Noémie Hollemechette: Journal d'une petite réfugiée belge
Part 11
Barbe battit des mains et alla embrasser le bon Chapuis--c'était le nom de l'artilleur--qui riait de son idée.
«Mais quand irons-nous à Louvain? Demain?
--Oh! je ne crois pas demain. Il faut d'abord que je guérisse.»
Après avoir mangé leur gâteau, les blessés boivent du café dans leur lit ou dans la salle à manger. C'est nous qui les servons, et ils nous remercient toujours si gentiment qu'on voudrait leur donner encore plus de bonnes choses. Le dimanche généralement, Madeleine et maman font pour eux des lettres. Elles montent dans les salles et dans les chambres et, près de leur lit, elles écrivent à leur famille tout ce qu'ils dictent et désirent leur apprendre. Ils aiment beaucoup maman, qui les écoute avec tant de bonté quand ils disent leurs peines. C'est qu'il y en a plusieurs comme nous, c'est-à-dire que c'est le contraire, puisque ce sont leurs enfants et leur femme qui sont restés avec les Allemands. Il y en a qui pleurent, tant ils ont du chagrin de n'avoir pas de nouvelles.
_12 novembre._
Aujourd'hui, la petite Odette est venue goûter chez Mme Moreau, comme elle nous l'avait promis. C'était jour de «foire», comme on dit ici; alors, tous les paysans des environs arrivent pour vendre des légumes, des œufs, du beurre et aussi des veaux et des petits porcs. On les met tout le long du boulevard qui est planté de beaux platanes, et les paysans examinent les bêtes et discutent en criant et parlant très fort.
Cela nous amuse beaucoup de voir tout ce mouvement, et chaque samedi nous allons au «marché» avec Pierre et nos petites amies. Au commencement nous ne voulions pas emmener Phœbus, de crainte qu'il ne se batte avec les autres chiens qui viennent de la montagne, car ils sont beaucoup moins civilisés que Phœbus, mais il n'y a pas moyen de le garder à la maison, il arrive toujours à s'échapper et à nous rejoindre, à quelque endroit que nous soyons. La première fois, nous l'avions enfermé dans la chambre de Tantine. Il a profité de la venue de Mme Moreau pour se faufiler au dehors. De là, il est allé dans le jardin et il a sauté par-dessus le mur, dans un endroit où il n'est pas très haut. Ceci nous a été raconté par le cocher de la maison voisine qui s'intéresse beaucoup à Phœbus parce que c'est un «poilu réformé», comme il dit.
Naturellement, une fois dans la rue, ce n'était rien pour lui de nous retrouver, et il s'était rangé tranquillement à côté de Barbe et moi, comme s'il ne nous avait jamais quittées, disant un petit bonjour aux chiens qui passaient. Avec ceux qu'il ne connaît pas, il prend l'air un peu dédaigneux, mais très vite il devient bon camarade; quant à ceux qu'il voit tous les jours, comme Médor, le chien de M. Nigou, l'avoué, ou Mirza, la chienne de Forest, le loueur de voitures, ce sont de longues conversations qu'il a avec eux. Je pense qu'il leur raconte des histoires de la guerre. Pourquoi les braves chiens ne se comprendraient-ils pas?
La petite Odette avait apporté une brioche de campagne excellente, faite par sa tante. Mme Moreau a été chercher des confitures pour les servir avec le gâteau. Elle a demandé à Odette:
«Quelle est la confiture que tu préfères?
--Té, toutes!
--Oh! ça, c'est très franc; aussi on t'en donnera un peu de toutes.
--Alors, moi, j'en aurai comme elle un peu de toutes, n'est-ce pas, madame? demanda Barbe.
--Oui, certainement, ma petite Barbe. Seulement, tu en prendras sur ta part pour tes poupées.»
Barbe, à table, aux repas comme aux goûters, met toujours ses deux poupées, Francine et France, à ses côtés, Phœbus, lui, se place entre Pierre et moi, et si nous avons l'air de l'oublier, il nous donne de grands coups de patte. Ce qu'il y a de drôle, c'est qu'il se sert aussi bien de sa vraie patte que de la nouvelle pour nous caresser.
La petite Odette, elle aussi, a son papa à la guerre. Seulement il n'est pas dans l'artillerie, il est dans l'infanterie comme Désiré; alors, je lui demande si elle a vu son papa en uniforme.
«Pardine, si je l'ai vu! Il avait un beau képi, un beau sabre et un revolver.
--Ton papa est officier, s'il a un sabre.
--Oui, il est lieutenant de la réserve.
--Lieutenant _de_ réserve, petite ignorante, et non _de la_ réserve.
--Té! c'est la même chose.
--C'est la même chose dans un sens, et pas dans l'autre.
--Je ne comprends pas ce que tu veux dire.»
J'étais sûre qu'ils allaient se quereller, quand Madeleine est entrée en disant qu'un Belge venait d'arriver à l'ambulance; il avait une jambe coupée et, chose bien affreuse, il n'avait pas de nouvelles de sa femme et de son petit enfant depuis le 1er septembre.
Maman voulut tout de suite aller à l'ambulance pour parler à ce soldat belge.
Pierre, qui l'avait accompagnée, revint au bout d'un instant pour nous apprendre que ce Belge avait été dans le même régiment que Jean Boonen au début de la guerre, qu'il avait vu l'obus qui avait emporté son bras et qu'il savait que Jean Boonen était en Hollande avec son père. Quant à la femme de ce Belge, il croyait qu'elle était à Bruxelles ou peut-être réfugiée en Angleterre, mais ce n'était que de vagues informations. Il avait assisté à Anvers au départ du roi et de l'armée, et c'est pendant cette retraite où l'on s'était battu héroïquement qu'il avait perdu sa jambe.
«Oui, dit Pierre, tu ne sais pas ce qu'il crie contre les Boches: «Ah! ah! les sauvages, ils m'ont pris ma jambe, mais si je perds ma femme et mon enfant, eh bien! tout estropié que je suis, je retournerai là-bas et j'étranglerai tous ceux que je verrai.» Je lui ai promis que nos petits 75 se chargeraient de le venger. En attendant, ta maman va faire tout ce qu'elle pourra pour retrouver la femme de ce pauvre homme. Je te dirai même qu'il était tout remonté lorsque je lui ai raconté que vous étiez de Louvain et que ton papa est resté à Anvers pour défendre les civils contre les Boches.»
Pierre est toujours drôle quand il parle des civils; il prend vraiment un ton légèrement méprisant, mais Tantine Berthe sourit quand elle l'entend parler ainsi.
Les faits d'armes de Désiré.
_20 novembre._
Nous avons encore reçu ce matin ces mots de papa.
«Mes chers enfants.--Je suis en bonne santé. Je vous embrasse bien tendrement.
«HOLLEMECHETTE.»
«Comme c'est court! s'écria maman.
--Mais, ma fille, répondit Tantine Berthe, n'oublie pas à quel danger ton mari s'expose en vous écrivant. Et pense aussi que ceux qui transportent les lettres risquent d'être emprisonnés ou même fusillés.»
Moi, j'étais comme maman. Cette lettre ne me contentait pas complètement. Malgré cela, Madeleine et moi nous la regardions tout le temps; nous embrassions même l'écriture de papa comme si c'était lui-même à qui nous donnions nos baisers. Naturellement Barbe a voulu faire comme nous, mais nous lui avons retiré la lettre, car elle mouillait tout le papier avec ses petites lèvres et nous avons eu peur qu'elle n'effaçât l'écriture. Nous étions bien heureuses de ces nouvelles, certainement, mais, il nous semblait que nous étions encore plus tristes. Quelle peine d'être séparées d'un papa si bon qui nous aimait tant! Et aussi de le savoir dans une ville occupée par un ennemi plus féroce que tous les autres peuples du monde! Et si les Allemands allaient le prendre et l'emmener en Allemagne comme otage? Je ne dis pas cela tout fort, mais quelquefois j'en parle bas avec Madeleine; seulement, comme elle pleure toujours dans ces moments-là, je préfère causer de mon chagrin avec Pierre lorsque nous nous promenons.
Maman, ou souvent Mme Mase, nous font faire de belles promenades le jeudi, aux environs de Montbrison. Nous partons tout de suite après le déjeuner, avec Barbe et Phœbus. Notre vieux toutou connaît très bien Montbrison. Il a dans toutes les rues beaucoup d'amis. Quelquefois il s'attarde derrière nous pour courir après une poule ou un petit cochon; mais vite il nous rejoint en trois enjambées et, comme il sait quelle est notre promenade favorite, il prend ce chemin sans nous le demander.
C'est une route qui mène à la jolie rivière, le Lignon, et bien plus loin au château de la Bâtie, où est né un romancier français; cette route est bordée de beaux platanes dont les feuilles tombent maintenant depuis la Toussaint. Nous marchons toujours très vite, car il commence à faire froid. Lui, Phœbus, ne s'inquiète pas du temps. Du reste, il court tellement dans les champs qu'il se couche fatigué quand nous rentrons.
Oh! comme nos fins d'après-midi seraient bonnes si notre pauvre papa était avec nous. Lorsque nous rentrons, après avoir goûté, nous nous mettons tous autour d'une grande table pour travailler. Tantine Berthe et Mme Moreau sont assises dans de grands fauteuils de chaque côté de la cheminée; elles tricotent ou raccommodent du linge. Mes petites amies, Pierre et moi, nous faisons nos devoirs et apprenons nos leçons, ce qui n'est pas toujours commode quand on est un peu serré autour de la table; mais il ne faut pas allumer plusieurs lampes, cela coûterait trop cher. Du reste nous ne nous plaignons pas d'étudier ensemble, au contraire; nous nous aidons et Pierre me dit souvent des règles d'orthographe que je ne sais pas, et nous nous faisons réciter nos leçons réciproquement. La seule chose difficile est de faire tenir Barbe tranquille. Elle est assise sur un petit tabouret devant Tantine et elle fait la conversation avec sa poupée, ou bien Mme Moreau lui montre des livres d'images. Mais si Tantine parle à l'un de nous et ne la surveille plus, Barbe en profite pour se glisser sous la table et nous chatouiller les jambes. La première fois que cela est arrivé, comme nous avions tous crié, Tantine Berthe s'est beaucoup fâchée et Barbe a pleuré; aussi, maintenant, nous ne disons rien pour ne pas faire gronder notre petite sœur, parce que Tantine, à l'heure du travail, est très sévère. Et puis, Mme Mase, maman et Madeleine reviennent de l'hôpital, nous dînons, et après nous lisons un petit moment pendant que maman va coucher Barbe. Mais nous écoutons surtout ce que Madeleine dit de ses blessés, ce qu'elle a entendu à l'hôpital, les nouvelles de la guerre, et nous parlons des lettres que nous recevons. Mme Mase nous lit toujours celles du capitaine Mase où il parle de la vie des soldats dans les tranchées. Il a raconté une fois des histoires de son ordonnance qui sont très drôles.
Cet ordonnance s'appelle Gilbert, il est très débrouillard et veille avec grand soin sur son chef. Lorsque celui-ci revient des tranchées, où il reste souvent cinq jours, il force son capitaine, qui meurt de fatigue, à ne pas se coucher avant de s'être lavé à grande eau. Il lui savonne lui-même la tête en le frottant vivement sans prendre garde à la mauvaise humeur de son capitaine, puis lui prépare du linge propre, que souvent il lave lui-même, afin qu'il n'en manque jamais. Il fait son café, car, d'après lui, pas un «poilu» dans toute l'armée de France ne le fait aussi bien, ce qui est vrai. Il paraît même qu'un jour un grand général, je ne sais plus lequel, a pris une tasse de son café et l'a trouvé parfait. «Je vois d'ici la tête de Gilbert!» s'écrie Pierre. Ce pauvre Pierre! Comme il est trop jeune pour se battre, il aurait bien voulu être boy-scout, mais il m'a raconté, en secret, que son père lui avait écrit une lettre à lui seul pour lui confier sa mère, en lui faisant promettre de ne pas la quitter, et il avait ajouté que s'il lui arrivait d'être tué, c'était son fils qui le remplacerait.
«Tu comprends que je n'ai pas d'autre devoir à remplir pour le moment! Je soigne maman et je travaille beaucoup afin d'entrer à l'École polytechnique quand je serai grand et afin de gagner assez d'argent pour que maman n'en manque jamais.»
J'avais bien vu que Pierre était rempli d'attention pour sa maman; quand nous avons voyagé ensemble, c'est lui qui prenait les billets, qui s'occupait des bagages, qui portait les parapluies et qui remplaçait tout à fait son papa.
«Il n'y a qu'une chose que je ne peux pas faire, ce sont des économies, me dit-il un jour. Maman me donne dix francs par mois pour mon argent de poche. Eh bien! vraiment, le premier jour, je ne peux pas résister, il faut que j'achète des cigares, du tabac, des cigarettes pour les soldats. L'autre jour, j'ai conduit quatre blessés convalescents prendre une tasse de café chez le marchand de vin, je leur ai donné du tabac; j'ai dépensé ainsi plus de cinq francs. Tu ne le diras pas à maman, mais quand je vois des soldats, il faut que je leur offre quelque chose.»
Je comprends très bien Pierre et j'ai souvent le cœur triste de n'avoir pas d'argent et de ne pouvoir, moi aussi, faire du bien à ceux que je crois encore plus malheureux que moi.
_30 novembre._
Désiré nous écrit la longue lettre suivante de Furnes datée du 30 octobre:
Ma chère Maman, ma chère Tantine, mes petites sœurs chéries.
«Je peux vous donner quelques nouvelles d'Anvers que je viens de recevoir par M. Boonen qui s'était réfugié en Hollande, après le sac de Louvain et qui est parvenu à nous rejoindre. J'ai pu lui parler de son fils Jean qui a combattu près de moi dès les premiers jours de la guerre, à Liége, à Loncin. Plus d'une fois nous avons partagé le contenu de notre musette et de nos bidons vides! Je lui ai donné une paire de chaussettes neuves et lui, une chemise, la seule qu'il possédait. C'est vous dire qu'entre nous c'est à la vie, à la mort!
«Vous avez su par les journaux comment Anvers a été évacué par notre armée. Plus de 20 000 habitants sont partis et sont allés en Hollande, ou en Angleterre. Aussitôt après le départ de l'armée, des notables se sont réunis pour décider de constituer un comité afin de défendre les intérêts des habitants. Ce comité était formé par différents hommes dévoués dont était notre cher papa. Le commandant allemand de la place, siège à l'Hôtel de Ville, là même où j'ai fait mes adieux à papa. Le bourgmestre et le comité ne quittent pas l'Hôtel de Ville. Il paraît que les Boches ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour retenir et ramener les Anversois qui fuyaient, en leur promettant la sécurité la plus entière. Mais vous pensez s'ils se fient à la parole allemande! A la gare de Mescel, il y avait un train où se trouvaient plus de 80 Belges, âgés de dix-huit ans à trente ans, qui se dirigeaient sur la Hollande. Ils ont été arrêtés par les Allemands et gardés sous un hangar par des soldats, baïonnette au canon. Il paraît même que le bourgmestre, M. Devos, a été emmené comme otage quand la ville a été imposée de la somme de 50 millions. Défense de circuler dans la ville après huit heures du soir, et une lumière doit être allumée toute la nuit dans chaque maison. Mais, à part cela, M. Boonen m'assure que les civils ne sont pas maltraités par l'ennemi, surtout si l'on montre de la fermeté.
«Maintenant pour vous faire plaisir, je vais vous raconter une histoire qui m'est arrivée il y a huit jours. J'étais avec un camarade en automobile, revenant de Dixmude pour me rendre à Roulers où nous cantonnons pour l'instant. Tout à coup, il était environ huit heures du soir, nous apercevons un groupe suspect sur la route.
«Attends un peu, dis-je à mon camarade, fais attention, je descends.»
Ma carabine à la main, je cherche à reconnaître à qui j'ai affaire. C'était onze éclaireurs allemands qui consultaient une carte à proximité d'un carrefour. Pan! pan! Deux coups de fusil, voici deux éclaireurs dont le chef qui roulent sur la route. Je crie alors:
«Rendez-vous, jetez vos cartouches et vos fusils, venez par ici, un régiment nous suit!»
«Les neuf Boches qui restent ne se le font pas dire deux fois. Ils donnent leurs armes et je les empile sur l'auto. Mon camarade disait en se frottant les mains.
«Bigre! bigre! mes pneus vont éclater avec ces gros pleins de saucisses!
«--Bah! dis-je, dépêche-toi un peu afin d'être à Roulers avant la nuit.»
«Nous sommes entrés dans la petite ville où campent des dragons français qui nous firent une petite ovation, je ne vous dis que ça. Notre cœur en était tout réchauffé. Je vous raconte cette histoire, non pour me vanter, car tout soldat aurait agi comme moi, mais pour vous montrer que nous leur en faisons voir aussi aux Allemands. Si vous aviez vu la tête des Boches lorsque nous avons démarré et lorsqu'ils se sont trouvés avec les dragons français! C'était tordant!
«M. Boonen m'a dit qu'il avait un moyen sûr de faire parvenir vos lettres à papa. Alors, envoyez-les-moi, mais par prudence ne dites absolument rien, ne parlez que de votre santé. A part cela, racontez tout ce que vous voudrez!
«Votre fils, DÉSIRÉ.»
A peine maman avait-elle fini de lire cette lettre que Pierre cria:
«Mais c'est épatant, ce qu'a fait Désiré! Il faudra qu'il soit décoré de la Légion d'honneur!
--Oui, dit Tantine, Désiré est un vaillant garçon. Il trouve moyen de plaisanter et de nous faire rire. C'est un brave Belge!»
Tantine devait se dire:
«J'ai toujours eu raison de l'aimer, ce garçon; il est courageux, il est bon, il est loyal. Il ressemble à son père et il agira toujours avec droiture dans la vie.»
_5 juillet 1915._
Je reprends mon Journal après bien des mois d'interruption, Oh! je n'ai pas cessé de mettre des notes chaque semaine sur mon cahier pour ne pas oublier ce que nous avons fait durant ce long hiver, mais comme notre vie se passait seulement en travail, en promenades et surtout dans l'attente de nouvelles de papa, le récit n'en pouvait pas être intéressant.
Nous avons été quatre mois sans recevoir de lettres de papa, et puis, en avril, un jour, arrive un petit mot très court, daté d'Anvers, où il nous disait qu'il se portait bien, et ensuite nous voilà de nouveau sans nouvelles!
Le papa de Pierre a été très grièvement blessé à la jambe en janvier, dans un combat près de Nieuport. Il a été soigné dans un hôpital de Paris. Naturellement Pierre et sa maman sont partis pour le voir, mais Pierre est revenu afin de ne pas interrompre ses études, et comme son papa a eu un mois de convalescence, il est venu ici et nous étions toutes bien contentes de le soigner et de lui entendre raconter ce qu'il avait fait avec son régiment. Il aimait beaucoup quand je lui faisais la lecture à haute voix; alors le soir, vers cinq heures, j'allais près de son fauteuil et je lui lisais ce qu'il voulait. Presque toujours c'était des livres sur la guerre, des carnets de route de militaires ou des articles de journaux expliquant les batailles depuis le commencement d'août. Oh! C'était pour moi un plaisir surtout quand on parlait de la Belgique dont je connaissais tous les endroits.
Un jour, je me souviens, nous lisions les pages de gloire de l'armée belge; il arriva un passage où il était question de Louvain; le capitaine Mase me dit:
«Ma petite Noémie, je suis fatigué, voulez-vous aller me chercher ma pipe et puis nous continuerons plus tard notre lecture.
--Tout de suite, lui répondis-je, mais me permettez-vous d'emporter le livre pour le lire?
--Non, non, il faut que je montre quelque chose à Pierre.»
Je compris qu'il ne voulait pas me laisser lire ce qui suivait. Du reste, j'en ai parlé à Pierre qui m'a avoué que c'était un récit de l'incendie de Louvain, et que son papa avait craint qu'il ne m'impressionnât trop.
Le capitaine Mase est reparti pour le front, bien qu'il boitât encore et qu'il fût obligé de s'appuyer sur sa canne pour marcher, mais il avait déclaré: «Je veux rejoindre mes hommes qui ne m'ont pas vu depuis longtemps». Pierre a eu encore beaucoup de peine, mais il me disait: «Tu comprends, c'est tout naturel que papa veuille aller se battre. Le tien a fait de même. Il est resté à Anvers parce qu'il trouvait que c'était son devoir. Nous avons de chics papas.... Du reste, tous les papas français et belges sont pareils!»
Ensuite, nous avons eu beaucoup d'inquiétude pour Désiré que nous savions être sur l'Yser et qui a encore été cité à l'ordre du jour après la bataille de Mannekensvers où son régiment a tenu tête à toute une division allemande. Aussi, son régiment a pu écrire sur son drapeau: «Saint-Georges-lez-Nieuport» et Désiré nous a écrit dans la lettre où il racontait ce combat:
«Après toute une semaine de combats, nous avons été obligés de revenir sur la Panne. Sous nos uniformes boueux, lacérés, presque méconnaissables, nous, soldats harassés, encadrions notre drapeau qui a conquis avec un nom immortel la croix des héros».
Huit jours après, à Dixmude, il a été blessé. On l'a transporté à Dunkerque, mais comme, à ce moment, les Allemands voulaient prendre Calais et Dunkerque, maman ne put obtenir la permission d'aller le rejoindre. Heureusement qu'il y avait là-bas le sergent Vandenbroucque! Il a été si bon pour nous! Il allait chaque jour voir Désiré et écrivait tous les deux jours à maman. A peine Désiré a-t-il été guéri qu'il est retourné au Havre puis à Grenendyk où est son régiment.
Pauvre Tantine! Comme elle avait du chagrin de la blessure de Désiré, surtout de ne pouvoir le soigner. Un jour elle m'a dit:
«Tu sais, on ne nous permet pas d'aller à Dunkerque; mais, d'ailleurs, je ne pourrais pas faire le voyage, ta maman non plus. Nous n'avons pas d'argent et le peu que ta maman gagne suffit à peine à nos besoins. Songe donc, si nous n'avions pas Mme Moreau, qu'aurions-nous fait? Il ne serait donc pas honnête de nous servir de notre argent pour autre chose que pour payer notre nourriture. Naturellement, si Désiré avait été en danger de mort, ta mère serait partie, mais du moment qu'il n'est que blessé!»
Quand Tantine parle de l'argent qui nous manque, je pense à ce que les Français ont fait pour nous. Mme Moreau est tellement bonne, elle aime tant maman qu'elle trouve toujours le moyen de la consoler et de l'aider à sortir de toutes les difficultés.
Pendant tout l'hiver, elle a confectionné avec maman nos robes, celles de Madeleine et de nos amies Marie et Louise. On s'est servi de robes anciennes pour les plus petites. Tout a été combiné en «commun», comme dit Mme Moreau.
Pauvre Tantine! Elle est comme papa, elle fait tout selon sa conscience!
Barbe a beaucoup grandi, mais elle est toujours volontaire. Quant à Phœbus, il est le même; il s'est attaché particulièrement au capitaine Mase, et je crois qu'il aurait bien voulu le suivre quand nous l'avons accompagné à la gare. Madeleine a «conquis brillamment», comme dit Pierre, ses brevets d'infirmière et passe toutes ses après-midi à l'ambulance.
_6 juillet._--Il fait très chaud, les fenêtres sont ouvertes pour laisser entrer la fraîcheur du soir, et nous sommes toutes occupées à coudre ou à lire en attendant Pierre qui est allé chercher des nouvelles. Je regarde à la fenêtre et je le vois revenir très vite en tenant une lettre à la main. Je vais sur l'escalier et il crie en montant:
«Une lettre de Désiré! une lettre de Désiré!»
Naturellement, c'est à celui qui la prendra le plus vite. Mais Pierre, comme toujours, me l'a donnée à moi et je la porte à maman.
Après l'avoir décachetée avec soin, elle la lit à haute voix. Nous n'avions pas eu de lettre de lui depuis un mois:
«Ma chère maman,
«J'ai eu des nouvelles de papa par une femme qui est partie d'Anvers et qui l'a vu. Il va bien, mais il est très surveillé, car les Boches à la Commandantur sont terribles pour tous ceux qu'ils soupçonnent être intransigeants, tels que des Belges comme papa, par exemple. Ils ont condamné à des mois de prison des hommes, des femmes, pour un rien, et ont envoyé en Allemagne des civils qui leur résistaient.
«Notre cher papa jusqu'à présent a su leur échapper, et c'est heureux pour nos compatriotes, qui sans lui auraient été bien plus cruellement persécutés.