Nord contre sud

Chapter 26

Chapter 263,694 wordsPublic domain

-- Mille diables! Je pourrais donc y revenir, reformer notre Comité, reprendre la place que les fédéraux m'ont fait perdre! Ah! maudits nordistes, que le pouvoir me revienne, et l'on verra comment j'en userai!...

-- Bien dit!

-- Et si James Burbank, si sa famille, n'ont pas encore quitté Camdless-Bay, si la fuite ne les a pas soustraits à ma vengeance, ils ne m'échapperont plus!

-- Et je t'approuve! Tout ce que tu as souffert par cette famille, je l'ai souffert comme toi! Ce que tu veux, je le veux aussi. Ce que tu hais, je le hais! Tous deux, nous ne faisons qu'un...

-- Oui!... un!» répondit Texar.

La conversation fut interrompue un instant. Le choc des verres apprit à Zermah que l'Espagnol et «l'autre» buvaient ensemble.

Zermah était atterrée. À les entendre, il semblait que ces deux hommes eussent une part égale dans tous les crimes commis dernièrement en Floride, et plus particulièrement contre la famille Burbank. Elle le comprit bien davantage, en les écoutant pendant une demi-heure encore. Elle connut alors quelques détails de cette vie étrange de l'Espagnol. Et toujours la même voix qui faisait les demandes et les réponses, comme si Texar eût été seul à parler dans la chambre. Il y avait là un mystère que la métisse aurait eu le plus grand intérêt à découvrir. Mais, si ces misérables se fussent doutés que Zermah venait de surprendre une partie de leurs secrets, auraient-ils hésité à conjurer ce danger en la tuant? Et que deviendrait l'enfant, quand Zermah serait morte!

Il pouvait être onze heures du soir. Le temps n'avait pas cessé d'être affreux. Vent et pluie soufflaient et tombaient sans relâche. Très certainement, Texar et son compagnon n'iraient pas s'exposer au-dehors. Ils passeraient la nuit dans le wigwam. Ils ne mettraient pas leurs projets à exécution avant le lendemain.

Et Zermah n'en douta plus, quand elle entendit le complice de Texar -- ce devait être lui -- demander:

«Eh bien, quel parti prendrons-nous?

-- Celui-ci, répondit l'Espagnol. Demain, pendant la matinée, nous irons avec nos gens reconnaître les environs du lac. Nous explorerons la cyprière sur trois ou quatre milles, après avoir détaché en avant ceux de nos compagnons qui la connaissent le mieux, et plus particulièrement Squambô. Si rien n'indique l'approche du détachement fédéral, nous reviendrons et nous attendrons jusqu'au moment où il faudra battre en retraite. Si, au contraire, la situation est prochainement menacée, je réunirai nos partisans et mes esclaves, et j'entraînerai Zermah jusqu'au canal de Bahama. Toi, de ton côté, tu t'occuperas de rassembler les milices éparses dans la Basse-Floride.

-- C'est entendu, répondit l'autre. Demain, pendant que vous ferez cette reconnaissance, je me cacherai dans les bois de l'île. Il ne faut pas que l'on puisse nous voir ensemble!

-- Non, certes! s'écria Texar. Le diable me garde de risquer une pareille imprudence qui dévoilerait notre secret! Donc, ne nous revoyons pas avant la nuit prochaine au wigwam. Et même, si je suis obligé de partir dans la journée, tu ne quitteras l'île qu'après moi. Rendez-vous, alors, aux environs du cap Sable!»

Zermah sentit bien qu'elle ne pourrait plus être délivrée par les fédéraux.

Le lendemain, en effet, s'il avait connaissance de l'approche du détachement, l'Espagnol ne quitterait-il pas l'île avec elle?...

La métisse ne pouvait donc plus être sauvée que par elle-même, quels que fussent les périls, pour ne pas dire les impossibilités, d'une évasion dans des conditions si difficiles.

Et pourtant, avec quel courage elle l'eût tentée, si elle avait su que James Burbank, Gilbert, Mars, quelques-uns de ses camarades de la plantation, s'étaient mis en campagne pour l'arracher aux mains de Texar, que son billet leur avait appris de quel côté il fallait porter leurs recherches, que déjà M. Burbank avait remonté le cours du Saint-John au delà du lac Washington, qu'une grande partie de la cyprière était traversée, que la petite troupe de Camdless-Bay venait de se joindre au détachement du capitaine Howick, que c'était Texar, Texar lui-même, que l'on regardait comme l'auteur du guet-apens de Kissimmee, que ce misérable allait être poursuivi à outrance, qu'il serait fusillé, sans autre jugement, si l'on parvenait à se saisir de sa personne!...

Mais Zermah ne pouvait rien savoir. Elle ne devait plus attendre aucun secours... Aussi était-elle fermement décidée à tout braver pour quitter l'île Carneral.

Cependant il lui fallait retarder de vingt-quatre heures l'exécution de ce projet, bien que la nuit, très noire, fût favorable à une évasion. Les partisans, qui n'avaient point cherché un abri sous les arbres, occupaient alors les abords du wigwam. On les entendait aller et venir sur la berge, fumant ou causant. Or, sa tentative manquée, son projet découvert, Zermah se fût mise dans une situation pire, et eût peut-être attiré sur elle les violences de Texar.

D'ailleurs, le lendemain, ne se présenterait-il pas quelque meilleure occasion de fuir? L'Espagnol n'avait-il pas dit que ses compagnons, ses esclaves, même l'Indien Squambô, l'accompagneraient, afin d'observer la marche du détachement fédéral? N'y aurait-il pas là une circonstance dont Zermah pourrait profiter pour accroître ses chances de succès? Si elle parvenait à franchir le canal sans avoir été vue, une fois dans la forêt, elle ne doutait pas d'être sauvée, Dieu aidant. En se cachant, elle saurait bien éviter de retomber entre les mains de Texar. Le capitaine Howick ne devait plus être éloigné. Puisqu'il s'avançait vers le lac Okee-cho-bee, n'avait-elle pas quelques chances d'être délivrée par lui?

Il convenait donc d'attendre au lendemain. Mais un incident vint détruire cet échafaudage sur lequel reposaient les dernières chances de Zermah et compromettre définitivement sa situation vis- à-vis de Texar.

En ce moment, on frappa à la porte du wigwam. C'était Squambô qui se fit reconnaître de son maître.

«Entre!» dit l'Espagnol.

Squambô entra.

«Avez-vous des ordres à me donner pour la nuit? demanda-t-il.

-- Que l'on veille avec soin, répondit Texar, et qu'on me prévienne à la moindre alerte.

-- Je m'en charge, répliqua Squambô.

-- Demain, dans la matinée, nous irons en reconnaissance à quelques milles dans la cyprière.

-- Alors la métisse et Dy?

-- Seront aussi bien gardées que d'habitude. Maintenant, Squambô, que personne ne nous dérange au wigwam!

-- C'est entendu.

-- Que font nos hommes?

-- Ils vont, viennent, et paraissent peu disposés à prendre du repos.

-- Que pas un ne s'éloigne!

-- Pas un.

-- Et le temps?...

-- Moins mauvais. La pluie ne tombe plus, et la rafale ne tardera pas à s'apaiser.

-- Bien.»

Zermah n'avait cessé d'écouter. La conversation allait évidemment prendre fin, quand un soupir étouffé, une sorte de râle, se fit entendre.

Tout le sang de Zermah lui reflua au coeur.

Elle se releva, se précipita vers la couche d'herbes, se pencha sur la petite fille...

Dy venait de se réveiller, et dans quel état! Un souffle rauque s'échappait de ses lèvres. Ses petites mains battaient l'air, comme si elle eût voulu l'attirer vers sa bouche. Zermah ne put saisir que ces mots:

«À boire!... À boire!...»

La malheureuse enfant étouffait. Il fallait la porter immédiatement au-dehors. Dans cette obscurité profonde, Zermah, affolée, la prit entre ses bras pour la ranimer de son propre souffle. Elle la sentit se débattre dans une sorte de convulsion. Elle jeta un cri... elle repoussa la porte de sa chambre...

Deux hommes étaient là, debout, devant Squambô, mais si semblables de figure et de corps, que Zermah n'aurait pu reconnaître lequel des deux était Texar.

XIII Une vie double

Quelques mots suffiront à expliquer ce qui, jusqu'ici, a paru inexplicable dans cette histoire. On verra ce que peuvent imaginer certains hommes, quand leur mauvaise nature, aidée d'une réelle intelligence, les pousse dans la voie du mal.

Ces hommes, devant lesquels Zermah venait subitement d'apparaître, étaient deux frères, deux jumeaux.

Où étaient-ils nés? Eux-mêmes ne le savaient pas au juste. Dans quelque petit village du Texas, sans doute -- d'où ce nom de Texar, par changement de la dernière lettre du mot.

On sait ce qu'est ce vaste territoire, situé au sud des États- Unis, sur le golfe du Mexique.

Après s'être révolté contre les Mexicains, le Texas, soutenu par les Américains dans son oeuvre d'indépendance, s'annexa à la fédération en 1845, sous la présidence de John Tyler.

C'était, quinze ans avant cette annexion, que deux enfants abandonnés furent trouvés dans un village du littoral texien, recueillis, élevés par la charité publique.

L'attention avait été tout d'abord attirée sur ces deux enfants à cause de leur merveilleuse ressemblance. Même geste, même voix, même attitude, même physionomie, et, faut-il ajouter, mêmes instincts qui témoignaient d'une perversité précoce. Comment furent-ils élevés, dans quelle mesure reçurent-ils quelque instruction, on ne peut le dire, ni à quelle famille ils appartenaient. Peut-être, à l'une de ces familles nomades qui coururent le pays après la déclaration d'indépendance.

Dès que les frères Texar, pris d'un irrésistible désir de liberté, crurent pouvoir se suffire à eux-mêmes, ils disparurent. Ils comptaient vingt-quatre ans à eux deux. Dès lors, à n'en pas douter, leurs moyens d'existence furent uniquement le vol dans les champs, dans les fermes, ici du pain, là des fruits, en attendant le pillage à main armée et les expéditions de grande route, auxquels ils s'étaient préparés dès l'enfance.

Bref, on ne les revit plus dans les villages et hameaux texiens qu'ils avaient l'habitude de fréquenter, en compagnie de malfaiteurs qui exploitaient déjà leur ressemblance.

Bien des années s'écoulèrent. Les frères Texar furent bientôt oubliés, même de nom. Et, quoique ce nom dût avoir, plus tard, un déplorable retentissement en Floride, rien ne vint révéler que tous deux eussent passé leur premier âge dans les provinces littorales du Texas.

Comment en eût-il été autrement, puisque depuis leur disparition, par suite d'une combinaison dont il va être parlé, jamais on ne connut deux Texar? C'est même sur cette combinaison qu'ils avaient échafaudé toute une série de forfaits qu'il devait être si difficile de constater et de punir.

Effectivement -- on l'apprit plus tard, lorsque cette dualité fut découverte et matériellement établie --, pendant un certain nombre d'années, de vingt à trente ans, les deux frères vécurent séparés. Ils cherchaient la fortune par tous les moyens. Ils ne se retrouvaient qu'à de rares intervalles, à l'abri de tout regard, soit en Amérique, soit dans quelque autre partie du monde où les avait entraînés leur destinée.

On sut aussi que l'un ou l'autre -- lequel, on n'aurait pu le dire, peut-être tous les deux -- firent le métier de négriers. Ils transportaient ou plutôt faisaient transporter des cargaisons d'esclaves des côtes d'Afrique aux États du Sud de l'Union. Dans ces opérations, ils ne remplissaient que le rôle d'intermédiaires entre les traitants du littoral et les capitaines des bâtiments employés à ce trafic inhumain.

Leur commerce prospéra-t-il? On ne sait. Pourtant, c'est peu probable. En tout cas, il diminua dans une proportion notable, et s'interrompit finalement, lorsque la traite, dénoncée comme un acte barbare, fut peu à peu abolie dans le monde civilisé. Les deux frères durent même renoncer à ce genre de trafic.

Cependant, cette fortune après laquelle ils couraient depuis si longtemps, qu'ils voulaient acquérir à tout prix, cette fortune n'était pas faite, et il fallait la faire. C'est alors que ces deux aventuriers résolurent de mettre à profit leur extraordinaire ressemblance.

En pareil cas, il arrive le plus souvent que ce phénomène se modifie lorsque les enfants sont devenus des hommes.

Pour les Texar, il n'en fut pas ainsi. À mesure qu'ils prenaient de l'âge, leur ressemblance physique et morale, on ne dira pas s'accentuait, mais restait ce qu'elle avait été -- absolue. Impossible de distinguer l'un de l'autre, non seulement par les traits du visage ou la conformation du corps, mais aussi par les gestes ou les inflexions de la voix.

Les deux frères résolurent d'utiliser cette particularité naturelle pour accomplir les actes les plus détestables, avec la possibilité, si l'un d'eux était accusé, de pouvoir établir un alibi de nature à prouver son innocence. Aussi, pendant que l'un exécutait le crime convenu entre eux, l'autre se montrait-il publiquement en quelque lieu, de façon que, grâce à l'alibi, la non-culpabilité fût démontrée _ipso facto._

Il va sans dire que toute leur adresse devait s'ingénier à ne jamais se laisser arrêter en flagrant délit. En effet, l'alibi n'aurait pu être invoqué, et la machination n'eût pas tardé à être découverte.

Le programme de leur vie ainsi arrêté, les deux jumeaux vinrent en Floride, où ni l'un ni l'autre n'étaient connus encore. Ce qui les y attirait, c'étaient les nombreuses occasions que devait offrir un État où les Indiens soutenaient toujours une lutte acharnée contre les Américains et les Espagnols.

Ce fut vers 1850 ou 1851 que les Texar apparurent dans la péninsule floridienne. C'est Texar, non les Texar qu'il convient de dire. Conformément à leur programme, jamais ils ne se montrèrent à la fois, jamais on ne les rencontra le même jour dans le même lieu, jamais on n'apprit qu'il existât deux frères de ce nom.

D'ailleurs, en même temps qu'ils couvraient leur personne du plus complet incognito, ils avaient rendu non moins mystérieux le lieu habituel de leur retraite.

On le sait, ce fut au fond de la Crique-Noire qu'ils se réfugièrent. L'îlot central, le blockhaus abandonné, ils les découvrirent pendant une exploration qu'ils faisaient sur les rives du Saint-John. C'est là qu'ils emmenèrent quelques esclaves, auxquels leur secret n'avait point été révélé. Seul, Squambô connaissait le mystère de leur double existence. D'un dévouement à toute épreuve pour les deux frères, d'une discrétion absolue sur tout ce qui les touchait, ce digne confident de Texar était l'exécuteur impitoyable de leurs volontés.

Il va sans dire que ceux-ci ne paraissaient jamais ensemble à la Crique-Noire. Lorsqu'ils avaient à causer de quelque affaire, ils s'avertissaient par correspondance. On a vu qu'à cet effet, ils n'employaient pas la poste. Un billet glissé dans les nervures d'une feuille, cette feuille fixée à la branche d'un tulipier qui croissait dans le marais voisin de la Crique-Noire, il ne leur en fallait pas plus. Chaque jour, non sans précautions, Squambô se rendait au marais. S'il était porteur d'une lettre écrite par celui des Texar qui était à la Crique-Noire, il l'accrochait à la branche du tulipier. Si c'était l'autre frère qui avait écrit, l'Indien prenait sa lettre à l'endroit convenu et la rapportait au fortin.

Après leur arrivée en Floride, les Texar n'avaient guère tardé à se lier avec ce que la population comptait de pire sur le territoire. Bien des malfaiteurs devinrent leurs complices dans nombre de vols qui furent commis à cette époque, puis, plus tard, leurs partisans, lorsqu'ils furent amenés à jouer un rôle pendant la guerre de Sécession. Tantôt l'un tantôt l'autre se mettait à leur tête, et ils ne surent jamais que ce nom de Texar appartenait à deux jumeaux.

On s'explique, maintenant, comment, lors des poursuites exercées à propos de divers crimes, tant d'alibis purent être invoqués par les Texar et durent être admis sans contestation possible. Il en fut ainsi pour les affaires dénoncées à la justice dans la période antérieure à cette histoire, -- entre autres, au sujet d'une ferme incendiée. Bien que James Burbank et Zermah eussent positivement reconnu l'Espagnol comme l'auteur de l'incendie, celui-ci fut acquitté par le tribunal de Saint-Augustine, puisque, au moment du crime, il prouva qu'il était à Jacksonville dans la tienda de Torillo -- ce dont témoignèrent de nombreux témoins. De même pour la dévastation de Camdless-Bay. Comment Texar eût-il pu conduire les pillards à l'assaut de Castle-House, comment aurait-il pu enlever la petite Dy et Zermah, puisqu'il se trouvait au nombre des prisonniers faits par les fédéraux à Fernandina et détenus sur un des navires de la flottille? Le Conseil de guerre avait donc été dans l'obligation de l'acquitter, malgré tant de preuves, malgré la déposition sous serment de Miss Alice Stannard.

Et même, en admettant que la dualité des Texar fût enfin reconnue, très probablement on ne saurait jamais lequel avait pris personnellement part à ces divers crimes. Après tout, n'étaient- ils pas tous les deux coupables et au même degré, tantôt complices, tantôt auteurs principaux dans ces attentats qui, depuis tant d'années, désolaient le territoire de la haute Floride? Oui, certes, et le châtiment ne serait que trop justement mérité, qui atteindrait l'un ou l'autre -- ou l'un et l'autre.

Quant à ce qui s'était passé dernièrement à Jacksonville, il est probable que les deux frères avaient joué tour à tour le même rôle, après que l'émeute eut renversé les autorités régulières de la cité. Lorsque Texar 1 s'absentait pour quelque expédition convenue, Texar 2 le remplaçait dans l'exercice de ses fonctions, sans que leurs partisans pussent s'en douter. On doit donc admettre qu'ils prirent une part égale aux excès commis à cette époque contre les colons d'origine nordiste et contre les planteurs du sud favorables aux opinions anti-esclavagistes.

Tous deux, on le comprend, devaient toujours être au courant de ce qui se passait dans les États du centre de l'Union, où la guerre civile offrait tant de phases imprévues, comme dans l'État de Floride. Ils avaient acquis, d'ailleurs, une véritable influence sur les petits Blancs des comtés, sur les Espagnols, même sur les Américains, partisans de l'esclavage, enfin sur toute la partie détestable de la population. En ces conjonctures, ils avaient dû souvent correspondre, se donner rendez-vous en quelque endroit secret, conférer pour la conduite de leurs opérations, se séparer afin de préparer leurs futurs alibis.

C'est ainsi qu'au moment où l'un était détenu sur un des bâtiments de l'escadre, l'autre organisait l'expédition contre Camdless-Bay. Et l'on sait comment il avait été renvoyé des fins de la plainte par le Conseil de guerre de Saint-Augustine.

Il a été dit plus haut que l'âge avait absolument respecté cette phénoménale ressemblance des deux frères. Cependant, il était possible qu'un accident physique, une blessure, vînt altérer cette ressemblance, et que l'un ou l'autre fût affecté de quelque signe particulier. Or, cela eût suffi à compromettre le succès de leurs machinations.

Et dans cette vie aventureuse, exposée à tant de mauvais coups, ne couraient-ils pas des risques, dont les conséquences, si elles eussent été irréparables, ne leur auraient plus permis de se substituer l'un à l'autre?

Mais, du moment que ces accidents pouvaient se réparer, la ressemblance ne devait point en souffrir.

C'est ainsi que, dans une attaque de nuit, quelque temps après leur arrivée en Floride, un des Texar eut la barbe brûlée par un coup de feu qui lui fut tiré à bout portant. Aussitôt, l'autre se hâta de raser sa barbe, afin d'être imberbe comme son frère.

Et, l'on s'en souvient, ce fait a été mentionné à propos de celui des Texar qui se trouvait au fortin au début de cette histoire.

Autre fait qui exige aussi une explication. On n'a pas oublié qu'une nuit, pendant qu'elle était encore à la Crique-Noire, Zermah vit l'Espagnol se faire tatouer le bras. Voici pourquoi. Son frère était au nombre de ces voyageurs floridiens qui, pris par une bande de Séminoles, avaient été marqués d'un signe indélébile au bras gauche. Immédiatement, décalque de ce signe fut envoyé au fortin, et Squambô put le reproduire par un tatouage. L'identité continua donc à être absolue.

En vérité, on serait tenté d'affirmer que si Texar 1 avait été amputé d'un membre, Texar 2 se fût soumis à la même amputation!

Bref, pendant une dizaine d'année, les frères Texar ne cessèrent de mener cette vie en partie double, mais avec une telle habileté, une telle prudence, qu'ils avaient pu jusqu'alors déjouer toutes les poursuites de la justice floridienne.

Les deux jumeaux s'étaient-ils enrichis à ce métier? Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Une assez forte somme d'argent, économisée sur le produit du pillage et des vols, était cachée dans un réduit secret du blockhaus de la Crique-Noire. Par précaution, cet argent avait été emporté par l'Espagnol, lorsqu'il s'était décidé à partir pour l'île Carneral, et l'on peut être certain qu'il ne le laisserait pas au wigwam, s'il était contraint de fuir au delà du détroit de Bahama.

Cependant, cette fortune ne leur paraissait pas suffisante. Aussi voulaient-ils l'accroître, avant d'aller en jouir, sans danger, dans quelque pays de l'Europe ou du Nord-Amérique.

D'ailleurs, en apprenant que le commodore Dupont avait l'intention d'évacuer bientôt la Floride, les deux frères s'étaient dit que l'occasion se présenterait de s'enrichir encore, et qu'ils feraient payer cher aux colons nordistes ces quelques semaines de l'occupation fédérale. Ils étaient donc résolus à voir venir les choses. Une fois à Jacksonville, grâce à leurs partisans, grâce à tous les sudistes compromis avec eux, ils sauraient bien reprendre la situation qu'une émeute leur avait donnée et qu'une émeute pouvait leur rendre.

Les Texar avaient, cependant, un moyen assuré d'acquérir ce qui leur manquait pour être riches, même au delà de leurs désirs.

En effet, que n'écoutaient-ils la proposition que Zermah venait de faire à l'un d'eux? Que ne consentaient-ils à rendre la petite Dy à ses parents désespérés? James Burbank eût certainement racheté au prix de sa fortune la liberté de son enfant. Il se serait engagé à ne déposer aucune plainte, à ne provoquer aucune poursuite contre l'Espagnol. Mais, chez les Texar, la haine parlait plus haut que l'intérêt, et, s'ils voulaient s'enrichir, ils voulaient aussi s'être vengés de la famille Burbank avant de quitter la Floride.

On sait maintenant tout ce qu'il importait de connaître sur le compte des frères Texar. Il n'y a plus qu'à attendre le dénouement de cette histoire.

Inutile d'ajouter que Zermah avait tout compris, lorsqu'elle se trouva soudain en présence de ces hommes. La reconstitution du passé se fit instantanément dans son esprit. Stupéfaite en les regardant, elle restait immobile, comme enracinée au sol, tenant la petite fille dans ses bras. Heureusement, l'air plus abondant de cette chambre avait écarté de l'enfant tout danger de suffocation.

Quant à Zermah, son apparition en présence des deux frères, ce secret qu'elle venait de surprendre, c'était pour elle un arrêt de mort.

XIV Zermah à l'oeuvre

Devant Zermah, les Texar, si maîtres d'eux qu'ils fussent, n'avaient pu se contenir. Depuis leur enfance, on peut le dire, c'était la première fois qu'ils étaient vus ensemble par une tierce personne. Et cette personne était leur mortelle ennemie. Aussi, dans un premier mouvement, ils allaient s'élancer sur elle, ils allaient la tuer, afin de sauver ce secret de leur double existence...

L'enfant s'était redressée dans les bras de Zermah, et, tendant ses petites mains, criait:

«J'ai peur!... J'ai peur!»

Sur un geste des deux frères, Squambô marcha brusquement vers la métisse, il la prit par l'épaule, il la repoussa dans sa chambre, et la porte se referma sur elle.

Squambô revint alors près des Texar. Son attitude disait qu'ils n'avaient qu'à lui commander; il obéirait. Toutefois, l'imprévu de cette scène les avait troublés plus qu'on n'aurait pu l'imaginer, étant donné leur caractère audacieux et violent. Ils semblaient se consulter du regard.