Noémie Hollemechette: Journal d'une petite réfugiée belge

Part 13

Chapter 13980 wordsPublic domain

Il y a beaucoup de prisonniers boches au Havre. Ils sont sur des bateaux et gardés par des soldats en convalescence qui ont été blessés. Quand ils reviennent des quais où ils déchargent des bateaux, spécialement du matériel de guerre, on cherche à les voir, mais il faut des autorisations, car on leur dirait des injures. Un jour nous sommes parvenus sur le quai. Quelques-uns ont un air arrogant, surtout les officiers. Pierre se contient devant eux parce qu'il trouve que les Français doivent être _magnanimes_ avec l'ennemi. Mais quelle vie nous avons eue avec Phœbus! Nous ne pouvions imaginer qu'il aurait une telle rage en voyant les Boches. Heureusement que papa était avec nous, car il n'y a qu'à lui qu'il obéit un peu.

Pierre cria tout à coup:

«Tiens voilà les prisonniers boches; courons pour les voir.»

Papa n'a pas voulu marcher plus vite, il s'est arrêté simplement; il me donnait la main, de l'autre il tenait Barbe. Phœbus, ne sachant pourquoi, s'était assis tranquillement sur son derrière comme il fait toujours quand nous restons en place.

Tout à coup, les Boches débouchent en face de nous. Phœbus lève la tête, ses poils se hérissent et il bondit en avant. Papa a juste le temps de l'appeler et de le saisir par son collier. Mais il a eu toutes les peines du monde à le tenir. Alors, nous sommes partis et Phœbus s'est calmé, mais en continuant de grogner pendant longtemps.

Barbe le prenait par le cou, en mettant sa poupée à cheval sur son dos, et lui expliquait qu'il fallait être raisonnable et ne pas aboyer. Je l'écoutais, elle lui répétait mot pour mot ce que Tantine lui avait dit à propos d'un caprice qu'elle avait eu dernièrement.

Nous avons revu Louis Gersen, l'artilleur conducteur de chiens avec qui Phœbus a fait la guerre. Il a été très grièvement blessé et il a été soigné à l'ambulance où Madeleine va chaque jour. Il a été très heureux de revoir Phœbus, «son premier compagnon de guerre».

Pierre taquine souvent Madeleine à propos de Louis Gersen. La première fois, elle a seulement rougi et nous avons bien ri, et puis j'ai vu que cela faisait de la peine à Madeleine. Alors j'ai dit à Pierre de ne plus la contrarier.

Nous voici installés pour le moment au Havre, en attendant de retourner dans notre cher Louvain. Papa a un emploi au siège du gouvernement belge; il y passe toutes ses journées, et souvent le soir il rapporte du travail à faire.

Tantine reste à la maison avec Barbe, tandis que je vais à l'école.

Maman et Madeleine sont dans un atelier où l'on confectionne des vêtements militaires.

Nous habitons dans une jolie petite villa située entre Sainte-Adresse et le Havre, boulevard du Roi-Albert, de façon à être tout près des bureaux de papa. Nous vivons avec M. et Mme Mase et Pierre. Nous prenons nos repas tous ensemble. C'est Tantine Berthe et Mme Mase qui s'occupent du ménage, car nous n'avons qu'une servante pour faire les gros ouvrages et, comme dit maman, il y a tant de choses à raccommoder avec les enfants! Nous cousons bien un peu, mais nous n'avons pas beaucoup de temps. Le dimanche nous sortons quelquefois avec papa; c'est assez rare que nous ayons ce plaisir, car il va quelquefois à la Panne où sont le Roi et la Reine des Belges, pour porter des rapports ou recevoir des ordres. Nous allons aussi le dimanche dans un refuge où l'on abrite des Belges. Maman et Madeleine font la soupe et s'occupent des petits enfants. Je suis encore trop petite pour être très utile, mais j'aide tout le monde à faire des commissions. Ce qui nous amuse le plus c'est de voir, dans les rues, une quantité d'Anglais qui se promènent. Ils ont l'air si gentils, si bons garçons avec leur canne à la main et leur petite pipe de bruyère! Pierre arrive toujours à leur parler, et bien qu'il ne sache pas l'anglais et que les soldats, eux, ne sachent pas le français, ils se comprennent et ont même de longues conversations ensemble.

Pierre est ici; son papa est toujours à l'usine de Harfleur et fabrique des canons. Il continue à avoir mal à la jambe; on craint qu'il ne puisse pas retourner sur le front; mais on n'ose pas le lui dire.

Désiré a pu conserver sa jambe, mais il boite et vient d'être réformé. Il a trouvé aussi un emploi dans les bureaux avec papa.

Maintenant que nous sommes de nouveau tous ensemble, notre vie va s'écouler sans que les événements soient assez intéressants pour les noter. Je veux aussi beaucoup travailler à l'école, parce que je suis avec des petites Françaises qui sont très intelligentes et que je désire de tout mon cœur m'instruire sur tout ce qui touche à la France.

Pierre est au lycée. Le soir, nous avons nos devoirs à faire. Je n'ai donc plus le temps d'écrire mon Journal. Mais quand nous reviendrons à Louvain et que nous serons de nouveau dans notre cher pays, si le directeur du _Journal des Enfants_ pense que le récit de notre retour en Belgique peut encore toucher ceux que mon histoire a émus, je l'écrirai et je lui enverrai mon cahier.

TABLE DES MATIÈRES

Je commence mon journal 1

Pauvre Louvain 15

Parmi les ruines 31

Phœbus contre les Boches 51

Adieu Belgique! 65

Un nouvel ami 79

Première lettre de papa 91

Tristes nouvelles de Belgique 111

La patte noire de Phœbus 125

Papa est à Anvers 139

Les faits d'armes de Désiré 153

Tous réunis! 169

735-19.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--p12-19.

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Liste des modifications:

Page 26: «chéris» remplacé par «chéries» (en nous appelant ses chéris, ses pauvres chéries....) Page 32: «pâlisait» par «pâlissait» (et a vu qu'elle pâlissait) Page 45: «pas pas» par «pas» (maman n'a pas dormi) Page 86: «rtès» par «très» (j'ai toujours le cœur très gros) Page 118: «a a» par «» (il les a mis)

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