Noa Noa

Chapter 6

Chapter 63,878 wordsPublic domain

Je ne peux me résigner à cette sottise. Je refuse pour la seconde fois.

Téhura me regarde encore, fixement, sans plus rien dire, et pleure.

Je m'éloigne, je reviens, je donne les vingt francs au Juif-et le soleil reparaît.

Deux jours après, c'était dimanche. Téhura fait sa grande toilette. Les cheveux lavés au savon, puis séchés au soleil, et finalement frottés d'huile parfumée; la belle robe, un de _mes_ mouchoirs à la main, une fleur a l'oreille,--les pieds nus: elle part pour le temple.

--Et les boucles? lui dis-je.

Téhura fait une moue de dédain:

--_C'est du cuivre_!

Et, en éclatant de rire, elle franchit le seuil de la case et s'en va, brusquement redevenue grave.

A l'heure de la sieste, dévêtus, simples, nous sommeillons, ce jour-là comme les autres jours, côte à côte,--ou nous rêvons. Peut-être, dans son rêve, Téhura voit-elle briller d'autres boucles d'oreilles.

Moi, je voudrais oublier tout ce que je sais et dormir toujours....

Dieu sait quel jour de l'année--il faisait beau, ce qui ne distingue pas un jour dans l'année tahitienne--nous nous mîmes en tête, un matin, d'aller visiter des amis qui avaient leur case à dix kilomètres, à peu près, de la nôtre.

Partis à six heures, nous fîmes à la fraîche le chemin, assez, vivement, puisque nous étions arrivés à huit heures.

On ne nous attendait pas: grande joie, et, les embrassades terminées, on se mit, pour nous faire fête, en quête d'un petit cochon. Le meurtre fut accompli. Au cochon deux poules furent ajoutées. Une superbe pieuvre prise le matin-même, quelques taros et des bananes complétèrent le menu d'un repas copieux et appétissant.

Je proposai, pour attendre midi, d'aller aux grottes de Mara, que j'avais bien souvent vues de loin sans que jamais encore l'occasion se fût offerte de les visiter.

Trois jeunes filles, un jeune garçon, Téhura et moi, toute une petite bande joyeuse, nous eûmes bientôt brûlé l'étape.

Du bord de la route, on prendrait la grotte, presque entièrement cachée par des goyaviers, pour un simple accident du rocher, une fissure un peu plus nette que les autres. Mais écartez les branches, laissez-vous glisser d'un mètre en hauteur: plus de soleil, on est dans une sorte de caverne, dont le fond suggère l'idée d'une petite scène de théâtre, au plancher très rouge, distante, en apparence, d'une centaine de mètres. Sur l'une et l'autre parois, d'énormes serpents semblent s'allonger avec lenteur pour venir boire à la surface du lac intérieur: ce sont des racines qui se font jour dans les crevasses du roc.

--Si nous prenions un bain?

On me répond que l'eau est trop froide; puis, de longs conciliabules à l'écart, et des rires qui m'intriguent.

J'insiste: enfin, les jeunes filles se décident, quittent leurs légers vêtements, et les paréos à la ceinture, nous voilà tous à l'eau.

Ce n'est qu'un cri général:

--Toë toë!

L'eau clapote et ses bruits se répercutent en mille échos qui répètent: toë toë!

--Viens-tu avec moi? dis-je à Téhura en lui montrant le fond.

--Tu es fou? Là bas, si loin! Et les anguilles? On ne va jamais là.

Et ondulante, gracieuse, elle se jouait sur le bord, comme une jeune personne très fière de savoir si bien nager. Mais moi aussi, je sais très bien nager, et, quoiqu'il m'en coûtât un peu de m'aventurer tout seul, je me dirigeai vers le fond.

Par quel étrange phénomène de mirage semblait-il s'éloigner de moi à mesure que je m'efforçais de l'atteindre? J'avançais toujours et, de chaque côté, les grands serpents me regardaient avec ironie. Un instant, je crus voir flotter une grosse tortue; la tète émergea même de l'eau, et je distinguai deux yeux brillants et fixes qui me défiaient.--Folies! pensai-je: les tortues de mer ne séjournent pas dans l'eau douce. Pourtant (suis-je donc devenu vraiment un Maorie?) j'ai des doutes et peu s'en faut que je frissonne. Qu'est-ce maintenant que ces ondulations larges, silencieuses, là, devant moi? Les anguilles!--Allons, il faut secouer cette impression paralysante de la peur!

Je me laissai couler à pic pour toucher le fond. Mais il me fallut remonter sans y être parvenu. Du bord, Téhura me crie:

--Reviens!

Je me retourne, et je la vois très loin, toute petite... Pourquoi la distance dans ce sens va-t-elle aussi à l'infini? Téhura n'est plus qu'un point noir dans un cercle lumineux.

Rageusement je m'obstine. Toute une demi-heure je nage: le fond m'apparaît toujours aussi loin!

Un point de repos, un petit plateau, quelconque, et au-delà encore un trou béant qui va... où cela? Mystère que je renonce à approfondir.

Et je l'avoue enfin: j'ai vraiment peur.

Il me fallut une grande heure pour atteindre le but.

Téhura seule m'attendait. Ses compagnes, indifférentes, étaient parties.

Téhura fit une prière, et nous sortîmes de la grotte.

Je tremblais encore un peu--de froid. Mais au grand air j'achevai de reprendre possession de moi, surtout quand Téhura, avec un sourire où je crus démêler de la malice, me demanda:

--Tu n'as pas eu peur?

Effrontément, je lui répondis:

--Nous autres Français, nous n'avons jamais peur.

Téhura ne manifesta ni pitié ni admiration. Mais je m'aperçus qu'elle m'épiait du coin de l'oeil pendant que j'allais, à quelques pas de là, lui cueillir des _tiaré_ odorantes pour les planter dans la brousse de ses cheveux.

La route était belle, la mer, superbe. En face de nous, Moréa dressait ses mornes altiers et grandioses.

Qu'il fait bon vivre! Et de quel vaillant appétit on dévore, au retour d'un bain de deux heures, le petit cochon savamment préparé qui vous attend au logis!

Une grande noce eut lieu à Mataïéa,--la vraie noce, la noce religieuse et légale, que les missionnaires s'efforcent d'imposer aux Tahitiens convertis.

J'y fus invité, et Téhura y vint avec moi,

Le repas fait, à Tahiti--comme ailleurs, je crois--le fond de la fête. A Tahiti, du moins, on déploie dans ces solennités le plus grand luxe culinaire. Petits cochons rôtis sur des cailloux chauds, incroyable abondance de poissons, maïoré, bananes et goyaves, taro, etc.

La table, où un nombre considérable de convives étaient assis, avait été placée sous un toit improvisé, que décoraient gracieusement des feuilles et des fleurs.

Tous les parents et tous les amis des deux époux étaient là.

La jeune fille--l'institutrice de l'endroit, une demi-blanche--prenait pour époux un authentique Maorie, fils du chef du district de Punaauïa. Elle avait été élevée dans les "écoles religieuses" de Papeete, et l'évêque protestant, qui s'intéressait à elle, s'était personnellement entremis pour conclure ce mariage, que plusieurs trouvaient un peu hâtif.--Là bas, ce que missionnaire veut, Dieu le veut...

Toute une heure durant, on mange, on boit--beaucoup.

Après quoi commencent les discours. Ils sont nombreux. On les récite avec ordre et méthode, et c'est un concours d'éloquence très curieux.

Puis vient la question importante: quelle des deux familles donnera un nouveau nom à la mariée? Cet usage national, qui date de toute antiquité, constitue une prérogative précieuse. très enviée, très disputée. Il n'est pas rare que le débat, sur ce point, dégénère en bataille.

Il n'en fut rien, ce jour-là. Tout se passa gaiement, paisiblement. A vrai dire, la tablée était pas mal ivre. Ma pauvre vahiné elle-même (je ne pouvais la surveiller), entraînée par l'exemple, sortit de là ivre-morte, hélas! et ce ne fut pas sans peine que je la ramenai au logis....

Au centre de la table, trônait la femme du chef de Punaauïa, admirable de dignité. Sa robe en velours orangé, prétentieuse et bizarre, lui donnait vaguement l'air d'une héroïne de foire. Mais la grâce incorruptible de sa race et la conscience de son rang prêtaient à ces oripeaux je ne sais quelle grandeur. Dans cette fête tahitienne, aux fumets des mets, aux odeurs des fleurs de l'Ile, la présence de cette femme majestueuse, d'un type très pur, ajoutait, me semblait-il, un parfum plus fort que les autres et dans lequel ils s'exaltaient tous.

A son côté se tenait une aïeule centenaire, affreuse de décrépitude et que la double rangée intacte de ses dents de cannibale rendait encore plus horrible. Elle s'intéressait peu à ce qu'on faisait autour d'elle, immobile, rigide, presque une momie. Mais sur sa joue un tatouage, une marque sombre, indécise dans sa forme qui rappelait le style d'une lettre latine, parlait à mes yeux pour elle et me contait son histoire. Ce tatouage là ne ressemblait en rien à ceux des sauvages: _il était sûrement fait de main européenne_.

Je m'informai.

Autrefois, me dit-on, les missionnaires, sévissant contre la luxure, signaient _certaines femmes_ d'un signe d'infamie, d'un "sceau de l'enfer",--ce qui les couvrait de honte: non point à cause du péché commis, mais à cause du ridicule et de l'opprobre d'une telle "marque de distinction".

Je compris, ce jour-là, mieux que je n'avais jamais fait, la défiance des Maories vis-à-vis des Européens, défiance qui persiste aujourd'hui encore, toute tempérée qu'elle est, du reste, par les généreux et hospitaliers instincts de l'âme océanienne.

Que d'années entre l'aïeule marquée par le prêtre et la jeune fille mariée par le prêtre! La marque reste, indélébile, attestant la défaite de la race qui la subit et la lâcheté de la race qui l'infligea.

Cinq mois plus tard, la jeune mariée mit au monde un enfant bien conformé. Fureur des parents, qui demandent la séparation. Le jeune homme s'y opposa:

--Puisque nous nous aimons, qu'importe? N'est-il pas dans nos usages d'adopter les enfants des autres? j'adopte celui-ci.

Mais pourquoi donc l'évêque s'était-il tant remué pour hâter la cérémonie du mariage? On en jasa. Les mauvaises langues insinuaient que ... Il y a des mauvaises langues même à Tahiti.

VII

NAVÉ NAVÉ FÉNUA [Terre délicieuse.]

I

Dans cette âme peu à peu dégagée de solennelles erreurs sous l'afflux des joies, divines d'être, par la constance de leurs changements qui suivent l'heure, toujours les mêmes, la lumière s'est faite et la simplicité. Et d'un progrès ininterrompu je m'élève jusqu'à ma vérité intime: déjà je l'entrevois, et c'est celle de l'absolu.--Ainsi, d'un geste large de rames, puis d'ailes, d'élément en élément plus fluides, ainsi, avec une lenteur ample, ainsi retourner à l'infini, et vers lui d'abord franchir l'ombre, puis s'éclairer et puis luire de lui, jusque'enfin la minute où le temps, brusquant la tangence, s'abîmera, simplifié, dans l'immense, et laissera la parcelle lumineuse regagner le foyer primitif.

Ou bien au bord de la mer, ou bien sous les premières ramures de la forêt, je m'assieds, seul parfois, plus souvent près de moi celle dont les jambes fortes et lisses sont comme les jeunes troncs de deux cocotiers vigoureux, celle dont les lèvres savent les noms des Dieux, le mien et rire,--et nous vivons, dans la lumière, simplement.

Quand elle est sérieuse, quand on me croirait songeur,--en effet, nous réfléchissons, tous deux: moi (comme jadis sur les flots du voyage, mais avec une joie que j'ignorais alors) la lumière du soleil; elle, le rayonnement dont il emplit mes yeux. Notre simplicité s'épanouit dans la lumière. Elle nous dit tout ce qu'il importe de connaître, au présent.

Pourtant il nous arrive de frissonner, quand nous sentons que nos âmes viennent d'être visitées par le reflet d'un Secret perdu, d'un des suprêmes secrets que possédaient les aïeux de Téhura: plus près que nous du Grand Coeur, ils ignoraient tout de ce que nous savons. Car le Soleil, par delà les laborieuses et mal sûres opérations de la raison, aux aïeux de Téhura révélait le mystère et le motif de vivre. A nous il enseigne, en nous il éveille la vie seulement, lumineuse et simple. Au moins, c'est la vraie! l'horizontal domaine de l'instant où je m'agite, dans ma chair heureuse et dans mon esprit ébloui. A me contenter de ce domaine et à bien jouir de lui, je mériterai d'atteindre une station plus haute, horizontale elle aussi, et, de stations en stations, ascendantes toutes et chacune horizontale, à l'infini où sont tous les secrets je retournerai.

De ce sommet de la Terre Délicieuse, que j'ai pitié, quand ces ressouvenirs m'importunent, aux compliqués soucis d'avenir où se fatigue l'importance citadine et d'Europe, sans éclat, que celui, morne, du métal, sans richesse, que celle-là, creuse, et la rime des monnaies, vile fanfare de temps qui passe, de temps passé, sans que rien, hors cette ritournelle, ait marqué l'affre ou le délice du passage. Comme elle a perdu le sens de l'éternité, l'Europe ignore le présent. L'activité des hommes s'y consume dans la préoccupation de l'insaisissable demain, et, quand ils ont un peu de répit, le passé, qu'ils n'ont pas vécu sous les seules espèces vitales du présent, ressuscite, aigri de rancunes, dans leur pensée brûlée de regrets. Regrets et remords, espoirs et désirs: ils furent et ils seront. Ils ne sont jamais.

Moi, maintenant, dans la Terre Délicieuse, vraiment Moi maintenant, je vénère les menues péripéties quotidiennes et leur signification profonde. Avec simplicité je jouis de la lumière pendant qu'elle brille. Moi, maintenant, je sais vivre.

Non pas le jugement des autres m'intéresse, ni eux le mien: mais vois-tu l'ombre balancée du tamaris sur le seuil de ma case? Qu'il est heureux et beau! Qu'il est riche! Qu'il est généreux! Comme il partage la joie qu'il me donne!

Non pas ce que je ferai, ce soir, ni l'échéance de demain; non plus les fameuses Questions proposées à l'inquiétude publique.--Je regarde un sein de femme, je l'admire et j'y trouve de graves enseignements, je l'écoute, et docile j'obéis, s'il commande.

Et je sais de même quelle science émane d'une tête tremblante de vieillard et de la bouche fraîche d'un enfant qui rit.

Et je sais que cette science est toute la science, tout l'art et toute la vie.

Par elle, on comprend ce qui est, on aime ce qui est: l'enfant, dans l'enfant. Pourquoi l'homme futur?

Par elle, on touche à l'éternel, qui n'a pas d'avenir,--et par cette science de joie et d'amour qui fleurit dans tes jardins, ô Terre Délicieuse, j'ai connu le bonheur et je me suis guéri du mal occidental d'espérer.

II

_C'est printemps! C'est matin! C'est fête! Viens! Que fais-tu, songeur, seul au seuil de ta porte! --J'écoute chanter dans ma tête Le refrain d'une chanson morte.

Plus de lumière, plus de bruit. Ferme les yeux: le ciel est tout de noir tendu. --Non! je vois luire dans la nuit Le reflet d'un rayon perdu.

Dans mes yeux et dans ma pensée La trace n'est pas effacée De la grande aurore passée.

Sur les vagues et dans le vent Plus haut que la voix des vivants La voix des morts vibre souvent.

Flots, ô forêts, ô fleurs folles d'être vivantes, Vous êtes l'épanouissement du passé. L'épanouissement des germes entassés

Dans les profondeurs des tombes ferventes. Et toi, race dorée, ô radieuse encore! Le dernier reflet d'un rayon perdu Mêle un charme fané à tes gloires d'aurore, Et j'ai bien souvent, hélas! entendu Dans l'iméné des soirs, dans ta voix jeune et forte, Le refrain mourant d'une chanson morte.

Extases de la vie, amours, clartés, parfums, Réalités plus belles que toutes rêvées,

Vous êtes les fleurs de jardins défunts: Elles furent d'un sang héroïque abreuvées Qui ne coulera plus--Chansons mortes! Rayons perdus!

III

Douceurs, violences, gravités, caprices, tant de fois à la fois changeante, et toujours la même: elle a ses raisons.

C'est l'harmonie, contrastée et constante, de la fraîcheur abandonnée de la vie au matin charmant, et des précautions et des terreurs dont le soir plein de menaces veut être accueilli.

C'est la pirogue, sur les vagues, montant et redescendant sans cesse, avec une élégance parfaite jusqu'en ses évolutions les plus vites.

C'est le sage, c'est l'humain rire, car il n'est jamais loin des larmes, d'un enfant.

C'est le jeu, assujetti à la logique des vents--mais nous ignorons leurs lois--de l'ombre longue, souple et déliée des rameaux du pandanus, de l'ombre pyramidale et plane des fougères légères, sur le gazon indéfiniment bercé, dans ce jeu atténué, de la nuit au jour.

C'est le temps, aux approches de l'éternité, concevant le désir des multiples actions simultanées, essentielles, et qui s'évanouit, épris du Toujours, aux ardentes couleurs de la Passion, car elle est impérieusement Présente.

C'est la gamme, d'un doigté de vertige parcourue et reparcourue, et se résolvant en comme un seul accord de tout,--de tous les sentiments, de toutes les sensations qui font le prix de la vie, et c'est la morsure dans le baiser, et c'est la blessure dans l'ivresse de la victoire.

C'est l'Ile Heureuse, c'est la Terre Délicieuse--

Et c'est Téhura.

IV

Moi, maintenant vraiment Moi, franc d'exil et le fils adopté de la Mère Délicieuse, je sais bien des choses,--et je sais comment il convient d'honorer la Lune,--(après le Soleil, Dieu suprême et l'essence inaltérable des Grands Dieux)--comment il convient de peindre son image et de la sculpter, afin que les hommes aiment la Déesse, la redoutent et lui rendent hommage.

Elle est diverse, mais belle également dans sa fureur et dans sa tendresse.

Il faut célébrer d'abord Hina la Chasseresse: Hina du sang et de la mort.

Dans la nuit effrayante des fourrés, où rampent les lianes rousses,--Elle habite.

Le jour ne viole jamais cette retraite et nul bruit de la vie ne vibre de là, nul bruit, même alors que la Déesse bondit, prend sa course et s'emporte à travers les halliers. Elle est taciturne, et, sous ses pieds cruels, la terre épouvantée se tait.

Si tu regardais longtemps au fond de l'ombre, Elle est là.

Tu verrais, à mesure que la clarté du ciel déserterait tes yeux, dans la nuit des fourrés, la forme épouvantable et grandiose luire.

Une lumière propre émane d'Elle; d'une lumière inféconde, qui brille sans produire de chaleur et qui n'éclaire que ses pas, dans la nuit effrayante, dans la nuit des fourrés, Hina des Bois rayonne.

Regarde longtemps.

Elle est là:

_Furieuse, roulant du feu sous ses paupières, Et serrant de ses deux lourdes mains de guerrière Contre son ventre qu'il déchire un louveteau, Nue, avec ses cheveux pour somptueux manteau, Chaste, avec sa chevelure voluptueuse, Hina des Bois, monstrueuse et majestueuse, Ivre d'orgueil, de rage et de douleur, Hina La Chasseresse! Hina du sang et de la mort!--L'effort tend ses nerfs, gonfle ses veines. Farouche, Affreuse, le front bas, de l'écume à la bouche, Et les dents longues qui broient à vide: mais vois Quel sublime incendie allument dans les bois Les éclairs roux de sa profonde chevelure! Mais sur sa gorge vois comme la ligne est pure De ses deux seins de femme, au carnage étrangers, De ses deux seins de femme, harmonieux, légers, Et qui jurent, Amour, que ta divine joie A sa source au coeur de cette bête de proie!_

V

Fête à Hina la bienveillante et la bonne! Fête à Hina de la vie et de l'amour!

Sous les ramures du manguier vaste qui masque l'ouverture de la grande ravine--aux deux bords s'étage l'Ile, forêts et puis jardins et le rivage--les jeunes hommes, aux doigts le vivo, se sont assis.

Au dessus, les hauts lieux menaçants tonnent, où Taaroa veille.

Par groupes, devant les jeunes hommes et là même où fut, splendeur de nuit des temps, l'image en pierre sculptée, gigantesque, d'Hina,--par groupes, immobiles, sans vêtements, le bronze de la peau luisant, et les yeux, aux dernières lueurs du crépuscule,--se tiennent les jeunes filles.

Et tous, en attente, les jeunes hommes, les jeunes filles, se taisent, religieusement.

Soudain, au cri clair d'une voix de femme d'abord, que tôt poursuivent les notes aiguës du vivo, les danseuses s'abandonnent au jeu sacerdotal de la danse d'amour. Elles s'abandonnent, les danseuses, en chantant, et la Déesse, qui se plait à leur hommage, les exalte, les enivre du soir et de leur beauté.

Le rythme du vivo et des chants se précipite.

Une odorante chaleur humaine se mêle aux senteurs intenses des cassolettes végétales exhalant leurs adieux aux ardeurs de la journée finissante: on respire, âcre et forte, l'odeur de la vie, dans ce cercle fermé, où la fête s'affole, lascif et mystique vertige, dans cette atmosphère dangereuse d'un inabordable monde, où la fête s'affole.

La fête s'affole! Les chants peu à peu ont cessé, et même les notes du vivo. Mais la danse, fidèle au rythme progressif que tous entendent dans le silence, mais la danse plus vite tourne, toujours plus vite tourne, et les pieds qui volent et les seins qui tressautent gardent une démente cadence. Dans le rire muet des bouches, dans le rire qui s'oublie, qui s'éternise au pli des lèvres crispées, les dents larges luisent plus vives que les prunelles. Une férocité sensuelle se trahit aux appels des bras impérieusement tendus, aux lubriques essors brusques des jambe,--tant qu'enfin, rapide, la nuit tombe, la nuit pleine de soupirs et de cris.--

De telles nuits pourrait renaître le Passé, avec sa sauvagerie féconde, avec ses Dieux réels qui sont nés de telles nuits, avec les justes privilèges de la prostitution sainte et du délire héroïque.

Et j'en crois cette folie religieuse et cette fureur amoureuse: Hina de l'amour et Hina de la mort sont bien la seule et la même Déesse, monstre au mufle de fauve avec des seins de femme.

J'écoute mes pensées, dans la nuit maintenant pleine, maintenant calme, en marchant sur le rivage, parmi l'air tout chargé encore d'effluves humains et végétaux. Les fleurs sont mortes, foulées aux pieds des amants. Je hume voluptueusement ce puissant arôme, ce dictame concerté par la mort et l'amour.

Sans hâte, je regagne ma case. Déjà l'orient se colore, et, là haut, comme une émeraude immense, la Forêt, dans une apothéose verte, brille confusément de tous ses feuillages receleurs d'éternelles clartés, jusqu'à mi-côte de l'Aroraï, la cime nue, solitaire, triste,--où Taaroa veille.

VI

LE DERNIER IMÉNÉ

_A l'ombre du manguier colossal, à mi-voix, Adressant leurs regards à l'orient des eaux, Dolentes d'avenir et fières d'autrefois, Tandis que leurs amants jouaient sur les roseaux Assemblés du vivo des airs dolents et fiers, Les amantes ont dit l'hymne d'espoir amer.

Quand toutes les chansons seront chantées, Touts les baisers, bus, déçus tous les voeux, Quand les jardins clairs de l'Ile enchantée Ne fleuriront plus parmi nos cheveux,

Quand auront fini l'ombre et la lumière Sur nos fronts leurs jeux légers et joyeux, Et quand le dernier avec la dernière Auront au soleil fermé leurs doux yeux,

Endormis dans la terre maternelle, Nous ne connaîtrons pas d'autres destins: Nos corps seront tous confondus en elle, En elle nos coeurs à jamais éteints.

Mais des ardeurs anciennes de nos âmes Un vaste foyer s'allumant soudain Illuminera d'un halo de flammes La Terre des Dieux, l'Ile des Jardins.

Puis, l'Esprit de la merveille déserte, Epave d'aurore en la nuit du temps, L'empoignant par sa chevelure verte, La lancera dans les cieux éclatants.

Et les cieux loueront la nouvelle étoile Aux trois feux d'or, d'émeraude et d'azur. Toutes les ailes et toutes les voiles S'orienteront à son nimbe pur.

Et longtemps, longtemps l'étoile splendide Sur les mers où fut Tahiti luira. Mais sa place, un jour, au ciel sera vide, Et le monde, qui l'aimait, pleurera.

Alors l'astre, avec un cri de victoire, Au sommet des cieux prenant son essor, Eblouira l'infini de sa gloire Aux trois feux d'azur, d'émeraude et d'or.

--Qui sait, maintenant, où le sort l'entraîne, Astre errant qu'habite un peuple de morts? --Va! son but est beau, sa course est certaine, Car il est guidé par le Forts des Forts!

Car Taaroa, le Maître Sublime, Gouvernant les bonds de l'astre éperdu, Est, comme autrefois, assis sur la cime Où fuma le sang qui lui était dû!

A l'ombre du manguier colossal, à mi-voix.._

VIII

LE CONTEUR PARLE