Chapter 5
Cette Crèche se trouve dans la grande salle attenante à celle de la Gondole de Charles III. A droite, s'élève la maisonnette du tavernier: plus haut, celle de la blanchisseuse; à gauche, un petit pont sur un torrent entre les troncs énormes de vieux chênes renversés: au centre, les colonnes brisées d'un temple en ruines; loin, bien loin, à perte de vue, la campagne; de petites collines verdoyantes s'estompent dans la brume, et au-dessus un ciel d'azur donne à cette scène à la fois profane et sacrée un aspect des plus grandioses.
La maisonnette du tavernier est une merveilleuse reproduction des moeurs napolitaines. On y voit ustensiles en cuivre, faisceaux d'herbages, animaux de basse-cour, mobilier complet, vases de fleurs.
Plus loin, sur la terrasse de la blanchisseuse, le linge étendu sur des cordes et séchant au soleil, la petite cage à la fenêtre: le tout d'une parfaite précision.
Là-bas, dans la plaine, on voit caracoler des chevaux que des palefreniers retiennent avec peine; plus loin, de riches paysannes dansent la _tarantelle_ au son des guitares.
Qu'elle expression dans ces têtes d'argile! Quelle finesse dans tous ces vêtements et dans ces parures! Quel éclat dans ces perles précieuses! Quelle animation, quelle vie dans tout ce paysage; dans ce torrent qui écume au milieu de blocs énormes et d'arbres séculaires, dans cette nature souriante, idyllique, parmi les épais rosiers et les prairies en fleurs!
Quelle richesse dans ce cortège des Rois Mages! Ils s'avancent coiffés de turbans et vêtus d'habits chamarrés d'or et parsemés de pierreries; de nombreux esclaves conduisent des chameaux chargés de coffres remplis d'or et de pierres précieuses.
Au-dessus de tout, s'élève pure la note de la foi: la Vierge et Saint Joseph, le petit Enfant Jésus étendu sur la paille, le boeuf et l'âne. Autour des petites colonnes qui entoure la Crèche, grimpent le lierre et la mousse et des essaims d'Anges se balancent dans les airs en glorifiant Dieu.
La Crèche de dom Michel et ses quatre-vingts statuettes représentent une valeur de deux cent cinquante mille francs.
Un habitant de la ville de Caserte avait dans sa maison une Crèche d'une richesse vraiment royale. Les Rois Mages, avec des costumes éblouissants, apportaient de vrais coffres d'or et de pierreries: les perles, les rubis, les émeraudes, les topazes y brillaient de toutes parts. Une femme avait au milieu du front un diamant si gros et d'une si belle eau qu'une princesse l'aurait mis volontiers à son diadème. On ne sera pas étonné d'apprendre que des soldats en armes gardaient, nuit et jour, un tel _presepio_.
La veille de Noël, à minuit, la famille entière vient s'agenouiller devant la Crèche. Le plus jeune des enfants prend un _Bambino_ en cire et le place entre la Vierge Marie et Saint Joseph, dans un petit berceau de mousse. Les _Zampognari_ attaquent la plus belle de leurs symphonies: on y répond par des cantiques: tout le monde prie; c'est une scène des plus touchantes[60].
[Note 60: De Lauzières, _Panorama des Fêtes chrétiennes_.]
Toute la nuit de la veille de Noël ont lieu des feux d'artifice qu'on nomme _Tricchi-Tracche_. Les rues, les ruelles deviennent plus lumineuses qu'à midi. Les feux de bengale pétillent à tous les étages et à toutes les fenêtres: les flammèches tombent en pluie de feu sur la tête des passants. Alors aussi sur les places publiques, sur les trottoirs, sur les balcons éclatent les soleils, les girandoles, les fusées de toutes sortes. Dans chaque rue, dans chaque quartier c'est une fusillade nourrie; on dirait que dans cette ville de cinq cent mille âmes se livre une lutte effroyable. Les morts sont rares; il y a bien quelques blessés--mais c'est _Natale_ (Noël)--et l'an prochain on recommencera de plus belle!
Il y a une vingtaine d'années, on représentait à Naples, dans un théâtre de second ordre, la _Nascita del Verbo Incarnato_ (la Naissance du Verbe Incarné), longue et fastidieuse pièce en cinq actes et en vers, avec prologue. Les acteurs jouaient d'abord avec beaucoup de sérieux et de dignité. Mais, à la fin de chaque acte, les _guillari_ (les bouffons, les clowns) apparaissaient sur le théâtre, liaient conversation avec la Sainte Vierge et Saint Joseph, puis restés bientôt seuls maîtres de la scène, racontaient, en patois, les nouvelles du port, avec une verve endiablée.
Il existe un usage assez bizarre dans la petite ville de Catanzaro, au sud de Naples, dans la Calabre ultérieure. C'est _n' Presepiu cchi si motica_, une espèce de Crèche-théâtre, de Crèche-parlante. Elle ne se trouve pas dans l'église. Elle nous apparaît peuplée de personnages qui se meuvent, gesticulent, parlent, absolument comme des marionnettes. A côté d'une grotte s'élève une prison, puis un palais, un couvent de capucins, une église. L'action est des plus grotesques. Par exemple, Hérode vient d'apprendre la nouvelle de la naissance d'un roi plus puissant que lui; aussitôt il entre dans une fureur extrême et donne ordre de faire périr par le glaive tous les enfants au-dessous de deux ans. On assiste alors au meurtre des Innocents, on entend des cris plaintifs. Les Religieux sortent du couvent et veulent défendre ces pauvres victimes, mais ils sont à leur tour roués de coups, jusqu'à ce que d'autres Religieux arrivent, en chantant des psaumes pour les morts[61].
[Note 61: M. Lumini, _Le sacre rappresentazione italiane_, p. 306.]
Dans l'île d'Ischia, on voit, dans les deux églises, un trône orné, sur lequel est placée une statue de la Vierge. Elle est habillée de brocart riche, porte des cheveux naturels très frisés et des boucles d'oreille: elle a une sorte de tablier de mousseline blanche qu'elle relève des deux mains comme pour en former un berceau. Le jour de Noël, on dépose un Enfant-Jésus dans le tablier de la Vierge.
A Capri[62], au commencement de la Messe de minuit, le tabernacle apparaît _ouvert_ et _vide_, pour signifier que le Christ n'est pas encore né. Après la communion seulement, le prêtre y introduit une hostie consacrée et ferme la porte. Pendant toute la nuit et toute la journée du vingt-cinq décembre, les bombes et les coups de feu retentissent sans cesse, répétés par les échos des montagnes.
[Note 62: Dans l'île de Capri, de la pointe du _Capo_ la vue est magnifique et n'a de comparable au monde que la rade de Rio de Janeiro et les abords de Constantinople.]
Dans l'église de Massa-Lubrense, près de Sorrente [63], on voit une Crèche qui est tout un monde. Ce sont des rochers escarpés remplis de personnages en miniature: bergers, religieux; dans un ravin, les Rois Mages qui s'avancent avec toute leur suite; puis des villages, des maisons avec des curieux sur les balcons, des ouvriers à leur atelier, des gens qui causent sur la place publique, des Anges suspendus en l'air. Il y a peut-être deux cents figurants. C'est pour ainsi dire la reproduction de la Crèche de la Chartreuse de Naples.
[Note 63: Aux environs de Sorrente se trouve le pittoresque couvent du Deserto.--Du haut de la terrasse on a une vue charmante sur les deux golfes de Naples et de Salerne et sur l'île de Caprée.]
Dans toute la région, les passants saluent les étrangers par ces mots: _Buon' Natal!_ (bon Noël). C'est le souhait de la nouvelle année[64]. Il en est de même à Rome; on dit encore: _Buone feste_ (bonnes Fêtes!)
[Note 64: Ces intéressants détails sur Ischia, Capri et les environs de Sorrente nous ont été fournis par deux personnes de notre famille qui ont assisté à la Messe de minuit dans l'église de Capri, à l'occasion de la fête de Noël 1904.]
Nous trouvons dans l'_Illustrazione popolare_ (l'Illustration populaire) de Rome, sous le titre: _la squilla di Lanciano nella notte di Natale_ (la voix stridente de Lanciano[65], pendant la nuit de Noël) le trait suivant:
Le soir du vingt-trois Décembre, à six heures, une petite cloche de l'église métropolitaine de _Sainte-Marie-du-Pont_ commence à sonner. Cette sonnerie qu'on est convenu d'appeler _squilla di Natale_ (voix stridente de Noël) dure une heure sans interruption. Entre temps, les boutiques et les cafés se ferment; tous les habitants regagnent leurs foyers; de continuelles salves de mousqueterie et d'autres armes à feu retentissent de toutes parts. A sept heures du soir, tout le monde est chez soi; la clochette cesse de sonner, et, à leur tour, carillonnent toutes les cloches des nombreuses églises de la ville de Lanciano. À ce moment, tous tombent à genoux et récitent les litanies et d'autres prières.--C'est l'heure où, suivant une croyance populaire, la Vierge arriva à Bethléem. La prière finie, les enfants baisent les mains de leurs parents, de leurs aïeuls, de leurs oncles et tantes et échangent des compliments de bonnes fêtes. Un instant après, arrivent aussi les enfants qui vivent loin de la maison paternelle: ils viennent apporter l'expression de leur amour filial et prendre part aux joies de la famille réunie.
[Note 65: _Lanciano_, dans l'Abruzze citérieure, dix-huit mille habitants, archevêché, belle cathédrale; _pont de Dioclétien_.]
Voici l'origine de cet usage: Monseigneur Paul Tasso, napolitain d'origine, prélat d'une grande charité et qui fut archevêque de Lanciano de 1588 à 1607, avait l'habitude d'aller tous les ans, le soir du vingt-cinq Décembre, processionnellement et pieds nus, suivi du clergé et du peuple,--en souvenir du voyage que fit Marie, de Nazareth à Bethléem,--jusqu'à une petite chapelle distante de plus d'un kilomètre de la ville, Sainte Marie dell' Iconicella. Pour faire ce trajet, il mettait une heure, et pendant ce temps, une clochette sonnait. Après la mort de Monseigneur Tasso, ses successeurs renoncèrent à la procession, mais l'usage de sonner la cloche subsista.
Ninna nanna de Manzoni.
_Dormi, fanciul, non piangere,_ _Dormi, fanciul celeste,_ _Sovra il tuo capo stridere_ _Non osin le tempeste!_
Dors, Enfant, ne pleure pas, Dors, divin Enfant, Sur ta tête faire rage. N'osent pas les tempêtes!
(Première strophe.)
SICILE
La Sicile, qu'on appelle avec raison «la perle des îles» à cause de la beauté de ses paysages et de la douceur de son climat, offre une infinité de coutumes charmantes, à l'occasion de Noël.
Le grand et très intéressant journal de Palerme, l'_Ora_ (l'Heure) du vingt-cinq Décembre mil neuf cent quatre, que nous a gracieusement envoyé un éminent professeur de cette ville, nous apporte de précieux documents que nous allons traduire et résumer en leur conservant, autant que possible, leur couleur locale.
Le bateau venant de Naples, arrive le plus souvent à Palerme avant le lever du soleil. Le décor matinal est réellement délicieux. À gauche, au-dessus du promontoire rocheux de Zaffarano, volent de légers nuages gris auréolés de rose par les premiers feux de l'aurore; le ciel est pur de ce bleu pâle qui caractérise les fins d'orage et dont connaissent bien la nuance tendre tous ceux qui ont navigué sur la Méditerranée. Bientôt apparaît Palerme _la Felice_ (l'heureuse) baignée de lumière, ceinte de sa «Conque d'or», plaine fertile qu'encadre un hémicycle de montagnes grandioses.
Les sourires et les sarcasmes des esprits forts et des demi-savants n'ont pas réussi à diminuer la fraîche poésie de la fête de Noël. Sans doute, dit l'_Ora_, il y a bien dans notre chère île, comme partout ailleurs, pendant deux ou trois jours, des repas de parents et d'amis où l'on sert des plats choisis et des mets succulents, puis des desserts de fins gâteaux et de frais bonbons, mais Noël garde dans les rues bruyantes de nos cités, comme dans nos plus humbles villages, son cachet traditionnel de fête religieuse.
Partout, on entend les voix tristes des rapsodes du peuple, auxquelles se mêlent le bruit monotone des sistres, le gémissement plaintif des violons et dans le lointain le son champêtre des cornemuses et des _Zampogne_. Ce sont les _aveugles-poètes_[66] qui chantent le _voyage douloureux de la Sainte Vierge et de Saint Joseph_ ou la _Ninnaredda_ (berceuse) sorte de _neuvaine_ préparatoire à la fête de Noël. Toute maison qui les accepte et veut bien les louer est marquée d'un large trait noir tracé au charbon. Ce sont aussi les bergers descendus des montagnes: ils viennent répéter leur mélancolique _cantilène_ toute imprégnée de soupirs et de pleurs.
[Note 66: À Palerme, les _aveugles-poètes_ forment une sorte de corporation; ils parcourent les campagnes, se rendent à toutes les fêtes, modifient et rajeunissent les chants de leurs prédécesseurs.
Ils abordent tous les genres: les souvenirs des Croisades, les légendes de Sainte Lucie et de Sainte Rosalie, les deux Saintes si populaires dans toute la Sicile, un tremblement de terre, un naufrage, etc.
Ils déploient autant d'imagination pour rendre par la poésie et la musique ces divers sujets, que les «peintres» pour les reproduire sur les charrettes des paysans siciliens.]
Les pieux _cantiques_ de la neuvaine de Noël (_le canzoni_) sont très connus: ils sont à peu près les mêmes dans toute l'Italie méridionale et en Sicile.
On connaît beaucoup moins les _prières_ (_le orazioni_) que l'on récite devant la Crèche dans certains villages des campagnes de Sicile. Ce sont des chants très courts, des invocations à Jésus-Enfant, à la Vierge, au patriarche Saint Joseph.
Ces _prières_ sont écrites dans le gracieux dialecte sicilien que le poète Meli a immortalisé dans ses vers. Qu'on en juge par le commencement du premier sonnet de sa Bucolique.
Montagnes coupées de vallons, Rochers vêtus de lierre et de mousse, Cascades d'eau pure argentée. Ruisseaux murmurants et lacs silencieux.
Cimes escarpées et ravins ténébreux. Joncs stériles et genêts en fleurs. Arbres antiques croulant de vieillesse, Et grottes où les gouttelettes d'eau se pétrifient avant de tomber. Accueillez, dans vos silencieux asiles, L'ami de la paix et du repos!
(Meli, _Buccolica_. Sonetu I.)
La première de ces _prières_ publiée par Valplatani, a toute la grâce d'un petit tableau flamand (_ha tutta la grazia d'un quadretto fiammingo_.)
_Ni' 'na grutta nasciu lu Bammineddu,_ _A Bettilemmi, 'ntempu di friddura,_ _'Ncapu la paglia comu un pucireddu,_ _La Bedda Matri l'ha pusatu allura,_ _E cc'era ddà vicinu un sciccareddu,_ _Misu a lu cantu di la manciatura,_ _All' autru latu un coi pïatuseddu,_ _E, 'ntunnu 'ntunnu, tutti li pastura._ _Gesuzzu duci, beddu e picciriddu,_ _Mniezzu la paglia mori di lu friddu._ _Ma comu grupi la cucuzza a risu,_ _Luci dda grutta comu un paradisu_[67].
[Note 67: Nous devons la traduction à l'extrême obligeance de notre savant ami, M. l'abbé M***, curé de Corscia, dont la collaboration nous a été continuelle depuis l'origine de nos recherches sur les coutumes populaires de Noël.]
Dans une grotte est né le petit Enfant, A Bethléem, au retour de la saison du froid, Sur de la paille comme un pauvret. Sa gracieuse mère l'a posé alors, Tout près, d'un côté de la Crèche, il y avait un âne. De l'autre côté un boeuf attendri, Tout autour, tout autour, la foule des bergers, Le cher Jésus, doux, beau, tout petit, Se mourait de froid sur la paille, Mais à peine le sourire a réjoui sa gracieuse bouche, Que la grotte resplendit comme un paradis.
La Sicile a aussi _ses Noëls_: il ne faut pas y chercher finesse d'images, suite historique, ni vers rimés avec art.
Ce sont de petites strophes déliées qui se suivent avec la fougue capricieuse d'une bande d'enfants qui jouent sur un pré fleuri. Cependant quelle grâce rustique dans ces chansonnettes pieuses et quelle inimitable ingénuité de style et d'images. Dans celle de Noto, Jésus naît dans un jardin parsemé de plantes aromatiques: un tambour et le tintamarre des enfants qui s'amusent annoncent sa naissance.
Ddocu sutia ccè un jardinu, Tuttu chinu d'airumi, Cci na ciu Gesù bambinu. Cu trummessi e tammurinu. E lu misinu suprà l'artari. Tutti l'ancili cci hann' a cantari Cci hann' à caniari cu bella vuci, Lu Bambinu si cunnuci, Si cunnuci, vaneddi, vaneddi. Si comtamu canzuneddi, Canzuneddi via via, Cci cantamu la litania Litania palermitana.
Un peu plus bas il y a un jardin Tout couvert d'arbres qui répandent des parfums. C'est là qu'est né Jésus Enfant. Avec trompettes et tambours. Ils le placent sur l'autel, Tous les Anges se mettent à chanter, A chanter de leurs belles voix Le Bambino si bienvenu. Si bienvenu, viens, viens! Nous chantons des cantiques, Des cantiques et des cantiques, Nous chantons la litanie. La litanie de Palerme.
Plus suavement enfantines me semblent ces deux autres chansonnettes (_canzonette_) pieuses de Valplatani. La première a tout l'air d'une _ninna nanna_ (berceuse):
A la notti di Natali Ca nasciu lu Bammineddu, E nasciu nni la gruttidda. A la so manciaturedda E sô matri cci arridia, Rosi e gigli cci cuglia.
Dans la nuit de Noël, Il est né le Bambino, Il est né dans une grotte. Dans sa petite Crèche. Sa mère nous souriait. Elle nous cueillit des roses et des lys.
Si l'on veut ajouter foi à cette autre chansonnette de Valplatani lorsque naquit notre Sauveur dans la grotte de Bethléem, il y avait non seulement un ange, mais encore un certain personnage qui jouait de la cornemuse. Au son géorgique du champêtre instrument, une brebis, aux flocons de laine frisée, dansait:
A la notti di Natali Cc'era l'ancilla e un compari[68], Chi sunaca la ciaramedda, Abballava la picuredda Abballava rizza rizza!
Dans la nuit de Noël Il y avait un ange et un autre personnage[68] Qui jouait de la cornemuse Une brebis, aux flocons de laine frisée Dansait: ravissante beauté!
[Note 68: Littéralement: un parrain.]
C'est surtout à l'occasion des fêtes de Noël, que les bambini de Valplatani récitent, avec une certaine cadence monotone, des strophes de quatre ou tout au plus six vers; elles sont comme parfumées d'une candeur ingénue. La première semble une peinture inimitable dans sa gracieuse naïveté:
Sutta un pedi di castagna, Cci à Gesuzzu: c'addimanna, Addimanna tri tari, Cu la manuzza chi fa accussi.
A l'ombre d'un châtaignier. Il y a Jésus: il nous appelle. Il nous appelle, En nous faisant signe de sa petite main.
Toute l'ardeur d'une fervente invocation vibre dans cette autre strophe:
Bammineddu di la chiuviddu, Siti beddu e piccireddu, Quannu spunta la cirasa Vui viniti a la me casa, A la me casa 'un cci ati vinutu, Viniticci ora pi darimi aiutu!
Petit enfant que je vois d'ici. Vous êtes beau et tout petit. A la saison des cerises, Venez à ma maison. Vous n'êtes pas encore venu à ma maison. Venez y maintenant pour me secourir.
Pour Noël, les enfants s'amusent à faire des Crèches devant lesquelles ils allument, avant minuit, de petites lampes d'huile. La Crèche est une montagne de sucre avec des vallons, des précipices et des grottes qui doivent représenter, en petit, la montagne de Bethléem. Il doit y avoir nécessairement un ruisseau en verre ou en papier argenté ou même d'eau courant dans un lit de fer blanc au milieu de rochers de sucre, par suite d'ingénieuses combinaisons. La montagne est peuplée d'une trentaine de personnages de craie que nos _bambini_ appellent bergers. Quelques uns cependant n'ont rien du costume pastoral. On y voit: un muletier qui tire par les rênes une bête récalcitrante, une lavandière qui revient du ruisseau avec un lourd fardeau sur la tête, un pêcheur qui jette sa ligne dans les eaux d'une rivière, un chasseur tirant un oiseau qui se brandille sur un arbre... Parmi les vrais bergers, l'un d'eux, en voyant la grande, l'insolite lumière qui se répandit sur la montagne de Bethléem, à la naissance de Jésus, regarde avec frayeur. Aussi est-il connu sous le nom de _l'Effrayé de la Crèche (lo spaventato del presepe)_. On y voit un berger qui porte un fagot de bois, un autre qui remue le lait dans une chaudière bouillante; celui-ci a retiré ou va retirer une épine qui lui gonfle le pied; celui-là lance une pierre à une vache qui se fourvoie; tel gonfle les joues en soufflant dans la cornemuse ou la _Zampogna_; tel autre frappe sur un cerceau... Et les enfants les connaissent, un par un, comme s'ils étaient vivants. De leurs regards qui savent donner à tout l'animation et la vie, ils les suivent s'acheminant vers la grotte où l'Enfant Jésus leur sourit, les bras ouverts, au milieu de deux animaux qui le réchauffent de leur haleine.
Mais revenons aux joies familiales: revoyons les rues les plus fréquentées de notre Palerme. Nous sommes à la nuit qui précède Noël: voici les boutiques des marchands de fruits les plus renommés. Façades, architraves, colonnes, chapiteaux d'une architecture très étrange, s'offrent à nos regards. La matière dont ces espèces de maisons sont fabriquées et qui ferait les délices d'une armée de rats, est entièrement de figues sèches. Mais qui pourrait rendre avec la plume les vives gradations de couleurs que nos marchands de fruits combinent d'une manière si savante? Comment décrire cette pyramide de miel qui se détache tout près d'un monceau de poires d'hiver qui semblent faites de vieil or...?
L'usage que les bons Norvégiens ont de donner du froment et du pain aux oiseaux, le jour de Noël, se rencontre aussi dans plusieurs pays de la Sicile. A Scicli, par exemple, les femmes ont l'habitude de jeter sur les toits, les balcons et les appuis des fenêtres, des miettes de pain et des grains de blé, afin que le jour où naquit Jésus, les gracieux habitants de l'air ne manquent pas de nourriture et qu'ils puissent égayer ce jour de leurs chants les plus joyeux.
Ravissante coutume bien digne de Noël, la fête par excellence de la paix et de l'allégresse!
Dans quelques villages de la Sicile, on conserve l'usage, d'ailleurs très ancien dans l'île, d'allumer la _bûche de Noël_ (il ceppo di Natale). On réunit de la paille et des sarments sur lesquels on place une énorme bûche, qui provient généralement de la libéralité d'un propriétaire, religieux observateur des coutumes du pays. Aussitôt que le soleil se couche derrière les montagnes et que la cloche tinte l'_Ave Maria_ (l'Angelus), le député de la fête a soin de mettre le feu à la bûche, et de veiller à ce que, toute la nuit, il reste allumé.
D'aucuns voient dans l'embrasement de la bûche de Noël le symbole du feu qu'auraient allumé dans leurs chaumières les bergers de Bethléem dans cette nuit mémorable où l'Ange leur annonça la naissance de Jésus. D'autres expliquent cet usage par la nécessité de réchauffer à un feu public les pauvres gens qui veillent, à ciel ouvert, pendant cette froide nuit de Noël.
Rien de plus gai que la vue de cette bûche allumée, qu'entourent les artisans et les pauvres. Les uns restent debout, les autres sont assis sur des pierres, quelques-uns fument philosophiquement leurs pipes, d'autres grignotent des marrons qu'ils ont fait rôtir sous la cendre de la bûche; les enfants cassent des noisettes, les vieillards étendent leurs mains au feu pour les dégourdir.
Autour de la traditionnelle bûche de Noël, comme à un immense foyer, tous se donnent rendez-vous; on se trouve si bien dans cette chaude atmosphère et puis on s'y divertit. Devant ce gros morceau de bois qui brûle et crépite joyeusement, qui envoie dans l'air des nuages de fumée et lance des étincelles, la foule reste d'abord immobile et la flamme projette de brillants reflets sur tous les visages. Mais bientôt éclatent les rires les plus joyeux, on échange entre amis les plus innocents badinages, et toutes les voix chantent les cantiques de Noël. De temps en temps on attise le feu, de nouveaux fagots sont ajoutés aux premiers et la plus douce gaîté règne dans toutes les conversations, jusqu'à ce que les derniers tisons de la bûche de Noël s'éteignent avec les premières lueurs de l'aurore.
ESPAGNE