Noémie Hollemechette: Journal d'une petite réfugiée belge
Part 10
Nous sommes partis avec la petite Odette et son filet à papillons. Le long des haies elle courait tout le temps pour attraper les jolies bêtes aux merveilleuses couleurs qui volaient. Dès que son filet s'abaissait, Phœbus courait dessus, alors le papillon s'échappait. La petite Odette riait tout le temps, elle se fâchait contre Phœbus, lui tirait la queue, mais, lui, marchait un peu plus vite et c'était tout.
Nous nous sommes tous assis par terre sur l'herbe. Il avait fait une journée magnifique, assez chaude, de sorte que les prairies n'étaient pas humides, au contraire, et l'on voyait mille insectes dans les rayons du soleil.
Phœbus courait après les grenouilles dans le ruisseau, mais quand il vit que nous allions manger de bonnes choses, il vint immédiatement s'asseoir entre moi et Pierre qui se met, lui, toujours à côté de moi.
Nous avions une bonne galette, des fruits, et de l'eau et du vin pour boire.
«Je vous ai fait cette galette, dit Mme Mase, parce que c'est dimanche, mais dans la semaine, il faut se contenter de pain pour goûter. Du reste, le pain est aussi bon que la galette!
--Non, dit Barbe, j'aime mieux la galette.
--Naturellement, parce que tu es une petite gourmande; mais il y a des petits enfants qui seraient bien contents d'avoir tous les jours un gros morceau de pain blanc pour leur goûter.
--Oui, par exemple, les pauvres petits Belges ou les pauvres petits Français qui s'enfuirent à l'arrivée des Allemands et qui errent sur les routes.
--Et nos pauvres soldats qui se battent; ils n'ont quelquefois pas même le temps de manger ni de boire.
--Oui. Pendant la bataille de la Marne, quand il s'agissait d'arrêter coûte que coûte les Allemands, papa a dit qu'il y avait des artilleurs qui n'avaient pas mangé pendant trois jours.
--Et tu crois que mon pauvre papa, qui est à Anvers avec les Allemands, peut manger à sa faim?
--Et les prisonniers qui sont chez les Boches, tu crois qu'ils leur donnent de la nourriture suffisamment?»
Tout à coup, il me vint une idée, je me tus pendant que nous goûtions: mais j'attirai Pierre vers moi, après que nous eûmes rangé les restes du repas et repris le chemin du retour.
«Dis-moi, Pierre, réponds-moi sérieusement, comme à une grande fille: tu ne penses pas que les Allemands emmènent papa en Allemagne?
--Pourquoi emmèneraient-ils ton papa en Allemagne?
--Mais tu sais bien que dans les villes comme Louvain ou Aerschot, après les avoir brûlées ils ont envoyé en Allemagne des otages, comme a dit maman--je me souviens très bien de son mot, des civils. Vois-tu s'ils prenaient papa?
--Non, je vais te dire; ils choisissent comme otages des gens célèbres dans une ville, des gens qui ont par exemple une belle situation, des curés, des banquiers, des notaires, des professeurs. Et ton père, à Anvers, n'a pas en réalité de situation officielle. Il n'est pas connu dans la ville. Tu comprends bien ce que je veux te dire. Il peut s'être fait une notoriété par les services qu'il vient de rendre à Anvers, mais il n'est pas ce qu'on appelle _connu_.
--Oui, il s'est sûrement fait connaître à Anvers, et les Allemands, dans leur férocité, l'ont peut-être pris.
--Non, non, sois sûre que s'il est avec le bourgmestre il sera préservé.
--Justement parce qu'il est avec le bourgmestre il est en relations avec les Allemands, et si les Boches disent quelque chose contre la Belgique, papa ne le supportera pas.
--Oh! ton papa sera prudent, non pas pour lui sûrement, mais pour toute la ville qu'il aide à protéger. Mais, Noémie, ne disons rien de tout cela à la maison, et je parlerai à l'ambulance avec des officiers pour me renseigner complètement.
--Et tu me diras tout?
--Oui, je te promets, je te dirai tout.»
Alors, Pierre et moi, nous nous sommes serré la main.
La petite Odette, Barbe et nos nouvelles amies, Marie et Louise, étaient déjà très en avant de nous.
Nous avons couru pour les rejoindre. En quittant Odette, nous lui avons dit de venir nous voir quand elle irait à Montbrison. Elle a dit que le samedi suivant sa tante devait justement vendre au marché un petit veau. Elle demandera à sa tante de l'accompagner et de venir goûter à la maison.
«D'un morceau de pain sec!» lui cria Pierre en la quittant.
Sur la grande route que nous suivions, il y avait devant nous plusieurs blessés qui revenaient tranquillement vers la ville. Naturellement Pierre se dépêcha de les rejoindre et il leur dit bonjour comme à de vieilles connaissances. C'était le lieutenant de dragons que nous avions vu à la gare, à l'arrivée de Phœbus. Il avait son bras en écharpe, mais il ne semblait pas fatigué pour marcher. Pierre lui dit que nous venions de chercher des provisions pour son ambulance. Il se mit à rire:
«Oh! mon petit ami, si vous saviez ce que nous recevons chaque jour de légumes et de fruits! Tout le monde nous gâte dans le pays!
--Puisque nous avons un bout de chemin à faire, mon lieutenant, dit Pierre, voulez-vous me raconter où et comment vous avez été blessé?
--Je me trouvais dans l'armée de Lorraine, qui a gagné la bataille du Grand Couronné de Nancy. C'était autour de Lunéville; j'ai reçu un coup de sabre d'un uhlan. Aujourd'hui je vais mieux et je pense bien rejoindre mes dragons la semaine prochaine.»
Papa est à Anvers.
_Montbrison_, _Octobre_.
Désiré, qui est à Furnes, nous a écrit une longue lettre dans laquelle il nous parle de papa et de ce qu'on a su de lui depuis que l'armée belge à quitté Anvers. Je la copie entièrement afin de garder le souvenir de ce qui s'est passé dans notre pays.
Furnes, le 21 octobre.
«Ma chère maman et mes chères petites sœurs.
«Je ne sais pas si vous recevez les lettres que je vous écris. J'ai été bien longtemps sans connaître l'endroit où vous étiez, jusqu'au jour où j'ai retrouvé notre papa chéri, avant la reddition d'Anvers, pendant que je cantonnais aux environs. Si vous saviez ce qu'il a fait et quels services il a rendus dans cette pauvre ville, où il est resté par devoir! A l'Hôtel de Ville, on avait installé des bureaux de renseignements pour les réfugiés qui fuyaient #/ /# devant l'invasion allemande. Papa s'occupait de ceux qu'on envoyait en Hollande. C'était un travail fou, car les trains fonctionnaient très mal; les gens ne se décidaient qu'au dernier moment à fuir et, surtout, l'on ne pouvait croire à la prise d'Anvers! Nous, les soldats, on nous donna l'ordre un soir de nous tenir prêts à partir dans la nuit; c'est à dix heures du soir que nous avons commencé une marche de 40 kilomètres d'une traite jusqu'à Saint-Nicolas, où nous avons fait halte pour nous reposer. Vous pensez bien que nous avons compris ce que signifiait ce départ; aussi, confiant mon sac à un camarade, un Liégeois très aimable, et qui plaisante toujours malgré les malheurs qui nous arrivent, je courus à l'Hôtel de Ville où je trouvai papa au milieu d'une foule de femmes et d'enfants qui pleuraient et criaient! C'était affreux. Elles se jetaient sur moi pour savoir si les Allemands étaient à mes trousses, s'ils arriveraient pendant la nuit. Je tâchai de les rassurer, mais elles ne m'écoutaient pas! Enfin, papa me vit. Il était tout pâle et ses cheveux, où l'on ne voyait que quelques fils d'argent autrefois, me parurent entièrement blancs. Il m'attira à l'écart dans un coin de la salle, derrière une table, et, me saisissant dans ses bras, il me dit:
«Mon enfant, mon cher fils, je reste à Anvers, car je puis être utile à ces malheureux et prévenir bien des catastrophes. Mon devoir est ici et il est d'ailleurs très simple. Toi, tu te bats. Sois courageux et lutte jusqu'au bout pour la délivrance de notre patrie. Ta mère et tes sœurs sont en France, dans ce pays hospitalier et au cœur chaud qui ne les abandonnera jamais; cette pensée seule me réconforte et me permet d'agir en toute liberté. Souviens-toi que le moindre effort de chacun de nous sauvera la Belgique. Au revoir, fais comme moi, ne perds pas confiance.» Il m'embrassa et il me sembla que ce baiser était aussi pour son pays et pour ceux qu'il aime tant. Il me regarda une dernière fois, puis, se retournant, je l'entendis qui parlait à une femme sur un ton aussi ferme et aussi résolu que s'il eût été tranquillement assis dans son cher bureau de Louvain. Personne n'aurait pu se douter combien cette séparation était dure pour nous deux!
«Moi, je filai; mais je vous l'avoue, je pleurais!
«On nous dirigea sur Gand, mais nous nous battions sans cesse; pendant ces combats, les Allemands entrèrent à Anvers, et successivement à Gand et à Ostende.
«C'est à ce moment que notre Roi, qui combat toujours au milieu de nous, a résolu de transporter en France son gouvernement, tandis qu'il resterait à Nieuport et à Furnes avec son armée. Les Anglais sont à nos côtés; ils se battent aussi. Quant aux fusiliers marins français, ce sont des héros. Sur le champ de bataille, ils sont comme des lions et conservent autant de calme que s'il s'agissait pour eux d'une partie de plaisir! Naturellement, souvent, au cours de la campagne, j'ai vu notre Roi, puisqu'il ne quitte pas ses troupes; mais je l'ai entrevu hier dans des circonstances qui m'ont frappé et ému. C'était à Hooglède, dans une petite ville où nous campions. Imaginez une place entourée de maisons vieilles de trois ou quatre siècles aux toits rouges et aux petites fenêtres. Et, sur cette place, toutes sortes de véhicules de la guerre moderne: wagons automobiles, automobiles blindées, wagons-hôpitaux, etc. Le tout entouré des troupes alliées aux uniformes multicolores. Il y avait même des prisonniers allemands blessés. Je levai tout à coup les yeux vers une fenêtre d'une des plus anciennes maisons de la place, et j'aperçus un officier en uniforme kaki dont la figure était pâle et triste. Sa tête reposait sur ses mains et il regardait les prisonniers en paraissant méditer. C'était Albert, notre Roi, qui ne veut pas nous quitter!
«Ma chère maman, vois comme nous nous défendons, que personne parmi vous ne se décourage. Je vous embrasse toutes tendrement.
«Votre DÉSIRÉ.»
_Montbrison, le 1er novembre._
Jeudi dernier, dans mon Journal, j'ai eu juste le temps de copier la lettre de Désiré. Maman la relit chaque jour et je crois que cette lecture la rend encore plus affligée qu'auparavant. Notre pauvre papa, pourvu qu'il ne lui arrive rien parmi ces Allemands!
Madeleine passe ses journées entières à l'ambulance; elle travaille pour être infirmière et elle apprend si vite à faire les pansements que tout le monde en est étonné. Pierre m'a répété ce matin que l'infirmière-major, celle qui dirige l'ambulance, lui a dit que Madeleine était d'une intelligence rare. J'écris ceci pour que papa le sache, à son retour.
Nous, les petites, comme on nous appelle, nous travaillons avec maman qui nous donne des leçons, et puis Tantine Berthe nous apprend à coudre et à tricoter des chaussettes, des gants et des chandails pour les soldats. Mme Moreau a acheté une provision de laine, car il faut surtout beaucoup de chaussettes pour cet hiver. Barbe s'amuse avec ses poupées, Francine et France, et lorsque Pierre revient de l'école, il passe un moment avec nous avant d'aller faire ses devoirs, et il n'oublie jamais de taquiner Barbe, ce qu'il trouve très drôle.
Mais avant-hier nous avons eu vacance, afin de pouvoir aider Mme Moreau à faire des confitures. Elle avait acheté des pommes et des coings dont elle a fait des compotes, des marmelades et des gelées. Nous avons pelé et coupé les pommes et les coings. Le lendemain on les a fait cuire, puis on a mis la confiture dans les pots, et deux jours après on les a recouverts de jolis ronds de papier. Naturellement Barbe voulait tout le temps goûter les bons fruits sucrés, mais heureusement que Tantine Berthe était-là; à elle, Barbe obéit. Tantine a un ton ferme pour lui dire: «Barbe, viens ici, on ne touche pas à ce pot», qui intimide ma petite sœur.
Le plus drôle a été de monter tous les pots dans une grande chambre en haut de la maison: c'est la chambre aux provisions; elle est remplie de confitures, d'épiceries, de flacons de cornichons, de moutarde, de fruits à l'eau-de-vie, de boîtes en fer-blanc pleines de gâteaux secs, de beaucoup d'autres choses encore. Pierre appelle cette chambre le «Paradis».
Je crois que Barbe voudrait bien toujours y être.
L'autre jour, nous avons donc monté de la cuisine les pots de confiture. Nous nous suivions les uns les autres et, après les avoir remis à Mme Moreau, nous redescendions pour en reporter d'autres, toujours en marchant avec précautions sans songer à rire.
A l'un de nos voyages, tandis que je redescendais, je vis par-dessus la rampe Barbe qui enfonçait son petit doigt, dans un tout petit trou qui était dans le couvercle en papier du pot de confitures, qu'elle tenait contre elle.
Au moment où j'allais la gronder, Pierre l'avait rejointe et je ne voulus pas dire devant lui ce que venait de faire ma petite sœur. Mme Moreau rangea ce pot avec tous les autres, sans rien remarquer.
J'étais très ennuyée, je pensais tout le temps du dîner à ce couvercle de papier dans lequel il y avait un trou, et je me figurais que les rats allaient manger toute la confiture.
Et Mme Moreau qui est si bonne pour nous!
Lorsque je me suis couchée, je me suis dit que le mieux était de parler de tout cela à maman, car vraiment c'était très mal ce qu'elle avait fait, Barbe, et maman seule pouvait réparer ce que sa gourmandise avait causé.
Quand maman est venue m'embrasser dans mon lit, comme elle fait chaque soir, je lui racontai l'histoire tout bas; elle me dit que j'avais eu bien raison de la lui confier, qu'elle préviendrait Mme Moreau, mais que l'on n'en saurait rien, et elle me donna un très tendre baiser.
Le lendemain, Mme Moreau m'appela dans sa chambre et me dit qu'elle avait vu le petit trou dans le papier et le doigt tout poissé de Barbe et que cela l'avait bien fait rire. Le mieux était de ne pas gronder Barbe qui était encore un bébé, et que ce pot avec beaucoup d'autres seraient portés le jour même à l'ambulance de Madeleine.
_5 novembre._
Ce matin, maman a reçu une lettre de Louis Gersen, l'artilleur à qui Phœbus avait été remis au moment de la réquisition à Louvain. Sa lettre est datée de Furnes et voici ce qu'il écrit:
«Madame. Je suis en Hollande, où je suis parvenu après m'être échappé. J'ai été fait prisonnier dans un combat violent qui eut lieu près d'Anvers. Nous étions en si petit nombre pour nous défendre contre une masse effrayante d'Allemands! Prisonniers, nous avons dû, moi et mes camarades, traverser Anvers le jour où _ils_ sont entrés. Ah! je vous assure que c'est un spectacle terrible et qui fend le cœur de voir son cher pays entre les mains d'un pareil ennemi! Je rageais à un point tel que moi et un camarade nous avons résolu de nous évader, quitte à être tués. Pendant huit jours, après la prise d'Anvers, on nous installa dans des casernes; puis un matin, on nous transporta dans une grande ferme des environs; nous étions vingt-cinq avec dix Boches pour nous garder, dont un sous-officier. Celui-ci était ivre la moitié du temps; quant aux autres on verrait ce qu'il y aurait à en faire, car il n'y avait pas à hésiter, c'était le moment de fuir ou jamais. Songez que nous étions à vingt-cinq kilomètres de la Hollande!
«Un soir, alors que tout le monde dormait, nous nous glissons sans bruit de la paille où nous étions couchés et nous rampons dans les betteraves. Pas un bruit, pas d'alarme. A une centaine de mètres nous nous redressons et nous courons. Ah! quelles jambes, madame! nous volions. Nous ne suivions pas la grande route qui mène à Beveren et à Saint-Gilles, mais nous nous glissions dans les bois qui bordent la route. A chaque feuille qui tombait, à chaque branche qui se cassait, nos cœurs cessaient de battre et si le bruit était plus inquiétant nous nous couchions dans l'herbe. Nous évitions les maisons, les fermes, car nous ne savions pas si elles n'étaient pas occupées par des Allemands. Au loin, sur la route, nous apercevions tous les malheureux qui fuyaient d'Anvers: les femmes qui traînaient de petites voitures où étaient entassés des enfants; les vieillards qui se hâtaient péniblement, avec leurs chiens. Nous ne voulions pas nous montrer à ces pauvres gens. Que leur serait-il arrivé à eux comme à nous?
«Pendant le jour, nous sommes restés cachés dans les bois. Pendant la nuit nous avons contourné Saint-Gilles et nous sommes arrivés près de Clinge, sur la frontière. Quel émoi! Là, il y avait des soldats allemands et, de l'autre côté, des gendarmes hollandais. On voyait une foule de malheureux réfugiés à Clinge même et sur les routes avoisinantes!
«Il fallait agir. Mon camarade, en rampant vers le soir, siffle un air assez connu d'Anvers qui est comme un ralliement pour les gamins. Des femmes regardent de tous côtés et nous découvrent. Nous leur faisons signe de se taire, et une jeune fille vient à nous. Nous lui expliquons notre situation. Oh! la brave Belge! Elle comprend, met un doigt sur sa bouche et revient au bout de cinq minutes avec un paquet sur le bras.
«Il contenait une blouse et un pantalon de paysan, une jupe et un châle de femme. Nous revêtir de ces habillements fut fait en un rien de temps et ainsi costumés nous franchissons la frontière pendant la nuit avec nos nouveaux compagnons.
«Franchir une frontière, s'évader, ne plus être prisonniers et pouvoir encore se battre! Ah! que nous respirions. En Hollande, aucune difficulté. Moi, vieillard cassé, j'accompagnais ma fille: on nous dirigea vers Hulsen comme les autres réfugiés et on nous embarqua à Neuzen pour Queensbury en Angleterre.
«Comme nous étions sur des bateaux hollandais, mon camarade et moi, nous nous taisions, mais lorsque nous avons mis le pied sur le sol de la libre Angleterre, quel cri de délivrance, quel «Vivent la Belgique et l'Angleterre» nous avons poussé! Les gens qui nous entouraient nous embrassaient et nous félicitaient. Quant aux policemen, ils ne comprenaient rien à notre joie, et l'un d'eux nous dit en nous regardant sévèrement:
«Venez, vous, par ici; moi ne comprends pas la chose, l'affaire est pleine d'obscurité.»
«Je vous assure que je me chargeai vite de lui éclaircir l'intelligence, et le lendemain nous partions pour la Belgique, pour Furnes où est le roi Albert.
«Louis GERSEN.»
Pierre était ravi d'entendre le récit de ces aventures; moi de même. Si papa pouvait revenir, lui aussi!
_8 novembre._
Nous finissions de nous habiller, mes petites amies et moi, dans notre grande chambre, quand tout à coup Mme Moreau est entrée et m'a dit:
«Vite, vite, allez chez votre maman, elle a quelque chose à vous dire.»
J'étais prête, aussi j'ai bondi, suivie par Barbe qui mettait ses bas et qui marchait avec un pied nu en poussant des cris.
Maman était dans un fauteuil contre lequel s'appuyait Tantine Berthe, tandis que Madeleine, aux pieds de maman, avait posé sa tête sur ses genoux.
«Mes petites, c'est une lettre de votre papa, s'écria Tantine. Il va bien; mais, regardez.»
Je me suis précipitée sur maman. Elle tenait dans ses mains une lettre écrite sur du papier blanc rayé, et je reconnus l'écriture droite et un peu grosse de papa que je voyais autrefois sur les livres de son bureau:
Anvers, 20 octobre.
«Ma chère femme et mes chers enfants, je suis en très bonne santé et j'espère qu'il en est de même pour vous. Je suis occupé tout le jour. Je demeure près de l'Hôtel de Ville. Je vous embrasse bien tendrement. HOLLEMECHETTE.»
«Mais comment a-t-il pu nous écrire? Pourquoi cette lettre n'est-elle pas plus longue?»
Maman souriait en regardant le papier.
«Mes enfants, comprenez: votre père a donné sa lettre à quelqu'un qui allait en Hollande, soit à un réfugié, soit à un étranger, et il ne pouvait rien y mettre qui pût causer des ennuis à son porteur si cette lettre avait été trouvée. Et une fois en Hollande, il fallait encore que quelqu'un l'expédiât en Angleterre ou au Havre. Je me demande même comment elle a pu nous arriver. En tous cas, c'est la légation de Belgique de Paris qui me l'a fait parvenir ici.
--Regarde, maman, dit Madeleine: son écriture est très ferme, très nette, tout à fait comme autrefois. Tu ne trouves pas, Tantine?
--Si, si, mon enfant, ton père écrit toujours de la même façon; mais on sent que dans la dernière phrase, celle où il nous embrasse, il a mis tout son cœur et qu'il est ému.
--Oui, c'est vrai, pauvre papa! Il faut vite écrire à Désiré que nous avons une lettre de papa.
--Moi, je vais la copier dans mon Journal.»
Maman ne cessait de regarder ce cher papier, Tantine aussi.
Un petit coup frappé à la porte nous fit toutes redresser.
«C'est nous, Marie et Louise; nous venons savoir si vous avez des nouvelles?»
Alors maman alla vers Mme Moreau pour lui faire part de notre joie. Puis nous avons fini de nous habiller. Pierre était à l'hôpital et je l'attendais avec impatience, car je savais qu'il serait joliment content d'apprendre que papa était à Anvers.
Après le déjeuner nous nous sommes rendues à l'ambulance, comme tous les dimanches, pour aider les infirmières, les cuisinières à préparer les légumes pour le dîner du soir. Je pèle les pommes de terre, tandis que Tantine confectionne un beau gâteau belge pour le dessert des blessés convalescents.
La première fois qu'il a été servi, comme tout le monde le trouvait délicieux et d'un goût que l'on ne connaissait pas, le lieutenant de dragons, l'ami de Pierre, lui demanda qui avait fait cette pâtisserie. Pierre, fièrement, répondit que c'était Tantine Berthe qui était venue de Louvain avec nous. Alors ce gâteau est toujours appelé depuis, «le gâteau de Louvain». Naturellement Tantine est ravie de le faire très souvent.
Je n'ai pas dit encore dans mon Journal que nous allions le dimanche à l'ambulance pour remplacer des jeunes filles des environs qui sont cuisinières et à qui on donne un congé pour qu'elles se reposent, mais comme les malades mangent quand même, il faut bien qu'on fasse leur dîner. Ce dimanche-là, comme nous étions dans la grande salle avec Tantine, les soldats venaient autour de nous pour nous regarder. Il y en avait un qui avait le bras en écharpe, un autre la tête tout enveloppée de linges, un troisième s'appuyait sur des béquilles; ils étaient là plusieurs qui nous parlaient et qui riaient de nous voir peler des pommes de terre et racler les carottes.
L'un d'eux avait toujours l'air gai et content; il aimait particulièrement Barbe qui avait l'âge d'une petite nièce à lui. Il était artilleur et avait reçu un éclat d'obus dans le dos, il ne pouvait pas encore se tenir droit et il souffrait beaucoup par moments. Il était Parisien et ses yeux noirs riaient quand il parlait.
«Mes petites demoiselles, c'est-y pas malheureux de vous voir travailler pour des vieux poilus comme nous! C'est le contraire qu'il faudrait! Regardez-moi, ces petits doigts, c'est-y gentil, c'est-y mignon!
--Bah! dit Pierre, vous auriez votre dos en capilotade si vous épluchiez des pommes de terre!
--Oh! pardine, oui; mais vous verrez quand je serai guéri! C'est moi qui reporterai Mlle Barbe dans sa belle petite maison de Louvain.
--Mais tu ne sais pas où est la maison de mon papa.
--Oh! ça, ce ne sera pas difficile de la trouver. Quand nous chasserons les Boches de la Belgique, nous entrerons dans Louvain avec nos beaux 75. Nous mettrons la petite Barbe sur le premier canon de la batterie et c'est elle qui nous conduira devant sa maison.»