Noémie Hollemechette: Journal d'une petite réfugiée belge

Part 5

Chapter 54,029 wordsPublic domain

--A Bruxelles!... Eh bien, ce soir, après le souper, nous tâcherons d'avoir des nouvelles par un de mes petits-fils qui est arrivé de là-haut aujourd'hui.

Dans une salle à manger bien propre, comme celle de Mme Melken à Louvain, nous avons dîné. Le capitaine était au milieu de nous deux, et il ne cessait de s'occuper de Barbe et de lui donner les meilleurs morceaux; à moi aussi, du reste. Seulement, au milieu du repas, Barbe commença à s'endormir: maman la mena dans une jolie chambre; moi, je la suivis et je crois que c'est maman qui m'a déshabillée, car je ne me souviens plus comment je me suis mise dans mon lit.

Ce matin, le soleil entrait dans notre chambre, quand je me suis réveillée. A côté de moi, dans le lit, il y avait Barbe, mais je ne vis pas maman. Alors, je commençais à crier: «Maman, maman», quand je vis devant la fenêtre la vieille Mme Beulans, avec la même robe que la veille, les mêmes lunettes, qui raccommodait du linge.

«Eh bien! Eh bien! votre maman n'est pas perdue. Elle s'est levée de grand matin pour aller s'informer de votre frère. Je suis venue ici pour que vous n'ayez pas peur et pour vous donner du bon café au lait avant de vous habiller.

--M. l'officier, où est-il, madame? lui demanda Barbe.

--Oh! ma petite, il est parti! Le Roi l'a appelé cette nuit, et il est déjà en route.»

Barbe commença à pleurer en disant qu'elle voulait le voir, et la vieille dame lui dit, en la regardant avec ses bons yeux à travers ses lunettes:

«Il ne faut pas pleurer comme cela; ta maman a de la peine, moi aussi: il faut que les petits enfants soient tout à fait gentils et obéissants.

--Je veux maman, je veux maman!» criait Barbe.

Elle commençait à être tout à fait insupportable et je ne savais comment faire pour la calmer. Heureusement que maman est arrivée à ce moment-là.

«Mes enfants! mes enfants, je viens d'avoir des nouvelles de Désiré qui a été blessé et qui est dans une ambulance à Anvers; il sera vite guéri, paraît-il, et il retournera bientôt à sa batterie; j'ai vu un officier de son régiment qui se rend à Furnes, il m'a dit combien Désiré a été brave. Et j'ai encore quelque chose de très intéressant à vous dire, j'ai vu Phœbus!

--Phœbus, notre vieux toutou!

--Oh! je le veux tout de suite, s'écria Barbe.

--Ma petite fille, répondit la vieille dame aux lunettes, il ne faut jamais dire: je veux, quand on est une petite fille; ce n'est pas joli du tout.

--Mais, madame, Phœbus, c'est mon toutou, et je l'aime beaucoup.

--Oui, je comprends, et je vois aussi que tu es un tout petit bébé. Tiens, mets ton chapeau et va voir ton toutou.»

En passant devant la salle à manger, elle prit des gâteaux et les mit dans les poches du paletot de Barbe.

Maman alla avec nous par l'avenue de la Reine, qui nous conduisit près du champ de courses où l'on avait construit des hangars pour mettre les chiens blessés.

Comme maman était déjà venue, on la connaissait et la sentinelle qui se tenait à la porte nous laissa entrer.

Sous de grands hangars, il y avait de la paille étendue par couchettes, sur lesquelles étaient les chiens les plus blessés. Ceux qui allaient mieux étaient couchés au soleil, sur la pelouse verte. Après avoir passé devant une dizaine de chiens, tout à coup nous avons vu notre vieux Phœbus. En nous apercevant, il voulut se soulever, mais il ne put pas, alors nous avons vu des larmes dans ses yeux; mais je me mis à l'embrasser et Barbe se pendit à son cou; il remuait la queue et voulait toujours se soulever.

Un gros militaire que tout le monde appelait M. le major s'approcha de nous et parla à maman.

«Votre chien a eu une patte brisée, nous avons été obligés de la lui couper; il ne pourra plus servir dans l'armée.

--Je comprends très bien, dit maman, mais je peux bien prendre ce chien avec moi, puisqu'il est à moi.

--Bien sûr, c'est toujours ça de moins ici. Vous voulez sans doute voir son conducteur? Il est ici, il a eu une grave blessure à l'épaule, mais il est tout à fait bien aujourd'hui. Tenez, le voilà, il va vous raconter ses faits d'armes et ceux de votre chien.»

Naturellement, pendant tout ce temps-là, nous n'avions cessé de caresser et d'embrasser Phœbus qui nous léchait les mains et qui essayait de se traîner.

Louis Gersen, l'artilleur, s'approcha de nous, en s'appuyant sur une canne; il avait l'air très fatigué.

«Oh! madame, que je suis content de vous voir! Vous pouvez être fière de votre bon chien. Il a été blessé un jour où nous avons dû céder du terrain aux Allemands. Les mitrailleuses étaient en position, les chiens dételés. Tout à coup nous recevons l'ordre de ratteler vivement et de nous placer à 300 mètres plus bas. Vite j'attelle mon chien--vous permettez que je dise mon chien,--il entraîne la mitrailleuse. Je vous dirai qu'il ne permettait jamais qu'un autre attelage, même traîné par deux chiens, le dépassât.

Il va donc plus vite que les autres; aussi je me mets rapidement à ma place en lui faisant faire demi-tour. Naturellement il se trouve le plus en vue, un éclat d'obus tombe en plein sur nous, je roule par terre, lui n'avait encore rien; il court à moi, je lui crie: «Prends la mitrailleuse!»

«Il saisit les harnachements avec ses dents et le voilà qui tire, tire jusqu'à ce qu'un camarade lui pose les harnais, et le voilà qui court mettre les mitrailleuses en lieu sûr dans un bois.

«Une fois Phœbus dételé, vous croyez qu'il se couche! Non, pas du tout, le voilà qui court à ma recherche, et je sens tout à coup une langue chaude sur toute ma figure. Il se met à aboyer, à tourner autour de moi; il veut m'emmener, mais ne sait pas comment faire. Les ambulanciers qui parcourent le champ de bataille le voient et ils viennent me prendre.

On nous installa dans le plus proche village. Le lendemain, il était bombardé; le bon Phœbus tandis qu'il allait me chercher un bandage reçut un éclat d'obus qui lui brisa la patte.

«Je parvins à le garder auprès de moi; on lui coupa la patte et, à notre arrivée à Ostende, le général me remit la décoration de Léopold, et à lui, la médaille d'honneur des chiens sauveteurs. C'est du reste parce qu'il m'a sauvé qu'on ne l'a pas abattu. Mais comment ferai-je pour me séparer de mon nouvel ami?»

Le gros major qui avait écouté toute l'histoire, lui dit:

«Mais, mon pauvre garçon, puisque tu vas reprendre du service et que le chien, lui, ne peut plus servir, tes regrets sont superflus et tu ferais mieux de me demander de mettre un bâton comme quatrième patte à ton chien, afin qu'il puisse s'en aller avec ses petites maîtresses.

--Monsieur le major, j'allais vous le demander.

--J'allais vous le demander... Eh bien, il fallait le faire tout de suite. Allons, je vais mettre une patte en bois à Phœbus.»

Barbe vient vers l'artilleur et, lui prenant la main, elle lui dit:

«N'est-ce pas, il est méchant, M. le major?

--Oh! non, pas du tout, il est très bon, au contraire, et vous verrez, il ne fera pas de mal à Phœbus.»

Maman dit à l'artilleur qu'elle voudrait bien avoir de temps en temps de ses nouvelles; lui devait se mettre sous les ordres du gouvernement et il ne pouvait savoir où on l'enverrait, mais en adressant ses cartes au siège du gouvernement, on était sûr qu'elles parviendraient à destination, car il y avait un bureau spécial pour les soldats et leur famille. On pouvait toujours s'y adresser; de même pour les réfugiés de toutes les villes de Belgique, si on s'inscrivait on pouvait savoir ce qu'étaient devenues toutes les malheureuses familles. C'est comme cela que maman avait trouvé l'endroit où était Gersen et notre chien.

Louis Gersen nous fit voir la belle médaille de Phœbus. Elle était en argent avec ces mots simplement inscrits: «Phœbus, mitrailleuse nº 24, combat de Diehl, 1914.» On l'avait accrochée à son collier, qui du reste était tout abîmé.

Barbe voulait absolument prendre la médaille. Je lui dis qu'elle appartenait à Phœbus et qu'on n'avait pas le droit de la lui enlever même une minute.

«Mais puisque Phœbus est à nous, la médaille est à papa, à maman, à Madeleine, à toi et à moi, je veux la prendre.

--Non, je t'en prie, sois sage, tu auras la médaille quand Phœbus viendra avec nous demain.

--Je veux la médaille de mon toutou.

--Non, laisse-la-lui; sans cela, je le dis à Monsieur le major.»

Elle consentit alors à se taire, car le major lui faisait un peu peur.

Phœbus ne voulait pas nous laisser partir; il se mit à hurler si fort que tous les autres chiens aboyèrent tous ensemble. Barbe pleurait et voulait laisser Francine à Phœbus pour le consoler de notre départ.

Adieu Belgique!

_Ostende, le 13 septembre._

Nous sommes encore à Ostende que nous devions quitter depuis trois jours: mais nous avons trouvé le moyen de donner de nos nouvelles à papa, et maman croyait que nous aurions une réponse. Nous allons tout de même partir demain matin pour Dunkerque. Les Allemands approchent, et la vieille dame aux lunettes veut que maman aille en France.

La vieille dame aux lunettes est tellement bonne avec nous que nous ne savons que faire pour elle. Barbe est très obéissante, et moi je lui aide à bobiner ses écheveaux de laine.

Elle ne rit jamais, mais ses yeux sont si bons quand elle vous regarde qu'on n'aurait jamais envie de lui faire de la peine.

Quand Phœbus est venu la première fois ici, elle est allée jusqu'à la porte pour le voir; il marchait si drôlement, le pauvre Phœbus! Il ne voulait pas de sa patte de bois, il la mordait! Elle dit bonjour à Phœbus, comme s'il avait été une vieille connaissance; elle le conduisit dans la cuisine où elle lui servit une bonne pâtée, sans trop de viande, car la viande est seulement pour les soldats. Il se coucha aussitôt sur un coussin et resta bien sage sous les rayons du soleil.

Maman, qui avait pu retrouver à Ostende Phœbus et Louis Gersen, continua ses recherches pour savoir de quelle manière elle pourrait revoir papa et Madeleine.

Elle nous laissait avec Mme Beulans qui racontait de belles histoires à Barbe. Ces histoires étaient si jolies que je les écoutais attentivement; une fois je lui demandai comment elle en savait tant, elle me répondit:

«Ce sont des histoires françaises que j'ai lues dans un livre appelé _les Contes de Perrault_, et puisque Noémie aime à lire, je lui donnerai ce volume qui est là dans la bibliothèque de mes enfants.»

Hier, maman nous a emmenées avec elle, car le commandant de la place lui avait dit qu'il envoyait des soldats à Bruxelles.

Nous sommes allées au «Quartier général» comme maman a dit. Je lui ai demandé ce que c'était que le quartier général. Elle m'a expliqué que c'était l'endroit où le Roi résidait lorsqu'il n'était pas à se battre, et où il recevait ses généraux, ses officiers, et les boy-scouts qui avaient des missions pour lui.

La Reine y était aussi.

Quand nous sommes arrivées, comme on connaissait déjà maman, on l'a conduite chez un commandant français qui était très gros, avec des cheveux blonds et des yeux bleus. Il était devant une petite table sur laquelle il y avait plein de papiers. Il nous regarda toutes les deux, Barbe et moi, et je suis sûre qu'il avait des larmes dans les yeux; pourtant, il avait un ton dur en parlant.

«Le mieux que vous ayez à faire, dit-il à maman, c'est d'aller en France. Vous me laisserez bien votre nom et, dès que vous changerez de domicile, vous enverrez votre adresse au quartier général, où tous les Belges doivent passer. Si votre mari et votre fille quittent Bruxelles, ce qui est probable, ils viendront ici et on vous les enverra.

--Mon Dieu, vous croyez que je les retrouverai?

--Sûrement, cela ne fait aucun doute.

--Mais comment vous remercier?

--Laissez-moi embrasser vos petites filles.»

Il nous embrassa toutes les deux, mais très vite, et aussitôt après, il cria très fort à un petit boy-scout qui était près de la porte:

«Dis donc, toi, fais entrer la première personne qui attend, et vivement.»

Une femme en pleurs entra.

«Monsieur le commandant, Monsieur le commandant, j'ai perdu mes enfants, j'ai perdu mes enfants!

--Vous êtes complètement folle. Expliquez-vous clairement. Asseyez-vous.

--Voilà. Nous avons fui de Tirlemont, où les Prussiens sont entrés un soir. J'ai pris mes enfants dans mes bras, un garçon de cinq ans et une petite de trois ans, et puis ma vieille mère qui, elle, portait un paquet de vêtements et notre pie dans une cage me suivait.

--Une pie? interrompit le major.

--Oui, Monsieur le major, une pie. Je ne sais pas comment cela est arrivé, mais enfin ma mère portait sa pie.

--Et puis après?

--J'étais très malade depuis bien des mois; alors, tout à coup, en courant, je suis tombée et j'ai perdu connaissance; quand je suis revenue à moi, il faisait complètement nuit et j'étais seule....»

Maman pleurait, le commandant toussait et la femme continua:

«Je me suis mise à marcher; sur la route j'ai rencontré un paysan qui avait des sacs de pommes de terre dans sa voiture. Il m'a fait asseoir à côté de lui et nous sommes enfin arrivés à Ostende après avoir passé par beaucoup d'endroits. Depuis hier au soir, je cours partout. Mes petits, mes petits?»

Alors le commandant lui fit dire comment étaient ses enfants, leur nom et lui promit de s'en occuper.

Maman voulait sortir avec la femme. Barbe tirait maman et voulait retourner voir Phœbus qu'on avait laissé tout seul.

En revenant, nous avons suivi toute la digue. Il faisait un beau soleil et, sur le sable, une quantité de petits enfants s'amusaient à faire des pâtés. Barbe voulait jouer. Maman, qui avait l'air bien triste et qui désirait rentrer pour tâcher de quitter Ostende le soir même me dit:

«Non, non; je veux encore aller ce soir à la caserne où sont les artilleurs, pour savoir s'il n'y a pas des nouvelles....»

Nous avons suivi l'avenue Léopold, puis la rue Henri-Serruys.

Barbe tenait maman par la main, dans l'autre elle avait sa fille Francine.

Elle commença par nous demander ce que c'était qu'une pie.

«C'est un oiseau noir avec un long bec qui répète tout ce qu'on dit et qui parle sans s'arrêter.

--Alors, dit Barbe, cette pie, elle pourrait dire où sont les petits enfants de cette dame.

--Oui, seulement la pie doit être morte.

--Pourquoi est-elle morte?

--Mais, parce qu'on l'aura laissée dans un village ou une ville pour ne pas en être embarrassé.

--Oh! la pauvre pie!»

Tout à coup je vis, accrochée à une fenêtre, une cage dans laquelle était une pie qui ne cessait de tourner en rond.

«Tiens, regarde, Barbe, voilà une pie.

--Je veux voir la pie, je veux voir la pie!»

Maman s'approcha et prit Barbe dans ses bras pour la lui montrer de plus près.

La pie s'arrêta de tourner; elle regarda Barbe et puis elle se mit à crier:

«Beau, beau, beau!

--Oh! la belle pie, dit Barbe.

--Paire, paire, paire!

--Qu'est-ce qu'elle crie?

--Beau, beau, beau», reprit la pie.

Comme nous parlions un peu fort, une vieille femme sortit devant la porte et nous dit:

«Oh! vous regardez ma vieille pie, elle ne peut prononcer que ces deux mots....

--Mais, madame, il y a longtemps que vous avez cette pie?

--Oh! oui, au moins cinq ans.

--Elle semble bien gaie.

--Bien gaie, la pauvre bête! La voilà en cage. Elle n'est plus à la campagne....

--A la campagne! Elle n'est pas habituée à la ville?

--Oh! non, ma pauvre dame; je viens de Tirlemont et j'ai mes petits-enfants avec moi.

--Vos petits-enfants? Et votre fille, où est-elle?

--Ma fille, et la vieille femme se mit à pleurer, je l'ai perdue, elle est sans doute morte!

--Morte? Vous en êtes certaine? demanda maman.

--C'est sûr, allez! Je l'ai laissée sur une route, tombée morte, morte!»

J'avais envie de lui dire que nous l'avions vue, sa fille, mais comme maman ne parlait pas, je lui serrai la main. Maman se contenta aussi de me regarder et me dit tout bas: «Attends, il ne faut pas l'émotionner trop.

--Madame, écoutez, je vais peut-être pouvoir vous donner des nouvelles. J'ai vu quelqu'un qui venait de Tirlemont....

--Oh! oui, moi aussi j'en ai vu des gens qui venaient de Tirlemont! Et c'étaient des menteurs et des espions qui voulaient prendre mes petits-enfants.... Mais je les garde... je les garde!»

La pie continua à chanter: Beau, beau, beau, paire, paire, paire.

«Mais qu'est-ce qu'elle dit, la pie?

--Elle répète le nom de ma fille Beaurepaire! Pauvre bête!»

Maman dit adieu à la femme qui continuait de pleurer. Et maman prit Barbe et nous emmena très vite au quartier général pour parler au commandant de la pie que nous avions trouvée. Le commandant était auprès du Roi; une foule de soldats étaient là, avec des officiers, des automobiles, et des gens qui arrivaient de tous les côtés.

«Vous savez, les Allemands sont entrés dans Bruxelles, ils ont tout pillé....

--Non, non, pas à Bruxelles, ils ont seulement fait une entrée imposante; c'est Namur qui est brûlé.... Oui, et ils avancent sur nous, ils seront demain à Ostende....

--A Ostende.... Oh! avant qu'ils y soient! Il y a les Anglais.

--Oui, les Anglais.»

Enfin on entendait tout à la fois, c'était effrayant. Personne ne voulait nous écouter. Barbe s'était endormie sur l'épaule de maman. Moi, je tenais Francine et je me disais que deux mois auparavant nous étions si heureux dans notre cher pays et qu'aujourd'hui personne n'était épargné en Belgique....

Maman nous a ramenées chez la vieille Mme Beulans et nous a couchées. Elle m'a raconté qu'elle était allée le soir chercher la pauvre maman qui avait perdu ses petits enfants et qu'elle l'avait conduite dans la maison de la pie. La pauvre femme était malade de joie et elle est tombée par terre d'émotion. Il a fallu faire venir un médecin qui l'a très bien soignée. Moi, je crois que c'est maman qui l'a guérie, parce que maman est tellement bonne.

C'est ce qu'a dit Mme Beulans ce matin, et elle a ajouté que sûrement maman serait malade si elle continuait à se faire tant de «mauvais sang» et à tant s'occuper des autres.

_Dunkerque, le 15 septembre._

Quel voyage nous venons de faire! Nous apprenons chaque jour de terribles nouvelles de la guerre.

Mais il faut que je raconte d'abord comment nous sommes arrivées ici, à Dunkerque.

Mme Beulans et maman avaient décidé que nous irions en bateau à Nieuport; il en partait chaque jour remplis de réfugiés; il fallait s'inscrire et chacun à son tour s'embarquait avec ses paquets et ses enfants.

Ce fut une affaire avec Phœbus! Seulement, comme il est très gentil et qu'il a une si bonne tête, personne ne disait rien, sauf une femme qui était vraiment méchante, car elle criait que c'était «ridicule» de traîner un chien avec soi, qu'on n'avait qu'à le laisser mourir avec les autres, avec ceux qui étaient restés à la maison.

«Ah! la maison, elle a été brûlée, entièrement brûlée!»

Comme elle criait, un soldat qui aidait à l'embarquement lui dit de se taire, que sans cela on la mènerait devant le commandant. Alors seulement, elle se calma.

Les bateaux étaient à la file les uns des autres, le long de la digue, et dès qu'il y en avait un qui était plein, il partait; on tenait une quarantaine de personnes dans une embarcation.

Mme Beulans nous a accompagnées, et elle est restée avec nous jusqu'au dernier moment.

Elle pleurait en nous embrassant. Barbe lui entourait le cou de ses deux petites mains, en lui promettant d'être bien sage désormais.

«Oui, tu es un gentil petit bébé, obéis bien à ta maman et, lorsque tu reverras ton papa, il sera très content!»

Maman tenait Barbe d'une main et moi de l'autre; j'avais pris Phœbus qui marchait difficilement. Un petit gamin nous suivait avec un gros paquet où maman avait serré tout ce qu'elle avait pu de nos affaires. Naturellement Barbe portait aussi sa fille Francine.

Sur le bateau, nous nous sommes assises contre le bastingage où il y avait un banc. Phœbus se coucha sur nos pieds, à côté de notre paquet.

Seulement, quand nous nous sommes levées pour dire adieu à Mme Beulans qui restait sur le quai, il voulut, lui aussi, faire comme nous, et il se dressa sur ses pattes de derrière en s'appuyant sur le banc. Il avait l'air très malheureux de ne pouvoir lever sa patte en bois; alors je la lui pris pour la poser sur le parapet; il me lécha la figure avec sa grosse langue et il fit entendre un aboiement d'amitié pour Mme Beulans, car elle l'avait très bien soigné pendant que nous étions chez elle.

Il faisait un temps magnifique et la mer était très calme et n'avait que de jolies petites vagues.

Maman nous dit: «Regardez comme la mer est bleue, elle l'est presque autant que le ciel.

--Où allons-nous, maman? demanda Barbe.

--Nous allons à Nieuport.

--A Nieuport? dit une femme qui était assise près de nous et qui tenait un petit bébé dans ses bras. A Nieuport, bien sûr que non, nous n'allons pas à Nieuport, nous allons en Angleterre.

--Non, madame, vous vous trompez, nous allons à Nieuport, c'est pour cela que j'ai pris ce bateau, car je veux rester en Belgique.

--En Belgique, ma pauvre dame, vous serez bien obligée d'en sortir, car les Allemands sont chez nous, ils commencent à entrer en France.

--Oh! ils sont seulement à Charleroi.

--Oh oui! mais comment pourra-t-on résister à ces armées de brigands. Moi, je vous dis que tout est brûlé, pillé, saccagé et il ne va pas rester une maison debout dans toute la Belgique, et la France souffrira aussi.»

Des sanglots violents éclatèrent à côté de nous. C'était une femme avec une petite fille et un tout petit garçon qui pleuraient tous les trois.

Cette femme commença à parler et à raconter la bataille de Charleroi.

Tout était arrivé subitement; on entendait le canon et puis un jour, les gens de tous les villages voisins se mirent à courir sur les routes en fuyant devant l'ennemi qui s'avançait. Des blessés, des soldats pâles et couverts de poussière passaient sur les routes et aussi des convois de ravitaillement pleins de morceaux de viande pendus de tous les côtés. Et puis le bruit constant des bombes et des gens effarés qui se sauvaient!

«Quelle vue horrible, madame, que celle-là, je ne peux la chasser de mes yeux.»

Maman se tourna vers celle qui parlait avec tant de désespoir et lui dit:

«Mais, madame, je comprends que vous ayez du chagrin de quitter la Belgique et de voir tant de calamités sur tout notre pays, mais il ne faut pas être désespérée à ce point; il faut donc s'armer de courage et s'aider les uns les autres.

--Oh! si vous aviez autant de malheurs que moi, vous penseriez qu'il est impossible d'avoir du courage.

--Moi, dit maman, vous voyez, je ne pleure pas, et pourtant, ma maison à Louvain a été brûlée et je ne sais où sont mon mari et ma fille que j'avais laissés là-bas.

--Et Désiré est à la guerre et Phœbus a eu la patte cassée», s'écria Barbe.

La femme se retourna et posa sa tête sur le parapet en pleurant.

Alors maman donna à la petite fille de la femme qui croyait aller en Angleterre, une grosse tartine de pain qu'elle se mit à manger avec avidité en la tenant avec ses deux mains.

Barbe demanda aussi une tartine. Alors, comme Phœbus voulait absolument en avoir sa part, je saisis notre toutou par son cou afin de l'empêcher de saisir le goûter de ma petite sœur.

Il faisait très chaud; Barbe s'est endormie dans les bras de maman et moi aussi, mais je n'avais que ma tête appuyée sur maman.

Lorsque je me suis réveillée, il faisait presque nuit et dans le ciel brillaient une quantité d'étoiles. Maman avait mis des châles sur nous deux. A ce moment, je fus frappée de voir toutes les femmes très excitées. Presque toutes parlaient, ou pleuraient; il y en avait seulement quelques-unes comme maman qui essayaient de calmer tout le monde.