Nord contre sud

Chapter 18

Chapter 183,708 wordsPublic domain

L'Espagnol ne répondit pas. Ses yeux ne cessaient d'observer, en aval du fleuve, la ligne d'horizon fermée par le chapelet des embarcations embossées par son travers. Un demi-mille au delà se dressaient la mâture et les cheminées des canonnières du commandant Stevens. Une épaisse fumée s'en échappait et, chassée par le vent qui prenait de la force, se rabattait jusqu'à Jacksonville.

Évidemment, Stevens, profitant du plein de la marée, cherchait à passer, poussant ses feux à «tout casser» comme on dit. Y parviendrait-il? Trouverait-il assez d'eau sur le haut fond, même en le raclant avec la quille de ses canonnières? Il y avait là de quoi provoquer une violente émotion dans tout ce populaire réuni sur la rive du Saint-John.

Et les propos de redoubler avec plus d'animation, suivant ce que les uns croyaient voir et ce que les autres ne voyaient pas.

«Elles ont gagné d'une demi-encablure!

-- Non! Elles n'ont pas plus remué que si leur ancre était encore par le fond!

-- En voici une qui évolue!

-- Oui! mais elle se présente par le travers et pivote, parce que l'eau lui manque!

-- Ah! quelle fumée!

-- Quand ils brûleraient tout le charbon des États-Unis, ils ne passeront pas!

-- Et maintenant, voici que la marée commence à perdre!

-- Hurrah pour le Sud!

-- Hurrah.»

Cette tentative, faite par la flottille, dura dix minutes environ -- dix minutes qui parurent longues à Texar, à ses partisans, à tous ceux dont la prise de Jacksonville eût compromis la liberté ou la vie. Ils ne savaient même à quoi s'en tenir, la distance étant trop grande pour que l'on pût aisément observer la manoeuvre des canonnières. Le chenal était-il franchi, ou allait-il l'être, en dépit des hurrahs prématurés qui éclataient au milieu de la foule? S'allégeant de tout le poids inutile, se délestant pour relever ses lignes de flottaison, le commandant Stevens ne parviendrait-il pas à gagner le peu d'espace qu'il lui fallait pour retrouver une eau plus profonde, une navigation facile jusqu'à la hauteur du port? C'était toujours à craindre, tant que durerait l'étalé de la mer haute.

Cependant, ainsi qu'on le disait, déjà la marée commençait à perdre. Or, le jusant une fois établi, le niveau du Saint-John s'abaisserait très rapidement.

Soudain les bras se tendirent vers l'aval du fleuve, et ce cri domina tous les autres:

«Un canot!... un canot!»

En effet, une légère embarcation se montrait près de la rive gauche, où le courant de flux se faisait encore sentir, tandis que le reflux prenait de la force au milieu du chenal. Cette embarcation, enlevée à force de rames, s'avançait rapidement. À l'arrière se tenait un officier, portant l'uniforme des milices floridiennes. Il eut bientôt gagné le pied de l'estacade et grimpa lestement les degrés de l'échelle latérale, engagée dans le quai. Puis, ayant aperçu Texar, il se dirigea vers lui, au milieu des groupes qui s'étouffaient pour le voir et l'entendre.

«Qu'y a-t-il? demanda l'Espagnol.

-- Rien, et il n'y aura rien! répondit l'officier.

-- Qui vous envoie?

-- Le chef de nos embarcations, qui ne tarderont pas à se replier vers le port.

-- Et pourquoi?...

-- Parce que les canonnières ont vainement essayé de remonter la barre, aussi bien en s'allégeant qu'en forçant de vapeur. Désormais, il n'y a plus rien à redouter...

-- Pour cette marée?... demanda Texar.

-- Ni pour aucune autre -- au moins d'ici quelques mois.

-- Hurrah!... Hurrah!»

Ces hurlements emplirent la ville. Et si les violents acclamèrent une fois de plus l'Espagnol comme l'homme dans lequel s'incarnaient tous leurs instincts détestables, les modérés furent atterrés en songeant que, pendant bien des jours encore, ils allaient subir la domination scélérate du Comité et de son chef.

L'officier avait dit vrai. À partir de ce jour, la mer devant décroître chaque jour, la marée ne ramènerait qu'une moindre quantité d'eau dans le lit du Saint-John. Cette marée du 12 mars avait été une des plus fortes de l'année, et il s'écoulerait un intervalle de plusieurs mois avant que le cours du fleuve se relevât à ce niveau. Le chenal étant infranchissable, Jacksonville échappait au feu du commandant Stevens. C'était la prolongation des pouvoirs de Texar, la certitude pour ce misérable d'accomplir jusqu'au bout son oeuvre de vengeance. En admettant même que le général Sherman voulût faire occuper Jacksonville par les troupes du général Wright, débarquées à Fernandina, cette marche vers le sud exigerait un certain temps. Or, en ce qui concernait James et Gilbert Burbank, leur exécution étant fixée au lendemain dès la première heure, rien ne pouvait plus les sauver.

La nouvelle, apportée par l'officier, se répandit en un instant dans tous les environs. On se figure aisément l'effet qu'elle produisit sur cette portion déchaînée de la populace. Les orgies, les débauches, reprirent avec plus d'animation. Les honnêtes gens, consternés, devaient s'attendre aux plus abominables excès. Aussi la plupart se préparèrent-ils à quitter une ville qui ne leur offrait aucune sécurité.

Si les hurrahs, les vociférations, arrivant jusqu'aux prisonniers, leur apprirent que toute chance de salut venait de s'évanouir, on les entendit aussi dans la maison de M. Harvey. Ce que fut le désespoir de M. Stannard et de Miss Alice, on ne l'imagine que trop aisément. Qu'allaient-ils tenter maintenant pour sauver James Burbank et son fils? Essayer de corrompre le gardien de la prison? Provoquer à prix d'or la fuite des condamnés? Ils ne pouvaient seulement pas sortir de l'habitation dans laquelle ils avaient trouvé refuge. On le sait, une bande de sacripants la gardaient à vue, et leurs imprécations retentissaient incessamment devant la porte.

La nuit se fit. Le temps, dont on pressentait le changement depuis quelques jours, s'était sensiblement modifié. Après avoir soufflé de terre, le vent avait sauté brusquement dans le nord-est. Déjà, par grandes masses grisâtres et déchirées, les nuages, n'ayant pas même le temps de se résoudre en pluie, chassaient du large avec une extrême vitesse et s'abaissaient presque au ras de la mer. Une frégate de premier rang aurait certainement eu le haut de sa mâture perdu dans ces amas de vapeurs, tant ils se traînaient au milieu des basses zones. Le baromètre s'était rapidement déprimé aux degrés de tempête. Il y avait là des symptômes d'un ouragan né sur les lointains horizons de l'Atlantique. Avec la nuit qui envahissait l'espace, il ne tarda pas à se déchaîner avec une extraordinaire violence.

Or, par suite de son orientation, cet ouragan donna naturellement de plein fouet à travers l'estuaire du Saint-John. Il soulevait les eaux de son embouchure comme une houle, il les y refoulait à la façon de ces mascarets des grands fleuves, dont les hautes lames détruisent toutes les propriétés riveraines.

Pendant cette nuit de tourmente, Jacksonville fut donc balayée avec une effroyable violence. Un morceau de l'estacade du port céda aux coups du ressac projeté contre ses pilotis. Les eaux couvrirent une partie des quais, où se brisèrent plusieurs dogres, dont les amarres cassèrent comme un fil. Impossible de se tenir dans les rues ni sur les places, mitraillées par les débris de toutes sortes. La populace dut se réfugier dans les cabarets, où les gosiers n'y perdirent rien, et leurs hurlements luttèrent, non sans avantage, contre les fracas de la tempête.

Ce ne fut pas seulement à la surface du sol que ce coup de vent exerça ses ravages. À travers le lit du Saint-John, la dénivellation des eaux provoqua une houle d'autant plus violente qu'elle se décuplait par les contrecoups du fond. Les chaloupes, mouillées devant la barre, furent surprises par ce mascaret avant d'avoir pu rallier le port. Leurs ancres chassèrent, leurs amarres se rompirent. La marée de nuit, accrue par la poussée du vent, les emporta vers le haut fleuve -- irrésistiblement. Quelques-unes se fracassèrent contre les pilotis des quais, tandis que les autres, entraînées au delà de Jacksonville, allaient se perdre sur les îlots ou les coudes du Saint-John à quelques milles plus loin. Un certain nombre des mariniers qui les montaient perdirent la vie dans ce désastre, dont la soudaineté avait déjoué toutes les mesures à prendre en pareilles circonstances.

Quant aux canonnières du commandant Stevens, avaient-elles appareillé et forcé de vapeur pour chercher un abri dans les criques d'aval? Grâce à cette manoeuvre, avaient-elles pu échapper à une destruction complète? En tout cas, soit qu'elles eussent pris ce parti de redescendre vers les bouches du Saint-John, soit qu'elles se fussent maintenues sur leurs ancres, Jacksonville ne devait plus les redouter, puisque la barre leur opposait maintenant un obstacle infranchissable.

Ce fut donc une nuit noire et profonde qui enveloppa la vallée du Saint-John, pendant que l'air et l'eau se confondaient comme si quelque action chimique eût tenté de les combiner en un seul élément. On assistait là à l'un de ces cataclysmes qui sont assez fréquents aux époques d'équinoxe, mais dont la violence dépassait tout ce que le territoire de la Floride avait éprouvé jusqu'alors.

Aussi, précisément en raison de sa force, ce météore ne dura pas au delà de quelques heures. Avant le lever du soleil, les vides de l'espace furent rapidement comblés par ce formidable appel d'air, et l'ouragan alla se perdre au-dessus du golfe du Mexique, après avoir frappé de son dernier coup la péninsule floridienne.

Vers quatre heures du matin, avec les premières pointes du jour qui blanchirent un horizon nettoyé par ce grand balayage de la nuit, l'accalmie succédait aux troubles des éléments. Alors la populace commença à se répandre dans les rues qu'elle avait dû abandonner pour les cabarets. La milice reprit les postes désertés. On s'occupa autant que possible de procéder à la réparation des dégâts causés par la tempête. Et, en particulier, au long des quais de la ville, ils ne laissaient pas d'être très considérables, estacades rompues, dogres désemparés, barques disjointes, que le jusant ramenait des hautes régions du fleuve.

Cependant, on ne voyait passer ces épaves que dans un rayon de quelques yards au delà des berges. Un brouillard très dense s'était accumulé sur le lit même du Saint-John en s'élevant vers les hautes zones, refroidies par la tempête. À cinq heures, le chenal n'était pas encore visible en son milieu, et il ne le deviendrait qu'au moment où ce brouillard se serait dissipé sous les premiers rayons du soleil.

Soudain, un peu après cinq heures, de formidables éclats trouèrent l'épaisse brume. On ne pouvait s'y tromper, ce n'étaient point les roulements prolongés de la foudre, mais les détonations déchirantes de l'artillerie. Des sifflements caractéristiques fusaient à travers l'espace. Un cri d'épouvanté s'échappa de tout ce public, milice ou populace, qui s'était porté vers le port.

En même temps, sous ces détonations répétées, le brouillard commençait à s'entrouvrir. Ses volutes, mêlées aux fulgurations des coups de feu, se dégagèrent de la surface du fleuve.

Les canonnières de Stevens étaient là, embossées devant Jacksonville, qu'elles tenaient sous leurs bordées directes.

«Les canonnières!... Les canonnières!...»

Ces mots, répétés de bouche en bouche, eurent bientôt couru jusqu'à l'extrémité des faubourgs. En quelques minutes, la population honnête, avec une extrême satisfaction, la populace, avec une extrême épouvante, apprenaient que la flottille était maîtresse du Saint-John. Si l'on ne se rendait pas, c'en était fait de la ville.

Que s'était-il donc passé? Les nordistes avaient-ils trouvé dans la tempête une aide inattendue? Oui! Aussi les canonnières n'étaient-elles point allées chercher un abri vers les criques inférieures de l'embouchure. Malgré la violence de la houle et du vent, elles s'étaient tenues au mouillage. Pendant que leurs adversaires s'éloignaient avec les chaloupes, le commandant Stevens et ses équipages avaient fait tête à l'ouragan, au risque de se perdre, afin de tenter un passage que les circonstances allaient peut-être rendre praticable. En effet, cet ouragan, qui poussait les eaux du large dans l'estuaire, venait de relever le niveau du fleuve à une hauteur anormale, et les canonnières s'étaient lancées à travers les passes. Et alors, forçant de vapeur, bien que leur quille raclât le fond de sable, elles avaient pu franchir la barre.

Vers quatre heures du matin, le commandant Stevens, manoeuvrant au milieu du brouillard, s'était rendu compte par l'estime qu'il devait être à la hauteur de Jacksonville. Il avait alors mouillé ses ancres, il s'était embossé. Puis, le moment venu, il avait déchiré les brumes par la détonation de ses grosses pièces et lancé ses premiers projectiles sur la rive gauche du Saint-John.

L'effet fut instantané. En quelques minutes, la milice eut évacué la ville, à l'exemple des troupes sudistes à Fernandina comme à Saint-Augustine. Stevens, voyant les quais déserts, commença presque aussitôt à modérer le feu, son intention n'étant point de détruire Jacksonville, mais de l'occuper et de la soumettre.

Presque aussitôt un drapeau blanc se déployait à la hampe de Court-Justice.

On se figure aisément avec quelles angoisses ces premiers coups de canon furent entendus dans la maison de M. Harvey. La ville était certainement attaquée. Or, cette attaque ne pouvait venir que des fédéraux, soit qu'ils eussent remonté le Saint-John, soit qu'ils se fussent approchés par le nord de la Floride. Était-ce donc enfin la chance de salut inespérée -- la seule qui pût sauver James et Gilbert Burbank?

M. Harvey et Miss Alice se précipitèrent vers le seuil de l'habitation. Les gens de Texar, qui la gardaient, avaient pris la fuite et rejoint les milices vers l'intérieur du comté.

M. Harvey et la jeune fille gagnèrent du côté du port. Le brouillard s'étant dissipé, on pouvait apercevoir le fleuve jusqu'aux derniers plans de la rive droite.

Les canonnières se taisaient, car déjà, visiblement, Jacksonville renonçait à faire résistance.

En ce moment, plusieurs canots accostèrent l'estacade et débarquèrent un détachement armé de fusils, de revolvers et de haches.

Tout à coup, un cri se fit entendre parmi les marins que commandait un officier.

L'homme qui venait de jeter ce cri se précipita vers Miss Alice.

«Mars!... Mars!... dit la jeune fille, stupéfaite de se trouver en présence du mari de Zermah, que l'on croyait noyé dans les eaux du Saint-John.

-- Monsieur Gilbert!... Monsieur Gilbert?... répondit Mars. Où est-il?

-- Prisonnier avec M. Burbank!... Mars, sauvez-le... sauvez-le, et sauvez son père!

-- À la prison!» s'écria Mars, qui, se retournant vers ses compagnons, les entraîna.

Et tous, alors, de courir pour empêcher qu'un dernier crime fût commis par ordre de Texar.

M. Harvey et Miss Alice les suivirent.

Ainsi, après s'être jeté dans le fleuve, Mars avait pu échapper aux tourbillons de la barre? Oui! et, par prudence, le courageux métis s'était bien gardé de faire savoir à Castle-House qu'il était sain et sauf. Aller y demander asile, c'eût été compromettre sa propre sécurité, et il fallait qu'il restât libre pour accomplir son oeuvre. Ayant regagné la rive droite à la nage, il avait pu, en se faufilant à travers les roseaux, la redescendre jusqu'à la hauteur de la flottille. Là, ses signaux aperçus, un canot l'avait recueilli et reconduit à bord de la canonnière du commandant Stevens. Celui-ci fut aussitôt mis au courant de la situation, et, devant ce danger imminent qui menaçait Gilbert, tous ses efforts tendirent à remonter le chenal. Ils avaient été infructueux, on le sait, et l'opération allait être abandonnée, lorsque, pendant la nuit, le coup de vent vint relever le niveau du fleuve. Cependant, sans une pratique de ces passes difficiles, la flottille eût encore risqué de s'échouer sur les hauts fonds du fleuve. Heureusement, Mars était là. Il avait adroitement piloté sa canonnière, dont les autres suivirent la direction, malgré le déchaînement de la tempête. Aussi, avant que le brouillard eût empli la vallée du Saint-John, étaient-elles embossées devant la ville qu'elles tenaient sous leurs feux.

Il était temps, car les deux condamnés devaient être exécutés à la première heure. Mais, déjà, ils n'avaient plus rien à craindre. Les magistrats de Jacksonville avaient repris leur autorité usurpée par Texar. Et, au moment où Mars et ses compagnons arrivaient devant la prison, James et Gilbert Burbank en sortaient, libres enfin.

En un instant, le jeune lieutenant eut pressé Miss Alice sur son coeur, tandis que M. Stannard et James Burbank tombaient dans les bras l'un de l'autre.

«Ma mère?... demanda Gilbert tout d'abord.

-- Elle vit... elle vit!... répondit Miss Alice.

-- Eh bien, à Castle-House! s'écria Gilbert. À Castle-House...

-- Pas avant que justice soit faite!» répondit James Burbank.

Mars avait compris son maître. Il s'était lancé du côté de la grande place avec l'espoir d'y trouver Texar.

L'Espagnol n'aurait-il pas déjà pris la fuite, afin d'échapper aux représailles? Ne se serait-il pas soustrait à la vindicte publique, avec tous ceux qui s'étaient compromis pendant cette période d'excès? Ne suivait-il pas déjà les soldats de la milice qui battaient en retraite vers les basses régions du comté?

On pouvait, on devait le croire.

Mais, sans attendre l'intervention des fédéraux, nombre d'habitants s'étaient précipités vers Court-Justice. Arrêté au moment où il allait prendre la fuite, Texar était gardé à vue. D'ailleurs, il semblait s'être assez facilement résigné à son sort.

Toutefois, quand il se trouva en présence de Mars, il comprit que sa vie était menacée.

En effet, le métis venait de se jeter sur lui. Malgré les efforts de ceux qui le gardaient, il l'avait saisi à la gorge, il l'étranglait, lorsque James et Gilbert Burbank parurent.

«Non... non!... Vivant! s'écria James Burbank. Il faut qu'il parle!

-- Oui!... il le faut!» répondit Mars.

Quelques instants plus tard, Texar était enfermé dans la cellule même où ses victimes avaient attendu l'heure de l'exécution.

V Prise de possession

Les fédéraux étaient enfin maîtres de Jacksonville -- par suite, maîtres du Saint-John. Les troupes de débarquement, amenées par le commandant Stevens, occupèrent aussitôt les principaux points de la cité. Les autorités usurpatrices avaient pris la fuite. Seul de l'ancien comité, Texar était tombé entre leurs mains.

D'ailleurs, soit lassitude des exactions commises pendant ces derniers jours, soit même indifférence sur la question de l'esclavage que le Nord et le Sud cherchaient alors à trancher par les armes, les habitants ne firent point mauvais accueil aux officiers de la flottille, qui représentaient le gouvernement de Washington.

Pendant ce temps, le commodore Dupont, établi à Saint-Augustine, s'occupait de mettre le littoral floridien à l'abri de la contrebande de guerre. Les passes de Mosquito-Inlet furent bientôt fermées. Cela coupa court au commerce d'armes et de munitions qui se faisait avec les Lucayes, les îles anglaises de Bahama. On peut dire qu'à partir de ce moment, l'État de Floride rentra sous l'autorité fédérale.

Ce jour même, James et Gilbert Burbank, M. Stannard et Miss Alice, repassaient le Saint-John pour rentrer à Camdless-Bay.

Perry et les sous-régisseurs les attendaient au pier du petit port avec un certain nombre de Noirs qui étaient revenus sur la plantation. On imagine aisément quelle réception leur fut faite, quelles démonstrations les accueillirent.

Un instant après, James Burbank et son fils, M. Stannard et sa fille étaient au chevet de Mme Burbank.

En même temps qu'elle revoyait Gilbert, la malade apprenait tout ce qui s'était passé. Le jeune officier la pressait dans ses bras. Mars lui baisait les mains. Ils ne la quitteraient plus maintenant. Miss Alice pourrait lui donner ses soins. Elle reprendrait promptement ses forces. Il n'y avait rien à redouter désormais des machinations de Texar ni de ceux qu'il avait associés à ses vengeances. L'Espagnol était entre les mains des fédéraux, et les fédéraux étaient maîtres de Jacksonville.

Cependant, si la femme de James Burbank, si la mère de Gilbert, n'avait plus à trembler pour son mari et pour son fils, toute sa pensée allait se rattacher à sa petite fille disparue. Il lui fallait Dy, comme à Mars, il fallait Zermah.

«Nous les retrouverons! s'écria James Burbank. Mars et Gilbert nous accompagneront dans nos recherches...

-- Oui, mon père, oui... et sans perdre un jour, répondit le jeune lieutenant.

-- Puisque nous tenons Texar, reprit M. Burbank, il faudra bien que Texar parle!

-- Et s'il refuse de parler? demanda M. Stannard. Si cet homme prétend qu'il n'est pour rien dans l'enlèvement de Dy et de Zermah?...

-- Et comment le pourrait-il? s'écria Gilbert. Zermah ne m'a-t- elle pas reconnu à la crique Marino? Alice et ma mère n'ont-elles point entendu ce nom de Texar que Zermah jetait au moment où l'embarcation s'éloignait? Peut-on douter qu'il soit l'auteur de l'enlèvement, qu'il y ait présidé en personne?

-- C'était lui! répondit Mme Burbank, qui se redressa comme si elle eût voulu se jeter hors de son lit.

-- Oui!... ajouta Miss Alice, je l'ai bien reconnu!... Il était debout... à l'arrière de son canot qui se dirigeait vers le milieu du fleuve!

-- Soit, dit M. Stannard, c'était Texar! Pas de doute possible! Mais, s'il refuse de dire en quel endroit Dy et Zermah ont été entraînées par son ordre, où les chercherons-nous, puisque nous avons déjà vainement fouillé les rives du fleuve sur une étendue de plusieurs milles?»

À cette question, si nettement posée, aucune réponse ne pouvait être faite. Tout dépendrait de ce que dirait l'Espagnol. Son intérêt serait-il de parler ou de se taire?

«On ne sait donc pas où demeure habituellement ce misérable? demanda Gilbert.

-- On ne le sait pas, on ne l'a jamais su, répondit James Burbank. Dans le sud du comté, il y a de si vastes forêts, tant de marécages inaccessibles, où il a pu se cacher! En vain voudrait-on explorer tout ce pays, dans lequel les fédéraux eux-mêmes ne pourront poursuivre les milices en retraite! Ce serait peine perdue!

-- Il me faut ma fille! s'écria Mme Burbank, que James Burbank ne contenait pas sans peine.

-- Ma femme!... Je veux ma femme... s'écria Mars, et je forcerai bien ce coquin à dire où elle est!

-- Oui! reprit James Burbank, lorsque cet homme verra qu'il y va de sa vie, et qu'il peut la sauver en parlant, il n'hésitera pas à parler! Lui en fuite, nous pourrions désespérer! Lui entre les mains des fédéraux, nous lui arracherons son secret! Aie confiance, ma pauvre femme! Nous sommes tous là, et nous te rendrons ton enfant!»

Mme Burbank, épuisée, était retombée sur son lit. Miss Alice, ne voulant point la quitter, resta près d'elle, pendant que M. Stannard, James Burbank, Gilbert et Mars redescendaient dans le hall, afin d'y conférer avec Edward Carrol.

Voici ce qui fut bientôt convenu. Avant d'agir, le temps serait laissé aux fédéraux d'organiser leur prise de possession. D'ailleurs, il fallait que le commodore Dupont fût informé des faits relatifs non seulement à Jacksonville, mais encore à Camdless-Bay. Peut-être conviendrait-il que Texar fût d'abord déféré à la justice militaire? Dans ce cas, les poursuites ne pourraient être faites qu'à la diligence du commandant en chef de l'expédition de Floride.

Toutefois, Gilbert et Mars ne voulurent point laisser passer la fin de cette journée ni la suivante, sans commencer leurs recherches. Pendant que James Burbank, MM. Stannard et Edward Carrol allaient faire les premières démarches, ils voulurent remonter le Saint-John, avec l'espérance de recueillir peut-être quelque indice.