Noël dans les pays étrangers

Chapter 4

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Pendant la nuit de Noël, on envoie à ses parents et amis des gâteaux de maïs qui ont été bénits par les prêtres des paroisses. Ces gâteaux sont plus ou moins grands, suivant l'importance du cadeau qu'on veut faire. Laisnel de la Salle rapporte[44] qu'une année le prince Borghèse en reçut un blasonné à ses armes qui ne mesurait pas moins de six mètres de largeur. Il en fit faire vingt-quatre énormes portions qui furent distribuées à autant de pauvres.

[Note 44: _Croyances et légendes_, Tom. I. page 12.]

Cette année (1904), la réception des cardinaux par le Pape au Vatican, pour la présentation des voeux, eut un caractère tout intime. La veille de Noël, chaque cardinal s'exprima verbalement en son nom: on ne lut point d'adresse, le Pape ne prononça pas de discours, mais s'entretint cordialement avec chaque cardinal. Le Souverain Pontife reçut ensuite l'antichambre pontificale et les officiers de sa garde.

Mais l'objet le plus convoité par les enfants,--les meilleures étrennes--c'est un _presepio_. On nomme ainsi une Crèche en cire, contenant l'Enfant Jésus couché sur la paille, Marie et Joseph en adoration à ses côtés et, sur un plan éloigné, le boeuf et l'âne qui semblent réchauffer de leur haleine le Sauveur du monde. Il y a des Crèches de route grandeur, de tout prix: les plus attrayantes pour les petits Romains sont celles qui sont recouvertes d'un globe de cristal. Ils emportent triomphalement leur _presepio_ et le placent avec honneur dans leur chambrette ornée à l'avance pour le recevoir. C'est devant lui que, chaque soir, toute la famille vient prier[45].

[Note 45: La plus belle Crèche de Rome se trouve toujours dans l'antique église de l'_Ara coeli_, au Capitole. Ces représentations de la Crèche sont ordinairement conservées de Noël à l'Épiphanie.--Autrefois, dans quelques églises, on les cachait le jour des Saints Innocents, en mémoire de la fuite de Jésus en Égypte.

Le célèbre peintre florentin Luca della Robbia se distingua dans la fabrication des Crèches en terre cuite.]

Rappelons un gracieux et naïf usage qui existe à Rome et qui fait de Noël, comme partout ailleurs, la fête privilégiée des enfants: nous voulons parler des petits prédicateurs de l'_Ara coeli_.

Pendant les fêtes de Noël, on vient de tous les quartiers de la ville dans cette église dédiée à la Vierge Marie pour rendre ses hommages au _San Bambino_. Tout le monde le connaît, tout le monde vient se recommander à lui. Il n'est pas rare qu'on le conduise chez des malades désespérés et que des guérisons étonnantes soient produites par sa présence. Telle est à Rome sa renommée que ceux même qui, en 1849, opprimaient le Pape et outrageaient les prêtres, affectaient de le respecter et lui donnèrent la plus belle des voitures qui se trouvaient au Quirinal pour ses visites aux malades.

La statue du _San Bambino_ est en bois d'olivier: sa robe est couverte de saphirs, d'émeraudes et de topazes, dons de la piété des fidèles. Un soleil tout en diamant étincelle sur sa poitrine, des colliers plus précieux les uns que les autres ornent son cou et tout cela en reconnaissance des nombreuses guérisons opérées au contact du _San Bambino_ et constatées par des témoignages très authentiques. Il demeure exposé depuis Noël jusqu'à l'Épiphanie, dans une chapelle latérale admirablement décorée: il y est entouré de tous les personnages qui furent témoins du mystère de Bethléem.

Quand le moment est venu de le dérober aux regards, les Religieux Franciscains du couvent de l'_Ara coeli_ le portent en procession sur le seuil de l'église et avec lui bénissent la foule.

Peu de cérémonies, à Rome, attirent un tel concours: les cent vingt-quatre marches qui conduisent à l'église, tous les degrés du Capitole, tous les balcons sont garnis de pieux fidèles qui attendent cette bénédiction comme une grâce des plus précieuses.

C'est en face du _San Bambino_ que les enfants de Rome viennent prêcher. Au pilier voisin s'appuie une petite chaire: les jeunes orateurs de sept a douze ans s'y succèdent pour y célébrer, dans leur naïf langage, les louanges du petit Jésus.

Deux mois avant la fête, père, mère, frères et soeurs, tout le monde est en mouvement dans les familles. Les uns composent, les autres font répéter au jeune débutant son sermon de Noël.

«Lorsque j'arrivai, écrit Mgr Gaume, c'était une petite fille qui occupait la chaire: à en juger par sa taille, elle pouvait avoir huit ans au plus. Elle parlait avec beaucoup d'onction et de vivacité; le geste était naturel, le ton juste et varié..... La péroraison fut pathétique. L'orateur tomba à genoux, étendit ses petites mains vers le _Son Bambino_, lui adressa une naïve prière, puis donna sa bénédiction absolument comme l'aurait fait un vieux prédicateur»[46].

[Note 46: Loc. cit. I p. 459.]

Il n'est donc pas étonnant que, pendant huit jours, de dix heures du matin à trois heures du soir, il y ait foule à l'_Ara coeli_.

C'est ici qu'il faut parler d'un personnage imaginaire qui jouait autrefois un grand rôle dans les coutumes populaires de Noël en Italie: il s'agit de la _Befana_[47].--Ce mot qui est évidemment une corruption de _Befania_. _Epifania_ Épiphanie, veut dire _marionnette_, _fantôme_.

[Note 47: Voir le _Dizionario di Tradizione_ de Moroni. Spain. Tom. IV, pag. 278-282.]

On appelle _Befana_ un mannequin habillé de haillons qu'on promène en Italie, la nuit de l'Épiphanie et qu'on s'amuse à suspendre aux fenêtres le jour même de la fête. Cet usage a presque complètement disparu.

Varchi et Béni représentent la _Befana_ comme une vieille femme aux yeux rouges, aux lèvres épaisses, au visage furibond.

Jacques Grimm[48] dit que la _Befana_ est une fée difforme, noire, laide, qui apporte des présents aux enfants. En Allemagne, ajoute-t-il, _Tante Arie_ joue à peu près le même rôle. Sa légende serait originaire de Franche-Comté; elle assiste aux moissons, préside les fêtes rustiques, récompense les fileuses diligentes, fait tomber les fruits des arbres pour les enfants sages, et à Noël leur donne des noix et des gâteaux. Le titre de _tante_ paraît avoir remplacé celui de _fée_, car c'est le nom d'une personne généralement bienfaisante.

[Note 48: Dictionnaire de Mythologie allemande, s. v. _Befana_.]

En Italie, son rôle serait celui du «Bonhomme Noël» ou de «Croquemitaine» si redouté des enfants. S'ils ne sont pas sages, les parents les menacent de tout révéler à la _Befana_. Celle-ci donne des cadeaux aux enfants obéissants; aux méchants elle n'apporte que de la cendre et du charbon.

Comme les Rois Mages venaient de l'Orient et que l'un d'eux était noir, on raconte aux enfants que la _Befana_ aussi est noire et qu'à cette époque, elle entreprend un grand voyage pour récompenser ou pour punir.

Parmi les cadeaux qu'on lui attribue à Rome, on remarque les pommes de pin dorées qui rappellent l'encens et l'or des Rois Mages.

En Toscane, elle est représentée comme une fée qui pénètre la nuit dans les maisons; elle emplit de bonbons et de joujoux, les souliers placés dans la cheminée. Les mamans et les gouvernantes menacent leurs _bambini_ de la _Befana_ qui n'est, disent-elles, ni tendre, ni généreuse pour les mauvais sujets.

Le cinq Janvier, veille de l'Épiphanie, vers dix heures du soir, la place Xavone, la plus vaste et la plus imposante de Rome après celle de Saint-Pierre, est illuminée _à giorno_ et présente un aspect féerique. Des marchands forains y étalent leurs boutiques ambulantes chargées de friandises, de fruits et de jouets d'une variété infinie. On y installe même des pâtisseries et des cafés pour les parents, les parrains, les maîtres: ils y viennent en foule pour «régaler» leurs enfants, leurs filleuls, leurs élèves.

On crie, on danse, on tambourine, on agite des grelots et même des casseroles. On y vend surtout des trompettes de fer blanc appelées _Befane_[49]. Les enfants les achètent et s'en vont par les rues, soufflant toute la soirée et toute la nuit, et rendant tout sommeil impossible. Cette bruyante démonstration est, dit-on, à l'intention du roi Hérode qu'on veut punir de sa cruauté envers les Innocents.

[Note 49: La veille de Saint Jean-Baptiste. Le même bruit se produit, avec des clochettes qu'on vend sur la place du Latran.]

Assurément Hérode et sa famille occupent une grande place dans l'esprit des Italiens. Un voyageur qui visitait, l'hiver dernier, les églises de Rome, au temps de Noël, voyait partout, dans les Crèches, l'Enfant Jésus couvert d'un voile épais. Comme il en demandait la raison, on lui répondit: «c'est pour le dérober aux fureurs d'Hérode».

D'après quelques auteurs[50], la _Befana_ serait Salomé, fille d'Hérode, qui fit décapiter Saint Jean Baptiste. Son histoire fit grande impression sur l'imagination du Moyen Age et la légende s'en empara bien vite pour y mêler ses fables. Ainsi, quand, au fameux festin, on lui présenta la tête tranchée du Saint, elle voulut y déposer un baiser, mais la bouche lui souffla violemment à la figure et aussitôt elle disparut ensorcelée et fut condamnée à suivre le cortège des mauvais esprits[51].

[Note 50: Jacques Grimm. loc. cit.]

[Note 51: Une autre légende raconte que la fille d'Hérode, en punition de son crime, eut la tête tranchée par un glaçon, au moment où elle traversait un fleuve dont la glace se brisa sous ses pieds.]

A la cathédrale de Gênes, pendant la Messe de minuit, au _Gloria in excelsis_, tous les enfants de l'assistance sonnent un charivari de clochettes de terre cuite qui ne convient guère à la sainteté du lieu. --Ceci rappelle un peu les Messes solennelles des rites orientaux, arménien, grec, etc., où la consécration s'accomplit au son des grelots que le diacre et le sous-diacre agitent de chaque côté du célébrant. Ces grelots sont attachés au bout d'un bâton de deux mètres, qui porte à son extrémité une plaque ronde de cuivre ou d'argent; ils rendent un son harmonieux par suite du mouvement qu'on leur donne. Cet instrument s'appelle _quéchouez_[52].

[Note 52: Lebrun. _Explication des cérémonies de la Messe_. Tom. III.]

D'ailleurs, pendant toute la veillée de Noël, ces mêmes clochettes préludent à la fête, dans toutes les rues de Gênes, d'une assez amusante façon.

Dans quelques villes d'Italie, on voit encore ce qu'on appelle _la ruota della Befana_. C'est une ronde d'enfants avec des chants à tue-tête, autour d'un grand feu de joie. Cet usage existe encore à Mandello sur les bords du lac de Lecco. Un cortège nombreux, que précède une musique barbare et une mascarade pittoresque, escortent la _Befana_, la vieille qui porte la fleur de lys et la quenouille. D'après la légende, elle vient, le jour de Noël, distribuer des jouets et des friandises aux enfants bien sages. La fête se termine sur la place du village par un feu de joie dans lequel on brûle, en effigie, la vieille femme qui doit renaître de ses cendres l'année suivante.

Dans ce même village de Mandello, le chef du peuple, _il capo del popolo_, revêtu d'un costume spécial et entouré d'une foule nombreuse, offre une marmite de soupe fumante à l'Enfant Jésus que l'on vénère dans une Crèche installée sur la grande place. Au pied d'un autel improvisé, on dépose, sur un tapis, des jattes remplies d'eau, que l'on vient reprendre le lendemain. Elles serviront de pieux présents aux amis, car cette eau passe pour avoir obtenu des vertus particulières pendant qu'elle a séjourné devant la Crèche.

Dans la même région, au val di Rosa (Lecco), les gens du pays jouent encore, à l'occasion de Noël, des _Mystères_ qui datent du Moyen Age. Ils représentent le cortège des Bergers et des Rois Mages, en costumes qu'ils sont fiers de porter, et montent, en chantant, sur les hauteurs voisines couvertes de neige. Un clerc ouvre la marche, tenant bien haut l'étoile lumineuse: rois et pasteurs suivent en ordre et se rendent à un _presepio_ dressé dans un ermitage au sommet de la montagne.

En Toscane et en d'autres contrées de l'Italie, la bûche de Noël est en grand honneur. Quelquefois même dans le langage populaire, on désigne la fête de Noël par ce seul mot _Ceppo, la Bûche_. On bande les yeux aux enfants, puis ces derniers doivent tourner autour de la Bûche et la frapper à coup de pincettes en chantant la _canzonetta_ dite _l'Ave Maria de la Bûche_. Ce chant a la vertu de faire tomber sur eux une pluie bienfaisante de jouets et de bonbons, selon la générosité des assistants [53].

[Note 53: P. Fantani--*** s. v. Ceppo]

NAPLES

La vue de Naples, de son golfe aux teintes d'azur, de ses rivages constellés de blanches villas, de ses promontoires pittoresques et du cône fumant du Vésuve, est un des spectacles les plus enchanteurs qu'il y ait au monde.

Nulle part Noël n'est plus animé qu'à Naples. Une sorte de rage de plaisir et de distraction s'empare de la population tout entière et pendant une période de huit jours, c'est un mouvement, un entrain, une sorte de _furia_ dont rien ne peut donner l'idée.

La semaine qui précède Noël s'appelle, à Naples, la semaine des _bancarelle_ (littéralement des _comptoirs_). En 1904, elle s'est terminée dans un «bain de lumière et d'azur» [54].

[Note 54: Nous empruntons quelques détails aux journaux de Naples: nous nous efforçons de les traduire aussi littéralement que possible, afin de conserver les nuances d'un style plein de délicatesse et d'originalité.]

Une douceur de ciel printanier a souri à ces derniers jours de l'année, d'ordinaire si pluvieux à Naples: le bonheur des petits commerçants est donc complet. Les marchés de Noël ont eu depuis huit jours un aspect des plus attrayants comme tous les usages de cette population moitié orientale et moitié espagnole.

D'innombrables boutiques s'élèvent dans la grande rue centrale de Naples, _via di Roma, gia Toledo_ (la rue de Rome, autrefois de Tolède[55]). Une foule en liesse la remplît et déborde dans les ruelles adjacentes, sur les places et sur les quais. Clameurs, joie universelle, portées au diapason le plus élevé, explosion gigantesque de bonne humeur et de félicité publique qui se nourrissent de gain bien minimes, préparés de longue main et impatiemment attendus. Toutes les familles bourgeoises se réapprovisionnent du nécessaire et parfois même du superflu. Les _bancarelle_ sont une exposition aux formes les plus diverses, aux couleurs les plus variées et les plus vives: elles se tiennent sur les places, en plein air, au milieu de tentes roulantes qui s'élèvent par milliers et sur lesquelles l'esthétique du peuple napolitain range, en groupes bizarres, les objets les plus divers et les plus brillants.

[Note 55: Le gouvernement italien, au moment de l'annexion du royaume de Naples, a changé le nom de la grande rue de Tolède et l'a appelée, en 1870, rue de Rome. Mais, nous l'avons constaté, pour le peuple napolitain et la presse locale, c'est toujours la rue de Tolède.]

Ce ne sont pas seulement des comestibles, des ustensiles en terre ou en verre, fabriqués sous les formes les plus fantastiques; ce n'est pas seulement pour la table que se dressent ces agréables bastions vivants, le long des trottoirs fourmillant de monde de la rue de Tolède, de la place Medina et de la place de la Liberté, la littérature même a ses autels, ses petits temples enguirlandés dans ce bruyant «abracadabra» du Noël Napolitain. Elles sont, en effet, innombrables les _bancarelle_ où sévères et graves se trouvent rangés les livres, les opuscules, les in-folios anciens et miniatures, toutes les variétés et les sous-espèces du volume, et surtout des manuscrits qui coûtèrent tant de sueurs. Un public curieux et sympathique s'approche de ces montagnes de papier imprimé, et y cherche avec des regards studieux l'ouvrage désiré et peut-être ignoré du revendeur. Parfois pour quelques centimes on achète un livre d'une grande valeur, ou tout un lot de brochures au dos déchiré et aux pages en lambeaux.

Et aujourd'hui (Noël 1904), pour la première fois peut-être depuis vingt ans, grâce aux rayons bienfaisants d'un soleil de printemps, Naples peut montrer toute la beauté éblouissante de ses marchés «enveloppés d'un nimbe de joie». Toute la ville est aujourd'hui dehors: les étrangers en extase contemplent ce spectacle comme «une fascinante féerie».

Ce qu'il faut voir surtout, c'est le pittoresque _marché aux poissons_ sur le quai de Sainte-Lucie. La veille de Noël, après avoir traversé un grand nombre de rues entre des trophées de verdure, des amoncellements de fruits, de compotes au vinaigre, de gâteaux, de liqueurs, on croirait que c'est la dernière journée où il soit permis de manger. Pour le souper, la carte de rigueur est la suivante: vermicelle au jus de poisson, _broccoli_ fumants à l'huile, _capitone_[56] et poissons divers[57].--Cent mille personnes au moins sont en mouvement pour préparer le succulent repas aux quatre cent mille autres qui se promènent oisives ou qui travaillent, en proie à la plus fébrile impatience.

[Note 56: Le _capitone_ est le mets traditionnel et nécessaire du repas de Noël: c'est une anguille de rivière ou de mer, quelquefois Une murène à la chair blanche et laiteuse.]

[Note 57: Les Napolitains les appellent _frutti di mare_ (fruits de la mer), ce sont des huîtres, des crabes, des langoustes, des coquillages aux formes les plus variées.]

A combien le _capitone_? Telle est la grande question du jour. En effet, quel est le Napolitain qui ne mange le _capitone_ le soir de la veille de Noël?

Partout on entend crier: «_capitone viva, fricceca, stu capitone, a na lira e otto, capitone_ vivant, il palpite encore ce _capitone_, à un franc quarante centimes».

Il faut aller visiter la rue Ste-Brigitte ou la rue Porto, le soir de la veille de Noël. C'est une scène fantastique digne du pinceau de Gherardo dell Notti. Qu'ils sont beaux à voir ces marins au teint bronzé, vieux loups de mer qui, sur leurs barques de pêche (_paranziello_), ont défié maintes fois les tempêtes et qui ont une voix de tonnerre habituée à se faire entendre au milieu du bruit des vagues. Ils sont là, debout devant leurs corbeilles entourées de cierges allumés, les manches de leur veste retroussées jusqu'au coude. Ils enfoncent de temps en temps leurs mains dans ces corbeilles remplies d'anguilles vivantes, ils saisissent les plus grosses, les font tournoyer en l'air et gesticulant avec toute leur vivacité méridionale, ils ont un faux air de charmeurs de serpents.

A chaque coin de rue les marchandes de Procida[58] et d'Ischia attirent l'attention par le curieux costume de leur île.

[Note 58: _Le jour de Noël_, à la Saint-Michel et le huit Mai, les femmes de Procida revêtent leur costume national: un vêtement rouge brodé d'or, et elles exécutent la danse du pays, la _tarantelle_.]

Rien de plus animé, de plus vivant que le spectacle du port de Naples, la veille de Noël, vers le coucher du soleil. La foule y montre sa folle et insouciante gaîté, son intarissable faconde, sa verve spirituelle et bouffonne, les marchands y annoncent leurs denrées avec mille _lazzi_, les musiciens y donnent des sérénades et au milieu de cette cohue indéfinissable les _corricoli_, petites voitures où s'entassent de douze à quinze personnes, amènent de Portici et de Resina les ouvriers qui viennent souper en plein air, en face de la mer (à la napolitaine).

Oui, à Naples, Noël est bruyant et joyeux: clameurs et joie qui font oublier la désolante mélancolie qui court dans les vastes souterrains de cette bonne, généreuse et sympathique population. Qu'on ne croie pas cependant que Naples soit devenue, par enchantement «la ville du dollar»: Noël n'est pour elle qu'une «parenthèse de félicité et de splendeurs», à la fin d'une année qui a été souvent attristée par bien des privations.

En un mot, rien de vivant, de pittoresque, de sémillant comme ce peuple en délire sous «le beau ciel bleu de Naples, turquoise le jour, saphir la nuit».

Comment ne pas se rappeler ces beaux vers de Lamartine:

Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde. Sur ces rives que l'oeil se plaît à parcourir. Nous avons respiré cet air d'un autre monde. Elvire!... Et cependant on dit qu'il faut mourir[59].

[Note 59: Tout le monde connaît ce vieux dicton que répète volontiers même le dernier des Napolitains: _Veder Napoli e dopo mori_, voir Naples et mourir.]

Naples a aussi ses musiciens de Noël; ils viennent du fond des Abruzzes et des gorges de la Calabre: ils portent le nom de _Zampognari_. Il y a deux sortes de _Zampogna_ en usage dans le midi de l'Italie et en Sicile.

C'est d'abord une cornemuse composée d'un sac de peau et de trois chalumeaux de différentes longueurs. Deux de ces chalumeaux donnent toujours le même ton; le troisième est susceptible de varier ses notes et rappelle le hautbois et la clarinette. La note continue du plus gros chalumeau s'appelle _bourdon_, elle est censée faire la basse; celle du second, donne ordinairement la dominante. Lorsqu'on entend de loin dans les montagnes ce singulier mélange de tons immuables avec les modulations de la mélodie, on croirait avoir les oreilles frappées par un tintement de cloches plutôt que par le son d'un instrument de musique.

Il y a aussi de petites _Zampogne_ qui ne se composent que d'un simple chalumeau. Nous avons sous les yeux une gravure reproduisant le gracieux tableau du professeur Bechi de Rome. C'est un _Zampognaro qui s'exerce à jouer la cantilène de Noël_: son instrument, en effet, n'a pas d'outre et ressemble assez à un hautbois de petite dimension.

Les fonctions et les costumes des _Zampognari_ sont à peu près les mêmes que ceux des _Pifferari_ à Rome. Comme eux, ils ne s'embarrassent pas d'un bagage inutile. Un manteau de laine brune leur sert, pendant la nuit, tout à la fois de matelas et de couverture. Ces pauvres montagnards s'en vont de porte en porte et le peuple napolitain très pieux et très charitable leur demande des neuvaines devant l'image de la Madone ou devant la Crèche. L'argent qu'ils gagnent sert à nourrir leur famille pendant le reste de l'année.

A Naples, plus encore qu'à Rome, le _presepio_ (la Crèche) joue un grand rôle dans les fêtes de Noël. Dans le sud de l'Italie, les Crèches sont nombreuses et dénotent parfois un véritable talent d'artiste. Au fond d'une grotte entourée de rochers, on aperçoit l'étable et la Crèche où naquit le Sauveur. Autour du _San Bambino_ reposant sur la paille, de minuscules figurines de bois sculpté, revêtues d'habits patiemment confectionnés aux veillées d'hiver, représentent la Sainte Vierge et Saint Joseph en extase. A l'entrée, de petits chérubins pressent leurs têtes ailées pour regarder de plus près le nouveau-né. Puis c'est toute une procession de bergers qui viennent lui apporter leurs modestes présents.

Au sommet de la grotte brille l'étoile qui a conduit les Mages. Ceux-ci sont entourés de pages, d'hommes d'armes, d'écuyers, d'esclaves nubiens qui conduisent des chameaux. Ces figurines sont quelquefois d'un grand prix: il est des chèvres et des moutons signés _Vaccaro_, qui valent leur pesant d'or.

Un auteur dramatique a eu la passion de la Crèche: le napolitain dom Michel Cuciniello. Il avait rangé derrière de brillantes vitrines ses _pupazzi_ (petites statuettes): il aimait à les faire admirer à ses visiteurs. On y voyait tout ce qui peut entrer dans la composition d'une Crèche, depuis l'Archange Gabriel jusqu'à l'humble paysanne apportant ses présents dans un panier, depuis Saint Joseph jusqu'au tavernier, depuis la Sainte Vierge jusqu'au roi nègre. Dom Michel offrit à la ville de Naples ce trésor d'art qu'on peut aller voir au Musée de la Chartreuse de San Martino.