Noémie Hollemechette: Journal d'une petite réfugiée belge
Part 8
Maman était un peu rassurée, du moins elle s'efforçait de le paraître.
Comme il était très tôt, nous avons été voir Mlle Suzanne, qui a voulu nous mener chez le directeur du _Journal des Enfants_. Maman aurait désiré avoir l'avis de papa, mais Mlle Suzanne a dit que le temps manquait pour le consulter, que la chose n'avait pas tellement d'importance, et qu'il fallait vite imprimer mon carnet.
Elle nous a conduites dans une grande librairie; nous avons monté beaucoup d'escaliers, nous sommes arrivées dans le bureau d'un monsieur qui avait l'air tellement bon et aimable que Barbe a osé demander tout de suite des livres d'images. Il avait des yeux bleus et des cheveux blancs et, en nous parlant, il semblait nous connaître depuis longtemps. Il avait été à Louvain et se rappelait bien notre rue. Il causa avec maman et cela lui faisait plaisir, je le voyais bien.
Barbe lui dit tout à coup:
«Tu sais, monsieur, que Noémie a aussi écrit l'histoire de Phœbus?
--Qui est Phœbus? demanda le directeur du _Journal des Enfants._
--C'est le chien de mon papa, mais il est venu avec nous à Paris.
--Il est venu à pied de Louvain, ton chien?
--Oh! il est venu avec nous en voiture, en bateau, en chemin de fer et dans l'auto de M. Le Peltier. Il a été à la guerre et il a eu sa patte coupée par un obus.
--Mais alors, s'il a vu tant de choses ton chien, il pourrait, lui aussi, raconter ses aventures.»
Barbe regarda le directeur avec un air étonné et elle répondit:
«Mon toutou est un chien et tu sais bien, monsieur, que les toutous ne parlent pas!»
Pour rassurer Barbe, M. Ray, c'est ainsi que ce monsieur s'appelle, lui donna un album très amusant de découpages de tous les guerriers français. Barbe était très contente et vraiment elle le remercia gentiment. A moi, il me donna un joli livre de la Bibliothèque Rose: _les Petites filles modèles_.
Il dit à maman qui semblait très touchée:
«Tout ce que nous pourrons faire ici, en France, pour vous ne sera rien en comparaison de ce que votre pays et votre roi ont accompli pour nous. Si le peuple belge n'avait pas combattu avec tant d'héroïsme et de courage, malgré la valeur de nos soldats français, nous aurions beaucoup souffert de l'invasion de ce cruel ennemi. C'est pourquoi, ayant su que votre petite fille avait écrit son journal, il m'est venu à l'idée de le publier ici dans une revue d'enfants pour bien faire connaître à mes jeunes compatriotes ce que sont et ce que pensent les petits Belges. Elle va me donner le commencement, et continuera à l'écrire jusqu'à ce que vous soyez de nouveau rentrés dans votre bonne ville de Louvain.»
Après nous sommes parties, je me sentais très heureuse, non pas de ce que mon Journal allait être imprimé, mais des paroles que M. Ray avait dites à maman, car je savais qu'elles avaient rendu maman moins triste.
Je me disais en moi-même qu'il n'y avait pas seulement papa et maman de bons sur la terre.
En rentrant, Pierre a couru vers nous en nous tendant une dépêche, c'était l'annonce de l'arrivée de Tantine Berthe et de Madeleine à la gare du Nord.
Vite nous sommes reparties, en laissant Pierre avec Phœbus; maman s'est décidée à prendre un taxi-auto de peur d'être en retard. A la gare, il y avait beaucoup de femmes et d'enfants que des agents empêchaient de pénétrer sur le quai. C'était effrayant. Maman nous tenait chacune par une main et elle ne tremblait pas, tant elle serrait ses doigts. Au bout d'une demi-heure, le train était devant nous.
Le premier mot de Tantine a été celui-ci:
«Tu sais, si ton mari ne m'avait pas fait un devoir de partir avec Madeleine, je serais restée à Anvers, je n'aurais jamais quitté mon pays.»
Et alors, elle prit maman dans ses bras pour l'embrasser. Madeleine nous a dit que c'était la seconde fois qu'elle pleurait depuis qu'elle avait quitté la Belgique.
Madeleine me parut plus grave qu'à Louvain. Elle avait un certain air triste que je ne lui avais jamais vu. Elle nous prenait par les mains, Barbe et moi, et nous demandait des détails sur tout ce que nous faisions et sur Paris, comment était notre nouvel ami Pierre, et comment Phœbus marchait avec sa jambe de bois.
Pendant ce temps, Tantine Berthe parlait à maman de la Belgique.
«Le lendemain on entendit la canonnade des Allemands contre les forts de Liége; toute la population d'Anvers sortit dans les rues et commença à montrer de l'inquiétude. Aussitôt notre roi Albert se rendit sur la place de Meir et se mit à nous parler d'abord en français, ensuite en flamand.
«Mon peuple, dit-il, je vous supplie de rester calme. J'attends de chacun de vous qu'il fasse son devoir. J'espère vous en donner moi-même l'exemple. Vive la Belgique et sa juste cause! Vivent nos alliés!» Alors ma fille--Tantine Berthe appelle toujours maman «ma fille».--Alors, ma fille, si tu avais vu l'ovation qu'on a faite au Roi et comment fut chantée la _Brabançonne_! Oh! j'en tremble encore!»
Pour nous rendre rue Bonaparte, nous sommes montées dans une des grandes automobiles de Saint-Sulpice qui, avec la permission de M. Le Peltier, s'arrêta chez nous en passant. Tantine n'aime pas les automobiles, mais elle ne se plaint plus comme autrefois. Elle nous caresse les joues de temps en temps avec un sourire triste.
«Si vous saviez, mes petites, comme Madeleine a été courageuse et dévouée!
--Oh! dit maman, Noémie est une vraie petite femme, elle a été si attentionnée pour moi. Elle s'est montrée une sœur aînée parfaite pour Barbe. Elle ressemble à son papa, elle a le même cœur.»
Maman ne pouvait pas dire une chose qui me rendît plus fière, car partout on parlait du cœur de papa.
Aussi, quand nous sommes arrivées rue Bonaparte, en entrant dans le grand salon, au lieu de se réjouir, personne ne parlait, malgré Phœbus qui voulait à toute force sauter sur Madeleine et lui lécher la figure. Il remuait tellement que sa patte en bois faisait sur le parquet un bruit assourdissant.
Barbe est allée vers maman, a grimpé sur ses genoux et l'a embrassée; moi je suis allée vers Tantine Berthe et je lui ai dit: «Ma chère petite Tantine, papa a dit qu'il fallait être de bonne humeur; ne sois pas triste et consolons maman.
--Oui, tu as raison, Noémie, mais tu comprends qu'au premier moment, quand on a tout perdu et qu'on retrouve ceux qu'on aime, on est bien ému.»
A ce moment, Pierre et sa maman sont entrés.
J'ai pris Pierre par la main et je l'ai mené vers Tantine en lui disant:
«Tantine Berthe, voici Pierre Mase, que nous avons rencontré à Dunkerque en chemin de fer. Son papa est artilleur, il se bat comme Désiré depuis le commencement de la guerre. Lui-même, quand il sera grand, sera artilleur aussi. Il a habité aussi avec nous au séminaire de Saint-Sulpice et maintenant, il est ici. Il nous a fait connaître Paris et les petits Français qui sont aussi courageux que les petits Belges.»
Pierre avait l'air très intimidé par Tantine Berthe. Mais elle l'attira à lui et l'embrassa:
«Si vous avez été complaisant pour les infortunés enfants belges, vous êtes un brave Français comme ils le sont tous.
--Tu sais, dit Barbe, il est aussi très taquin, il veut toujours tirer les poils de Phœbus. Il m'apprend à lire dans un alphabet plein de soldats.
--Bien, dit Tantine, tu me montreras demain ce que tu sais, car il est temps d'aller manger quelque chose et ensuite de nous coucher.»
Dans une des pièces du bas, maman et Tantine Berthe se sont fait des lits; dans l'autre nous couchons toutes les trois avec Phœbus.
C'est dans les chambres du haut que se sont installés Pierre et sa maman.
La porte de nos chambres reste ouverte. Ce soir-là je ne pouvais pas m'endormir, parce que j'entendais maman et Tantine Berthe qui parlaient tout bas, et j'ai même aperçu Madeleine qui traversait la chambre pieds nus pour aller avec elles dans leur chambre.
Tristes nouvelles de Belgique
_Paris, le 6 octobre._
CE matin, la femme belge qui aide maman à faire le ménage est venue très tôt, en sanglotant, nous annoncer qu'Anvers était pris par les Allemands. Au premier moment, cela a été affreux; maman désespérée s'est jetée dans les bras de Madeleine; moi, je me suis approchée de Tantine qui était assise dans un grand fauteuil, pour l'embrasser. Elle m'a serrée contre elle, elle a appelé Barbe et elle a passé sa main sur nos têtes en disant:
«Mes pauvres enfants, mes pauvres enfants! Ma chère Belgique!»
Mais elle parlait tout bas, comme à elle-même, et elle avait une figure toute changée.
Je lui demandai à l'oreille:
«Et papa, Tantine, crois-tu qu'il soit resté à Anvers avec les Allemands?
--Je ne le pense pas, mais soyons sûres qu'il aura agi pour le mieux! Il faudrait savoir où est notre Roi.»
Maman entendit ces mots; alors elle se redressa et, en s'essuyant les yeux, elle dit:
«Je veux aller immédiatement à la légation de Belgique m'informer de ce qu'il en est exactement et comment je pourrai savoir ce que sera devenu votre père.»
Madeleine partit avec maman. Tantine resta dans la chambre où elle couche avec maman et nous dit de jouer dans le jardin afin de la laisser seule un moment, de faire bien attention à ce que Barbe restât tranquille.
J'ai pris ma petite sœur par la main et j'ai trouvé Pierre dans le grand salon avec Phœbus. Il s'est écrié tout de suite:
«Voilà, j'ai été acheter un journal! Le Roi est parti d'Anvers avec son armée. Beaucoup de Belges se sont réfugiés en Hollande et en Angleterre. Peut-être que ton papa est en Angleterre. Et puis, ce n'est rien qu'Anvers soit aux Allemands, nous le reprendrons, et alors qu'est-ce qu'ils recevront, les Boches! Ne soyez pas découragées, il ne faut jamais l'être; c'est papa qui me l'a recommandé en partant.
--Oui, tu as raison, mais c'est bien triste pour maman et Tantine Berthe. Elle nous a dit de la laisser seule, je crois qu'elle pleure, elle ne veut pas que nous la voyions.
--Écoute, je voudrais faire quelque chose pour lui montrer comme je comprends sa peine, parce que, tu sais, quand Paris a failli être pris à la fin d'août, je rageais, il fallait voir cela! Alors je vais sortir et lui rapporter un petit bouquet de violettes de deux sous; c'est pas beaucoup, mais elle serait fâchée si je dépensais mon argent, et...
--Oui, c'est l'intention! Va vite et ferme tout doucement la porte d'entrée pour qu'elle ne t'entende pas.»
Pendant qu'il était sorti, nous nous sommes assises, Barbe et moi, sur les marches du perron et j'ai essayé de lui raconter une histoire, mais elle voulait tout le temps se mettre derrière la porte de la chambre pour écouter si c'était vrai que Tantine pleurait.
Enfin Pierre est rentré; nous avons attendu jusqu'à ce que Tantine revienne dans le jardin; alors Pierre s'est avancé vers elle et lui a offert ses violettes, sans dire un mot. Tantine a eu les yeux pleins de larmes et elle a seulement embrassé Pierre sur le front en disant:
«C'est un véritable petit Français!»
Maman est revenue vers midi. Elle était très pâle.
A la légation, on n'avait pu que lui répéter que l'armée avec le Roi avait quitté Anvers jeudi après un bombardement terrible qui avait endommagé beaucoup d'édifices et que les Allemands étaient entrés à Anvers le vendredi, par le faubourg de Berchem. On lui avait conseillé d'écrire au Havre, où s'établissait le gouvernement belge, et à Amsterdam où un nombre très grand de réfugiés avaient pu parvenir.
«Mais tu vas écrire au sergent Vandenbroucque, à Dunkerque: il tâchera de savoir des nouvelles de papa.»
Pierre alla à la poste porter une dépêche de maman; nous espérions bien avoir une réponse le soir même.
Nous sommes anxieuses, nous attendons des nouvelles du Havre, de la légation et aussi de la maman de Pierre, qui est au ministère de la Guerre; c'est tout ce que je peux écrire dans mon Journal.
Il faut que je m'occupe de Barbe qui, comme toutes les fois où nous sommes dans l'inquiétude, devient terriblement capricieuse.
_8 octobre._
Nous passons de bien tristes heures: nous n'avons pas de nouvelles de papa, nous ignorons où il est. Seulement hier, nous avons reçu une carte de Désiré avec ces mots: «Je vais bien, suis à Heyst. J'ai vu Jean Boonen avec le bras coupé et qui a été évacué sur la Hollande, son père est resté à Anvers. J'espère que vous êtes tous réunis.--DÉSIRÉ.»
Il est décidé que nous allons quitter Paris. Madeleine vient de me le dire d'un air navré. Elle m'a prise à côté d'elle et m'a annoncé que nous n'avions plus d'argent du tout et qu'il fallait faire quelque chose. Ceci, je ne comprends pas trop ce que cela veut dire, mais je devine qu'elle me parle à moi parce qu'elle ne veut pas manquer de courage devant maman qui a déjà assez de peine.
«Oh! ma chérie! j'aurais dû rester avec papa. Du moment que vous étiez en sûreté, j'aurais forcé papa à quitter Anvers. Car pense donc, si les Allemands l'ont emmené en Allemagne!»
En songeant que mon pauvre papa pouvait être prisonnier, je me suis mise à sangloter; alors Madeleine s'est arrêtée tout de suite et elle m'a embrassée.
«Tais-toi, je t'en prie; je dis cela, mais il est certain que papa sera resté avec le Roi et qu'il est au Havre. Nous allons être bientôt tranquillisées.»
La maman de Pierre a des parents dans une petite ville de France, à Montbrison. Elle va partir pour demeurer chez eux, car elle aussi n'est pas très riche et il faut que Pierre aille en classe. Là, elle a des amis qui ont besoin d'une dame pour soigner et surveiller des enfants; alors maman a pensé qu'elle pourrait s'occuper d'eux, de sorte que nous irons tous avec nos amis à Montbrison.
«Mais, alors, maman travaillera?
--Oui, mais moi aussi, me répondit Madeleine, je donnerai des leçons ou trouverai un emploi afin d'avoir un peu d'argent pour aider maman.
--Et moi, alors, je ne ferai rien?
--Mais, ma petite Noémie, tu es trop jeune; du reste, tu t'occuperas de Barbe, et tu l'empêcheras d'être désobéissante dans la maison où nous serons; je crois que cela sera déjà beaucoup.»
Tout ce que me raconte Madeleine me tourne un peu la tête. Je vois que maman, Tantine et Mme Mase, la maman de Pierre, parlent beaucoup ensemble dans la chambre jaune, et j'ai une tristesse affreuse en pensant aux jours d'autrefois où nous étions si heureux tous à Louvain.
Pierre m'a demandé si nous pouvions aller faire une promenade dans Paris pour revoir quelques-uns des beaux monuments et surtout le jardin du Luxembourg où nous nous sommes si souvent amusés. Maman a bien voulu que nous sortions tous les trois avec Madeleine, Pierre ayant déclaré qu'il était assez grand garçon pour nous protéger.
Nous sommes partis, en laissant Phœbus malgré son air suppliant. Nous avons été d'abord à Saint-Sulpice voir M. Le Peltier. Il était dans la grande salle du bas au séminaire où l'on donne les repas. Mlle Suzanne était là, entourée de tous les enfants. Elle trouve que maman a raison de quitter Paris où la vie est trop «dure» pour les Belges. Elle m'a fait promettre de continuer à écrire mon Journal et elle doit m'envoyer des nouvelles de Paris. De là, nous avons traversé le Jardin du Luxembourg. Comme nous passions devant les chevaux de bois, Barbe voulait absolument monter dessus. Pierre s'écria:
«Non, non! tu es trop petite!»
Barbe se jeta sur Pierre comme pour lui donner des coups de pied dans les jambes, alors Pierre se mit derrière Madeleine. Moi j'arrêtai Barbe qui était rouge. Les gens nous regardaient; ils ne riaient pas, mais semblaient trouver ma petite sœur très drôle; Madeleine prit la main de Barbe et lui dit très fermement en la regardant sévèrement:
«Tais-toi et viens tout de suite.»
Barbe cessa de crier et elle se mit à marcher avec Madeleine sans résistance, tandis que nous suivions, Pierre et moi, tout étonnés que cette colère fût si vite terminée.
Ce qui est curieux, c'est que si nous avions été à Louvain, Madeleine aurait cédé à Barbe; maintenant elle fait comme maman. Voilà: autrefois, on était heureux et, aujourd'hui, c'est la guerre; il faut que tout le monde soit sage et sache qu'il faut obéir. Au bout d'un moment, nous étions dans la partie du Luxembourg qui entoure le bassin, en face du grand palais; alors Madeleine commença à parler doucement à Barbe:
«Ma petite Barbe, tu ne dois pas être toujours un bébé et avoir des caprices. Tu ne comprends pas encore tous les malheurs que nous traversons, mais tu vois bien que maman a de la peine et que papa est loin de nous; alors il faut que tu sois obéissante, bonne et gentille pour que, lorsqu'il reviendra, il retrouve une petite fille très douce et presque parfaite.
--Oui, mais je ne veux pas obéir à Pierre, il n'est pas mon frère.
--Ce que tu dis est très mal, Barbe; tu sais bien que Pierre a été comme un vrai fils pour maman et Tantine Berthe et un très bon ami pour Noémie. Il t'aime beaucoup, bien qu'il te taquine quelquefois. Alors, ne sois plus méchante et demande pardon à Pierre: sans cela, j'aurai du chagrin et lui aussi.
--Eh bien, oui!»
Barbe alla vers Pierre et l'embrassa. Alors Pierre, qui avait eu l'air ennuyé de cette conversation, se mit à rire et s'écria:
«Eh bien, moi, j'offre à goûter à mes petites amies, sur mes économies!
--Non, dit Madeleine, garde ton argent.
--Non, non, cela me fait tant de plaisir de le dépenser avec vous. Il faut trouver un bon pâtissier. Oh! j'en connais un fameux, place Médicis, où je suis allé souvent avec papa en sortant du lycée. Venez, c'est par ici.»
Barbe avait l'air ravi. Pierre lui dit:
«Tu n'aimes pas mieux les gâteaux que les chevaux de bois?
--Oh! si, j'aime mieux les gâteaux.»
Chez le pâtissier, Pierre a voulu que nous nous assoyions autour d'une table; on nous a donné à chacune une petite assiette avec une fourchette. Nous avons choisi nos gâteaux. Barbe ne savait comment se décider. Enfin elle a pris un éclair et une petite tarte aux fraises. C'était très bon. Mais le plus drôle, ç'a été de voir Pierre, après que nous avons eu fini, s'approcher de la caisse, tirer son porte-monnaie et payer. Je ne sais pas combien cela lui a coûté, il n'a jamais voulu nous le dire. Je suis sûre qu'il a donné beaucoup d'argent.
Pour revenir nous avons suivi le boulevard Saint-Michel où il y avait beaucoup de monde. Quelques soldats blessés aux jambes marchaient lentement en s'appuyant sur des cannes. Pierre ne s'arrêtait pas pour causer avec eux comme il a l'habitude de le faire, parce qu'il nous accompagnait, a-t-il dit, et qu'il ne voulait pas nous laisser seules, mais on voyait qu'il faisait dans ce cas un grand effort.
«Tu comprends, m'expliquait-il, quand on parle avec les soldats, ils racontent ce qu'ils ont vu, et comme cela on finit par savoir quelque chose de la guerre, bien que chaque soldat ne voie qu'un coin du champ de bataille.»
En rentrant, il a encore acheté un petit bouquet de violettes pour Tantine Berthe, il en a pris un second pour maman, il les a mis sur leurs assiettes à table, et elles ont deviné tout de suite que ces fleurs venaient de lui.
Maman a décidé de partir mardi matin pour Montbrison. Elle ira encore à la légation pour donner notre nouvelle adresse; mais ignorer où est papa est bien dur et il nous semble que nous le perdons une seconde fois, en laissant Paris où nous avons été si bien reçues.
_Lyon, le 10 octobre._
Nous avons quitté Paris mardi soir. Nous avons encore eu tous en partant un nouveau chagrin: maman parce qu'elle s'éloignait davantage de papa, et nous parce que nous aimions bien notre maison et le petit jardin.
Nous avons pris le train à la gare de Lyon à huit heures du soir. Dans l'après-midi nous avons dit adieu à M. Le Peltier et à toutes les personnes qui ont été si bonnes pour nous. Les employés du chemin de fer remarquaient Phœbus et voulaient savoir pourquoi et comment il avait été blessé. Naturellement Pierre, qui aime à parler aux soldats et aux employés, leur racontait l'histoire de Phœbus, et même dans une gare, je crois que c'était à Nevers, il a été tout à coup entouré de quatre militaires--c'étaient, paraît-il, des artilleurs--qui écoutaient le récit de la bataille où le pauvre Phœbus a perdu sa patte.
«Eh bien, mon vieux, disait un des soldats, tu penses si les chiens belges sont épatants; ils se font casser la jambe tout comme nous autres!
--Nous n'avons pas de chiens comme cela en France!
--T'es bête, toi. Et les chiens sanitaires, donc? On peut dire aussi qu'ils sont braves! Tu sais, à la Marne....»
A ce moment-là, notre train se mit en marche lentement, alors que nous ne nous doutions pas qu'il allait partir. Pierre et Phœbus étaient sur le quai, car on l'avait descendu pour le faire boire dans un baquet plein d'eau. Pierre voulut courir, mais comme Phœbus, lui, ne pouvait pas le suivre, il resta sur le quai en levant les bras au ciel et en nous criant qu'il nous rejoindrait par le train suivant.
Quel émoi dans notre wagon! Barbe était désolée parce que Phœbus était resté sur le quai et que nous partions sans lui; la maman de Pierre eut une crise de larmes, et ce fut Tantine avec ses paroles douces et de l'eau de mélisse qui la calma.
«Mais Pierre n'a pas d'argent et j'ai son billet!
--Si, si, madame, il a un peu d'argent; il a, je crois, trois francs.
--Trois francs! Mais que voulez-vous qu'il fasse avec trois francs?»
Je pensais en moi-même à l'argent qu'il avait dépensé l'autre jour chez le pâtissier.
«Il faudrait savoir si nous ne nous arrêterons pas à une autre station d'où nous pourrions téléphoner, dit Madeleine. Peut-être pourrait-on trouver le contrôleur?»
Comme tout le monde avait vu que Phœbus restait sur le quai, sur la demande de maman un monsieur suivit tous les couloirs et, au bout de quelques minutes, revint avec le contrôleur.
Cet employé commença par se fâcher en disant que les petits garçons devraient rester avec leur maman, et puis, qu'est-ce que c'était que ce chien qui voyageait avec une jambe de bois? Alors le monsieur qui était allé le chercher se fâcha aussi--car il connaissait l'histoire de Phœbus.
«Il ne faut pas parler ainsi; ces dames et ces petites demoiselles--il nous montrait en prononçant ces mots--viennent de Belgique, de Louvain, et ce brave chien qui est resté à Nevers a eu la patte emportée par un obus sur le champ de bataille--oui, parfaitement, tout comme nos fils, monsieur.
--Oh! monsieur, répondit le contrôleur, moi, je dis cela à cause du service qui est déjà assez compliqué. Mais voilà ce que je vais faire. Le train va s'arrêter à Saint-Germain-des-Fossés où nous prenons de l'eau. Là, je téléphonerai au chef de gare de Nevers.»
Alors la maman de Pierre se calma un peu, mais Barbe ne cessait de demander ce qu'allait devenir Phœbus et s'il saurait trouver son chemin.
Madeleine et moi, nous lui disions tout bas de se taire, que Pierre n'abandonnerait pas Phœbus et qu'ils nous rejoindraient bientôt. En nous écoutant, elle finit par s'endormir dans les bras de Tantine. Moi, je savais que Pierre était très débrouillard et qu'il se tirerait très bien d'affaire tout seul. Vers six heures du soir, il y eut un arrêt; le conducteur alla tout de suite avec maman et Mme Mase chez le chef de gare pour téléphoner à Nevers. Tantine ne voulut pas que nous descendions de crainte de nouvelles aventures.
Je regardais par la portière et je vis que maman souriait; c'était sûr que nous allions revoir Pierre.
«Le chef de gare téléphone que Pierre est parti avec un convoi de blessés, qu'il sera à Lyon en même temps que nous, et que nous allions au Terminus près de la gare où descendront les blessés.
--Et Phœbus?
--Phœbus est avec lui, très bien soigné, a-t-on ajouté.
--C'est bien Pierre! Il sait toujours s'arranger pour tout voir et se faire de bons amis. S'il était là, il dirait certainement qu'il est un véritable artilleur.»