Nord contre sud

Chapter 13

Chapter 133,797 wordsPublic domain

On s'imaginerait difficilement l'effet que produisit cette victoire d'un petit navire cuirassé contre les vaisseaux de haut bord de l'Union. Cette nouvelle s'était propagée avec une rapidité vraiment merveilleuse. De là, une consternation profonde chez les partisans du Nord, puisqu'un _Virginia _pouvait venir jusque dans l'Hudson couler les navires de New York. De là aussi, une joie excessive pour le Sud, qui voyait déjà le blocus levé et le commerce redevenu libre sur toutes ses côtes.

C'est même ce succès maritime qui avait été si bruyamment célébré la veille à Jacksonville. Les confédérés pouvaient se croire maintenant à l'abri des bâtiments du gouvernement fédéral. Peut- être, même, à la suite de la victoire de Hampton-Road, l'escadre du commodore Dupont serait-elle immédiatement rappelée vers le Potomac ou la Chesapeake? Aucun débarquement ne menacerait plus alors la Floride. Les idées esclavagistes, appuyées par la partie la plus violente des populations du Sud, triompheraient sans conteste. Ce serait la consolidation de Texar et de ses partisans dans une situation où ils pouvaient faire tant de mal!

Toutefois, parmi les confédérés, on s'était hâté de triompher trop tôt. Et, ces nouvelles, déjà connues dans le nord de la Floride, Gilbert les compléta en rapportant les bruits qui circulaient, au moment où il avait quitté la canonnière du commandant Stevens.

La seconde journée du combat naval de Hampton-Road, en effet, avait été bien différente de la première. Le matin du 9 mars, au moment où le _Virginia _se disposait à attaquer le _Minnesota, _l'une des deux frégates fédérales, un ennemi, dont il ne soupçonnait même pas la présence, s'offrit à lui. Singulière machine, qui s'était détachée du flanc de la frégate, «une boîte à fromage posée sur un radeau», dirent les confédérés. Cette boîte à fromage, c'était le _Monitor, _commandé par le lieutenant Warden. Il avait été envoyé dans ces parages pour détruire les batteries du Potomac. Mais, arrivé à l'embouchure du James-River, le lieutenant Warden, ayant entendu le canon de Hampton-Road, pendant la nuit, avait conduit le _Monitor _sur le lieu du combat.

Placés à dix mètres l'un de l'autre, ces deux formidables engins de guerre se canonnèrent pendant quatre heures, et ils s'abordèrent, ce fut sans grand résultat. Enfin, le _Virginia, _atteint à sa ligne de flottaison et menacé de sombrer, dut fuir dans la direction de Norfolk. Le _Monitor, _qui devait couler lui- même neuf mois plus tard, avait complètement vaincu son rival. Grâce à lui, le gouvernement fédéral venait de reprendre toute sa supériorité sur les eaux de Hampton-Road.

«Non, mon père, dit Gilbert, en achevant son récit, notre escadre n'est point rappelée dans le Nord. Les six canonnières de Stevens sont mouillées devant la barre du Saint-John. Je vous le répète, dans trois jours au plus tard, nous serons maîtres de Jacksonville!

-- Tu vois bien, Gilbert, répondit M. Burbank, qu'il faut attendre et retourner à ton bord! Mais, pendant que tu te dirigeais vers Camdless-Bay, ne crains-tu pas d'avoir été suivi?...

-- Non, mon père, répondit le jeune lieutenant. Mars et moi, nous avons dû échapper à tous les regards.

-- Et cet homme, qui est venu t'apprendre ce qui s'était passé à la plantation, l'incendie, le pillage, la maladie de ta mère, qui est-il?

-- Il m'a dit être un des gardiens qui ont été chassés du phare de Pablo, et il venait prévenir le commandant Stevens du danger que couraient les nordistes dans cette partie de la Floride.

-- Il n'était pas instruit de ta présence à bord?

-- Non, et il en a paru même fort surpris, répondit le jeune lieutenant. Mais pourquoi ces questions, mon père?

-- C'est que je redoute toujours quelque piège de la part de Texar. Il fait plus que soupçonner, il sait que tu sers dans la marine fédérale. Il a pu apprendre que tu étais sous les ordres du commandant Stevens. S'il avait voulu t'attirer ici...

-- Ne craignez rien, mon père. Nous sommes arrivés à Camdless-Bay, sans avoir été vus en remontant le fleuve, et il en sera de même lorsque nous le descendrons...

-- Pour retourner à ton bord... non ailleurs!

-- Je vous l'ai promis, mon père. C'est à notre bord que Mars et moi nous serons rentrés avant le jour.

-- À quelle heure partirez-vous?

-- Au renversement de la marée, c'est-à-dire vers deux heures et demie du matin.

-- Qui sait? reprit M. Carrol. Peut-être les canonnières de Stevens ne seront-elles pas retenues pendant trois jours encore devant la barre du Saint-John?

-- Oui!... il suffit que le vent du large fraîchisse pour donner assez d'eau sur la barre, répondit le jeune lieutenant. Ah! dût-il souffler en tempête, qu'il souffle donc! Que nous ayons enfin raison de ces misérables!... Et alors...

-- Je tuerai Texar», répéta Mars.

Il était un peu plus de minuit. Gilbert et Mars ne devaient pas quitter Castle-House avant deux heures, puisqu'il fallait attendre que la marée descendante leur permît de rejoindre la flottille du commandant Stevens. L'obscurité serait très profonde, et il y avait bien des chances pour qu'ils pussent passer inaperçus, quoique de nombreuses embarcations eussent pour mission de surveiller le cours du Saint-John, en aval de Camdless-Bay.

Le jeune officier remonta alors près de sa mère. Il trouva Miss Alice assise à son chevet. Mme Burbank, brisée par le dernier effort qu'elle venait de faire, était tombée dans une sorte d'assoupissement très douloureux, à en juger par les sanglots qui s'échappaient de sa poitrine.

Gilbert ne voulut pas troubler cet état de torpeur où il y avait plus d'abattement que de sommeil. Il s'assit près du lit, après que Miss Alice lui eut fait signe de ne pas parler. Là, silencieusement, ils veillèrent ensemble cette pauvre femme que le malheur n'avait pas fini de frapper peut-être! Avaient-ils besoin de paroles pour échanger leurs pensées? Non! Ils souffraient de la même souffrance, ils se comprenaient sans rien dire, ils se parlaient par le coeur.

Enfin, l'heure de quitter Castle-House arriva. Gilbert tendit la main à Miss Alice, et tous deux se penchèrent sur Mme Burbank, dont les yeux à demi fermés ne purent les voir.

Puis, Gilbert pressa de ses lèvres le front de sa mère que la jeune fille voulut baiser après lui. Mme Burbank éprouva comme un douloureux tressaillement; mais elle ne vit pas son fils se retirer, ni Miss Alice le suivre pour lui donner un dernier adieu.

Gilbert et elle retrouvèrent James Burbank et ses amis qui n'avaient point quitté le hall.

Mars, après être allé observer les environs de Castle-House, y rentrait à ce moment.

«Il est l'heure de partir, dit-il.

-- Oui, Gilbert, répondit James Burbank. Pars donc!... Nous ne nous reverrons plus qu'à Jacksonville...

-- Oui! à Jacksonville, et dès demain, si la marée nous permet de franchir la barre. Quant à Texar...

-- C'est vivant qu'il nous le faut!... Ne l'oublie pas, Gilbert!

-- Oui!... Vivant!...»

Le jeune homme embrassa son père, il serra les mains de son oncle Carrol de M. Stannard:

«Viens, Mars», dit-il.

Et tous deux, suivant la rive droite du fleuve, le long des berges de la plantation, marchèrent rapidement pendant une demi-heure. Ils ne rencontrèrent personne sur la route. Arrivés à l'endroit où ils avaient laissé leur gig, caché sous un amoncellement de roseaux, ils s'embarquèrent pour aller prendre le fil du courant qui devait les entraîner rapidement vers la barre du Saint-John.

XIV Sur le Saint-John

Le fleuve était alors désert dans cette partie de son cours. Pas une seule lueur n'apparaissait sur la rive opposée. Les lumières de Jacksonville se cachaient derrière le coude que fait la crique de Camdless, en s'arrondissant vers le nord. Leur reflet seul montait au-dessus et teintait la plus basse couche des nuages.

Bien que la nuit fût sombre, le gig pouvait facilement prendre direction sur la barre. Comme aucune vapeur ne se dégageait des eaux du Saint-John, il aurait été facile de le suivre et de le poursuivre, si quelque embarcation confédérée l'eût attendu au passage -- ce que Gilbert et son compagnon ne croyaient pas avoir lieu de craindre.

Tous deux gardaient un profond silence. Au lieu de descendre ce fleuve, ils auraient voulu le traverser pour aller chercher Texar jusque dans Jacksonville, pour se rencontrer face à face avec lui. Et alors, remontant le Saint-John, ils eussent fouillé toutes les forêts, toutes les criques de ses rives. Où M. James Burbank avait échoué, ils auraient réussi peut-être. Et pourtant, il n'était que sage d'attendre. Lorsque les fédéraux seraient maîtres de la Floride, Gilbert et Mars pourraient agir avec plus de chances de succès vis-à-vis de l'Espagnol. D'ailleurs, le devoir leur ordonnait de rejoindre avant le jour la flottille du commandant Stevens. Si la barre devenait praticable plus tôt qu'on ne l'espérait, ne fallait-il pas que le jeune lieutenant fût à son poste de combat, et Mars au sien, pour piloter les canonnières à travers ce chenal, dont il connaissait la profondeur à tout instant de la mer montante?

Mars, assis à l'arrière du gig, maniait sa pagaie avec vigueur. Devant lui, Gilbert observait soigneusement le cours du fleuve en amont, prêt à signaler tout obstacle ou tout danger qui se présenterait, barque ou tronc en dérive. Après s'être obliquement écartée de la rive droite, afin de prendre le milieu du chenal, la légère embarcation n'aurait plus qu'à suivre le fil du courant, où elle se maintiendrait d'elle-même. Jusque-là, il suffisait que, d'un mouvement de la main, Mars forçât sur bâbord ou sur tribord pour tenir une direction convenable.

Sans doute, mieux eût valu ne point s'éloigner de la sombre lisière d'arbres et de roseaux gigantesques, qui bordent la rive droite du Saint-John. À la longer sous la retombée des épaisses ramures, on risquait moins d'être aperçu. Mais, un peu au-dessous de la plantation, un coude très accusé de la rive renvoie le courant vers l'autre bord. Il s'est établi là un large remous, qui eût rendu la navigation du gig infiniment plus pénible tout en retardant sa marche. Aussi Mars, ne voyant rien de suspect en aval, cherchait-il plutôt à s'abandonner aux eaux vives du milieu qui descendent rapidement vers l'embouchure. Du petit port de Camdless-Bay jusqu'à l'endroit où la flottille était mouillée au- dessous de la barre, on comptait de quatre à cinq milles, et, avec l'aide du jusant, sous la poussée des bras vigoureux de Mars, le gig ne pouvait être embarrassé de les enlever en deux heures. Il serait donc de retour, avant que les premières lueurs du jour eussent éclairé la surface du Saint-John.

Un quart d'heure après leur embarquement, Gilbert et Mars se trouvaient en plein fleuve. Là, ils purent constater que, si leur rapidité était considérable, la direction du courant les portait vers Jacksonville. Peut-être même, inconsciemment, Mars appuyait- il de ce côté, comme s'il eût été sollicité par quelque irrésistible attraction. Cependant il fallait éviter ce lieu maudit, dont les abords devaient être gardés avec plus de soin que la partie centrale du Saint-John.

«Droit, Mars, droit!» se contenta de dire le jeune officier.

Et le gig dut se maintenir dans le fil du courant, à un quart de mille de la rive gauche.

Le port de Jacksonville ne se montrait ni sombre ni silencieux, cependant. De nombreuses lumières couraient sur les quais ou tremblotaient dans les embarcations à la surface des eaux. Quelques-unes même se déplaçaient rapidement, comme si une active surveillance eût été organisée sur un assez large rayon.

En même temps, des chants, mêlés de cris, indiquaient que les scènes de plaisir ou d'orgie continuaient à troubler la ville. Texar et ses partisans croyaient-ils donc toujours à la défaite des nordistes en Virginie et à la retraite possible de la flottille fédérale? Ou bien profitaient-ils de leurs derniers jours pour se livrer à tous les excès, au milieu d'une population ivre de whiskey et de gin?

Quoi qu'il en soit, comme le gig filait toujours dans le lit du courant, Gilbert avait lieu de croire qu'il serait bientôt à l'abri des plus grands dangers, du moment qu'il aurait dépassé Jacksonville, quand, soudain, il fit signe à Mars de s'arrêter. À moins d'un mille au-dessous du port, il venait d'apercevoir une longue ligne de taches noires, semées comme une série d'écueils d'une rive à l'autre du fleuve.

C'était une ligne d'embarcations, embossées en cet endroit, qui barrait le Saint-John. Évidemment, si les canonnières parvenaient à franchir la barre, ces embarcations seraient impuissantes à les arrêter, et elles n'auraient plus qu'à battre en retraite; mais, pour le cas où des chaloupes fédérales tenteraient de remonter le fleuve, elles seraient peut-être capables de s'opposer à leur passage. C'est pour cette raison qu'elles étaient venues former un barrage pendant la nuit. Toutes étaient immobiles en travers du Saint-John, soit qu'elles se maintinssent avec leurs avirons, soit qu'elles fussent mouillées sur leurs grappins. Bien qu'on ne pût le voir, nul doute qu'elles eussent à bord un assez grand nombre d'hommes, bien armés pour l'offensive comme pour la défensive.

Toutefois Gilbert fit cette remarque que le chapelet d'embarcations ne barrait pas encore le fleuve, lorsqu'il l'avait remonté pour atteindre Camdless-Bay. Cette précaution n'avait donc été prise que depuis le passage du gig, et peut-être en prévision d'une attaque dont il n'était point question au moment où le jeune lieutenant venait de quitter la flottille de Stevens.

Il fallut, dès lors, abandonner le milieu du fleuve, afin de s'abriter le plus possible le long de la rive droite. Peut-être le canot resterait-il inaperçu, s'il manoeuvrait à travers le fouillis des roseaux et dans l'ombre des arbres de la berge. En tout cas, il n'existait aucun autre moyen d'éviter le barrage du Saint-John.

«Mars, tâche de pagayer sans bruit jusqu'au moment où nous aurons dépassé cette ligne, dit le jeune lieutenant.

-- Oui, monsieur Gib.

-- Il y aura sans doute à lutter contre les remous, et s'il faut te venir en aide...

-- J'y suffirai», répondit Mars.

Et, faisant évoluer le gig, il le ramena rapidement du côté de la rive droite, lorsqu'il n'était déjà plus qu'à trois cents yards au-dessus de la ligne d'embossage.

Puisque l'embarcation n'avait pas été aperçue pendant qu'elle traversait obliquement le fleuve -- et elle aurait pu l'être -- maintenant qu'elle se confondait avec les sombres masses de la berge, il était impossible qu'elle fût découverte. À moins que l'extrémité du barrage s'appuyât sur la rive, il était à peu près certain qu'elle pourrait le franchir. Dans le chenal même du Saint-John, il eût été plus qu'imprudent de le tenter.

Mars pagayait au milieu d'une obscurité que rendait plus profonde encore l'épais rideau des arbres. Il évitait soigneusement de heurter des souches, dont la tête émergeait çà et là, ou de frapper l'eau trop bruyamment, bien qu'il eût parfois à vaincre un contre-courant que certaines dérivations des remous rendaient assez rude. À dériver dans ces conditions, Gilbert éprouverait un retard d'une heure, sans doute. Mais peu importerait qu'il fit jour alors; il serait assez près du mouillage des canonnières pour n'avoir plus rien à craindre de Jacksonville.

Vers quatre heures, le canot était arrivé à la hauteur des embarcations. Ainsi que l'avait prévu Gilbert, étant donné le peu de profondeur du fleuve en cet endroit du chenal, le passage avait été laissé libre le long de la rive. Quelques centaines de pieds au delà, une pointe, qui faisait saillie sur le Saint-John -- pointe très boisée -- s'abritait confusément sous un massif de palétuviers et d'énormes bambous.

Il s'agissait de contourner cette pointe, très sombre du côté de l'amont. En aval, au contraire, les masses de verdure cessaient brusquement. Le littoral, plus déclive aux approches de l'estuaire du Saint-John, se découpait en une suite de criques et de marécages, formant une grève très basse, très découverte. Là, plus un arbre, plus de rideau obscur, et, par conséquent, les eaux redevenaient assez claires. Il n'était donc pas impossible qu'un point noir et mouvant, comme le gig, trop petit pour que deux hommes pussent s'y coucher, fût aperçu de quelque embarcation rôdant au large de la pointe.

Au delà, il est vrai, le remous ne se faisait plus sentir. C'était un courant assez vif, qui longeait la rive sans chercher la direction du chenal. Si le canot doublait heureusement cette pointe, il serait rapidement entraîné vers la barre, et il arriverait en peu de temps au mouillage du commandant Stevens.

Mars se glissait donc le long de la rive avec une extrême prudence. Ses yeux essayaient de percer les ténèbres, observant le bas cours du fleuve. Il rasait la berge d'aussi près que possible, luttant contre le remous qui était encore très violent au revers de la pointe. La pagaie pliait sous ses bras vigoureux, pendant que Gilbert, le regard tourné vers l'amont, ne cessait de fouiller la surface du Saint-John.

Cependant le gig s'approchait peu à peu de la pointe. Quelques minutes encore, et il en aurait atteint l'extrémité, qui se prolongeait sous la forme d'une fine langue de sable. Il n'en était plus qu'à vingt-cinq ou trente yards, quand, soudain, Mars s'arrêta.

«Es-tu fatigué, demanda le jeune lieutenant, et veux-tu que je te remplace?...

-- Pas un mot, monsieur Gilbert!» répondit Mars.

Et, en même temps, de deux violents coups de pagaie, il se lança obliquement, comme s'il eût voulu s'échouer contre la rive. Aussitôt, dès qu'il fut à portée, il saisit une des branches qui pendaient sur les eaux; puis, hâlant dessus, il fit disparaître l'embarcation sous un sombre berceau de verdure. Un instant après, leur amarre tournée à l'une des racines d'un palétuvier, Gilbert et Mars, immobiles, se trouvaient au milieu d'une obscurité telle qu'ils ne pouvaient plus se voir.

Cette manoeuvre n'avait pas duré dix secondes.

Le jeune lieutenant saisit alors le bras de son compagnon, et il allait lui demander l'explication de cette manoeuvre, lorsque Mars, tendant le bras à travers le feuillage, montra un point mouvant sur la partie moins sombre des eaux.

C'était une embarcation conduite par quatre hommes qui remontait le courant, après avoir doublé la langue de terre, et se dirigeait de manière à longer la berge au-dessus de la pointe.

Gilbert et Mars eurent alors la même pensée: avant tout et malgré tout, regagner leur bord. Si leur canot était découvert, ils n'hésiteraient pas à sauter sur la rive, ils fileraient entre les arbres, ils s'enfuiraient par la berge jusqu'à la hauteur de la barre. Là, le jour venu, soit qu'on aperçût leurs signaux de la plus rapprochée des canonnières, soit qu'ils dussent la rejoindre à la nage, ils feraient tout ce qu'il était humainement possible de faire pour revenir à leur poste.

Mais, presque aussitôt, ils allaient comprendre que toute retraite par terre leur serait coupée.

En effet, lorsque l'embarcation fut arrivée à vingt pieds au plus du berceau de verdure, une conversation s'établit entre les gens qui la montaient et une demi-douzaine d'autres, dont les ombres apparaissaient entre les arbres sur l'arête de la berge.

«Le plus difficile est fait? cria-t-on de terre.

-- Oui, répondit-on du fleuve. Cette pointe à doubler avec marée descendante, c'est aussi dur que de remonter un rapide!

-- Allez-vous mouiller en cet endroit, maintenant! que nous voilà débarqués sur la pointe?

-- Sans doute, au milieu du remous... Nous garderons mieux l'extrémité du barrage.

-- Bien! Pendant ce temps, nous allons surveiller la berge, et, à moins de se jeter dans le marais, j'imagine que ces coquins auront quelque peine à nous échapper...

-- Si ce n'est fait déjà?

-- Non! Ce n'est pas possible! Évidemment, ils tenteront de revenir à leur bord avant le jour. Or, comme ils ne peuvent franchir la ligne des embarcations, ils essaieront de filer le long de la rive, et nous serons là pour les arrêter au passage.»

Ces quelques phrases suffisaient à faire comprendre ce qui était arrivé. Le départ de Gilbert et de Mars devait avoir été signalé, -- nul doute à cet égard. Si, pendant qu'ils remontaient le fleuve pour atteindre le port de Camdless-Bay, ils avaient pu échapper aux embarcations chargées de leur couper la route, maintenant que le fleuve était barré et qu'on les guettait au retour, il leur serait bien difficile, sinon impossible, de regagner le mouillage des canonnières.

En somme, dans ces conditions, le gig se trouvait pris entre les hommes de l'embarcation et ceux de leurs compagnons qui venaient de prendre pied sur la pointe. Donc, si la fuite était devenue impraticable en descendant le fleuve, elle ne l'était pas moins par cette étroite berge, resserrée entre les eaux du Saint-John et les marais du littoral.

Ainsi Gilbert venait d'apprendre que son passage avait été signalé sur le Saint-John. Toutefois, peut-être, ignorait-on que son compagnon et lui eussent débarqué à Camdless-Bay, et que l'un d'eux fût le fils de James Burbank, et un officier de la marine fédérale; l'autre, un de ses matelots. Il n'en était rien, malheureusement. Le jeune lieutenant ne put plus douter du danger qui le menaçait, lorsqu'il entendit les dernières phrases que ces gens échangèrent entre eux.

«Ainsi veillez bien! dit-on de terre.

-- Oui... Oui!... fut-il répondu. Un officier fédéral, c'est de bonne prise, d'autant plus que cet officier est le propre fils de l'un de ces damnés nordistes de la Floride!

-- Et ça nous sera payé cher, puisque c'est Texar qui paie!

-- Il est possible, cependant, que nous ne réussissions pas à les enlever cette nuit, s'ils sont parvenus à se cacher dans quelque creux de la rive. Mais, au jour, nous en fouillerons si bien tous les trous qu'un rat d'eau ne nous échapperait pas!

-- N'oublions pas qu'il y a recommandation expresse de les avoir vivants!

-- Oui!... Convenu!... Convenu aussi que, dans le cas où ils se feraient arrêter sur la berge, nous n'aurons qu'à vous héler pour que vous veniez les prendre et les conduire à Jacksonville?

-- D'ailleurs, à moins qu'il faille leur donner la chasse, nous resterons mouillés ici.

-- Et nous, à notre poste, en travers de la berge.

-- Allons! Bonne chance! En vérité, mieux aurait valu passer la nuit à boire dans les cabarets de Jacksonville...

-- Oui, si ces deux coquins nous échappent! Non, si, demain, nous les amenons, pieds et poings liés, à Texar!»

Là-dessus, l'embarcation s'éloigna de deux longueurs d'aviron. Puis, le bruit d'une chaîne, qui se déroulait, indiqua bientôt que son ancre était par le fond. Quant aux hommes qui occupaient la lisière de la berge, s'ils ne parlaient plus, du moins entendait- on le bruit de leurs pas sur les feuilles tombées des arbres. Du côté du fleuve, comme du côte de la terre, la fuite n'était donc plus possible.

C'est à quoi réfléchissaient Gilbert et Mars. L'un et l'autre n'avaient pas fait un seul mouvement ni prononcé une seule parole. Rien ne pouvait donc trahir la présence du gig enfoui sous le sombre berceau de verdure, berceau qui était une prison. Impossible d'en sortir. En admettant qu'il n'y fût point découvert pendant la nuit, comment Gilbert échapperait-il aux regards, lorsque le jour paraîtrait? Or, la capture du jeune lieutenant, c'était non seulement sa vie menacée -- soldat, il en eût volontiers fait le sacrifice --, mais, si on parvenait à établir qu'il avait débarqué à Castle-House, c'était son père arrêté de nouveau par les partisans de Texar, c'était la connivence de James Burbank avec les fédéraux démontrée sans conteste. Que la preuve eût manqué à l'Espagnol, quand il accusait pour la première fois le propriétaire de Camdless-Bay, cette preuve ne lui ferait plus défaut, lorsque Gilbert serait en son pouvoir. Et alors, que deviendrait Mme Burbank? Que deviendraient Dy et Zermah, lorsque le père, le frère, le mari, ne seraient plus là pour continuer leurs recherches?