Chapter 8
Or, bien des lunes avaient lui et s'étaient éteintes depuis que, dans les Sept Cieux désolés, on ignorait la retraite d'Oro. Deux autres fils de Taaroa, Orotéfa et Oürétéfa, prenant à leur tour la forme humaine, partirent à la recherche de leur frère. Longtemps ils errèrent sans le trouver à travers les Iles. Enfin, abordant à Bora-Bora, ils aperçurent le jeune Dieu, assis avec Vaïraümati, à l'ombre du manguier sacré.
Ils furent émerveillés de la beauté de la jeune femme et voulurent lui témoigner leur admiration en lui offrant quelques présents. Orotéfa se métamorphosa donc en truie et, Oürétéfa, en plumes rouges; puis, reprenant aussitôt la forme humaine, bien que la truie et les plumes persistassent, ils s'approchèrent des deux amants, ces présents dans la main.
Oro et Vaïraümati accueillirent avec joie les deux augustes voyageurs.
La nuit-même, la truie mit bas sept petits, desquels on réserva le premier pour une destination ultérieure; le second fut sacrifié aux Dieux; le troisième, consacré à l'hospitalité et offert aux étrangers; le quatrième fut nommé: Cochon de l'hécatombe en l'honneur de l'amour: le cinquième et le sixième durent être gardés, pour multiplier l'espèce, jusqu'à la première portée. Enfin, on rôtit le septième tout entier, sur des cailloux chauds--à la mode maorie ainsi divinement inaugurée--et on le mangea.
Les frères d'Oro retournèrent dans les cieux.
Quelques semaines ensuite, Vaïraümati dit à Oro qu'elle allait être mère.
Alors, Oro prit le premier des sept cochons, celui qu'on avait mis à part, et se rendit à Raïatéa, au grand maraë, temple du Dieu Vapoa.
Là il rencontra un homme nommé Mahi, à qui il remit le cochon en disant:
--_Maii maitaï oé téinéi boüaa_ (prenez et gardez bien ce cochon).
Et le Dieu ajouta avec solennité:
--C'est le cochon sacré. Dans son sang sera teinte la ceinture des hommes qui viendront de moi. Car, en ce monde, je suis père. Ces hommes seront les Aréoïs. A vous, j'accorde leurs prérogatives et leur nom. Pour moi, je ne puis rester davantage ici.
Mahi alla trouver le chef de Raïatéa et lui conta l'aventure. Mais, ne pouvant garder le dépôt sacré sans être l'ami du chef, il ajouta:
--Mon nom sera le vôtre et votre nom sera le mien.
Le chef consentit et ils prirent en commun le nom de Tara-manini.
Cependant, Oro, étant revenu auprès de Vaïraümati, lui annonça qu'elle aurait un fils et lui ordonna de le nommer Hoa Tabou té Raï (l'ami sacré des cieux).
Puis il dit:
--Les temps sont accomplis et je dois te quitter.
Se changeant alors en une immense colonne de feu, il s'éleva dans l'air, majestueusement, jusqu'au dessus du Périréré, qui est la plus haute montagne de Bora-Bora. Là, son épouse éplorée et le peuple saisi d'étonnement cessèrent de le voir.
Hoa Tabou té Raï fut un grand chef et fit beaucoup de bien aux hommes. A sa mort, il fut ravi au ciel, où Vaïraümati elle-même prit rang parmi les Déesses.
Oro pourrait bien être quelque Brahmine errant, qui apporta dans les Iles de la Réunion--quand? ...--la doctrine de Brahma (dont j'ai déjà signalé des traces dans la religion océanienne).
A la clarté de cette doctrine, le génie maorie s'éveilla. Les esprits capables de comprendre se reconnurent entre eux et s'associèrent, pour pratiquer--à l'écart, naturellement, du vulgaire--les rites ordonnés. Plus éclairés que les autres hommes de leur race, ils prirent bientôt en main le gouvernement religieux et politique des Iles, s'arrogèrent d'importantes prérogatives et fondèrent une féodalité très forte qui fut, dans l'histoire de l'Archipel, la période la plus glorieuse.
Bien qu'ils ne semblent pas avoir connu l'écriture, les Aréoïs étaient vraiment savants. Ils passaient des nuits entières à réciter, mot à mot, scrupuleusement, d'antiques "Paroles des Dieux" dont le texte, maintenant fixé, ne pourrait être traduit qu'au prix d'un travail assidu de plusieurs années. Ces paroles des Dieux, dont ils étaient les dépositaires uniques, auxquelles il ne leur était permis d'ajouter que des commentaires, donnaient aux Aréoïs la sécurité d'un centre intellectuel, l'habitude de la méditation, l'autorité d'une mission surhumaine, un prestige enfin qui courbait autour d'eux toutes les têtes.
Il y a, dans notre moyen âge féodal et chrétien, des institutions, et le lecteur les nomme, analogues à celle-là; je n'en sais point de plus simplement formidable que cette compagnie religieuse et guerrière, ce concile permanent et en armes, rendant des arrêts au nom des Dieux, détenant la toute-puissance, disposant de la vie et de la mort.
Les Aréoïs enseignaient que les sacrifices humains sont agréables aux Dieux et sacrifiaient eux-mêmes, dans les maraës, tous leurs enfants sauf le premier-né: ce rite sanglant était symbolisé par les sept cochons de la légende, qui sont tous mis à mort, sauf le premier, le "cochon sacré".
Ne nous hâtons pas de crier à la sauvagerie. Cette obligation barbare, à laquelle tant d'autres peuplades primitives se sont soumises, avait des causes profondes, d'ordre social, d'intérêt général. Chez des races très prolifiques, comme fut autrefois la race maorie, le développement illimité de la population menaçait son existence-même, nationale et privée. Sans doute, la vie, dans les Iles, était facile, et il ne fallait pas à chacun beaucoup d'industrie pour y trouver le nécessaire. Mais le territoire, très restreint, et qu'environnait la mer immense, la mer infranchissable aux frêles pirogues, se fût bientôt dérobé sous les pieds d'un peuple sans cesse multiplié.
La mer n'eût plus donné assez de poisson, la forêt assez de fruit. La famine n'eût pas tardé, qui a toujours eu, et dans tous les pays du monde, pour conséquence l'anthropophagie.--Pour s'épargner le meurtre de l'homme, les Maories se résignèrent au sacrifice de l'enfant. Remarquons-le, du reste, l'anthropophagie avait déjà pénétré dans les moeurs quand les Aréoïs intervinrent: c'est pour la combattre en en détruisant les causes et c'est à un peuple d'anthropophages qu'ils imposèrent l'infanticide. On peut donc dire, bien que le côté sinistrement comique de l'observation soit de nature à réjouir quelque vaudevilliste, que l'infanticide constituait un notable adoucissement des moeurs. Il fallut, sans doute, aux Aréoïs, une extraordinaire énergie pour réaliser ce progrès; ils n'y parvinrent qu'en se grandissant, aux yeux du peuple, de toute l'autorité des Dieux.
L'infanticide fut, en outre, pour la race, un moyen puissant de sélection. Ce terrible droit d'aînesse, qui était le droit-même à la vie, maintint dans le peuple l'intégrité de la force, en le préservant des produits maladifs d'un sang épuisé. Elle nourrit aussi, dans tous ces enfants de la jeunesse, le sens d'une fierté inaltérable. C'est celte force première et c'est la dernière fleur de cette fierté que nous admirons encore dans les produits suprêmes d'une grande race expirante.
Enfin, le spectacle constant, la fréquentation assidue de la mort était un austère et vivifiant enseignement. Les guerriers y apprenaient le mépris de la douleur et la nation tout entière y trouvait le bénéfice d'une intense émotion qui la défendait contre l'engourdissement tropical, qui la suscitait des langueurs de la sieste perpétuelle. Le fait historique est que, du jour où fut abrogée la loi du sacrifice, les Maories commencèrent à décliner et finalement perdirent toute vitalité morale et toute fécondité physique.--Si cela n'est pas la cause de ceci, du moins la coïncidence reste inquiétante.
Et peut-être, plus haut encore, les Aréoïs avaient-ils compris la vertu profonde, la nécessité symbolique du Sacrifice...
Dans la société des Aréoïs, la prostitution était une obligation sacrée. Nous avons changé cela. Non point qu'à Tahiti, depuis que nous l'avons comblée des bienfaits de notre civilisation, la prostitution ait cessé: elle prospère. Mais elle n'est plus ni obligatoire ni sacrée. Elle est, simplement, sans excuse et sans grandeur.
La dignité ecclésiastique se transmettait de père en fils, et l'initiation commençait dès l'enfance.
La Société était divisée, à l'origine, en douze loges, qui avaient pour grands maîtres les douze premiers Aréoïs. Puis venaient des dignitaires de second ordre et enfin des apprentis. Les divers grades se distinguaient par des tatouages particuliers, aux bras, aux côtés du corps, aux épaules, aux jambes et aux chevilles.
* * * * *
Du loin d'autrefois, du _Matamua_ des Aréoïs, cette scène maorie: l'intronisation d'un roi.
Le nouveau chef sort de son palais, revêtu d'ornements somptueux, entouré des principaux de l'Ile, précédé des Maîtres Aréoïs, qui portent dans leurs cheveux les plumes les plus rares.
Il se rend avec son cortège au maraë.
En l'apercevant, les prêtres, qui l'attendaient sur le seuil, proclament à grand bruit de trompettes et de tambours que la cérémonie commence.
Puis, entrant avant le roi dans le temple, ils placent une victime humaine, morte, devant l'image du Dieu.
Le roi et les prêtres récitent et chantent ensemble des prières; après quoi, le prêtre arrache à la victime les deux yeux. Il offre l'oeil droit au Dieu et l'oeil gauche au roi: celui-ci ouvre la bouche comme pour avaler l'oeil sanglant, mais le prêtre le retire aussitôt et le joint au reste du corps.*
* On ne peut méconnaître le sens symbolique de ce rite, claire interdiction de l'anthropophagie.
On place ensuite la statue du Dieu sur un brancard sculpté que portent les prêtres. Le roi, assis sur les épaules de deux chefs, suit l'idole jusqu'au rivage, accompagné des Aréoïs comme au départ. Tout le long du chemin, les prêtres ne cessent de sonner de la trompette et de battre du tambour en dansant.
La multitude marche derrière, silencieuse et respectueuse.
A l'anse du rivage se balance la pirogue sacrée, décorée, pour cette solennité, de branches vertes et de fleurs. On y introduit d'abord l'idole. Puis, on ôte au roi ses vêtements, et les prêtres le conduisent dans la mer, où les Atuas Mao (les Dieux-Requins) vont le caresser et le laver dans les flots.
Ainsi consacré une seconde fois par le baiser de la mer, sous les regards du Dieu, comme il l'a été une première fois par le Dieu lui-même dans son temple, le roi monte dans la pirogue sacrée, où le grand prêtre lui ceint autour des reins le _maro oüroü_ et autour de la tête le _taoü mata_, les bandeaux de la souveraineté.
Debout à l'avant de la pirogue sacrée, le roi se montre au peuple.
Et le peuple, à cette vue, rompant enfin son long silence, fait retentir de toutes parts le cri solennel:
--_Maëva Arii!_ (Vive le Roi!)
Quand le tumulte de ce premier mouvement d'allégresse a cessé, on place le roi sur le lit sacré où, tout à l'heure, était l'idole, et on reprend le chemin du maraë, à peu près dans le même ordre processionnel qu'on a observé pour en venir.
Les prêtres portent l'idole. Les chefs portent le roi. Les prêtres ouvrent la marche avec leur musique et leur danse.
Le peuple vient derrière. Mais maintenant, s'abandonnant à sa joie, il ne cesse de crier:
--Maëva Arii!
L'idole est solennellement rétablie sur l'autel.
Ici se termine la fête religieuse. La fête populaire va commencer.
Comme il a communié avec les Dieux dans leur temple, comme il a communié avec la nature dans la mer, le roi va communier avec son peuple.*--Le roi, couché sur des nattes, va recevoir _le dernier hommage du peuple_.
* Il est à craindre que les missionnaires (qui nous ont conservé ces traditions) aient légèrement, dans un but qu'on devine, calomnié sur ce point comme sur tant d'autres les ancêtres de leurs ouailles. Mais, à travers ce qu'il a de brutal, de grotesque et même de répugnant, on conviendra peut-être que ce rite suprême ne manque pas d'une singulière beauté.
Hommage frénétique; d'un peuple sauvage.
C'est toute une foule exprimant son amour pour un homme, et cet homme est le roi. C'est le dialogue, grandiose jusqu'à l'horreur et jusqu'à l'épouvante, d'un homme et de la foule.
Demain, il sera le maître, il disposera à son gré des destinées assujetties à la sienne et tout l'avenir est à lui. La foule n'a qu'une heure!
Des hommes et des femmes, entièrement nus, entourent le roi en dansant des danses lascives, et s'efforcent de toucher certaines parties de son corps de certaines parties du leur. Il ne parvient pas toujours à éviter les contacts, à se préserver des souillures. Et l'épilepsie populaire grandit, devient furieuse. Toute l'Ile douce vibre d'affreux cris: dans le soir qui tombe, l'apparition fantastique d'une multitude folle, aux geste forcenés.
Mais tout à coup les sons de la trompette et du tambour sacerdotaux retentissent.
Fin de l'Hommage, fin de la fête; signal de la retraite. Les plus délirants obéissent, tout s'apaise; un brusque silence, absolu, s'est fait.
Le roi se lève et rentre dans son palais, accompagné de sa suite, solennellement, majestueusement.
IX
PARAHI TÉ MARAË [Là réside le Temple]
_Passant, l'âme divine anime jusqu'aux lieux Où s'accomplirent les ineffables mystères. Comme Hina est la lune et, Téfatou, la terre, Passant! le Temple vit, passant! le Temple est Dieu.
Or, plus d'un sage a vu s'ouvrir sur les hauts lieux Des bouches que la soif de notre sang altère: Garde-toi des sommets qu'on croirait solitaires, Toute cime est un Temple et tout Temple est un Dieu. O passant! garde-toi de marcher sur la terre Où s'épancha le vin rouge et noir des mystères,-- Tu sentirais dans tes talons la dent d'un Dieu.
Car, tandis qu'en nos coeurs le culte pur s'altère, Un Temple indestructible habite les hauts lieux, Et les Dieux éternels y rêvent, solitaires._
I
_Sommet d'horreur de l'Ile Heureuse, là réside Le Temple, lieu vivant, ouvert, sauvage, avide. Là sont les pieds des Dieux qui supportent le poids Des cieux, là vient mourir la richesse des bois, Tout en haut de l'Aroraï, cimier des cimes, Là s'égouttait le sang, autrefois, des victimes Où les vivants communiaient pieusement, Et ce rite était cher aux Atuas cléments Qui, gouvernant selon leur sagesse profonde, Autrefois! l'effroyable expansion des mondes, Pardonnaient à la vie en faveur de la mort. Alors l'Ile était riche, et le peuple était fort, Et connaissait l'amour, et connaissait la joie. Qui buvait, au sommet d'où le soleil flamboie Et rayonne sur l'univers, le flux vital De la douleur. Splendeur d'autrefois féodal! _Alors Otahiti riait dans la lumière. Fille franche des eaux, délicieuse et fière. Qu'illustraient de son sang les sacrificateurs, Quand, de toute l'ardeur du ciel, sur les hauteurs Sublimes, Taora, que sa gloire contemple, Entretenait la flamme homicide du Temple Où venaient les héros allumer leur vertu._
II
_Or, voici que le cri des victimes s'est tu, Et voici que partout, dans les langueurs de l'Ile, Coeurs de mâles et flancs de femmes sont stériles. La prudence, la peur et l'épargne ont tari Le sang dont le sommet sacré n'est plus fleuri Et qui stagne aux longs bords des siestes énervantes. Et la vieille Forêt, dont la sève fervente Prodigue éperdument ses flots insoucieux-- Palmiers fins dont le front frémit au bord des cieux, Tamaris, hibiscus, fougères gigantesques, Lianes sinuant leurs souples arabesques. L'arbre de rose et le manguier qui chargent l'air D'un faste d'ombre et de parfum, l'arbre de fer, Le santal odorant dont l'écorce étincelle, Et toute la Forêt généreuse, où ruisselle En nappes d'ombres par les lourdes frondaisons Et s'évapore en amères exhalaisons La puissante liqueur de l'éternelle vie, La Forêt douloureuse et la Forêt ravie, Où la nature naît, meurt et renaît sans fin,-- Dénonce et blâme avec le tumulte divin De l'amour la folie et le crime de l'homme, Qui, de ses pâles jours lâchement économe, Et corrompu d'orgueils interdits aux mortels, S'empoisonne du sang qu'il dérobe aux autels!_
III
_Vers la cime à jamais déserte et diffamée, Où ne s'exhale plus la féconde fumée Du sang, vers le lieu mort ou régnèrent les Dieux, Où l'homme pria, seuls font les arbres pieux, De leurs rameaux légers agités par la brise, Un geste d'encensoir vaste qui s'éternise.
Vers le rivage ému de frissons argentés Rit et chante, aime et dort toute une humanité Puérile, ingénue, oublieuse, frivole, Rayonnante au soleil, comme les vagues molle. Et jouissant du jour tant qu'il luit.--Iméné! Glas de la vie! Echo du passé profané! Chant immémorial de gaîté démentie Par la menace de très haut appesantie!_
IV
_Les Dieux sont mort, et Tahiti meurt de leur mort. Le soleil autrefois qui l'enflammait l'endort D'un sommeil désolé d'affreux sursauts de rêve, Et l'effroi du futur emplit les yeux de l'Eve Dorée: elle soupire en regardant son sein, Or stérile scellé par les divins desseins.
Les Dieux sont morts.--Mais quand, sur son char de ténèbres,
Le Soir, pourpre d'amours et de meurtres célèbres, Apparaît, pourchassant le Soleil furieux. Du fond de leur tombeau se relèvent les Dieux Qui, sur la cime, en un formidable concile, Durant toute la nuit demeurent, immobiles, Les bras dardés vers la mer. Et, du haut du mont, Par milliers vers la grève essaiment les démons, Tupapaüs, esprits des morts, larves cruelles,-- Qui, dans l'étroite case, en repliant leurs ailes, Vers la couchette où la peureuse ne dort pas, Se glissent, froids frôleurs, et chuchotent tout bas:
C'est l'heure des Dieux, c'est soir des Dieux, c'est Soir! Viens: pour les servir c'est toi qu'ils ont élue. C'est soir de la mort et de l'amour, c'est Soir! Viens: pour les aimer c'est toi qu'ils ont voulue.
Tu n'iras plus danser au bord de la mer, Cueillir en chantant la fleur des lauriers-roses, Baigner l'or de ton corps à l'or de la mer, Fondre ton rêve au vague rêve des choses.
Tu ne dormiras plus sous les pandanus,-- Nous allons te saisir entre nos mains creuses: Les vivants qui t'aimaient sous les pandanus Ont-ils su féconder ta chair amoureuse?
Ton sang est condamné! Le temps est venu Où l'homme doit mourir pour ne pas revivre! Il a trahi ses Dieux: le temps est venu Où dans la nuit de la mort il doit les suivre-- Afin que le Roi, le seul Roi, Taora, Couve à nouveau l'oeuf de l'éternel mystère, Afin que le Roi, le seul Roi, Taora, Partage à de plus grands que l'homme la terre.
Et comme une femme était, au premier jour, De qui procéda la vie et l'espérance, Qu'une femme aussi se lève, au dernier jour. De qui vienne la mort et la délivrance.
Tu n'échapperas pas à l'amour des Dieux! Ils te possèderont dans ta juste joie, Téhura, glorieuse amante des Dieux, Ou tu seras dans ton désespoir leur proie!
C'est l'heure des Dieux, c'est soir des Dieux, c'est Soir! Viens: pour les servir c'est toi qu'ils ont élue. C'est soir de la mort et de l'amour, c'est Soir! Viens: pour les aimer c'est toi qu'ils ont voulue.
Et l'enfant voit dans sa terreur le sanctuaire Antique, l'appareil des rites mortuaires, L'autel, le prêtre rouge, et l'oeil phosphorescent Des démons, et les Dieux au geste menaçant, Et sa race au grand coeur d'autrefois, qui succombe Et gravit humblement les rampes de la tombe Où l'appellent les Dieux qu'elle a mis en oubli: Sommet d'horreur de l'Île Heureuse, là réside Le Temple, lieu toujours vivant, toujours avide._
V
_L'enfant voit--et déjà les temps sont accomplis. L'homme est mort. Il est mort pour ne jamais renaître. Les Îles et les Eaux servent un autre maître, Meilleur, et dont les yeux sont des foyers d'amour Et de joie,--et l'enfant, qui s'étonne du jour Nouveau, songe qu'elle est morte,--et la mort est douce Comme la sieste, au bord de la mer, sur la mousse._
* * * * *
_L'Aroaï tonnait dans la nuit du déluge, Inaccessible et seul, phare, temple, refuge, Parmi l'horreur de l'épouvantable marée, Et, lui dédiant leurs âmes désespérées, Quelques uns, les meilleurs de tes fils, race impie, Race oublieuse du vrai chemin de la vie, Atteignirent la Cime et purent voir encore Sur l'abîme des eaux se lever les aurores.
Bientôt recommença la coutumière extase: Lumière! Amour! Bientôt le seuil fleuri des cases Sonna du rire clair des enfants. L'Ile Heureuse Respirait à nouveau la lumière amoureuse, Et du sommet sacré les Dieux veillaient sur elle. Car elle fut durant de longs âges fidèle, Et, gravissant aux jours marqués la cime rude, Aux Invisibles de la haute solitude Les générations longtemps, selon le rite, Versèrent le flots des libations prescrites. Vint le crime et vint la peine.
Ceux qu'on oublie, Les Dieux se sont vengés sur ta gloire, abolie, Race défaite, race réduite et captive, Et tu ne mires sur l'enchantement des rives Que l'indolence d'un sourire nostalgique Où le ressouvenir de ta grandeur tragique, Écrit en traits d'inaltérable orgueil, demeure.
Qu'attends-tu, sachant la fatalité de l'heure Et que les Dieux trahis ignorent l'indulgence?
Ah! reconquiers ton vieil honneur dans leur vengeance! Hors du temps lâche qui lentement te décime, Bondis jusque vers l'éternité de la Cime Qui tonne encore comme en la nuit de l'antique Désespoir, et plus haut que le flux méphitique De l'injure, de l'esclavage, de la honte, Retourne à tes Dieux, race expirante: remonte!_
Ces derniers vers, hier _l'actualité_, aujourd'hui l'Histoire les souligne d'une singulièrement émouvante coïncidence.
La fière race maorie n'a pas attendu nos conseils pour se résoudre à l'héroïsme du suicide, et si elle ne remonte pas, littéralement, à la Montagne du Sacrifice, si elle accepte le mode, plus moderne, de la fusillade, c'est tout de même à la mort qu'elle va, pour l'amour de son propre et national idéal, et c'est donc à ses Dieux qu'elle retourne.
Tel, du moins, l'exemple de grandeur que donna au monde--mais la presse là-dessus soigneusement fit le silence--la population de Raïatéa, l'une des Iles-sous-le-vent.
Les spécialistes qui dirigent notre "expansion coloniale", ayant décidé d'annexer à nos possessions océaniennes ce petit groupe d'îles, usèrent d'abord, humainement, des moyens diplomatiques. Mais ils commirent une lourde faute en confiant ce soin au nègre qui gouvernait Tahiti, Lacascade.
Celui-ci envoya à Raïatéa un messager, qui réussit, par la ruse, à amener sur la plage le chef de l'île, accompagné de chefs subalternes. A peine étaient-ils en vue que, du navire de guerre qui attendait à distance le résultat de cette première tentative, on dépêchait à terre des embarcations armées, tandis que, sur le navire-même, on braquait en sourdine les canons.
Les indigènes, qui ont la vue très perçante, conçurent de ces manoeuvres quelque défiance, et se retirèrent en bon ordre. Les troupes de débarquement furent reçues à coups de fusil et obligées de retourner à bord au plus vite. Plusieurs matelots et un enseigne expièrent la maladresse de Lacascade et de son messager.
A quelque temps de là, un des spécialistes dont nous parlions, M. Chessé, s'étant fait fort de venir à bout des révoltés par la simple persuasion, le gouvernement l'en crut. Cela coûta une centaine de milliers de francs à la Colonie, capital dépensé en de nombreux envois de messagers aux différents chefs insoumis et en une infinité de petits cadeaux aux femmes indigènes: ballons rouges, boites à musique, etc.
Ces moyens de séduction n'ayant produit aucun résultat, il fallut recourir aux armes.
Le feu commença le 1er janvier 1897.
Il devait durer, les montagnes pouvant cacher les Maories pendant longtemps.