Chapter 2
Dans quelques villes d'Angleterre, le maire reçoit, à l'occasion de Noël, cent vieillards qui viennent prendre le thé, pendant que sa femme réunit des veuves sans ressources. Ailleurs, ce sont des fondations pour dons de viande, de couvertures de laine, de sacs de charbons. Ainsi la distribution annuelle de la _Christmas Parcel Fund_ (Société des paquets de Noël) de Shoreditch, établie en 1870, a eu lieu aux Bains de Pitfield-street. Neuf cent cinquante-six des citoyens les plus pauvres de la localité, la plupart ayant une nombreuse famille, ont reçu un paquet d'épicerie contenant une demi-livre de thé, un demi-quart d'une mesure de farine, une demi-livre de sucre et tout ce qui est nécessaire pour faire un bon _pudding_ de Noël--et en plus un ticket pour cent livres de charbon. Quelques mots aimables furent adressés à l'assemblée par le conseiller Dr Davies, président de la Société, qui était assisté de l'honorable Claude Hay, M.P. (membre du Parlement), et de l'Alderman Pearce[16].
[Note 16: _The Daily Telegraph_, 23 Décembre 1904.]
Dans quelques _Work-houses_ (asiles des pauvres), les dames de charité offrent un dîner de Noël complet: roastbeef, plum-pudding et bière, quand une Société de tempérance n'intervient pas pour remplacer la bière par le thé. Dans ces _Work-houses_, on prépare même quelquefois, chose toute nouvelle pour l'Angleterre protestante, une cérémonie religieuse à minuit «_Watch service_», tout comme les catholiques ont la messe de minuit.
Le jour de Noël, un dîner pour plus d'un millier de pauvres est ordonné par la Reine d'Angleterre. Sa Majesté, accompagnée de la princesse de Galles et de ses petits-enfants, parcourt les grandes salles, parlant à ses convives d'un jour, les réjouissant de sa présence, alors que, d'autre part, elle a fait elle-même des couvre-pieds envoyés à la même époque aux hôpitaux de Londres.
Après le dîner de Noël, on se livre à différents jeux: nous n'en citerons que deux.
C'est d'abord le _Snap Dragon_. Sur une large coupe, on place des raisins secs et des amandes que l'on recouvre d'eau naturelle, sur laquelle surnage une mince couche d'eau-de-vie. On allume alors ce punch d'un nouveau genre, et il s'agit d'enlever prestement, sans se brûler, raisins et amandes que les ondulations d'une longue flamme défendent longtemps contre toute atteinte[17].
[Note 17: Nicolay. _Histoire des Croyances_. Tome II, p. 81.]
_The Hide and Seek_ (cache-cache) se joue dans les vieux manoirs. Et à cette occasion, l'aïeule, de sa voix chevrotante, ne manque jamais de psalmodier la _Légende du Beau-Lowe_: c'est une _Christmas carol_ qui date, dit-on, du Ve siècle. Notre traduction littérale la donne dans toute sa simplicité:
«Noël au vieux château: c'est jour de fête. La fille du noble Biron joue avec ses compagnes. Elle joue à _cache-cache_. Quel délice! Elle se cache si bien, si bien, qu'elle disparaît et que personne ne peut la découvrir. Pas même son fiancé, le jeune et beau Lord Lowe. Les jours, les semaines, les mois, les années passent.--Vingt ans après, comme on avait besoin d'une nappe pour la table du festin de Noël, on ouvrit par hasard une vieille armoire et on y trouva, ô horreur!... un squelette couronné de roses blanches fanées.... Jeunes filles, songez à la fiancée du beau Lord Lowe!»
Le _Christmas_ britannique est surtout la fête des enfants. Les écoles anglaises comptent deux vacances annuelles: l'une, qui est la plus longue, a lieu en été, l'autre est accordée à l'occasion de Noël. C'est par suite de la présence au logis des enfants dispersés dans les collèges, que la réunion de famille est au complet. La veille de Noël, _Christmas Eve_, les enfants suspendent à leur lit de fer les bas dans lesquels _Father Christmas_ (le Père Noël) viendra déposer, croient-ils ou font-ils semblant de croire, les jouets et friandises qu'y déposeront réellement leur père et leur mère.
Le soir de Noël, les enfants règnent en souverains, et, comme dans les saturnales antiques, c'est le monde renversé.--Douce tyrannie de quelques heures, car, ainsi que le dit Emile Augier:
Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres. Qui dans tout notre coeur s'établissent en maîtres, Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas, Et n'ont pour être heureux qu'à n'être pas ingrats.
Toute la famille est réunie; alors c'est le bruit des jeunes voix, l'applaudissement des yeux, le trépignement des petits pieds sous la table. _Granny_ (grand'-mère) réclame le silence: elle se fait apporter une bouteille de son plus vieux cognac. On arrose le _pudding_, on éteint le gaz et le plus jeune des _babies_ allume l'eau-de-vie dont la flamme scintille en reflets bleus, pendant que la turbulente jeunesse improvise une ronde autour de la grande table. Le gaz brille de nouveau et le _pudding_ est gravement entamé. On fait d'abord la part des absents. La poste, dès le lendemain, portera aux colons de la Nouvelle-Zélande, aux _Sheep farmers_[18] d'Australie, aux garnisons de l'Inde et du Cap, ce souvenir si touchant de l'amitié.
[Note 18: Éleveurs de moutons.]
L'Angleterre célèbre la fête de Noël avec une réelle allégresse: c'est l'époque choisie pour échanger voeux et étrennes. C'est Noël qui est vraiment le _jour de l'an_ et qui sert de transition d'une année à l'autre. Aussi un grand nombre de _Christmas Cards_ (cartes de Noël) partent d'Angleterre pour les quatre coins du monde _anglicisé_, colonisé par la conquête toujours envahissante du peuple britannique, empire sur lequel
_The Sun never sets_, Le soleil ne se couche jamais.
Nous avons sous les yeux une collection très complète de _Christmas Cards_: il y en a de ravissantes. Certaines sont sur du papier fin et colorié, quelquefois avec photographies ou gravures de gracieux paysages ou de tableaux des grands maîtres. La plupart des voeux exprimés peuvent se résumer dans ceux-ci:
_With Sincere Wishes for_ _A Very Happy Christmas and_ _A Bright and Prosperous New Year,_ _from_ _X***._
Avec sincères voeux pour Un très heureux Noël et Une brillante et prospère nouvelle année, de la part de X***.
Ces cartes sont à la portée de toutes les bourses: il y en a depuis dix centimes jusqu'à cinquante francs. La poste de Londres en expédie plus de soixante millions, à l'occasion du _Christmas_. On y joint quelquefois une minuscule boîte contenant quelques grains du _pudding_ de Noël.
Toute famille anglaise qui ne reçoit pas, à l'occasion de Noël, des nouvelles des absents, en éprouve un profond chagrin, et s'il s'agit de proches parents ou d'amis intimes, toute la famille est en deuil.
Le lendemain de Noël s'appelle _Boxing-day_, à cause des _boxes_ (boîtes, tirelires) que font circuler les facteurs, les laitiers, les porteuses de pain, et tant d'autres amis inconnus qui viennent vous souhaiter «un joyeux Noël et une bonne année», souhaits auxquels vous ne pouvez mieux répondre qu'en donnant des étrennes. Ce jour-là, la populace profite des trains à bon marché _(cheap trains)_, envahit les endroits où l'on s'amuse et semble oublier tout à fait que Noël est une fête religieuse.
L'Anglais porte partout avec lui le souvenir de Noël. Dans ses colonies les plus lointaines, sur les sables d'Afrique ou dans les terres glacées du Nord, il réunit ses compatriotes comme s'ils ne formaient qu'une famille. Tous ensemble ils célèbrent le _Christmas_: debout, le verre à la main, ils envoient un salut fraternel et leurs voeux de bonheur aux être chéris qu'ils ont laissés au-delà de l'Océan.
Pendant la guerre de Crimée, les dames anglaises furent émues de compassion pour leurs frères malheureux qui, devant Sébastopol, au milieu d'un hiver exceptionnel, faisaient l'admiration de toute l'Europe, par leur courage et leur endurance. Une souscription nationale fut ouverte dans tout le Royaume-Uni. Quelques jours avant Noël, des navires chargés de volailles, de _puddings_ et de liqueurs partaient pour la mer Noire. Le vingt-cinq Décembre, les soldats anglais célébraient joyeusement leur _Christmas_ et buvaient au triomphe et à la prospérité de la vieille Angleterre.
Un journal de Londres représentait naguères le _Christmas_ dans un corps de garde anglais: la scène est des plus pittoresques: elle se passe au Transvaal. «Les fusils sont dressés en faisceaux, une guirlande de verdure court à travers les canons, une chandelle allumée brûle au bout de chaque baïonnette, et les soldats choquent gaiement les verres autour de cet arbre de Noël d'un nouveau genre, qui leur rappelle à tous les joies de la Patrie absente.»[19].
[Note 19: Desclées, Noël, page 67. ]
N'importe où il se trouve, sur le pont d'un navire, sous la tente ou la hutte grossière de l'explorateur, perdu dans les glaces polaires, l'Anglais, oubliant un instant ses peines, ses fatigues, ses dangers, ne manque jamais de donner au vieux _Christmas_ la bienvenue de joie et d'espérance à laquelle il a droit.
Les catholiques anglais donnent à la fête religieuse de Noël la plus grande solennité: il faut aller dans la belle et riche église de l'Oratoire, à Londres, pour y entendre la magistrale musique de Palestrina.
En Irlande, le soir de Noël, d'une multitude de maisons sortent les familles catholiques, chacun tenant à la main une torche de résine allumée. C'est un spectacle d'une étrange beauté. On dirait des flots de lumières ondulant dans les ténèbres. Toutes ces pieuses communautés se réunissent au centre de la paroisse autour d'un cercle de flambeaux immobiles.
Citons, en finissant, une page ravissante du vicomte Walsh, qui raconte _une Messe de minuit en exil_:
«C'était dans le nord de l'Angleterre, dans un joli château, à Standen-Hall, chez lord Southwell, fervent catholique qui, pendant les mauvais jours, avait offert l'hospitalité à ses parents et amis de France.
«Nous y étions un jour de Noël. Dès la veille, on avait mis des bouquets de houx bien verdoyants, avec leurs baies ressemblant à des perles de corail.
«... Dans la chapelle, l'autel, le tabernacle, les gradins, les flambeaux étaient en bois d'acajou poli, avec des ornements dorés, un épais tapis aux plus vives couleurs couvrait les marches du petit sanctuaire; la neige, le froid étaient au dehors, et dans cet intérieur béni, tout était propre, chaud et confortable.
«Dans la tribune, en face de l'autel, des places réservées étaient entourées d'un rideau de soie cramoisie; derrière ce voile était le piano-orgue et les personnes qui devaient chanter. Lady Southwell (soeur de ma mère), lady Gormanston, sa fille, Mesdemoiselles de Choiseul, ses nièces, formaient ce choeur de famille.
«Il y a bien longtemps de cela. Depuis cette fête de Noël, j'ai compté bien des lendemains de la Toussaint, bien des Jours des Morts. Parmi celles qui chantaient alors devant l'autel de Standen Hall, il y en a qui chantent aujourd'hui devant Dieu, dans le ciel. Bien des années, bien des fortunes diverses me sont survenues depuis le _merry Christmas time_ (ce gai temps de Noël); j'ai entendu depuis les messes en musique de Mozart et de Rossini, et toutes ces années, toutes ces fortunes diverses, tous ces grands talents n'ont pu effacer dans ma mémoire la _Messe de Noël chantée dans l'exil_.»
Les ritualistes Anglais sont excusables jusqu'à un certain point de s'imaginer qu'ils sont catholiques, puisqu'on célèbre encore dans leurs églises des cérémonies qui remontent à huit siècles et ont survécu à tous les changements que le protestantisme a introduits dans l'Eglise anglicane.
Au premier rang de ces cérémonies, il faut mettre l'offrande de l'or, de l'encens et de la myrrhe, que la Reine d'Angleterre fait tous les ans, le jour de l'Épiphanie, à l'instar des Rois Mages.
Cette coutume remonte à la plus haute antiquité. Pendant plus de huit cents ans, les souverains anglais venaient présenter leur offrande en personne, et cet usage ne prit fin que sous le règne de Georges III, la princesse Caroline étant morte la veille de l'Épiphanie. Depuis ce temps, le souverain est représenté par deux gentilshommes de sa Chambre.
La cérémonie a lieu dans la chapelle royale du palais de Saint-James, et voici comment on y procède. On commence par réciter la prière du matin; après quoi l'évêque protestant de Londres, assisté du sous-doyen de la chapelle royale, célèbre le service de communion. Après la récitation du symbole de Nicée, les dix enfants de choeur de la chapelle royale, dans leur pittoresque costume écarlate avec des collerettes blanches, entonnent l'antienne: «J'ai prié pour obtenir de vous la sagesse.» Alors les deux gentilshommes de la Chambre, en habit de Cour, l'épée au côté, précédés d'un huissier portant une verge d'argent, s'avancent vers l'autel.
L'évêque de Londres vient au-devant d'eux et leur présente un plat en vermeil sur lequel ils déposent les offrandes de la Reine. Celles-ci sont renfermées dans un sac en soie rouge, brodé d'or, et consistent en trois paquets en papier blanc scellés avec de la cire rouge. Les deux premiers paquets contiennent de la myrrhe et de l'encens; dans le troisième sont vingt-cinq souverains en or tout nouvellement frappés, qui sont distribués à des pauvres des paroisses voisines. C'est depuis 1859 que des pièces de monnaie ont été substituées aux feuilles d'or battu qui formaient la troisième offrande. Leur mission terminée, les gentilshommes de la Chambre se retirent avec le même cérémonial observé pour leur arrivée et l'office s'achève avec la plus grande solennité.
ALLEMAGNE
La fête de Noël en Allemagne _Weihnachten[20] (la nuit sainte) est aussi populaire qu'en Angleterre, mais elle a un caractère plus grave et plus religieux.
[Note 20: Ancienne forme plurielle aujourd'hui inusitée, excepté dans quelques cas très rares.]
Des enfants, petits anges ou petits bergers, forment des processions et traversent les villages en chantant des hymnes pastorales. Souvent on y voit la Madone, saint Joseph, saint Nicolas avec sa longue barbe et portant la crosse à la main, saint Martin monté sur un cheval blanc, et toujours y figure le _Knecht-Ruprecht_, terreur des enfants méchants et joie des enfants sages auxquels il apporte des présents.
Dans quelques campagnes, on joue encore les _Mystères de Noël_ avec une naïveté charmante. Dans les pays catholiques, la Messe de minuit est célébrée en grande pompe.
Dans plusieurs villages, les chanteurs s'assemblent au haut de la tour de l'église, à l'aurore, le jour de Noël. Les habitants sont réveillés aux chants de:
O du fröliche. O du selige Gnadenbringende Weihnachtszeit!
O joyeuse, ô bienheureuse Nuit de Noël, si féconde en grâces!
retentissant dans l'air calme du matin.
Les archéologues prétendent que la plupart des coutumes de Noël, qui existent en Allemagne, eurent leur origine dans les vieilles et sombres forêts de la Germanie, alors que les Teutons adoraient Wuotan, l'Odin Scandinave, et son épouse Berchta, la Terre-Mère. Il y a encore, en Allemagne, des districts où Wuotan, avec son chapeau enfoncé sur le front, son manteau gris, et monté sur son cheval blanc, visite les chaumières des paysans. Avant sa visite, le feu a été soigneusement éteint dans le foyer, mais Wuotan le rallume: il préfère mettre le feu à une bûche de chêne. La bûche de Noël doit brûler sous la cendre, elle ne doit pas flamber et dans l'Allemagne du Sud, les cendres sont gardées soigneusement et répandues dans les champs pour assurer leur fertilité.
Après la Messe a lieu le _Mettenwurst_ (réveillon): tous les membres de la famille sont réunis. De ce repas, coutume touchante, on enlève les restes qu'on place dans une salle éclairée toute la nuit: c'est la part du Christ et des Anges. Inutile de dire à qui cette part est destinée.
Le plat favori de Noël pour le paysan est une tête de porc à laquelle on ajoute des saucisses et des choux-verts.
Même les bestiaux ont part au festin de Noël: leur ration de foin est doublée. Dans certains districts, on croit que les bestiaux ont le don de la parole, au moment où la grande fête commence dans l'univers. Celui, paraît-il, qui est doué «de la bonne oreille», peut les entendre parler doucement, tout en ruminant, de la Crèche dans laquelle le Christ naquit. Il ne faut pas seulement avoir «la bonne oreille» pour entendre parler les bestiaux, il faut aussi n'avoir aucun péché sur la conscience.
Il est de tradition, à la Cour de Berlin, que chaque veille de Noël, le capitaine en second de la Ire compagnie du Ier régiment de la garde à pied offre au souverain un gâteau de miel. Le prince impérial et les autres fils de Guillaume II recevront des gâteaux semblables, de la Ire compagnie du Ier régiment de la garde. Seulement, tandis que les gâteaux du souverain et du prince héritier mesurent 35 X 2l X 8 centimètres, comme dimensions, les gâteaux des autres princes ont seulement 30 X 18 X 5 centimètres.
Jadis, ces gâteaux étaient fabriqués à Thorn, mais depuis quelques années c'est à un pâtissier de Potsdam que ce travail est confié. Le gâteau de Noël est glacé, il porte l'étoile de la garde et une inscription dédicatoire. L'Empereur Guillaume ne manque jamais la cérémonie de la remise du gâteau et il retient à dîner les officiers chargés de cette agréable mission.
La veille de Noël, toute la terre germanique est en liesse, sur les bords du Rhin, comme sur les bords du Danube et de l'Elbe; de Mayenne à Vienne[21], de Koenigsberg à Munich, il n'y a pas une famille qui n'ait revêtu le costume des jours de fête.
[Note 21: Dans une grande partie de l'Autriche, les coutumes de Noël sont absolument les mêmes qu'en Allemagne.]
La _Noël des enfants_ a une telle importance qu'on la prépare longtemps à l'avance. Sur les places de la plupart des villes s'élèvent des maisonnettes en bois aussi élégantes de forme que bariolées de couleurs éclatantes. Les marchands étalent aux yeux de la foule, avec goût et coquetterie, tous les objets qui peuvent servir de présents aux enfants. Les jouets de Nuremberg[22] sont les plus recherchés: poupées de toutes sortes, qui en bergère, qui en grande dame, qui en cuisinière, qui en paysanne; polichinelles de toutes les grandeurs, soldats de plomb, canons, fusils, sabres et tambours.--Plus loin se tient la pâtissière hambourgeoise, avec ses gauffres croquant sous la dent, et ses pains d'épices si joliment travaillés en chiens, chevaux, chats, moutons.--Puis les jeux de toutes les variétés: agathes, toupies, cerceaux à sonnettes, jeux de l'oie, jeux de patience... Les parents y conduisent leurs enfants et tâchent de saisir dans un regard, dans une parole, l'expression de leurs désirs. Discrètement ils achètent l'objet convoité et le distribuent au moment opportun, à l'occasion de Noël.
[Note 22: Les articles de Nuremberg sont très renommés: on les voit exposés au Musée National de Munich. Ils sont fabriqués en grande partie dans la Forêt Noire au centre de laquelle se trouve Triberg, un des sièges principaux du commerce des horloges connues sous le nom de _coucous_.]
Mais ce qui, en Allemagne, domine toutes les réjouissances populaires, ce qui fait de Noël la fête des enfants et le jour des étrennes, c'est l'arbre de Noël (_Weihnachtsbaum_)[23]. Nulle part, il ne se présente sous des formes plus captivantes et avec des présents aussi appréciés.
[Note 23: Dans le nord de l'Allemagne, et surtout à Berlin, l'arbre de Noël est souvent remplacé par des _pyramides_ faites avec un assemblage de planches et de petits madriers. Cela provient de la difficulté de se procurer des sapins.]
Pour piquer la curiosité des enfants et leur faire regarder comme mystérieux, quasi miraculeux, les dons de Noël, le père leur raconte que le Bonhomme Noël (_der Weihnachtsmann_) passe le reste de l'année au sein de la montagne, entouré de toute une Cour de _nains_. Chaque nuit, l'un de ces nains monte la garde à la fente du rocher qui sert d'entrée et un autre nain vient le remplacer à l'aube du jour suivant. Au bout de trois cent soixante gardes, le dernier rentre en criant: Voici bientôt Noël. Alors, le _Weihnachtsmann_ et sa Cour sortent de leur repos. Ils vont dans la forêt armés de scies et de haches. Avec ardeur ils coupent les sapins[24] destinés à la fête, et ils les décorent avec la neige qui couvre le pays et avec les glaçons qui pendent aux arbres. Puis il les placent sur des traîneaux et les conduisent dans leur palais souterrain; là, ils les ornent de bougies, de pommes d'or, de noix, de bonbons. La nuit de Noël venue et les étoiles allumées au ciel, le Bonhomme Noël parcourt en traîneau les villages environnants pour s'informer si les enfants sont sages; il s'en assure en regardant par les fenêtres. S'il en est ainsi, vite il descend dans sa demeure, y prend un beau sapin tout couvert de présents et l'apporte à la maison[25].
[Note 24: Les sapins qui doivent servir d'arbres de Noël viennent surtout des montagnes du Harz.--La Forêt Noire en fournit aussi en grande quantité: nulle chaîne de montagnes de l'Allemagne n'est aussi riche en paysages grandioses, en sites délicieux; les hauteurs inférieures sont surtout couvertes de pins et de sapins aux senteurs fraîches et vivifiantes.]
[Note 25: D'après Bernard Zornemann.]
Dans certaines familles, sur le conseil de la mère, les enfants écrivent, la veille de Noël, une lettre à l'Enfant Jésus, afin de solliciter les objets qu'ils désirent: un couteau, une balle, une bicyclette, des histoires d'Indiens... souvent la liste est interminable. Pourquoi se restreindre? L'Enfant Jésus est si riche!
Voici la nuit de Noël: dans les rues s'illuminent ça et là quelques maisons; on y entend des rires d'enfants. C'est le moment.
Un son de clochette retentit dans la chambre, c'est le signe attendu. Les deux portes du salon s'ouvrent toutes grandes. Quelle magnificence! Quelle richesse! Éblouis, les enfants s'arrêtent une minute, puis s'élancent en avant. Le voici le sapin entrevu dans leurs rêves, mais plus beau, plus brillant. Ses branches atteignent le plafond. Sur chacune d'elles il y a des bougies bleues, vertes, jaunes; des pommes aux joues rouges et des noix d'or; des gâteaux, des massepains pendent à côté. Des boules de verre colorié[26], des guirlandes multicolores, des étoiles d'argent, des croissants d'or brillent dans la lumière. Il y a même de la neige sur l'arbre, mais ce n'est pas de la vraie, c'est de la ouate blanche. Joyeux, des oiseaux et des papillons artificiels se balancent sur les branches. Oh!... et ces groupes d'Anges! Quelle splendeur! Des fils rouges, bleus, verts, jaunes, grimpent de branche en branche jusqu'à la cime. Au sommet plane l'Ange de Noël avec ses blonds cheveux et ses ailes pleines de lumière.
[Note 26: Ces objets en verroterie se fabriquent principalement à Lauscha, en Thuringe. Chaque année, il en est expédié des quantités considérables dans toute l'Allemagne. Les fabricants en donnent 200 ou 300, selon la grosseur, pour la somme de 3 à 5 marcs (3 fr. 75 à 6 fr. 25).]
Au pied de l'arbre sont les cadeaux. Des poupées, des berceaux, des ménages, pour les petites filles; des trompettes, des soldats de plomb, des fusils, des tambours, pour les petits garçons. Les cris de joie ne finissent pas. «Vois, les belles images de mon livre!--Tiens, tiens! mon cheval a une vraie crinière!»
Alors la mère se met au piano, les enfants se prennent la main et chantent le vieux cantique si populaire: _Stille Nacht, heilige Nacht_, que nous traduisons, littéralement:
I
Nuit silencieuse, ô sainte nuit! Tout dort: seul veille encore Le couple tendre et très saint[27]; Bel enfant aux cheveux bouclés, Dors dans ton calme céleste. (Bis.)
[Note 27: Marie et Joseph.]
II
Nuit silencieuse, ô sainte nuit Annoncée d'abord aux bergers Par l'_Alleluia_ des Anges, La nouvelle se répand à l'entour: Le Christ, le Sauveur est là. (bis.)
III
Nuit silencieuse, ô sainte nuit! Fils de Dieu, comme l'amour Rit sur ta bouche divine. Quand sonne pour nous l'heure du salut. Christ, par ta naissance! (bis.)