Chapter 5
Et plusieurs ont clos leur maison, de crainte Que ton ombre entrât par la porte sainte Et soufflât la mort sur les purs flambeaux Que l'amour allume entre les berceaux.
Tu ne tiens debout que par l'artifice Des démons, ô leur funeste complice, Qui vont aiguiser, la nuit, s'évadant, Sur l'enfant qui dort leur griffe et leur dent.
Mais moi, pénétrant dans ta pourriture, Je délivrerai l'homme et la nature De l'Arbre stérile et des vils esprits. Le mort et le mal sont en toi: péris!
Afin que l'espoir dans les coeurs renaisse! Afin qu'il y ait une autre jeunesse, De nouvelles fleurs, encore un été, Et que l'Amour règne avec la Beauté!
Périsse la Mort et vive la vie! Je frappe et je suis sourde. Pleure, crie, L'oeuvre est faite! L'aube a vaincu la nuit Et l'Arbre de la Science est détruit._
IIII
_Dans la plaine et les monts, dans la mer et les îles, Et bien loin au fond des sept lieux dans l'au delà, Quand sur sa base enfin le géant oscilla, Un cri vibra de joie et d'attente fébriles;
Et quand, laissant dans l'air l'écho râlé d'un glas, Il accabla le sol de sa grandeur stérile, La tempête fondit sur le mort et de mille Promptes flèches de foudre et de sang le cribla:
Cependant que du tronc fuyait la foule affreuse Des démons expirants dont les voix douloureuses Clamaient vers la clarté:--Le Dieu Pan est vivant!
Et que du pied de l'Arbre une source soudaine Jaillissait, radieuse, amoureuse, sereine, Et déjà s'y mirait l'or du soleil levant._
V
_Source cimmérienne! Eau lustrale! Eau divine! Source de vérité, ton éclat m'illumine. Source de volupté, tes conseils sont les vrais. Je t'écoute et ta voix m'enseigne les Secrets, Source mystérieuse, eau divine, eau lustrale!
Voici que sur tes bords l'antique pastorale Refleurit, libre et calme et gaie.--O je boirai Pour purifier mon coeur à ton flot sacré! Ta fraîcheur sur mon front, sur mes mains sur mes lèvres. Pour les guérir du feu des maléfiques fièvres! Ta fraîcheur sur mes yeux afin qu'ils puissent voir La vie ancienne réfléchie en ton miroir, La vie humaine au soleil jeune épanouie, La vie heureuse, la vie humaine, la Vie! Voici.--Par groupes et par couples, librement, Groupes rieurs, couples graves, d'amis, d'amants, Foulant de pas égaux et lents l'herbe odorante. Ils vont, foyers vivants de lumière vibrante, Et fastueusement vêtus de seul soleil, A la source, qui rit son frais rire vermeil Et s'enivre d'être claire comme la joie, Baigner leurs corps où l'or pourpré du sang flamboie.
Et l'aurore médite au front du Dieu pensif, Solidement assis dans son orgueil massif, Majestueux monceau de siècles et de pierres Qui dresse à l'horizon son horreur familière Pour rappeler à l'homme aisément oublieux Qu'il se souvienne de faire leur part aux Dieux Et leur offre à cueillir la fleur de son extase. Car cette ardeur inextinguible qui l'embrase Lui vient d'eux et vers eux doit retrouver son cours Selon la loi de bienfaisante parabole Qui régit les destins, les amours et les jours. Ainsi l'aurore sur le front dur de l'idole Inscrit en s'y jouant l'éternelle leçon:--Si de ton propre sang libéral échanson Tu nous le verses dans la coupe de tes veines Le vin débordera toujours la coupe pleine Et ta gloire sera le prix de ta vertu; Il tarira dans ton coeur avare si tu Refuses de payer la rançon légitime.
Et soudain--gloire à toi, radieuse victime!--Des orbites du Dieu un éclair jaillissant Rouge frappe à la tête et couronne de sang Un jeune homme, entre tous le plus beau. Il frissonne Dans la lumière divine qui l'environne, Il se lève, et tous voient de son front, de son coeur Rayonner les traits du soleil intérieur Qui dans l'intime orgueil du juste le désigne Avant qu'un Dieu le montre et le proclame digne.
Et de la tête éblouissante du Témoin, Sur la plaine et la mer et les îles, au loin, Jusqu'au fond des sept cieux tumultueux naguère, A l'infini se propage l'âme en lumière Qui demain hors du nombre et du temps vibrera Dans le midi profond des yeux de Taora. Et tous les vivants sur cette grande figure Admirent la splendeur de leur gloire future, Et la nécessité heureuse de la mort Exalte la joie et l'amour au coeur des forts. L'élu est acclamé, l'idole est saluée. Puis une extase tendre et du ciel influée Jette aux bras des amants les amantes tandis Que l'âme élémentaire de ce paradis, La Fontaine Voluptueuse et Véridique Chante aux Dieux réjouis son sublime cantique.
Iméné! C'est partout l'odeur et la couleur Du sang! C'est partout la beauté du sang vainqueur! C'est lui qu'on voit, c'est lui qu'on sent, c'est lui qu'on touche, C'est lui qui rit dans les blessures et les bouches, Impatient d'agir, empressé de s'offrir, Ivre de sacrifice autant que de plaisir, Et ses effluves font sur la nature comme Un rideau d'or roux qu'elle tient des mains de l'homme. C'est partout la chaleur du sang qui fuse et luit! Il arrose la terre et saigne dans les fruits. Il décore la mer et c'est lui qui s'allume Aux roses des coraux, épanouis d'écume. Et son odeur, avec la sieste, avec le soir, De la fontaine où les femmes viennent s'asseoir, Dénouant les plis frais de l'onde sur leurs hanches, S'exhale et largement dans la brise s'épanche Et se mêle au senteurs amères du santal._
VI
_O nouvelle beauté de l'Autrefois vital! O sur ce bord de l'infini marchant sans peine, Simple, vivre la vie ancienne, heureuse, humaine! O libre, sans souci de demain et d'hier, Se donner! Se donner comme l'eau, comme l'air! Mirer le monde en soi, rayonner dans les choses, Avoir pour âme l'âme héroïque des roses!
Ah, source d'Autrefois qui chantes, je t'entends, Source mystérieuse, eau divine des temps, Et maintenant que sur la plaine et sur mon âme L'Arbre maudit ne verse plus son ombre infâme--Remords et désirs, mots et fumée--occident--Je viens à toi, l'esprit calmé, le coeur ardent, Déjà riche de tes bienfaits. Mère, ô Nature, Pour t'offrir fièrement l'âme que tu fis pure.
O Rêve oriental de Vivre! O donne-moi Asile au jardin clair du Nouvel Autrefois, Dans la patrie où j'ai choisi ma destinée. Au bord des flots où cette âme réelle est née, Où, dans la vérité et dans la volupté, Tout est beauté--tout est bonté--tout est clarté._
VI
LE CONTEUR PARLE
Depuis quelque temps, je m'étais assombri. Mon travail s'en ressentait. Il est vrai que beaucoup de documents essentiels me faisaient défaut; je m'irritais de me voir réduit à l'impuissance en face des plus passionnants projets d'art.
Mais c'est la joie surtout qui me manquait.
Il y avait plusieurs mois que je m'étais séparé de Titi, plusieurs mois que je n'entendais plus ce babil puéril et chantant de la vahiné me faisant sans cesse, à propos des mêmes choses, les mêmes questions, auxquelles je répondais invariablement par les mêmes histoires.
Et ce silence ne m'était pas bon.
Je me décidai à partir, à entreprendre autour de l'Ile un voyage dont je ne m'assignais pas d'une façon précise le terme.
Tandis que je faisais mes préparatifs--quelques paquets légers pour les besoins de la route--et que je mettais en ordre mes études, mon voisin et propriétaire, l'ami Anani, me regardait avec des yeux inquiets. Après de longues hésitations, des gestes commencés, inachevés, et dont la signification très claire m'amusait et me touchait tout à la fois, il se décida enfin à me demander si je me disposais à m'en aller.
--Non, lui dis-je, je vais faire une promenade de quelques jours seulement. Je reviendrai.
Il ne me crut pas et se mit à pleurer.
Sa femme vint le rejoindre et me dit qu'elle m'aimait, que je n'avais pas besoin d'argent pour vivre parmi eux, qu'un jour, si je voulais, je pourrais reposer pour toujours--_là_: elle me montrait, près de sa case, un tertre, décoré d'un arbrisseau.
Et j'eus tout à coup le désir de reposer pour toujours--_là_. Du moins personne, l'éternité durant, ne viendrait m'y déranger...
--Vous autres, Européens, ajouta la femme d'Anani, vous êtes étranges! Vous venez, vous promettez de rester, et quand on vous aime vous partez! C'est pour revenir, assurez-vous; mais vous ne revenez jamais.
--Eh bien! je puis jurer, moi, que mon intention est de revenir, _cette fois_. Plus tard (je n'osai mentir), plus tard, je verrai.
Enfin on me laissa partir.
M'écartant du chemin qui suit le bord de la mer, je prends un étroit sentier, à travers un fourré profond. Le sentier me conduit assez loin dans la montagne, et j'atteins, au bout de quelques heures, une petite vallée dont les habitants vivent à l'ancienne mode maorie.
Ils sont heureux et calmes. Ils rêvent, ils aiment, ils sommeillent, ils chantent,--ils prient, et il ne semble guère que le christianisme ait pénétré jusqu'ici. Je vois distinctement, bien qu'en réalité elles aient depuis longtemps disparu, les statues de leurs divinités. Statues d'Hina, surtout, et fêtes en l'honneur de la déesse lunaire! L'Idole, d'un seul bloc, a dix pieds d'une épaule à l'autre et quarante pieds de hauteur. Sur la tête elle porte, en forme de bonnet, une pierre énorme, de couleur rougeâtre. Autour d'elle on danse selon les rites d'autrefois--_matamua_--et le vivo varie sa note, claire et gaie, mélancolique et sombre, selon la couleur des heures ...
Je continue ma route.
A Taravao--le district le plus éloigné de Mataïéa, à l'autre extrémité de l'Ile--un gendarme me prête son cheval, et je file sur la côte est, peu fréquentée des Européens.
A Faoné, petit district qui précède celui, plus important, d'Itia, je m'entends interpeller par un indigène:
--Hé! l'homme qui fais des hommes! (il sait que je suis peintre...) _Haëré maï ta maha!_ (Viens manger avec nous: la formule tahitienne de l'hospitalité).
Je ne me fais pas prier, tant le sourire qui accompagne l'invitation est engageant et doux.
Je descends de cheval. Mon hôte prend la bête par la bride et l'attache à une branche, sans aucune marque de servilité, simplement et avec adresse.
Et nous entrons ensemble dans une case où sont réunis des hommes et des femmes, assis à terre, causant et fumant. Autour d'eux, des enfants jouent et bavardent.
--Où vas-tu? me demande une belle Maorie d'une quarantaine d'années.
--Je vais à Itia.
--Pour quoi faire?
Je ne sais quelle idée me traversa l'esprit, ou peut-être disais-je bien le but réel, secret jusqu'alors pour moi-même, de mon voyage:
--Pour y chercher une femme, répondis-je.
--Il y en a beaucoup à Faoné, et des jolies. Tu en veux une?
--Oui.
--Eh bien! si elle te plaît, je vais t'en donner une. C'est ma fille.
--Est-elle jeune?
--Oui.
--Est-elle jolie?
--Oui.
--Est-elle bien portante?
--Oui.
--C'est bien, va me la chercher.
La femme sortit.
Un quart d'heure après, et tandis qu'on apportait le repas--maïoré, bananes sauvages et crevettes--elle rentra, suivie d'une jeune fille qui tenait un petit paquet à la main.
A travers la robe, en mousseline rose très transparente, on voyait la peau dorée des épaules et des bras. Deux boutons se dressaient, drus, à la poitrine. C'était une grande enfant, élancée, vigoureuse, d'admirables proportions. Mais je ne reconnus pas sur son beau visage le type que, jusqu'alors, j'avais vu partout régner dans l'Ile. Sa chevelure aussi était exceptionnelle, poussée comme la brousse et légèrement crépue. Au soleil, tout cela faisait une orgie de chromes.-On me dit qu'elle était originaire des Tongas.
Je la saluai, elle sourit et s'assit à mon côté.
--Tu n'as pas peur de moi? lui demandai-je.
--_Aïta._
--Veux-tu habiter ma case, toujours?
--_Eha_ (oui).
--Tu n'a jamais été malade?
--_Aïta._
Ce fut tout.
Le coeur me battait, pendant que la jeune fille, impassible, rangeait à terre, devant moi, sur une grande feuille de bananier, les aliments qui m'étaient offerts. Je mangeai de bon appétit, mais j'étais préoccupé, troublé profondément. Cette enfant, d'environ treize années (dix-huit ou vingt ans d'Europe) me charmait et m'intimidait, m'effrayait presque. Que pouvait-il se passer dans cette âme? Et c'était moi, moi si vieux pour elle, qui hésitais au moment de signer un contrat où j'avais tous les avantages, mais si hâtivement conçu et conclu!
Peut-être--pensais-je--la mère a-t-elle ordonné, exigé. Peut-être est-ce un marché qu'elles ont débattu entre elles...
Je me rassurai en reconnaissant dans la physionomie de la jeune fille, dans ses gestes, dans son attitude, les signes très nets d'indépendance et de fierté qui sont les caractéristiques de sa race. Et ma confiance fut entière et inébranlable quand, après l'avoir bien étudiée, je vis en elle l'expression, claire jusqu'à l'évidence, de sérénité qui accompagne toujours chez les êtres jeunes une action honorable, louable.--Mais le pli moqueur de sa bouche, du reste bonne et sensuelle, tendre, m'avertissait que tous les dangers de l'aventure étaient pour moi, non pour elle...
Je n'oserais dire qu'en franchissant le seuil de la case je n'avais pas le coeur serré d'une étrange et très poignante angoisse.
L'heure du départ était venue. Je montai à cheval.
La jeune fille suivit derrière. Sa mère, un homme, deux jeunes femmes--ses tantes, disait-elle--suivirent aussi.
Nous revenions à Taravao, à neuf kilomètres de Faoné.
Après le premier kilomètre, on me dit:
--_Parahi téié_ (ici arrête-toi).
Je descendis de cheval et nous pénétrâmes tous les six dans une grande case proprement tenue, presque riche,--des richesses de la terre: de jolies nattes sur du foin.
Un ménage encore jeune et d'une extrême bonne grâce y habitait. Ma fiancée s'assit à côté de la femme et me la présenta:
--Voici ma mère.
Puis, en silence, on versa dans un gobelet de l'eau fraîche, dont nous bûmes tous à la ronde, gravement, comme s'il se fût agi de quelque rite d'une religion familiale.
Après quoi, celle que ma fiancée venait de désigner comme sa mère me dit, le regard ému, les paupières humides:
--Tu es bon?
Je répondis, non sans trouble, après avoir fait mon examen de conscience:
--Je l'espère.
--Tu rendras ma fille heureuse?
--Oui.
--Dans huit jours, qu'elle revienne. Si elle n'est pas heureuse, elle te quittera.
Je consentis du geste. Le silence se fit. Il semblait que personne n'osât le rompre.
Enfin nous sortîmes et, de nouveau à cheval, je repartis, toujours suivi de mon escorte.
Chemin faisant, nous rencontrâmes plusieurs personnes qui connaissaient ma nouvelle famille. Elles étaient déjà informées de l'événement, et, en saluant la jeune fille, elles lui disaient:
--Eh! quoi? Tu est maintenant la vahiné d'un français? Sois heureuse.
Un point m'inquiétait. Comment Téhura (ainsi se nommait ma femme) avait-elle deux mères?
J'interrogeai donc celle qui, la première, me l'avait offerte:
--Pourquoi m'as tu menti?
La mère de Téhura me répondit:
--Je n'ai pas menti. L'autre aussi est sa mère, sa mère nourricière.
A Taravao, je rendis au gendarme son cheval, et là se produisit un incident désagréable. La femme du gendarme, une Française, sans malice, mais sans finesse, me dit:
--Comment! vous ramenez avec vous une "gourgandine"?
Et ses yeux furieux déshabillaient la jeune fille, qui opposait une indifférence altière à cet injurieux examen.
Je regardai, un instant, le spectacle symbolique que m'offraient ces deux femmes: la floraison nouvelle et la saison stérile, la foi et la loi, la nature et l'artifice. C'étaient aussi deux races en présence, et j'eus honte de la mienne. Je souffris de la voir si petite et si intolérante, si incompréhensive,--et je m'en détournai vite pour réchauffer et réjouir mon regard à l'éclat de l'autre, de cet or vivant que j'aimais déjà.
Les adieux de famille se firent à Taravao, chez le Chinois, qui là vend de tout, des liqueurs frelatées et des fruits, des étoffes et des armes, des hommes et des femmes, et des bêtes.
Nous primes, ma femme et moi, la voiture publique, qui nous déposa, vingt-cinq kilomètres plus loin, à Mataïéa-chez moi.
Ma femme était peu bavarde, à la fois rieuse et mélancolique, surtout moqueuse.
Nous ne cessions guère de nous étudier, réciproquement, mais elle me demeurait impénétrable et je fus vite vaincu dans cette lutte.
J'avais beau me promettre de me surveiller, de me dominer, pour rester un témoin perspicace, mes nerfs n'étaient pas longs à l'emporter sur les plus déterminées résolutions,--et je fus en peu de temps, pour Téhura, un livre ouvert.
A mes dépens, en quelque sorte, et sur ma propre personne, je vérifiais ainsi le profond écart qui sépare une âme océanienne d'une âme latine, et particulièrement d'une âme française. L'âme maorie ne se livre pas tout de suite. Il faut beaucoup de patience et d'étude pour arriver à la posséder. Encore, même alors qu'on croit la connaître à fond, vous déconcerte-t-elle brusquement par les "sautes" les plus imprévues. Mais, tout d'abord, c'est l'Enigme elle-même, ou plutôt une série indéfinie d'énigmes. Au moment où l'on croyait la saisir, elle est loin, inaccessible, incommunicable, enveloppée de rire et de changement. Puis, quand elle veut, elle se rapproche, pour échapper encore dès qu'on lui laisse voir la moindre apparence de certitude. Et, pendant qu'intrigué de ses dehors vous cherchez sa vérité intime sans penser à jouer un personnage, elle vous examine avec une tranquille assurance, du fond de son perpétuel rire et de cette insouciante légèreté, moins réelle qu'apparente, peut-être.
Pour mon compte, je renonçai tôt à des calculs qui m'empêchaient de jouir de ma vie. Je me laissai vivre, simplement, attendant de la suite des jours, avec confiance, les révélations que les premiers instants me refusaient.
Une semaine s'écoula ainsi, pendant laquelle je fus d'une "enfance" qui m'était à moi-même inconnue.
J'aimais Téhura et je le lui disais, ce qui la faisait rire: elle le savait bien!
Elle semblait, en retour, m'aimer, et ne me le disait point:--mais quelquefois, la nuit, des éclairs sillonnaient l'or de la peau de Téhura....
Le huitième jour--il me semblait que nous venions d'entrer pour la première fois ensemble dans ma case--Téhura me demanda la permission d'aller voir sa mère, à Faoné. Chose promise.
Je me résignai tristement, et, nouant dans son mouchoir quelques piastres pour qu'elle pût payer les frais du voyage et porter du rhum à son père, je la conduisis à la voiture publique.
J'eus le sentiment d'un adieu sans retour.
Les jours qui suivirent furent pénibles. La solitude me chassait de ma case et les souvenirs m'y rappelaient. Je ne pouvais fixer ma pensée à aucune étude...
Une semaine encore s'écoula, et Téhura revint.
Alors commença la vie pleinement heureuse. Le bonheur et le travail se levaient ensemble, avec le soleil, radieux comme lui. L'or du visage de Téhura inondait de joie et de clarté l'intérieur du logis et le paysage alentour. Elle ne m'étudiait plus, je ne l'étudiais plus. Elle ne me cachait plus qu'elle m'aimait, je ne lui disais plus que je l'aimais. Nous vivions tous deux si parfaitement simples!
Qu'il était, bon, le matin, d'aller nous rafraîchir dans le ruisseau voisin,--comme faisaient, j'imagine, au Paradis, le premier homme et la première femme!
Paradis tahitien, _navé navé fénua_,--terre délicieuse!
Et l'Eve de ce paradis se livre de plus en plus, docile, aimante. Je suis embaumé d'elle: _noa noa!_ Elle est entrée dans ma vie à son heure. Plus tôt, je ne l'aurais peut-être pas comprise, et plus tard, c'eût été bien tard. Aujourd'hui, je la comprends comme je l'aime, et par elle je pénètre enfin dans des mystères qui, jusqu'ici, me restaient rebelles. Mais, pour l'instant, mon intelligence ne raisonne pas encore mes découvertes, je ne les classe pas dans ma mémoire. C'est à ma sensibilité que Téhura confie tout ce qu'elle me dit. C'est dans mes sensations et dans mes sentiments que je retrouverai, plus tard, ses paroles inscrites. Elle me conduit ainsi, plus sûrement que je n'y pourrais parvenir par toute autre méthode, à la pleine compréhension de sa race,--par l'enseignement quotidien de la vie.
Et je n'ai plus conscience des jours et des heures, du mal, du bien. La bonheur est si étranger au temps qu'il en supprime la notion. Je sais seulement que tout est bien, puisque tout est beau.
Et Téhura ne me trouble pas du tout, quand je travaille ou quand je rêve. D'instinct, alors, elle se tait. Elle sait très bien quand elle peut me parler sans me déranger,--et nous causons d'Europe et de Tahiti, et de Dieu, et des Dieux. Je l'instruis. Elle m'instruit.
Je fus obligé d'aller pour un jour à Papeete.
J'avais promis de revenir le soir même; mais la voiture que je pris me laissa à moitié route, je dus faire le reste à pied et il était une heure du matin quand je rentrai.
En ouvrant la porte, je m'aperçus avec un serrement de coeur que la lumière était éteinte. La chose n'avait pourtant rien de surprenant; nous ne possédions, pour le moment, que très peu de luminaire, et la nécessité de renouveler notre provision avait compté parmi les motifs de mon absence. Mais je tressaillis d'une brusque sensation d'appréhension, de défiance, que je pris pour un pressentiment: sûrement, l'oiseau s'était envolé...
Vite, je frottai des allumettes et je vis...
Immobile, nue, couchée à plat ventre sur le lit, les yeux démesurément agrandis par la peur, Téhura me regardait et semblait ne pas me reconnaître. Moi-même, je restai quelques instants dans une étrange incertitude. Une contagion émanait de la terreur de Téhura. J'avais l'illusion qu'une lueur phosphorescente coulât de ses yeux au regard fixe. Jamais je ne l'avais vue si belle, jamais surtout d'une beauté si émouvante. Et puis, dans ces demi-ténèbres, à coup sûr peuplées, pour elle, d'apparitions dangereuses, de suggestions équivoques, je craignais de faire un geste qui portât au paroxysme l'épouvante de l'enfant. Savais-je ce qu'à ce moment-là j'étais pour elle? si elle ne me prenait pas, avec mon visage inquiet, pour quelqu'un des démons et des spectres, des Tupapaüs dont les légendes de sa race emplissent les nuits sans sommeil? Savais-je, même, qui elle était, en vérité? L'intensité de l'effroi qui la possédait, sous l'empire physique et moral de ses superstitions, faisait d'elle un être si étranger à moi, si différent de tout ce que j'avais pu voir encore!
Enfin elle revint à elle, m'appela, et je m'évertuai à la raisonner, à la rassurer, à lui rendre confiance.
Elle m'écoutait, boudeuse, puis avec une voix où les sanglots tremblaient:
--Ne me laisse plus seule ainsi, sans lumière...
Mais, la peur à peine endormie, la jalousie s'éveille:
--Qu'as-tu fait à la ville? Tu es allé voir des femmes, de celles qui vont au marché boire et danser, et qui se donnent aux officiers, aux matelots, à tout le monde...
Je ne me prêtai pas à la querelle, et cette nuit fut douce,--une douce et ardente nuit, une nuit des tropiques.
Téhura était tantôt très sage et très aimante, tantôt très folle et très frivole. Deux être contraires--sans compter beaucoup d'autres, indéfiniment variés--en un, qui se démentaient mutuellement et se succédaient à l'improviste avec la plus étourdissante rapidité. Elle n'était pas changeante, elle était double, et triple, et multiple: l'_enfant_ d'une race _vieille_.
Un jour, l'éternel juif-colporteur--il écume les îles comme les continents--arrive dans le district avec une boîte de bijoux en cuivre doré.
Il étale sa marchandise; on l'entoure.
Une paire de boucles d'oreilles circule de mains en mains. Tous les yeux de femmes brillent, toutes la désirent.
Téhura fronce les sourcils et me regarde. Ses yeux me parlent très clairement. Je fais semblant de ne pas comprendre.
Elle m'attire dans un coin:
--Je la veux.
Je lui fais observer qu'en France cette niaiserie n'aurait aucune valeur, que _c'est du cuivre_.
--Je la veux!
--Mais quoi? Payer vingt francs une pareille saleté! Ce serait folie.
Non.
--Je la veux!
Et, avec une volubilité passionnée, les yeux pleins de larmes:
--Allons! tu n'auras pas honte de voir ce bijou aux oreilles d'une autre femme? Déjà un tel parle de vendre son cheval pour offrir la paire de boucles à sa vahiné!