Nord contre sud

Chapter 12

Chapter 123,684 wordsPublic domain

Quant à l'Espagnol, ne songeait-il pas à recommencer une expédition qu'il pouvait considérer comme incomplète, puisque James Burbank n'était pas en son pouvoir? Hypothèse peu probable. En ce moment, sans doute, l'attaque de Castle-House, l'enlèvement de Dy et de Zermah, suffisaient à ses vues. D'ailleurs, quelques bons citoyens n'avaient pas craint de manifester leur désapprobation pour l'affaire de Camdless-Bay et leur dégoût à l'égard du chef des émeutiers de Jacksonville, bien que leur opinion ne fût pas pour préoccuper Texar. L'Espagnol dominait plus que jamais dans le comté de Duval avec son parti de forcenés. Ces gens, sans aveu, ces aventuriers, sans scrupules, en prenaient à leur aise. Chaque jour, ils s'abandonnaient à des plaisirs de toutes sortes, qui dégénéraient en orgies. Le bruit en arrivait jusqu'à la plantation, et le ciel réverbérait l'éclat des illuminations publiques que l'on pouvait prendre pour la lueur de quelque nouvel incendie. Les gens modérés, réduits à se taire, durent subir le joug de cette faction, soutenue par la populace du comté.

En somme, l'inaction momentanée de l'armée fédérale venait singulièrement en aide aux nouvelles autorités du pays. Elles en profitaient pour faire courir le bruit que les nordistes ne passeraient pas la frontière, qu'ils avaient ordre de reculer en Géorgie et dans les Carolines, que la péninsule floridienne ne subirait pas l'invasion des troupes anti-esclavagistes, que sa qualité d'ancienne colonie espagnole la mettait en dehors de la question dont les États-Unis cherchaient à régler le sort par les armes, etc. Aussi, dans tous les comtés, se produisait-il donc un certain courant plus favorable que contraire aux idées dont les partisans de la violence se faisaient les représentants. On le vit bien, en maint endroit, mais plutôt sur la portion septentrionale de la Floride, du côté de la frontière géorgienne, où les propriétaires de plantations, surtout les gens du Nord, furent très maltraités, leurs esclaves mis en fuite, leurs scieries et chantiers détruits par l'incendie, leurs établissements dévastés par les troupes des confédérés, comme Camdless-Bay venait de l'être par la populace de Jacksonville.

Cependant, il ne semblait pas -- maintenant du moins -- que la plantation eût lieu de craindre un nouvel envahissement, ni Castle-House, une nouvelle agression. Toutefois, combien il tardait à James Burbank que les fédéraux fussent maîtres du territoire! Dans l'état actuel des choses, on ne pouvait rien tenter directement contre Texar, ni le poursuivre devant la justice pour des faits qui ne sauraient être démentis, cette fois, ni obliger à révéler en quel lieu il retenait Dy et Zermah.

Par quelle série d'angoisses passèrent James Burbank et les siens en présence de ces retards si prolongés! Ils ne pouvaient croire, cependant, que les fédéraux songeassent à s'immobiliser sur la frontière. La dernière lettre de Gilbert disait formellement que l'expédition du commodore Dupont et de Sherman avait la Floride pour objectif. Depuis cette lettre, le gouvernement fédéral avait- il donc envoyé des ordres contraires à la baie d'Edisto où l'escadre attendait avant de reprendre la mer? Un succès des troupes confédérées, survenu en Virginie ou dans les Carolines, obligeait-il l'armée de l'Union à s'arrêter dans sa marche vers le Sud? Quelle série d'inquiétudes permanentes pour cette famille si éprouvée depuis le commencement de la guerre! À combien de catastrophes ne devait-elle pas s'attendre encore!

Ainsi s'écoulèrent les cinq jours qui suivirent l'envahissement de Camdless-Bay. Nulle nouvelle des dispositions prises par les fédéraux. Nulle nouvelle de Dy ni de Zermah, bien que James Burbank eût tout fait pour retrouver leurs traces, bien que pas une seule journée se fût écoulée, sans avoir été marquée par un nouvel effort!

On arriva au 9 mars. Edward Carrol était complètement guéri. Il allait pouvoir se joindre aux démarches qui seraient faites par ses amis. Mme Burbank se trouvait toujours dans un état de faiblesse extrême. Il semblait que sa vie menaçait de s'en aller avec ses larmes. Dans son délire, elle appelait sa petite fille d'une voix déchirante, elle voulait courir à sa recherche. Ces crises étaient suivies de syncopes qui mettaient son existence en danger. Que de fois Miss Alice put craindre que cette mère infortunée mourût entre ses bras!

Un seul bruit de la guerre arriva à Jacksonville dans la matinée du 9 mars. Malheureusement, il était de nature à donner une nouvelle force aux partisans de l'idée séparatiste.

D'après ce bruit, le général confédéré Van Dorn aurait repoussé les soldats de Curtis, le 6 mars, au combat de Bentonville, dans l'Arkansas, puis obligé les fédéraux à battre en retraite. En réalité, il n'y avait eu qu'un simple engagement avec l'arrière- garde d'un petit corps nordiste, et ce succès allait être bien autrement compensé, quelques jours après, par la victoire de Pea- Ridge. Cela suffit, cependant, à provoquer parmi les sudistes un redoublement d'insolence. Et, à Jacksonville, ils célébrèrent cette action sans importance comme un complet échec de l'armée fédérale. De là, de nouvelles fêtes et de nouvelles orgies, dont le bruit retentit douloureusement à Camdless-Bay.

Tels sont les faits qu'apprit James Burbank, vers six heures du soir, quand il revint après exploration sur la rive gauche du fleuve.

Un habitant du comté de Putnam croyait avoir trouvé des traces de l'enlèvement à l'intérieur d'un îlot du Saint-John, quelques milles au-dessus de la Crique-Noire. Pendant la nuit précédente, cet homme croyait avoir entendu comme un appel désespéré, et il était venu rapporter le fait à James Burbank. En outre, l'Indien Squambô, le confident de Texar, avait été vu, dans ces parages avec son squif. Qu'on eût aperçu l'Indien, rien de moins douteux, et ce détail fut même confirmé par un passager du _Shannon, _qui, revenant de Saint-Augustine, avait débarqué ce jour-là au pier de Camdless-Bay.

Il n'en fallait pas davantage pour que James Burbank voulût s'élancer sur cette piste. Edward Carrol et lui, accompagnés de deux Noirs, s'étant jetés dans une embarcation, avaient remonté le fleuve. Après s'être rapidement portés vers l'îlot indiqué, ils l'avaient fouillé avec soin, avaient visité quelques cabanes de pêcheurs, qui ne leur semblèrent même pas avoir été récemment occupées. Sous les taillis presque impénétrables de l'intérieur, pas un seul vestige d'êtres humains. Rien sur les berges qui indiquât qu'une embarcation y eût accosté. Squambô ne fut aperçu nulle part; s'il était venu rôder autour de cet îlot, très probablement il n'y avait pas débarqué.

Cette expédition demeura donc sans résultat, comme tant d'autres. Il fallut revenir à la plantation, avec la certitude d'avoir, cette fois encore, suivi une fausse piste.

Or, ce soir là, James Burbank, Walter Stannard et Edward Carrol causaient de cette inutile recherche, au moment où ils étaient réunis dans le hall. Vers neuf heures après avoir laissé Mme_ _Burbank assoupie plutôt qu'endormie dans sa chambre, Miss Alice vint les rejoindre, et apprit que cette dernière tentative n'avait donné aucun résultat.

Cette nuit allait être assez obscure. La lune, dans son premier quartier, avait déjà disparu sous l'horizon. Un profond silence enveloppait Castle-House, la plantation, tout le lit du fleuve. Les quelques Noirs, retirés dans les communs, commençaient à s'endormir. Lorsque le silence était troublé, c'est que des clameurs lointaines, des détonations de pièces d'artifice, venaient de Jacksonville, où l'on célébrait à grand fracas le succès des confédérés.

Chaque fois que ces bruits arrivaient jusque dans le hall, c'était un nouveau coup porté à la famille Burbank.

«Il faudrait pourtant savoir ce qui en est, dit Edward Carrol, et s'assurer si les fédéraux ont renoncé à leurs projets sur la Floride!

-- Oui! il le faut! répondit M. Stannard. Nous ne pouvons vivre dans cette incertitude!...

-- Eh bien, dit James Burbank, j'irai à Fernandina, dès demain... et là, je m'informerai...»

En ce moment, on frappa légèrement à la porte principale de Castle-House, du côté de l'avenue qui conduisait à la rive du Saint-John.

Un cri échappa à Miss Alice, qui s'élança vers cette porte. James Burbank voulut en vain retenir la jeune fille. Et, comme on n'avait pas encore répondu, un nouveau coup fut frappé plus distinctement.

XIII Pendant quelques heures

James Burbank s'avança vers le seuil. Il n'attendait personne. Peut-être quelque importante nouvelle lui arrivait-elle de Jacksonville, apportée par John Bruce de la part de son correspondant, M. Harvey?

On frappa une troisième fois d'une main plus impatiente.

«Qui est là? demanda James Burbank.

-- Moi! fut-il répondu.

-- Gilbert!...» s'écria Miss Alice.

Elle ne s'était pas trompée. Gilbert à Camdless-Bay! Gilbert apparaissant au milieu des siens, heureux de venir passer quelques heures avec eux et sans rien savoir, sans doute, des désastres qui les avaient frappés!

En un instant, le jeune lieutenant fut dans les bras de son père, tandis qu'un homme, qui l'accompagnait, refermait la porte avec soin, après avoir jeté un dernier regard en arrière.

C'était Mars, le mari de Zermah, le dévoué matelot du jeune Gilbert Burbank.

Après avoir embrassé son père, Gilbert se retourna. Puis, apercevant Miss Alice, il lui prit la main qu'il serra dans un irrésistible mouvement de tendresse.

«Ma mère! s'écria-t-il. Où est ma mère?... Est-il vrai qu'elle soit mourante?...

-- Tu sais donc, mon fils?... répondit James Burbank.

-- Je sais tout, la plantation dévastée par les bandits de Jacksonville, l'attaque de Castle-House, ma mère... morte peut- être!...»

La présence du jeune homme dans ce pays où il courait personnellement tant de dangers, s'expliquait maintenant.

Voici ce qui s'était passé:

Depuis la veille, plusieurs canonnières de l'escadre du commodore Dupont s'étaient portées au delà des bouches du Saint-John. Après avoir remonté le fleuve, elles durent s'arrêter devant la barre, à quatre milles au-dessous de Jacksonville. Quelques heures plus tard, un homme, se disant un des gardiens du phare de Pablo, vint à bord de la canonnière de Stevens, sur laquelle Gilbert remplissait les fonctions de second. Là, cet homme parla de tout ce qui s'était passé à Jacksonville, ainsi que de l'envahissement de Camdless-Bay, de la dispersion des Noirs, de la situation désespérée de Mme_ _Burbank. Que l'on juge de ce que dut éprouver Gilbert en entendant le récit de ces déplorables événements.

Alors, il fut pris d'un irrésistible désir de revoir sa mère. Avec l'autorisation du commandant Stevens, il quitta la flottille, il se jeta dans un de ces légers canots qu'on appelle «gigs». Accompagné de son fidèle Mars, il put passer inaperçu au milieu des ténèbres -- du moins il le croyait --, et prit terre à un demi-mille au-dessous de Camdless-Bay, afin d'éviter de débarquer au petit port qui pouvait être surveillé.

Mais, ce qu'il ignorait, ce qu'il ne pouvait savoir, c'est qu'il était tombé dans un piège tendu par Texar. À tout prix, l'Espagnol avait voulu se procurer cette preuve réclamée par les magistrats de Court-Justice, -- cette preuve que James Burbank entretenait une correspondance avec l'ennemi. Aussi pour attirer le jeune lieutenant à Camdless-Bay, un gardien du phare de Pablo, qui lui était dévoué, s'était-il chargé d'apprendre à Gilbert une partie des faits dont Castle-House venait d'être le théâtre, et plus particulièrement l'état de sa mère. Le jeune lieutenant, parti dans les conditions que l'on connaît, avait été espionné pendant qu'il remontait le cours du fleuve. Toutefois, en se glissant le long des roseaux qui bordent la haute grève du Saint-John, il était parvenu, sans le savoir, à dépister les gens de l'Espagnol, chargés de le suivre. Si ces espions ne l'avaient point vu débarquer sur la berge au-dessous de Camdless-Bay, du moins espéraient-ils s'emparer de lui à son retour, puisque toute cette partie de la rive se trouvait sous leur surveillance.

«Ma mère... ma mère!... reprit Gilbert. Où est-elle?

-- Me voilà, mon fils!» répondit Mme Burbank.

Elle venait d'apparaître sur le palier de l'escalier du hall, elle le descendit lentement, se retenant à la rampe, et tomba sur un divan, tandis que Gilbert la couvrait de baisers.

Dans son assoupissement, la malade avait entendu frapper à la porte de Castle-House. Aussitôt, reconnaissant la voix de son fils, elle avait retrouvé assez de forces pour se relever, pour rejoindre Gilbert, pour venir pleurer avec lui, avec tous les siens.

Le jeune homme la pressait dans ses bras.

«Mère!... mère!... disait-il. Je te revois donc!... Comme tu souffres!... Mais tu vis!... Ah! nous te guérirons!... Oui! Ces mauvais jours vont finir!... Nous serons réunis... bientôt!... Nous te rendrons la santé!... Ne crains rien pour moi, mère!... Personne ne saura que Mars et moi, nous sommes venus ici!...»

Et, tout en parlant, Gilbert, qui voyait sa mère faiblir, essayait de la ranimer par ses caresses.

Cependant Mars semblait avoir compris que Gilbert et lui ne connaissaient pas toute l'étendue du malheur qui les avait frappés. James Burbank, MM. Carrol et Stannard, silencieux, courbaient la tête. Miss Alice ne pouvait retenir ses larmes. En effet, la petite Dy n'était pas là, ni Zermah, qui aurait dû deviner que son mari venait d'arriver à Camdless-Bay, qu'il était dans l'habitation, qu'il l'attendait...

Aussi, le coeur étreint par l'angoisse, regardant dans tous les coins du hall, demanda-t-il à M. Burbank:

«Qu'y a-t-il donc, maître?»

En ce moment, Gilbert se releva.

«Et Dy?... s'écria-t-il. Est-ce que Dy est déjà couchée?... Où est ma petite soeur?

-- Où est ma femme?» dit Mars.

Un instant après, le jeune officier et Mars savaient tout. En remontant la berge du Saint-John, depuis l'endroit où les attendait leur canot, ils avaient bien vu, dans l'ombre, les ruines accumulées sur la plantation. Mais ils pouvaient croire que tout se bornait à quelque désastre matériel, conséquence de l'affranchissement des Noirs!... Maintenant, ils n'ignoraient rien. L'un ne retrouvait plus sa soeur à l'habitation. L'autre n'y retrouvait plus sa femme... Et personne pour leur dire en quel endroit Texar les avait entraînées depuis sept jours!

Gilbert revint s'agenouiller près de Mme Burbank. Il mêlait ses larmes aux siennes. Mars, la face injectée, la poitrine haletante, allait, venait, ne pouvait se contenir.

Enfin sa colère éclata.

«Je tuerai Texar! s'écria-t-il. J'irai à Jacksonville... demain... cette nuit... à l'instant...

-- Oui, viens, Mars, viens!...» répondit Gilbert.

James Burbank les arrêta.

«Si cela eût été à faire, dit-il, je n'aurais pas attendu ton arrivée, mon fils! Oui! ce misérable eût déjà payé de sa vie le mal qu'il nous a causé! Mais, avant tout, il faut qu'il dise ce que lui seul peut dire! Et quand je te parle ainsi, Gilbert, quand je recommande à toi, et à Mars d'attendre, c'est qu'il faut attendre!

-- Soit, mon père! répondit le jeune homme. Du moins, je fouillerai le territoire, je chercherai...

-- Eh! crois-tu donc que je ne l'aie pas fait? s'écria M. Burbank. Pas un jour ne s'est passé, sans que nous n'ayons exploré les rives du fleuve, les îlots qui peuvent servir de refuge à ce Texar! Et pas un seul indice, rien qui ait pu me mettre sur la trace de ta soeur, Gilbert, de ta femme, Mars! Carrol et Stannard ont tout tenté avec moi!... Jusqu'ici nos recherches ont été inutiles!...

-- Pourquoi ne pas porter plainte à Jacksonville? demanda le jeune officier. Pourquoi ne pas poursuivre Texar comme coupable d'avoir provoqué le pillage de Camdless-Bay, d'avoir enlevé?...

-- Pourquoi? répondit James Burbank. Parce que Texar est le maître maintenant, parce que tout ce qui est honnête tremble devant les coquins qui lui sont dévoués, parce que la populace est pour lui, et aussi les milices du comté!

-- Je tuerai Texar! répétait Mars, comme s'il eût été sous l'obsession d'une idée fixe.

-- Tu le tueras quand il en sera temps! répondit James Burbank. À présent, ce serait aggraver la situation.

-- Et quand sera-t-il temps?... demanda Gilbert.

-- Quand les fédéraux seront les maîtres de la Floride, lorsqu'ils auront occupé Jacksonville!

-- Et s'il est trop tard, alors?

-- Mon fils!... Mon fils!... je t'en supplie... ne dis pas cela! s'écria Mme Burbank.

-- Non, Gilbert, ne dites pas cela!» répéta Miss Alice.

James Burbank prit la main de son fils.

«Gilbert, écoute-moi, dit-il. Nous voulions comme toi, comme Mars, faire justice immédiate de Texar, au cas où il aurait refusé de dire ce que sont devenues ses victimes. Mais, dans l'intérêt de ta soeur, Gilbert, dans l'intérêt de ta femme, Mars, notre colère a dû céder devant la prudence. Il y a tout lieu de croire, en effet, qu'entre les mains de Texar, Dy et Zermah sont des otages dont il se fera une sauvegarde, car ce misérable doit craindre d'être poursuivi pour avoir renversé les honnêtes magistrats de Jacksonville, pour avoir déchaîné une bande de malfaiteurs sur Camdless-Bay, pour avoir incendié et pillé la plantation d'un nordiste! Si je ne le croyais pas, Gilbert, est-ce que je te parlerais avec cette conviction? Est-ce que j'aurais eu l'énergie d'attendre?...

-- Est-ce que je ne serais pas morte!» dit Mme Burbank.

La malheureuse femme avait compris que, s'il allait à Jacksonville, son fils se livrait à Texar. Et qui donc eût alors pu sauver un officier de l'armée fédérale, tombé au pouvoir des sudistes, au moment où les fédéraux menaçaient la Floride?

Cependant le jeune officier n'était plus maître de lui. Il s'obstinait à vouloir partir. Et, comme Mars répétait: «Je tuerai Texar:

-- Viens donc! dit-il.

-- Tu n'iras pas, Gilbert!»

Mme Burbank s'était levée dans un dernier effort. Elle était allée se placer devant la porte. Mais, épuisée par cet effort, ne pouvant plus se soutenir, elle s'affaissa.

«Ma mère!... ma mère! s'écria le jeune homme.

-- Restez, Gilbert!» dit Miss Alice.

Il fallut reporter Mme Burbank dans sa chambre, où la jeune fille demeura près d'elle. Puis, James Burbank rejoignit Edward Carrol et M. Stannard dans le hall. Gilbert était assis sur le divan, la tête dans les mains. Mars, à l'écart, se taisait.

«Maintenant, Gilbert, dit James Burbank, tu es en possession de toi-même. Parle donc. De ce que tu vas nous dire dépendront les résolutions que nous devrons prendre. Nous n'avons d'espoir que dans une prompte arrivée des fédéraux dans le comté. Ont-ils donc renoncé à leur projet d'occuper la Floride?

-- Non, mon père.

-- Où sont-ils?

-- Une partie de l'escadre se dirige, en ce moment, vers Saint- Augustine, afin d'établir le blocus de la côte.

-- Mais le commodore ne songe-t-il point à se rendre maître du Saint-John? demanda vivement Edward Carrol.

-- Le bas cours du Saint-John nous appartient, répondit le jeune lieutenant. Nos canonnières sont déjà mouillées dans le fleuve, sous les ordres du commandant Stevens.

-- Dans le fleuve! et elles n'ont pas encore cherché à s'emparer de Jacksonville?... s'écria M. Stannard.

-- Non, car elles ont dû s'arrêter devant la barre, à quatre milles au-dessous du port.

-- Les canonnières arrêtées... dit James Burbank, arrêtées par un obstacle infranchissable?...

-- Oui, mon père, répondit Gilbert, arrêtées par le manque d'eau. Il faut que la marée soit assez forte pour permettre de passer cette barre, et encore sera-ce assez difficile. Mars connaît parfaitement le chenal, et c'est lui qui doit nous piloter.

-- Attendre!... Toujours attendre! s'écria James Burbank. Et combien de jours?

-- Trois jours au plus, et vingt-quatre heures seulement, si le vent du large pousse le flot dans l'estuaire.»

Trois jours ou vingt-quatre heures, que ce temps serait long pour les hôtes de Castle-House! Et, d'ici-là, si les confédérés comprenaient qu'ils ne pourraient défendre la ville, s'ils l'abandonnaient comme ils avaient abandonné Fernandina, le fort Clinch, les autres points de la Géorgie et de la Floride septentrionale, Texar ne s'enfuirait-il pas avec eux? Alors, en quel endroit irait-on le chercher?

Cependant, s'attaquer à lui, en ce moment où il faisait la loi à Jacksonville, où la populace le soutenait dans ses violences, c'était impossible. Il n'y avait pas à revenir là-dessus.

M. Stannard demanda alors à Gilbert s'il était vrai que les fédéraux eussent éprouvé quelque insuccès dans le Nord, et ce qu'on devait penser de la défaite de Bentonville.

«La victoire de Pea-Ridge, répondit le jeune lieutenant, a permis aux troupes de Curtis de reprendre le terrain qu'elles avaient un instant perdu. La situation des nordistes est excellente, leur succès assuré dans un délai qu'il est difficile de prévoir. Quand ils auront occupé les points principaux de la Floride, ils empêcheront la contrebande de guerre qui se fait par les passes du littoral, et les munitions comme les armes ne tarderont pas à manquer aux confédérés. Donc, avant peu, ce territoire aura retrouvé le calme et la sécurité sous la protection de notre escadre!... Oui... dans quelques jours!... Mais, d'ici-là...»

L'idée de sa soeur, exposée à tant de périls, lui revint avec une telle force que M. Burbank dut détourner ce souvenir, en ramenant la conversation sur la question des belligérants. Gilbert ne pouvait-il lui apprendre encore bien des nouvelles, qui n'avaient pu arriver à Jacksonville, ou, du moins, à Camdless-Bay?

Il y en avait quelques-unes, en effet, et d'une grande importance pour les nordistes des territoires de la Floride.

On se rappelle qu'à la suite de la victoire de Donelson, l'État de Tennessee, presque entièrement, était rentré sous la domination des fédéraux. Ceux-ci, en combinant une attaque simultanée de leur armée et de leur flotte, songeaient à se rendre maîtres de tout le cours du Mississipi. Ils l'avaient donc descendu jusqu'à l'île 10, où leurs troupes allaient prendre contact avec la division du général Beauregard, chargé de la défense du fleuve. Déjà, le 24 février, les brigades du général Pope, après avoir débarqué à Commerce, sur la rive droite du Mississipi, venaient de repousser le corps de J. Thomson. Arrivées à l'île 10 et au village de New- Madrid, il est vrai, elles avaient dû s'arrêter devant un formidable système de redoutes préparé par Beauregard. Si, depuis la chute de Donelson et de Nasheville, toutes les positions du fleuve au-dessus de Memphis devaient être considérées comme perdues pour les confédérés, on pouvait encore défendre celles qui se trouvaient au-dessous. C'était sur ce point qu'allait se livrer bientôt une bataille, décisive peut-être.

Mais, en attendant, la rade de Hampton-Road, à l'entrée du James- River, avait été le théâtre d'un combat mémorable. Ce combat venait de mettre aux prises les premiers échantillons de ces navires cuirassés, dont l'emploi a changé la tactique navale et modifié les marines de l'Ancien et du Nouveau-Monde.

À la date du 5 mars, le _Monitor, _cuirassé construit par l'ingénieur suédois Erikcson, et le _Virginia, _ancien _Merrimak _transformé, étaient prêts à prendre la mer, l'un à New York, l'autre à Norfolk.

Vers cette époque, une division fédérale, réunie sous les ordres du capitaine Marston, se trouvait à l'ancre à Hampton-Road, près de Newport-News. Cette division se composait du _Congress, _du _Saint-Laurence, _du _Cumberland _et de deux frégates à vapeur.

Tout à coup, le 2 mars, dans la matinée, apparaît le _Virginia, _commandé par le capitaine confédéré Buchanan. Suivi de quelques autres navires de moindre importance, il vient se jeter d'abord sur le _Congress, _ensuite sur le _Cumberland _qu'il perce de son éperon et qu'il coule avec cent vingt hommes de son équipage. Revenant alors vers le _Congress, _échoué sur les vases, il le défonce à coups d'obus et le livre aux flammes. La nuit seule l'empêcha de détruire les trois autres bâtiments de l'escadre fédérale.