Nord contre sud

Chapter 14

Chapter 143,725 wordsPublic domain

En un instant, toutes ces pensées se présentèrent à l'esprit du jeune officier, et il en avait entrevu les inévitables conséquences.

Ainsi, au cas où tous deux seraient pris, il ne resterait plus qu'une seule chance: c'est que les fédéraux s'empareraient de Jacksonville, avant que Texar eût été en état de nuire. Peut-être, alors, seraient-ils délivrés assez à temps pour que la condamnation à laquelle ils ne pouvaient échapper n'eût pas été suivie d'exécution. Oui! tout espoir était là et n'était plus que là. Mais, comment hâter l'arrivée du commandant Stevens et de ses canonnières en amont du fleuve? Comment franchir la barre du Saint-John, si l'eau manquait encore? Comment guider la flottille à travers les multiples sinuosités du chenal, si Mars, qui devait la piloter, tombait entre les mains des sudistes?

Gilbert devait donc risquer même l'impossible pour regagner son bord avant le jour, et il fallait partir sans perdre un instant. Était-ce impraticable? Mars ne pouvait-il, en lançant brusquement le gig à travers le remous, lui rendre sa liberté? Pendant que les gens de l'embarcation perdraient du temps, soit à lever leur ancre, soit à larguer leur chaîne, n'aurait-il pas pris assez d'avance pour se mettre hors d'atteinte?

Non! c'eût été tout compromettre. Le jeune lieutenant ne le savait que trop. La pagaie de Mars ne pouvait lutter avec avantage contre les quatre avirons de l'embarcation. Le canot ne tarderait pas à être rattrapé, pendant qu'il essaierait de filer le long de la rive. Agir de la sorte, ce serait courir à une perte certaine.

Que faire alors? Convenait-il d'attendre? Le jour allait bientôt paraître. Il était déjà quatre heures et demie du matin. Quelques blancheurs flottaient au-dessus de l'horizon dans l'est.

Cependant il importait de prendre un parti, et voici celui auquel s'arrêta Gilbert.

Après s'être courbé vers Mars, afin de lui parler à voix basse:

«Nous ne pouvons attendre plus longtemps, dit-il. Nous sommes armés chacun d'un revolver et d'un coutelas. Dans l'embarcation, il y a quatre hommes. Ce n'est que deux contre un. Nous aurons l'avantage de la surprise. Tu vas pousser vigoureusement le gig à travers le remous et le lancer contre l'embarcation en quelques coups de pagaie. Étant mouillée, elle ne pourra éviter l'abordage. Nous tomberons sur ces hommes, nous les frapperons, sans leur laisser le temps de se reconnaître, et nous tirerons au large. Puis, avant que ceux de la berge aient donné l'alarme, peut-être aurons-nous franchi le barrage et atteint la ligne des canonnières. -- Est-ce compris, Mars?»

Mars répondit en prenant son coutelas qu'il passa tout ouvert à sa ceinture, près de son revolver. Cela fait, il largua doucement l'amarre du canot et saisit sa pagaie pour la pousser d'un coup vigoureux.

Mais, au moment où il allait commencer sa manoeuvre, Gilbert l'arrêta d'un geste.

Une circonstance inattendue venait de lui faire immédiatement modifier ses projets.

Avec les premières lueurs du jour, un épais brouillard commençait à se lever sur les eaux. On eût dit d'une ouate humide qui se déroulait à leur surface en les effleurant de ses volutes mouvantes. Ces vapeurs, formées en mer, venaient de l'embouchure du fleuve, et, poussées par une légère brise, elles remontaient lentement le cours du Saint-John. Avant un quart d'heure, aussi bien Jacksonville, sur la rive gauche, que les massifs d'arbres de la berge, sur la rive droite, tout aurait disparu dans l'amoncellement de ces brumes un peu jaunâtres, dont l'odeur caractéristique emplissait déjà la vallée.

N'était-ce pas le salut qui s'offrait au jeune lieutenant et à son compagnon? Au lieu de risquer une lutte inégale, dans laquelle ils pouvaient succomber tous deux, pourquoi n'essaieraient-ils pas de se glisser à travers ce brouillard? Gilbert crut, du moins, que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire. C'est pourquoi il retint Mars, au moment où celui-ci allait brusquement déborder de la rive. Il s'agissait, au contraire, de la ranger prudemment, silencieusement, en évitant l'embarcation, dont la silhouette, indécise déjà, allait s'effacer tout à fait.

Alors les voix recommencèrent à se héler dans l'ombre. Du fleuve on répondait à la berge.

«Attention au brouillard!

-- Oui! Nous allons lever notre ancre et nous rapprocher davantage de la rive!

-- C'est bien, mais restez aussi en communication avec les embarcations du barrage. S'il en passe près de vous, prévenez-les de croiser en tous sens jusqu'au lever des brumes.

-- Oui!... Oui!... Ne craignez rien, et veillez bien au cas où ces coquins chercheraient à fuir par terre!»

Évidemment, cette précaution, tout indiquée, allait être prise. Un certain nombre d'embarcations s'appliqueraient à croiser d'une rive à l'autre du fleuve. Gilbert le savait; il n'hésita pas. Le gig, silencieusement manoeuvré par Mars, abandonna le berceau de verdure et s'avança lentement à travers le remous.

Le brouillard tendait à s'épaissir, bien qu'il fût pénétré d'un demi-jour blafard, semblable à la lueur qui passe à travers la corne d'une lanterne. On ne voyait plus rien, même dans un rayon de quelques yards. Si, par bonheur, le canot n'abordait pas l'embarcation mouillée au large, il avait bien des chances de rester inaperçu. Et, en effet, il put l'éviter, pendant que les hommes s'occupaient à en relever l'ancre avec un bruit de chaîne, qui marquait à peu près la place dont il fallait s'écarter.

Le gig passa donc, et Mars put appuyer un peu plus vigoureusement sur sa pagaie.

Le difficile était alors de suivre une direction convenable, sans s'exposer à prendre le chenal au milieu du fleuve. Il fallait, au contraire, se tenir à une petite distance de la rive droite. Rien n'eût pu guider Mars à travers les brumes amoncelées, si ce n'est peut-être le grondement des eaux qui s'accentuait en rasant le pied de la berge. On sentait déjà venir le jour. Il grandissait au-dessus de la masse des vapeurs, bien que le brouillard restât très épais à la surface du Saint-John.

Pendant une demi-heure, le gig erra, pour ainsi dire, à l'aventure. Quelquefois, une vague silhouette apparaissait inopinément. On pouvait croire que ce fût une embarcation, démesurément agrandie par la réfraction -- phénomène communément observé au milieu des brouillards en mer. En effet, tout objet s'y montre aux yeux avec une soudaineté vraiment fantastique, et l'impression est qu'il a des dimensions énormes. Cela se produisit fréquemment. Heureusement, ce que Gilbert prenait pour une chaloupe n'était qu'une bouée de balisage, une tête de roche émergeant des eaux, ou quelque pieu enfoncé dans le fleuve, dont la pointe se perdait dans le plafond des vapeurs.

Divers couples d'oiseaux passaient aussi, déployant une envergure démesurée. Si on les voyait à peine, on entendait, du moins, le cri perçant qu'ils jetaient à travers l'espace. D'autres s'envolaient du lit même du fleuve, au moment où l'approche du canot venait de les mettre en fuite. Il eût été impossible de reconnaître s'ils allaient se reposer sur la berge, à quelques pas seulement, ou s'ils se replongeaient sous les eaux du Saint-John.

En tout cas, puisque la marée descendait toujours, Gilbert était certain que le gig, entraîné par le jusant, gagnait vers le mouillage du commandant Stevens. Cependant, comme le courant avait beaucoup molli déjà, rien ne pouvait faire croire que le jeune lieutenant eût enfin dépassé la ligne d'embossage. Ne devait-il pas craindre, au contraire, d'être maintenant à sa hauteur et de tomber brusquement sur l'une des embarcations.

Ainsi, toute éventualité de grave danger n'avait pas disparu encore. Bientôt même, il fut manifeste que le gig se trouvait en plus grand péril que jamais. Aussi, à de courts intervalles, Mars s'arrêtait-il, laissant sa pagaie suspendue au-dessus des eaux. Des bruits d'aviron, éloignés ou proches, se faisaient incessamment entendre dans un rayon restreint. Divers cris se répondaient d'une embarcation à une autre. Quelques formes, dont les linéaments étaient à peine dessinés, s'estompaient tout à coup dans le vague du brouillard. C'étaient bien des bateaux en marche qu'il fallait éviter. Parfois, aussi, les vapeurs s'entrouvraient soudain, comme si un vaste souffle eût pénétré leur masse. La portée de la vue s'agrandissant jusqu'à une distance de quelques centaines de yards, Gilbert et Mars essayaient alors de reconnaître leur position sur le fleuve. Mais l'éclaircie se brouillait de nouveau, et le canot n'avait plus que la ressource de se laisser aller au courant.

Il était un peu plus de cinq heures. Gilbert calcula qu'il devait être alors à deux milles du mouillage. En effet, il n'avait pas encore atteint la barre du fleuve. Cette barre eût été aisément reconnaissable au bruit plus accentué du courant, aux nombreuses stries des eaux qui s'y entremêlent avec un fracas auquel des marins ne peuvent se tromper. Si la barre eût été déjà franchie, Gilbert se fût cru relativement en sûreté, car il n'était pas probable que les embarcations voulussent se hasarder à cette distance de Jacksonville sous le feu des canonnières.

Tous deux écoutaient donc, se penchant presque au ras de l'eau. Leur oreille si exercée n'avait encore rien pu percevoir. Il fallait qu'ils se fussent égarés, soit vers la droite, soit vers la gauche du fleuve. Maintenant, ne vaudrait-il pas mieux le prendre obliquement, de manière à rallier une des rives, et, s'il le fallait, attendre que le brouillard fût moins épais pour se remettre en bonne route?

C'était le meilleur parti à prendre, puisque les vapeurs commençaient à monter vers de plus hautes zones. Le soleil, que l'on sentait au-dessus, les enlevait en les échauffant. Visiblement, la surface du Saint-John allait réapparaître sur une vaste étendue, bien avant que le ciel fût redevenu distinct. Puis, le rideau se déchirerait d'un coup, les horizons sortiraient des brumes. Peut-être, alors, à un mille au delà de la barre, Gilbert apercevrait-il les canonnières, évitées de jusant, qu'il lui serait possible de rejoindre.

En ce moment, un bruit d'eaux entrechoquées se fit entendre. Presque aussitôt le gig commença à tournoyer comme s'il eût été emporté dans une sorte de tourbillon. On ne pouvait s'y tromper.

«La barre! s'écria Gilbert.

-- Oui! la barre, répondit Mars, et, une fois franchie, nous serons au mouillage.»

Mars avait repris sa pagaie et cherchait maintenant à se tenir en bonne direction.

Soudain, Gilbert l'arrêta. Dans un recul des vapeurs, il venait d'apercevoir une embarcation, rapidement menée, suivant la même route. Les hommes qui la montaient avaient-ils vu le canot? Voulaient-ils lui barrer le passage?

«Revirons sur bâbord», dit le jeune lieutenant.

Mars évolua, et quelques coups de pagaie l'eurent bientôt rejeté dans un sens contraire.

Mais, de ce côté, des voix se firent entendre. Elles se hélaient bruyamment. Il y avait certainement sur cette partie du fleuve plusieurs embarcations qui croisaient de conserve.

Tout d'un coup, et comme si une immense houppe eut largement balayé l'espace, les vapeurs retombèrent en eau pulvérisée à la surface du Saint-John.

Gilbert ne put retenir un cri.

Le gig était au milieu d'une douzaine d'embarcations, chargées de surveiller cette partie du chenal, dont la barre coupait le sinueux passage après une longue ligne oblique.

«Les voilà!... Les voilà!»

Telles furent les exclamations que se renvoyèrent les bateaux de l'un à l'autre.

«Oui, nous voilà! répondit le jeune lieutenant. Revolver et coutelas aux mains, Mars, et défendons-nous!»

Se défendre à deux contre une trentaine d'hommes!

En un instant, trois ou quatre embarcations avaient abordé le gig. Des détonations éclatèrent. Seuls, les revolvers de Gilbert et de Mars, que l'on voulait prendre vivants, avaient fait feu. Trois ou quatre marins furent tués ou blessés. Mais, dans cette lutte inégale, comment Gilbert et son compagnon n'auraient-ils pas succombé?

Le jeune lieutenant fut garrotté, malgré son énergique résistance, puis transporté dans une des embarcations.

«Fuis... Mars!... Fuis!...», cria-t-il une dernière fois.

D'un coup de son coutelas, Mars se débarrassa de l'homme qui le tenait. Avant qu'on eût pu le ressaisir, l'intrépide mari de Zermah s'était précipité dans le fleuve. En vain chercha-t-on à le reprendre. Il venait de disparaître au milieu des tourbillons de la barre, dont les eaux tumultueuses se changent en torrents au retour de la marée montante.

XV Jugement

Une heure plus tard, Gilbert accostait le quai de Jacksonville. On avait entendu les coups de revolver tirés en aval. S'agissait-il là d'un engagement entre les embarcations confédérées et la flottille fédérale? Ne devait-on pas craindre, même, que les canonnières du commandant Stevens eussent franchi le chenal en cet endroit? Cela n'avait pas laissé de causer une très sérieuse émotion parmi la population de la ville. Une partie des habitants s'était rapidement portée vers les estacades. Les autorités civiles, représentées par Texar et les plus déterminés de ses partisans n'avaient point tardé à les suivre. Tous regardaient dans la direction de la barre, maintenant dégagée des brumes. Lorgnettes et longues-vues fonctionnaient incessamment. Mais la distance était trop grande -- environ trois milles -- pour que l'on pût être fixé sur l'importance de l'engagement et de ses résultats.

En tout cas, la flottille se tenait toujours au poste de mouillage qu'elle occupait la veille, et Jacksonville ne devait encore rien redouter d'une attaque immédiate des canonnières. Les plus compromis de ses habitants auraient le temps de se préparer à fuir vers l'intérieur de la Floride.

D'ailleurs, si Texar et deux ou trois de ses compagnons avaient, plus que tous autres, quelques raisons de craindre pour leur propre sécurité, il ne leur parut pas qu'il y eût lieu de s'inquiéter de l'incident. L'Espagnol se doutait bien qu'il s'agissait de la capture de ce canot, dont il voulait s'emparer à tout prix.

«Oui, à tout prix! répétait Texar, en cherchant à reconnaître l'embarcation qui s'avançait vers le port. À tout prix, ce fils de Burbank, qui est tombé dans le piège que je lui ai tendu! Je la tiens, enfin, cette preuve que James Burbank est en communication avec les fédéraux! Sang-Dieu! quand j'aurai fait fusiller le fils, vingt-quatre heures ne se passeront pas sans que j'aie fait fusiller le père!»

En effet, bien que son parti fût maître de Jacksonville, Texar, après le renvoi prononcé en faveur de James Burbank, avait voulu attendre une occasion propice pour le faire arrêter de nouveau. L'occasion s'était présentée d'attirer Gilbert dans un piège. Gilbert, reconnu comme officier fédéral, arrêté en pays ennemi, condamné comme espion, l'Espagnol pourrait accomplir jusqu'au bout sa vengeance.

Il ne fut que trop servi par les circonstances. C'était bien le fils du colon de Camdless-Bay, de James Burbank, qui était ramené au port de Jacksonville.

Que Gilbert fût seul, que son compagnon se fût noyé ou sauvé, peu importait puisque le jeune officier était pris. Il n'y aurait plus qu'à le traduire devant un comité, composé des partisans de Texar, que celui-ci présiderait en personne.

Gilbert fut accueilli par les huées et les menaces de ce populaire qui le connaissait bien. Il reçut avec dédain toutes ces clameurs. Son attitude ne décela aucune crainte, bien qu'une escouade de soldats eût dû être appelée pour protéger sa vie contre les violences de la foule. Mais, lorsqu'il aperçut Texar, il ne fut pas maître de lui et se serait jeté sur l'Espagnol, s il n'eût été retenu par ses gardiens.

Texar ne fit pas un mouvement, il ne prononça pas une parole, il affecta même de ne point voir le jeune officier, et il le laissa s'éloigner avec la plus parfaite indifférence.

Quelques instants après, Gilbert Burbank était enfermé dans la prison de Jacksonville. On ne pouvait se faire illusion sur le sort que lui réservaient les sudistes.

Vers midi, M. Harvey, le correspondant de James Burbank, se présentait à la prison et tentait de voir Gilbert. Il fut éconduit. Par ordre de Texar, le jeune lieutenant était mis au secret le plus absolu. Cette démarche eut même pour résultat que M. Harvey allait être surveillé très sévèrement.

En effet, on n'ignorait pas ses rapports avec la famille Burbank, et il entrait dans les projets de l'Espagnol que l'arrestation de Gilbert ne fût pas immédiatement connue à Camdless-Bay. Une fois le jugement rendu, la condamnation prononcée, il serait temps d'apprendre à James Burbank ce qui s'était passé, et, lorsqu'il l'apprendrait, il n'aurait plus le temps de fuir Castle-House afin d'échapper à Texar.

Il s'ensuivit que M. Harvey ne put envoyer un messager à Camdless- Bay. L'embargo avait été mis sur les embarcations du port. Toute communication étant interrompue entre la rive gauche et la rive droite du fleuve, la famille Burbank ne devait rien savoir de l'arrestation de Gilbert. Pendant qu'elle le croyait à bord de la canonnière de Stevens, le jeune officier était détenu dans la prison de Jacksonville.

À Castle-House, avec quelle émotion on écoutait si quelque détonation lointaine n'annonçait pas l'arrivée des fédéraux au delà de la barre. Jacksonville aux mains des nordistes, c'était Texar aux mains de James Burbank! C'était celui-ci libre de reprendre, avec son fils, avec ses amis, ces recherches qui n'avaient point abouti encore!

Rien ne se faisait entendre en aval du fleuve. Le régisseur Perry, qui vint explorer le Saint-John jusqu'à la ligne du barrage, Pyg et un des sous-régisseurs, envoyés par la berge à trois milles au- dessous de la plantation, firent le même rapport. La flottille était toujours au mouillage. Il ne semblait pas qu'elle fît aucun préparatif pour appareiller et remonter à la hauteur de Jacksonville.

Et, d'ailleurs, comment aurait-elle pu franchir la barre? En admettant que la marée l'eût rendue praticable plus tôt qu'on ne l'espérait, comment se hasarderait-elle à travers les passes du chenal, maintenant que le seul pilote qui en connût toutes les sinuosités n'était plus là? En effet, Mars n'avait pas reparu.

Et, si James Burbank eût su ce qui s'était passé après la capture du gig, qu'aurait-il pu croire, sinon que le courageux compagnon de Gilbert avait péri dans les tourbillons du fleuve? Au cas où Mars se serait sauvé en regagnant la rive droite du Saint-John, est-ce que son premier soin n'eût pas été de revenir à Camdless- Bay, puisqu'il lui était impossible de retourner à son bord?

Mars ne reparut point à la plantation.

Le lendemain, 11 mars, vers onze heures, le Comité était assemblé, sous la présidence de Texar, dans cette même salle de Court- Justice, où l'Espagnol s'était déjà fait l'accusateur de James Burbank. Cette fois, les charges qui pesaient sur le jeune officier étaient suffisamment graves pour qu'il ne pût échapper à son sort. Il était condamné d'avance. La question du fils une fois réglée, Texar s'occuperait de la question du père. La petite Dy entre ses mains, Mme Burbank succombant à ces coups successifs que sa main avait dirigés, il serait bien vengé! Ne semblait-il pas que tout vînt le servir à souhait dans son implacable haine?

Gilbert fut extrait de sa prison. La foule l'accompagna de ses hurlements, comme la veille. Lorsqu'il entra dans la salle du Comité, où se trouvaient déjà les plus forcenés partisans de l'Espagnol, ce fut au milieu des plus violentes clameurs.

«À mort, l'espion!... À mort!»

C'était l'accusation que lui jetait cette vile populace, accusation inspirée par Texar.

Gilbert, cependant, avait repris tout son sang-froid, et il parvint à se maîtriser, même en face de l'Espagnol, qui n'avait pas eu la pudeur de se récuser dans une pareille affaire.

«Vous vous nommez Gilbert Burbank, dit Texar, et vous êtes officier de la marine fédérale?

--Oui.

-- Et maintenant lieutenant à bord de l'une des canonnières du commandant Stevens?

--Oui.

-- Vous êtes le fils de James Burbank, un Américain du Nord, propriétaire de la plantation de Camdless-Bay?

--Oui.

-- Avouez-vous avoir quitté la flottille mouillée sous la barre, dans la nuit du 10 mars?

--Oui.

-- Avouez-vous avoir été capturé, alors que vous cherchiez à regagner la flottille, en compagnie d'un matelot de votre bord?

--Oui.

-- Voulez-vous dire ce que vous êtes venu faire dans les eaux du Saint-John?

-- Un homme s'est présenté à bord de la canonnière dont je suis le second. Il m'a appris que la plantation de mon père venait d'être dévastée par une troupe de malfaiteurs, que Castle-House avait été assiégée par des bandits. Je n'ai pas à dire au président du Comité qui me juge, à qui incombe la responsabilité de ces crimes.

-- Et moi, répondit Texar, j'ai à dire à Gilbert Burbank que son père avait bravé l'opinion publique en affranchissant ses esclaves, qu'un arrêté ordonnait la dispersion des nouveaux affranchis, que cet arrêté devait être mis à exécution...

-- Avec incendie et pillage, répliqua Gilbert, avec un rapt dont Texar est personnellement l'auteur!

-- Quand je serai devant des juges, je répondrai, répliqua froidement l'Espagnol. Gilbert Burbank, n'essayez pas d'intervertir les rôles. Vous êtes un accusé, non un accusateur!

-- Oui... un accusé... en ce moment, du moins», répondit le jeune officier. Mais les canonnières fédérales n'ont plus que la barre du Saint-John à franchir pour s'emparer de Jacksonville, et alors...»

Des cris éclatèrent aussitôt, des menaces contre le jeune officier, qui osait braver les sudistes en face.

«À mort!... À mort!» cria-t-on de toutes parts.

L'Espagnol ne parvint pas sans peine à calmer cette colère de la foule. Puis reprenant l'interrogatoire:

«Nous direz-vous, Gilbert Burbank, pourquoi, la nuit dernière, vous avez quitté votre bord?

-- Je l'ai quitté pour venir voir ma mère mourante.

-- Vous avouez alors que vous avez débarqué à Camdless-Bay?

-- Je n'ai pas à m'en cacher.

-- Et c'était uniquement pour voir votre mère?

-- Uniquement.

-- Nous avons pourtant raison de penser, reprit Texar, que vous aviez un autre but.

-- Lequel?

-- Celui de correspondre avec votre père, James Burbank, ce nordiste soupçonné, depuis trop longtemps déjà, d'entretenir des intelligences avec l'armée fédérale.

-- Vous savez que cela n'est pas, répondit Gilbert, emporté par une indignation bien naturelle. Si je suis venu à Camdless-Bay, ce n'est pas comme un officier, mais comme un fils...

-- Ou comme un espion!» répliqua Texar.

Les cris redoublèrent: «À mort, l'espion!... À mort!...»

Gilbert vit bien qu'il était perdu, et, ce qui lui porta un coup terrible, il comprit que son père allait être perdu avec lui.

«Oui, reprit Texar, la maladie de votre mère n'était qu'un prétexte! Vous êtes venu comme espion à Camdless-Bay, pour rendre compte aux fédéraux de l'état des défenses du Saint-John!»

Gilbert se leva.

«Je suis venu pour voir ma mère mourante, répondit-il, et vous le savez bien! Jamais je n'aurais cru que, dans un pays civilisé, il se trouverait des juges qui fissent un crime à un soldat d'être venu au lit de mort de sa mère, alors même qu'elle était sur le territoire ennemi! Que celui qui blâme ma conduite et qui n'en aurait pas fait autant ose le dire!»

Un auditoire, composé d'hommes en qui la haine n'eût pas éteint toute sensibilité, n'aurait pu qu'applaudir à cette déclaration si noble et si franche. Il n'en fut rien. Des vociférations l'accueillirent, puis des applaudissements à l'adresse de l'Espagnol, lorsque celui-ci fit valoir qu'en recevant un officier ennemi en temps de guerre, James Burbank ne s'était pas rendu moins coupable que cet officier. Elle existait, enfin, cette preuve que Texar avait promis de produire, cette preuve de la connivence de James Burbank avec l'armée du Nord.

Aussi, le Comité, retenant les aveux faits au cours de l'interrogatoire relativement à son père, condamna-t-il à mort Gilbert Burbank, lieutenant de la marine fédérale.