujours temps de faire disparaître Zermah, dont les soins sont nécessaires à l'enfant jusqu'à ce que nous l'ayons remplacée près d'elle. Auparavant, essayons de nous rendre compte de la situation. Un détachement de nordistes bat en ce moment la cyprière par ordre de Dupont. Eh bien, explorons d'abord les environs de l'île et du lac. Rien ne prouve que ce détachement, qui descend vers le sud, se dirigera de ce côté. S'il vient, nous aurons le temps de fuir. S'il ne vient pas, nous resterons ici, et nous le laisserons s'engager dans les profondeurs de la Floride. Là, il sera à notre merci, car nous aurons eu le temps de réunir la plus grande partie des milices qui errent sur le territoire. Au lieu de le fuir, c'est nous qui le poursuivrons, en force. Il sera facile de lui couper la retraite, et, si quelques marins ont pu échapper au massacre de Kissimmee, cette fois, pas un n'en reviendra!»

Dans les circonstances actuelles, c'était évidemment le meilleur parti à prendre. Un grand nombre de sudistes occupaient alors la région n'attendant que l'occasion de tenter un coup contre les fédéraux. Quand un des Texar et ses compagnons auraient opéré une reconnaissance, ils décideraient s'ils devaient rester sur l'île Carneral, ou s'ils se replieraient vers la région du cap Sable. C'est ce qui serait établi le lendemain même. Quant à Zermah, quel que fût le résultat de l'exploration, Squambô serait chargé de s'assurer sa discrétion avec un coup de poignard.

«Pour l'enfant, ajouta l'un des frères, il est de notre intérêt de lui conserver la vie. Elle n'a pu comprendre ce qu'a compris Zermah, et elle peut devenir le prix de notre rançon au cas où nous tomberions entre les mains d'Howick. Afin de racheter sa fille, James Burbank accepterait toutes les propositions qu'il nous plairait d'imposer, non seulement la garantie de notre impunité, mais le prix, quel qu'il fût, que nous mettrions à la liberté de son enfant.

-- Zermah morte, dit l'Indien, n'est-il pas à craindre que cette petite succombe?

-- Non, les soins ne lui manqueront pas, répondit l'un des Texar, et je trouverai facilement une Indienne qui remplacera la métisse.

-- Soit! Avant tout, il faut que nous n'ayons plus rien à redouter de Zermah!

-- Bientôt, quoi qu'il arrive, elle aura cessé de vivre!»

Là finit l'entretien des deux frères, et Zermah les entendit rentrer dans le wigwam.

Quelle nuit passa la malheureuse femme! Elle se savait condamnée et ne songeait même pas à elle. De son sort, elle s'inquiétait peu, ayant toujours été prête à donner sa vie pour ses maîtres. Mais c'était Dy abandonnée aux duretés de ces hommes sans pitié. En admettant qu'ils eussent intérêt à ce que l'enfant vécût, ne succomberait-elle pas, lorsque Zermah ne serait plus là pour lui donner ses soins?

Aussi, cette pensée lui revint-elle avec une obstination, une obsession pour ainsi dire inconsciente -- cette pensée de prendre la fuite, avant que Texar l'eût séparée de l'enfant.

Pendant cette interminable nuit, la métisse ne songea qu'à mettre son projet à exécution. Toutefois, dans cette conversation elle avait retenu, entre autres choses, que, le lendemain, un des Texar et ses compagnons devaient aller explorer les environs du lac. Évidemment, cette exploration ne serait faite qu'avec la possibilité de résister au détachement fédéral, si on le rencontrait. Texar se ferait donc accompagner, avec tout son personnel, des partisans amenés par son frère. Celui-ci resterait sur l'île, sans doute, autant pour n'être point reconnu que pour veiller sur le wigwam. C'est alors que Zermah tenterait de s'enfuir. Peut-être parviendrait-elle à trouver une arme quelconque, et, en cas de surprise, elle n'hésiterait pas à s'en servir.

La nuit s'écoula. Vainement Zermah avait-elle essayé de tirer une indication de tous les bruits qui se produisaient sur l'île, et toujours avec la pensée que la troupe du capitaine Howick allait peut-être arriver pour s'emparer de Texar.

Quelques instants avant le lever du jour, la petite fille, un peu reposée, se réveilla. Zermah lui donna quelques gouttes d'eau qui la rafraîchirent. Puis, la regardant comme si ses yeux ne devaient bientôt plus la voir, elle la serra contre sa poitrine. Si, en ce moment, on fût entré pour l'en séparer, elle se serait défendue avec la fureur d'une bête fauve que l'on veut éloigner de ses petits.

«Qu'as-tu, bonne Zermah? demanda l'enfant.

-- Rien... rien! murmura la métisse.

-- Et maman... quand la reverrons-nous?

-- Bientôt... répondit Zermah. Aujourd'hui peut-être!... Oui, ma chérie!... Aujourd'hui j'espère que nous serons loin...

-- Et ces hommes que j'ai vus, cette nuit?...

-- Ces hommes, répondit Zermah, tu les as bien regardés?...

-- Oui... et ils m'ont fait peur!

-- Mais tu les as bien vus, n'est-ce pas?... Tu as remarqué comme ils se ressemblaient?...

-- Oui... Zermah!

-- Eh bien, souviens-toi de dire à ton père, et à ton frère, qu'ils sont deux frères... entends-tu, deux frères Texar, et si ressemblants qu'on ne peut reconnaître l'un de l'autre!...

-- Toi aussi, tu le diras?... répondit la petite fille.

-- Je le dirai... oui!... Cependant, si je n'étais pas là, il ne faudrait pas oublier...

-- Et pourquoi ne serais-tu pas là? demanda l'enfant, qui passait ses petits bras au cou de la métisse comme pour mieux s'attacher à elle.

-- J'y serai, ma chérie, j'y serai!... Maintenant, si nous partons... comme nous aurons une longue route à faire... il faut prendre des forces!... Je vais faire ton déjeuner...

-- Et toi?

-- J'ai mangé pendant que tu dormais, et je n'ai plus faim!»

La vérité est que Zermah n'aurait pu manger, si peu que ce fût, dans l'état de surexcitation où elle se trouvait. Après son repas, l'enfant se remit sur sa couche d'herbes.

Zermah vint alors se placer près d'un interstice que les roseaux du paillis laissaient entre eux à l'angle de la chambre. De là, pendant une heure, elle ne cessa d'observer ce qui se passait au- dehors, car c'était pour elle de la plus grande importance.

On faisait les préparatifs de départ. Un des frères -- un seul -- présidait à la formation de la troupe qu'il allait conduire dans la cyprière. L'autre, que personne n'avait vu, avait dû se cacher, soit au fond du wigwam, soit en quelque coin de l'île.

C'est, du moins, ce que pensa Zermah, connaissant le soin qu'ils mettaient à dissimuler le secret de leur existence. Elle se dit même que ce serait peut-être à celui qui resterait dans l'île qu'incomberait la tâche de surveiller l'enfant et elle.

Zermah ne se trompait pas, ainsi qu'on va bientôt le voir.

Cependant les partisans et les esclaves étaient réunis au nombre d'une cinquantaine devant le wigwam, attendant pour partir les ordres de leur chef.

Il était environ neuf heures du matin, lorsque la troupe se disposa à gagner la lisière de la forêt -- ce qui exigea un certain temps, la barge ne pouvant prendre que cinq à six hommes à la fois. Zermah les vit descendre par petits groupes, puis remonter l'autre rive. Toutefois, à travers le paillis, elle ne pouvait apercevoir la surface du canal, situé très en contrebas du niveau de l'île.

Texar, qui était resté le dernier, disparut à son tour, suivi de l'un des chiens dont l'instinct devait être utilisé pendant l'exploration. Sur un geste de son maître, l'autre limier revint vers le wigwam, comme s'il eût été seul chargé de veiller à sa porte.

Un instant après, Zermah aperçut Texar qui gravissait la berge opposée et s'arrêtait un instant pour reformer sa troupe. Puis, tous, Squambô en tête, accompagné du chien, disparurent derrière les gigantesques roseaux sous les premiers arbres de la forêt. Sans doute, un des Noirs avait dû ramener la barge, afin que personne ne pût passer dans l'île. Cependant la métisse ne put le voir, et pensa qu'il avait dû suivre les bords du canal.

Elle n'hésita plus.

Dy venait de se réveiller. Son corps amaigri faisait peine à voir sous ses vêtements usés par tant de fatigues.

«Viens, ma chérie, dit Zermah.

-- Où? demanda l'enfant.

-- Là... dans la forêt!... Peut-être y trouverons-nous ton père... ton frère!... Tu n'auras pas peur?...

-- Avec toi, jamais!» répondit la petite fille.

Alors la métisse entr'ouvrit la porte de sa chambre avec précaution. Comme elle n'avait entendu aucun bruit dans la chambre à côté, elle supposait que Texar ne devait pas être dans le wigwam.

En effet, il n'y avait personne.

Tout d'abord, Zermah chercha quelque arme dont elle était décidée à se servir contre quiconque tenterait de l'arrêter. Il y avait sur la table un de ces larges coutelas dont les Indiens font usage dans leurs chasses. La métisse s'en saisit et le cacha sous son vêtement. Elle prit aussi un peu de viande sèche, qui devait assurer sa nourriture pendant quelques jours.

Il s'agissait maintenant de sortir du wigwam. Zermah regarda à travers les trous du paillis dans la direction du canal. Aucun être vivant n'errait sur cette portion de l'île, pas même celui des deux chiens qui avait été laissé à la garde de l'habitation.

La métisse, rassurée, essaya d'ouvrir la porte extérieure.

Cette porte, fermée en dehors, résista.

Aussitôt Zermah rentra dans sa chambre avec l'enfant. Il n'y avait plus qu'une chose à faire: c'était d'utiliser le trou à demi-percé déjà à travers la paroi du wigwam.

Ce travail ne fut pas difficile. La métisse put se servir de son coutelas pour trancher les roseaux entrelacés dans le paillis, -- opération qui fut faite avec aussi peu de bruit que possible.

Toutefois, si le limier qui n'avait pas suivi Texar ne parut pas, en serait-il ainsi lorsque Zermah serait dehors? Ce chien n'accourrait-il pas, ne se jetterait-il pas sur elle et sur la petite fille? Autant aurait valu se trouver en face d'un tigre!

Il ne fallait pas hésiter, cependant. Aussi, le passage ouvert, Zermah attira l'enfant qu'elle embrassa dans une étreinte passionnée. La petite fille lui rendit ses baisers avec effusion. Elle avait compris: il fallait fuir, fuir par ce trou.

Zermah se glissa à travers l'ouverture. Puis, après avoir porté ses regards à droite, à gauche, elle écouta. Pas un bruit ne se faisait entendre. La petite Dy apparut alors à l'orifice du trou.

En ce moment, un aboiement retentit. Encore fort éloigné, il semblait venir de la partie ouest de l'île. Zermah avait saisi l'enfant. Le coeur lui battait à se rompre. Elle ne se croirait relativement en sûreté qu'après avoir disparu derrière les roseaux de l'autre rive.

Mais, traverser, sur une centaine de pas, l'espace qui séparait le wigwam du canal, c'était la phase la plus critique de l'évasion. On risquait d'être aperçu soit de Texar, soit de celui des esclaves qui avait dû rester sur l'île.

Heureusement, à droite du wigwam, un épais fourré de plantes arborescentes, entremêlées de roseaux, s'étendait jusqu'au bord du canal, à quelques yards seulement de l'endroit où devait se trouver la barge.

Zermah résolut de s'engager entre les végétations touffues de ce fourré, projet qui fut aussitôt mis à exécution. Les hautes plantes livrèrent passage aux deux fugitives, et le feuillage se referma sur elles. Quant aux aboiements du chien, on ne les entendait plus.

Ce glissement à travers le fourré ne se fit pas sans peine. Il fallait s'introduire entre les tiges des arbrisseaux qui ne laissaient entre eux qu'un étroit espace. Bientôt Zermah eut ses vêtements en lambeaux, ses mains en sang. Peu importait, si l'enfant pouvait éviter d'être déchirée par ces longues épines. Ce n'est pas la courageuse métisse à qui ces piqûres eussent pu arracher un signe de douleur. Cependant, malgré tous les soins qu'elle prît, la petite fille fut plusieurs fois atteinte aux mains et aux bras. Dy ne poussa pas un cri, ne fit pas entendre une plainte.

Bien que la distance à franchir fût relativement courte -- une soixantaine de yards au plus -- il ne fallut pas moins d'une demi- heure pour atteindre le canal.

Zermah s'arrêta alors, et, à travers les roseaux, elle regarda du côté du wigwam, puis du côté de la forêt.

Personne sous les hautes futaies de l'île. Sur l'autre rive, aucun indice de la présence de Texar et de ses compagnons, qui devaient être alors à un ou deux milles dans l'intérieur. À moins de rencontre avec les nordistes, ils ne seraient pas de retour avant quelques heures.

Cependant Zermah ne pouvait croire qu'elle eût été laissée seule au wigwam. Il n'était pas supposable, non plus, que celui des Texar, qui était arrivé la veille avec ses partisans, eût quitté l'île pendant la nuit, ni que le chien l'eût suivi. D'ailleurs la métisse n'avait-elle pas entendu des aboiements -- preuve que le limier rôdait encore sous les arbres? À tout instant, elle pouvait les voir apparaître l'un ou l'autre. Peut-être, en se hâtant, parviendrait-elle à gagner la cyprière?

On se le rappelle, tandis que Zermah observait les mouvements des compagnons de l'Espagnol, elle n'avait pu voir la barge au moment où elle traversait le canal, dont le lit était caché par la hauteur et l'épaisseur des roseaux.

Or, Zermah ne doutait pas que cette barge eût été ramenée par l'un des esclaves. Cela importait à la sécurité du wigwam pour le cas où les soldats du capitaine Howick auraient tourné les sudistes.

Et pourtant, si la barge était restée sur l'autre rive, s'il avait paru prudent de ne pas la renvoyer, afin d'assurer plus rapidement le passage de Texar et des siens suivis de trop près par les fédéraux, comment la métisse ferait-elle pour se transporter sur l'autre bord? Lui faudrait-il s'enfuir à travers les futaies de l'île? Et là, devrait-elle attendre que l'Espagnol fût parti pour aller chercher un nouveau refuge au fond des Everglades? Mais, s'il se décidait à le faire, ne serait-ce pas sans avoir tout tenté pour reprendre Zermah et l'enfant. Donc, tout était là: se servir de la barge afin de traverser le canal.

Zermah n'eut qu'à se glisser entre les roseaux sur un espace de cinq ou six yards. Arrivée en cet endroit, elle s'arrêta...

La barge était sur l'autre rive.

XV Les deux frères

La situation était désespérée. Comment passer? Un audacieux nageur n'aurait pu le faire, sans courir le risque de perdre vingt fois la vie. Qu'il n'y eût qu'une centaine de pieds d'une rive à l'autre, soit! Mais, faute d'une barque, il était impossible de les franchir. Des têtes triangulaires pointaient çà et là hors des eaux, et les herbes s'agitaient sous la passée rapide des reptiles.

La petite Dy, au comble de l'épouvante, se pressait contre Zermah. Ah! si pour le salut de l'enfant, il eût suffi de se jeter au milieu de ces monstres, qui l'eussent enlacée comme un gigantesque poulpe aux mille tentacules, la métisse n'aurait pas hésité un instant!

Mais, pour la sauver, il fallait une circonstance providentielle. Cette circonstance, à Dieu seul de la faire naître. Zermah n'avait plus de recours qu'en lui. Agenouillée sur la berge, elle implorait Celui qui dispose du hasard, dont il fait le plus souvent l'agent de ses volontés.

Cependant, d'un moment à l'autre, quelques-uns des compagnons de Texar pouvaient se montrer sur la lisière de la forêt. Si d'un moment à l'autre, celui des Texar, qui était resté sur l'île, revenait au wigwam, n'y trouvant plus Dy ni Zermah, ne se mettrait-il à leur recherche?...

«Mon Dieu... s'écria la malheureuse femme, ayez pitié!...»

Soudain ses regards se portèrent sur la droite du canal.

Un léger courant entraînait les eaux vers le nord du lac où coulent quelques affluents du Calaooschatches, un des petits fleuves qui se déversent dans le golfe du Mexique, et par lequel s'alimente le lac Okee-cho-bee à l'époque des grandes marées mensuelles.

Un tronc d'arbre, qui dérivait par la droite, venait d'accoster. Or, ce tronc ne pourrait-il suffire à la traversée du canal, puisqu'un coude de la rive, détournant le courant à quelques yards au-dessous, le rejetait vers la cyprière? Oui, évidemment. En tout cas, si, par malheur, ce tronc revenait vers l'île, les fugitives ne seraient pas plus compromises qu'elles ne l'étaient en ce moment.

Sans plus réfléchir, comme par instinct, Zermah se précipita vers l'arbre flottant. Si elle eût pris le temps de la réflexion, peut- être se fût-elle dit que des centaines de reptiles pullulaient sous les eaux, que les herbes pouvaient retenir ce tronc au milieu du canal! Oui! mais tout valait mieux que de rester sur l'île! Aussi Zermah, tenant Dy dans ses bras, après s'être accotée aux branches, s'écarta de la rive.

Aussitôt le tronc reprit le fil de l'eau, et le courant tendit à le ramener vers l'autre bord.

Cependant Zermah cherchait à se cacher au milieu du branchage qui la couvrait en partie. D'ailleurs les deux berges étaient désertes. Aucun bruit ne venait ni du côté de l'île, ni du côté de la cyprière. Une fois le canal traversé, la métisse saurait bien trouver un abri jusqu'au soir, en attendant qu'elle pût s'enfoncer dans la forêt sans courir le risque d'être aperçue. L'espoir lui était revenu. À peine se préoccupait-elle des reptiles, dont les gueules s'ouvraient de chaque côté du tronc d'arbre et qui se glissaient jusque dans ses basses branches. La petite fille avait fermé les yeux. D'une main, Zermah la tenait serrée contre sa poitrine. De l'autre elle était prête à frapper ces monstres. Mais, soit qu'ils fussent effrayés à la vue du coutelas qui les menaçait, soit qu'ils ne fussent redoutables que sous les eaux, ils ne s'élancèrent point sur l'épave.

Enfin le tronc atteignit le milieu du canal, dont le courant portait obliquement vers la forêt. Avant un quart d'heure, s'il ne s'embarrassait pas dans les plantes aquatiques, il devait avoir accosté l'autre berge. Et alors, si grands que les dangers fussent encore, Zermah se croirait hors des atteintes de Texar.

Soudain, elle serra plus étroitement l'enfant dans ses bras.

Des aboiements furieux éclataient sur l'île. Presque aussitôt, un chien apparut le long de la rive qu'il descendait en bondissant.

Zermah reconnut le limier, laissé à la surveillance du wigwam, que l'Espagnol n'avait point emmené avec lui.

Là, le poil hérissé, l'oeil en feu, il était prêt à s'élancer, au milieu des reptiles qui s'agitaient à la surface des eaux.

Au même moment, un homme parut sur la berge.

C'était celui des frères Texar resté sur l'île. Prévenu par les aboiements du chien, il venait d'accourir.

Ce que fut sa colère quand il aperçut Dy et Zermah sur cet arbre en dérive, il serait difficile de l'imaginer. Il ne pouvait se mettre à leur poursuite, puisque la barge se trouvait de l'autre côté du canal. Pour les arrêter, il n'y avait qu'un moyen: tuer Zermah, au risque de tuer l'enfant avec elle!

Texar, armé de son fusil, l'épaula, et visa la métisse qui cherchait à couvrir la petite fille de son corps.

Tout à coup, le chien, en proie à une excitation folle, se précipita dans le canal. Texar pensa qu'il fallait d'abord le laisser faire.

Le chien se rapprochait rapidement du tronc. Zermah, son coutelas bien emmanché dans sa main, se tenait prête à le frapper... Cela ne fut pas nécessaire.

En un instant, les reptiles eurent enlacé l'animal, qui, après avoir répondu par des coups de crocs à leurs venimeuses morsures, disparut bientôt sous les herbes.

Texar avait assisté à la mort du chien, sans avoir eu le temps de lui porter secours. Zermah allait lui échapper...

«Meurs donc!» s'écria-t-il en tirant sur elle.

Mais l'épave avait alors atteint vers l'autre rive, et la balle ne fit qu'effleurer l'épaule de la métisse.

Quelques instants plus tard, le tronc accostait. Zermah, emportant la petite fille, prenait pied sur la berge, disparaissait au milieu des roseaux, où un second coup de feu n'eût pu l'atteindre, et s'engageait sous les premiers arbres de la cyprière.

Cependant, si la métisse n'avait plus rien à redouter de celui des Texar qui était retenu sur l'île, elle risquait encore de retomber entre les mains de son frère.

Aussi, tout d'abord, sa préoccupation fut-elle de s'éloigner le plus vite et le plus loin possible de l'île Carneral. La nuit venue, elle chercherait à se diriger vers le lac Washington. Employant tout ce qu'elle possédait de force physique, d'énergie morale, elle courut, plutôt qu'elle ne marcha, au hasard, tenant dans ses bras l'enfant, qui n'aurait pu la suivre sans la retarder. Les petites jambes de Dy se seraient refusées à courir sur ce sol inégal, au milieu des fondrières qui fléchissaient comme des trappes de chasseur, entre ces larges racines dont l'enchevêtrement formait autant d'obstacles insurmontables pour elles.

Zermah continua donc à porter son cher fardeau, dont elle ne semblait même pas sentir le poids. Parfois, elle s'arrêtait -- moins pour reprendre haleine que pour prêter l'oreille à tous les bruits de la forêt. Tantôt elle croyait entendre des aboiements qui auraient été ceux de l'autre limier emmené par Texar, tantôt quelques coups de feu lointains. Alors elle se demandait si les partisans sudistes n'étaient pas aux prises avec le détachement fédéral. Puis, lorsqu'elle avait reconnu que ces divers bruits n'étaient que les cris d'un oiseau imitateur ou la détonation de quelque branche sèche dont les fibres éclataient comme des coups de pistolet sous la brusque expansion de l'air, elle reprenait sa marche un instant interrompue. Maintenant, remplie d'espoir, elle ne voulait rien voir des dangers qui la menaçaient, avant qu'elle eût atteint les sources du Saint-John.

Pendant une heure, elle s'éloigna ainsi du lac Okee-cho-bee, obliquant vers l'est, afin de se rapprocher du littoral de l'Atlantique. Elle se disait avec raison que les navires de l'escadre devaient croiser sur la côte de la Floride pour attendre le détachement envoyé sous les ordres du capitaine Howick. Et ne pouvait-il se faire que plusieurs chaloupes fussent en observation le long du rivage?...

Tout à coup, Zermah s'arrêta. Cette fois, elle ne se trompait pas. Un furieux aboiement retentissait sous les arbres, et se rapprochait sensiblement. Zermah reconnut celui qu'elle avait si souvent entendu, pendant que les limiers rôdaient autour du blockhaus de la Crique-Noire.

«Ce chien est sur nos traces, pensa-t-elle, et Texar ne peut être loin maintenant!»

Aussi son premier soin fut-il de chercher un fourré pour s'y blottir avec l'enfant. Mais pourrait-elle échapper au flair d'un animal aussi intelligent que féroce, dressé autrefois à poursuivre les esclaves marrons, à découvrir leur piste?

Les aboiements se rapprochaient de plus en plus, et déjà même des cris lointains se faisaient entendre.

À quelques pas de là se dressait un vieux cyprès, creusé par l'âge, sur lequel les serpentaires et les lianes avaient jeté un épais réseau de brindilles.

Zermah se blottit dans cette cavité assez grande pour contenir la petite fille et elle, et dont le réseau de lianes les recouvrit toutes deux.

Mais le limier était sur leurs traces. Un instant après, Zermah l'aperçut devant l'arbre. Il aboyait avec une fureur croissante et s'élança d'un bond sur le cyprès.

Un coup de coutelas le fit reculer, puis hurler avec plus de violence.

Presque aussitôt, un bruit de pas se fit entendre. Des voix s'appelaient, se répondaient, et, parmi elles, les voix si reconnaissables de Texar et de Squambô.