Chapter 4
Pourtant, le froncement des sourcils soulignait de significatives lignes ces vastes fronts rêveurs.
Je me retirai, plein de pensées en désordre, mais avec le sentiment que je recevais de mes sauvages une grande leçon. Certes, on avait eu raison d'applaudir à la proposition du vieillard. Peut-être avait-on raison aussi de ne point donner de suites à la résolution prise.
Pourquoi travailler? Les Dieux sont là, qui prodiguent à leurs fidèles les biens de la nature.
--_Demain?_
--_Peut-être!_ et, quoi qu'il arrive, le soleil se lèvera demain comme il s'est levé aujourd'hui, bienfaisant et serein.
Est-ce là de l'insouciance, de la légèreté, de la versatilité? Serait-ce--qui sait!--de la plus profonde philosophie?-Prends garde au luxe! Prends garde d'en contracter le goût et le besoin sous prétexte de prévoyance....
La vie se fait meilleure chaque jour.
J'ai fini par comprendre assez bien la langue maorie, je la parlerai bientôt sans difficulté.
Mes voisins--trois, très proches, et les autres, nombreux, de distance en distance--me regardent comme des leurs.
Au contact perpétuel du caillou, mes pieds se sont durcis, familiarisés au sol. Mon corps, presque constamment nu, ne souffre plus du soleil.
La civilisation s'en va de moi, peu à peu.
Je commence à penser simplement, à n'avoir que peu de haine pour mon prochain,--mieux: à l'aimer.
J'ai toutes les jouissances de la vie libre--animale et humaine. J'échappe au factice, à la convention, à l'habitude. J'entre dans le vrai, dans la nature. Avec la certitude d'une suite de jours pareils au jour présent, aussi libres, aussi beaux, la paix descend en moi, je me développe normalement et je n'ai plus de préoccupations vaines.
Un ami m'est venu.
Il m'est venu de lui-même, et je puis avoir, ici, la certitude qu'il n'a obéi, en venant à moi, à aucun bas mobile d'intérêt.
C'est un de mes voisins, un jeune homme très simple et très beau.
Mes images coloriées, mes travaux dans le bois l'ont intrigué, mes réponses à ses questions l'ont instruit. Pas un jour qu'il ne vienne me regarder peindre ou sculpter...
Après si longtemps, j'ai plaisir encore au ressouvenir des sentiments _vrais_ et _réels_ que j'éveillais dans cette nature _vraie_ et _réelle_.
Et le soir, quand je me reposais de ma journée, nous causions. Il me faisait des questions de jeune sauvage curieux des choses européennes, surtout des choses de l'amour, et plus d'une fois ses questions m'embarrassèrent.
Mais ses réponses étaient bien plus naïves encore que ses questions.
Un jour, je lui mis dans les mains mes outils et un morceau de bois: je voulais qu'il s'essayât à sculpter. Interloqué, il me considéra d'abord en silence, puis il me rendit le bois et les outils en me disant, avec simplicité, avec sincérité, que, moi, je n'étais pas comme tout le monde, que je pouvais des choses dont les autres hommes étaient incapables, que j'étais _utile aux autres_.
Je crois bien que Jotéfa est le premier homme au monde qui m'ait tenu ce langage,--ce langage de sauvage ou d'enfant, car il faut être l'un des deux, n'est-ce pas, pour s'imaginer qu'un artiste soit--un _homme utile_.
Il arriva que j'eus besoin, pour mes projets de sculpture, d'un arbre de bois de rose. Je voulais un fût plein et large.
Je consultai Jotéfa.
--Il faut aller dans la montagne, me dit-il. Je connais, à un certain endroit, plusieurs beaux arbres. Si tu veux, je te conduirai. Nous abattrons l'arbre qui te plaira et nous l'apporterons à nous deux.
Nous partîmes de bon matin.
Les sentiers indiens, à Tahiti, sont assez difficiles pour un Européen, et _aller dans la montagne_ exige, même des naturels, un effort auquel ils ne se décident pas sans nécessité.
Entre deux montagnes qu'on ne pourrait gravir, deux hautes et droites murailles de basalte, se creuse une fissure où serpente l'eau parmi des blocs de rochers. Les infiltrations ont détaché du flanc de la montagne ces blocs pour livrer passage à une source; la source, en devenant ruisseau, les a poussés, cahotés, puis entreposés un peu plus loin: le ruisseau les y reprendra, plus tard, quand il se fera torrent, et les roulera, les charriera jusqu'à la mer. De chaque côté de ce ruisseau, fréquemment accidenté de véritables cascades, un semblant de chemin à travers des arbres pêle-mêle, arbres à pain, arbres de fer, pandanus, bouraos, cocotiers, hibiscus, goyaviers, fougères monstrueuses, toute une végétation folle et s'ensauvageant toujours davantage, s'emmêlant, se nouant, en un fouillis toujours plus inextricable à mesure qu'on remonte vers le centre de l'Ile.
Nous allions, tous les deux nus, avec le paréo blanc et bleu à la ceinture, la hache à la main, traversant maintes fois le ruisseau pour profiter d'un bout de sentier que mon guide semblait percevoir par l'odorat plutôt que par la vue, tant les herbes, les feuilles et les fleurs, en s'emparant de l'espace, jetaient sur le sol de splendide confusion.
Le silence était complet, on dépit du bruit plaintif de l'eau dans les rochers, un bruit monotone, une plainte si douce, si faible,--accompagnement de silence.
Et dans cette forêt, dans cette solitude, dans ce silence, nous étions deux,--lui, un tout jeune homme, et moi, presque un vieillard, l'âme défleurie de tant d'illusions, le corps lassé de tant d'efforts, et cette longue, et cette fatale hérédité des vices d'une société moralement et physiquement malade!
Il marchait devant moi, dans la souplesse animale de ses formes gracieuses d'androgyne. Et je croyais voir en lui s'incarner, palpiter, vivre toute cette splendeur végétale dont nous étions investis. D'elle en lui, par lui, se dégageait, émanait un puissant parfum de beauté.
Etait-ce un homme qui marchait là, devant moi? Etait-ce le naïf ami que m'avait donné l'attraction mutuelle du simple et du composé? N'était-ce pas plutôt la Forêt elle-même, la Forêt vivante, sans sexe--et tentante?
Chez ces peuplades nues, comme chez les animaux, la différence entre les sexes est bien moins accentuée que dans nos climats. Grâce à nos artifices de ceintures et de corsets, nous avons réussi à faire de la femme un être factice, une anomalie que la nature elle-même, docile aux lois de l'hérédité, nous aide, sur le tard des races, à compliquer, à étioler, et que nous maintenons avec soin dans un état de faiblesse nerveuse et d'infériorité musculaire, en lui épargnant les fatigues, c'est à dire les occasions de développement. Ainsi modelées sur un bizarre idéal de gracilité--auquel nous restons, quant à nous, pratiquement, étrangers--nos femmes n'ont plus rien de commun avec nous, ce qui ne va peut-être pas sans de grades inconvénients moraux et sociaux.
A Tahiti, l'air de la mer et de la forêt fortifie tous les poumons, élargit toutes les épaules, toutes les hanches, et les rayons du soleil et les graviers de la plage n'épargnent pas plus les femmes que les hommes. Ils font ensemble les mêmes travaux, avec la même activité ou la même indolence. Quelque chose de viril est en elles, et, en eux, quelque chose de féminin.
Cette ressemblance des sexes facilite leurs relations, et la nudité perpétuelle, en écartant des esprits la préoccupation dangereuse du mystère, le prix qu'il prête aux "hasards heureux" et ces couleurs furtives ou sadiques de l'amour chez les civilisés, donne aux moeurs une innocence naturelle, une parfaite pureté. L'homme et la femme, étant des camarades, des amis autant que des amants, sont presque sans cesse, pour la peine comme pour le plaisir, associés, et la notion même du vice leur est interdite.
Pourquoi, et par cette atténuation même des différences sexuelles, dans l'ivresse des lumières et des parfums, s'évoquait-elle tout à coup chez un vieux civilisé, cette notion redoutable, avec le prestige du nouveau, de l'inconnu?
La fièvre me battait les tempes et mes genoux fléchissaient.
Mais le sentier était fini; pour traverser le ruisseau, mon compagnon se détourna, et, dans ce mouvement, me présenta la poitrine: l'androgyne avait disparu. C'était bien un jeune homme qui marchait devant moi, et ses yeux calmes avaient la limpide clarté des eaux.
La paix rentra aussitôt en moi.
Nous fîmes halte, un instant, et j'éprouvai une jouissance infinie, une jouissance de l'esprit plutôt que des sens, à me plonger dans l'eau fraîche du ruisseau.
--_Toë toë_ (c'est froid), me dit Jotéfa.
--Oh non! répondis-je.
Et cette exclamation qui, dans ma pensée, correspondait, pour la conclure, à la lutte que je venais de livrer en moi-même contre toute une civilisation pervertie, au sursaut révolté de l'âme qui choisit entre la vérité et le mensonge, éveilla dans la forêt de sonores échos. Et je me dis que la Nature m'avait vu lutter, qu'elle m'entendait, qu'elle me comprenait: maintenant, à mon cri de victoire elle répondait, avec sa grande voix, qu'elle voulait bien, après l'épreuve, m'accueillir au rang de ses enfants.
Nous reprîmes notre route, et je m'enfonçai vivement dans le fourré, vivement et passionnément, comme si j'eusse espéré ainsi pénétrer au coeur-même de cette immense nature maternelle et me confondre avec ses éléments vivants.
Mon compagnon allait toujours son pas égal, les yeux toujours tranquilles. Il n'avait rien soupçonné, je portais seul le fardeau d'une mauvaise pensée.
Nous arrivions au but.
Les murs escarpés de la montagne s'étaient peu à peu évasés, et, derrière un rideau d'arbres profond, s'étendait une sorte de plateau, bien caché; mais Jotéfa connaissait l'endroit et m'y avait conduit avec une étonnante certitude.
Une dizaine d'arbres de bois de rose étendaient là leurs vastes ramures.
Nous attaquâmes à la hache le plus beau de tous, et il fallut le sacrifier tout entier pour lui dérober une branche convenable à mon projet.
Je frappais avec joie, je m'ensanglantais les mains avec la rage heureuse, l'intense plaisir d'assouvir en moi je ne sais qu'elle divine brutalité. Ce n'est pas sur l'arbre que je frappais, ce n'est pas lui que je pensais abattre. Et pourtant j'aurais volontiers écouté chanter ma hache sur d'autres troncs encore quand celui-ci fut à terre.
Et voici ce que je croyais entendre ma hache me dire dans la cadence des coups retentissants:
_Coupe par le pied la Forêt tout entière! Détruis toute la Forêt du Mal, Dont les sentences furent jetées en toi par des souffles de mort, jadis! Détruis en toi l'amour de Toi-même! Détruis et arrache le mal, comme, en automne, on coupe avec la main la fleur du lotus._
Oui, bien détruit, bien fini, bien mort, désormais, le vieux civilisé. Je renaissais,--ou plutôt en moi prenait vie un autre homme, un autre, pur et fort.
Cet assaut cruel serait le suprême adieu de la civilisation: du mal. Et ce dernier témoignage des instincts dépravés qui sommeillent au fond de toutes les âmes décadentes exaltait, par le contraste, jusqu'à la sensation d'une volupté inouïe la simplicité saine de la vie dont j'avais fait, déjà, l'apprentissage. L'épreuve intérieure serait celle de la maîtrise. Je respirais avidement la pureté splendide de la lumière. Un autre homme, oui: j'étais dès lors un bon sauvage, un vrai Maorie.
Et nous nous en retournâmes, Jotéfa et moi, à Mataïéa, péniblement et paisiblement, portant notre lourd poids de rose: _noa noa!_
Le soleil n'était pas encore couché quand nous arrivâmes devant ma case, bien fatigués.
Jotéfa me dit:
--Païa?
Je lui répondis:
--Oui!
Et, dans le fond de mon coeur, je me répétai pour moi-même:
--Oui!
Je n'ai pas donné un coup de ciseau dans cette branche de bois de rose sans respirer, chaque fois plus fort, le parfum de la victoire et du rajeunissement: _noa noa!_
Par la vallée du Punaru--la grande fissure qui divise Tahiti en deux parts--on parvient au plateau de Tamanoü. De là, on peut voir le Diadème, l'Oroféna, l'Aroraï,--le centre de l'Ile.
On m'en avait parlé bien souvent comme d'un lieu merveilleux, et je formai le projet d'aller, seul, y passer quelques jours.
--Mais, la nuit, que feras-tu?
--Tu seras tourmenté par les Tupapaüs!
--Il n'est pas bon d'aller déranger les Esprits de la montagne... Il faut que tu sois fou!
Je l'étais probablement, en effet, car cette inquiète sollicitude de mes amis tahitiens ne faisait que surexciter ma curiosité.
Avant l'aube, une nuit, je m'orientai donc vers l'Aroraï.
Près de deux heures durant, je pus suivre un sentier qui longeait la rivière de Punaru, Mais ensuite je fus, à plusieurs reprises, obligé de traverser la rivière. De chaque côté, les murailles de la montagne s'élevaient, toutes droites, appuyées jusqu'au milieu de l'eau, comme sur des contre-forts, sur d'énormes quartiers de rochers.
Force me fut, en définitive, de continuer mon voyage en pleine rivière. J'avais de l'eau tantôt jusqu'aux genoux, tantôt jusqu'aux épaules.
Entre les deux murailles, qui, d'en bas, m'apparaissaient étonnamment hautes et très resserrées à leur sommet, le soleil, en plein jour, pointait à peine. A midi, dans le ciel ardemment bleu, je distinguais le scintillement des étoiles.
Vers cinq heures, le jour baissant, je commençais à me préoccuper de l'endroit où je passerais la nuit, quand j'aperçus, à droite, un hectare de terrain presque plat, où poussaient pêle-mêle les fougères, les bananiers sauvages et les bouraos. J'eus la chance de trouver quelques bananes mûres. A la hâte, je fis un feu de bois pour les cuire et ce fut mon repas.
Puis, tant bien que mal, au pied d'un arbre sur les basses branches duquel j'avais entrelacé des feuilles de bananier pour m'abriter en cas de pluie, je me couchai.
Il faisait froid et ma traversée dans l'eau me laissait grelottant.
Je dormis mal.
Mais je savais que l'aube ne tarderait pas et que je n'avais rien à craindre des hommes ni des animaux. Il n'y a ni carnassiers ni reptiles, à Tahiti. Les seuls "fauves" de l'Ile sont des porcs qui, lâchés dans la forêt, s'y sont multipliés en pleine sauvagerie. Tout au plus pouvais-je craindre qu'ils vinssent m'écorcher les jambes; je passai à mon poignet la corde de ma hache.
La nuit était profonde. Impossible de rien distinguer, sauf, tout près de ma tête, une sorte de poussière phosphorescente qui m'intriguait singulièrement. Je souris en pensant aux contes des Maories sur les Tupapaüs, ces esprits méchants qui s'éveillent avec les ténèbres pour tourmenter les hommes endormis. Leur capitale est au coeur de la montagne, que la forêt environne d'éternelles ombres. Là, ils pullulent, et leurs légions s'accroissent sans cesse des esprits de tous les morts.
Malheur au vivant qui se risque dans les lieux infestés par les démons!...
Et j'étais ce téméraire.
Aussi mes rêves furent-ils assez agités.
J'ai su, depuis, que cette poussière lumineuse émane de petits champignons d'une espèce particulière; ils poussent, dans les endroits humides, sur les branches mortes, comme celles qui m'avaient servi à faire du feu.
Le lendemain, au petit jour, je me remettais en route.
La rivière de plus en plus accidentée, ruisseau, torrent, cascade, dessinait des sinuosités étrangement capricieuses et semblait parfois revenir sur elle-même. Le sentier me manquait sans cesse, et c'était souvent des mains qu'il fallait m'aider pour avancer, passant de branche en branche à la force des poignets en touchant à peine et rarement le sol.
Du fond de l'eau, des écrevisses d'une taille extraordinaire me regardaient, semblant me dire: Que viens tu faire ici?-et des anguilles séculaires fuyaient à mon approche.
Tout à coup, à un détour brusque, j'aperçus, dressée contre la paroi du rocher qu'elle caressait, plutôt qu'elle ne s'y retenait, des deux mains, une jeune fille, nue. Elle buvait à une source qui jaillissait silencieusement de très haut dans les pierres. Quant elle eut fini de boire, lâchant le rocher, elle prit de l'eau dans ses mains, et se la fit couler entre les seins. Puis--je n'avais pourtant fait aucun bruit--comme une antilope peureuse qui, d'instinct, devine, évente l'étranger, elle pencha la tête, scrutant le fourré où je me tenais immobile. Mon regard ne rencontra pas le sien. A peine m'eut-elle aperçu qu'aussitôt elle plongea, en criant ce mot:
--Taëhaë (féroce)!
Précipitamment je regardai dans la rivière: personne, rien--qu'une énorme anguille qui serpentait entre les petits cailloux du fond.
Non sans difficulté ni fatigue, je parvins enfin tout près de l'Aroraï, le sommet de l'Ile, la montagne formidable et sacrée.
C'était le soir, la lune se levait, et, en la regardant qui enveloppait mollement de ses lueurs légères le front rude du mont, je me rappelai la fameuse légende:
_Paraü Hina Téfatou_ (Hina disait à Téfatou)...
la légende très ancienne que les jeunes filles récitent volontiers, le soir, à la veillée, et à laquelle pour théâtre elles assignent le lieu même où j'étais.
Et je crus voir:
Une tête puissante d'homme divin, la tête du héros à qui la Nature a conféré l'orgueil conscient de toutes ses forces, un glorieux visage de géant, brisant les dernières lignes de l'horizon, et comme au seuil du monde; une femme caressante et faible saisit doucement le Dieu aux cheveux et lui parle:
--Faites revivre l'homme quand il sera mort...
Et les lèvres courroucées, mais non cruelles, du Dieu vont s'ouvrir pour répondre:
--L'homme _mourra_.
V
PAPÉMOË [Source mystérieuse.]
I
_Le grand Arbre autrefois fier de sa frondaison, L'Arbre mort maintenant, vert seulement de lierre, Jette d'un geste aigu l'ombre inhospitalière D'un écueil sur la mer de glèbe et de gazon.
O matin! L'Amour darde ses traits de lumière Aux hommes endormis parmi la fenaison Et la voix des enfants enchante la clairière Mais l'Arbre humilié désole l'horizon.
Chant des oiseaux et leur rythmique ondoiement d'ailes! Hymne du moissonneur aux semences fidèles!
Tout est beauté, tout est bonté, tout est clarté; Le ciel rit doucement à la plaine infinie D'où monte comme un vaste arôme d'harmonie--Mais l'Arbre mort se dresse, et tout est dévasté._
II
_Par ici, bûcheron, avec ta hache claire! Viens accomplir l'oeuvre d'amour et de colère!
Avec l'amour et la colère de l'acier Frappe au pied le grand Arbre, ô jeune justicier!
Avec l'assentiment des Dieux et de ta force Abats le géant mort sous sa stérile écorce!
Brise les rameaux secs! Romps les flancs vermoulus! Frappe le coup suprême au coeur qui ne bat plus!
Eblouis du plein jour la foule ténébreuse Des démons accroupis dans la carcasse creuse!
Ils jetteront sur toi des cris horribles: ris, Car un Dieu est dans ta main droite, de leurs cris!
Et s'ils prennent pour t'attendrir des voix touchantes Poursuis ta tâche et plus haut qu'eux toi-même chante!
Avec l'amour et la colère de l'acier Détruis l'Arbre funeste, ô jeune justicier!
Et que l'infini vibre et que le ciel s'atteste Au vaste et circulaire élan bleu de ton geste!_
III
_Au premier coup que triste on entendit gémir Dans l'Arbre de passé la voix du souvenir Vibrant du loin des jours à l'émoi des murmures! Et que pâlit la nue à travers les ramures S'entrechoquant comme des bras décharnés, noirs, Dans la folie et la fureur du désespoir! Et que perdit l'éclat gai de sa robe verte Le gazon où tombait la multitude inerte Des menus rameaux morts, au premier choc brisés! De pesants relents soudain volatilisés Chargeaient l'air, et dans le ciel s'éveillait l'orage. Mais le bûcheron bûcheronnait avec rage, Une chanson légère aux dents et une fleur, Et sa hache était, dans la surhumaine ampleur De l'effort, l'aile d'un ange qui font des nues. Du faîte jusqu'en les profondeurs inconnues Où son orgueil des anciens temps fut implanté Tout l'Arbre frémissait sous les coups répétés. Ce n'était maintenant dans le mort titanique Que l'unique rumeur pathétique et panique Du million de cris des monstres dont ses flancs Se peuplèrent et qui dardaient leurs yeux sanglants, Avec des plaintes et des menaces rugies, A l'entaille toujours par la hache élargie. Cris rauques de la haine, aigres cris de la peur:
Malheur! Meure le profanateur! C'est ici notre empire et la Nuit. Arrière! Nous sommes ce qu'on fuit, Les vers nourris de sang corrompu, Gorgés toujours et jamais repus, Les désirs rampants au fond des coeurs, Tout ce qu'on cache et tout ce qu'on fuit, Les larves obscènes de la Nuit, Toute la Haine et toute la Peur, Tout ce qu'on fuit et tout ce qu'on cache! Arrière! Arrière! Epargne l'horreur Du soleil aux larves de la Nuit! Crains-nous, la Haine! Crains-nous, la Peur! Malheur! Meure le profanateur!
_Et des griffes grinçaient sur l'acier de la hache. Mais le bûcheron bûcheronnait sans rien voir, Sans rien entendre, simple et faisant son devoir. Soudain cessèrent les cris et, magicienne, Une voix seule, belle en sa grâce ancienne, Délicieusement, mélancoliquement, Chanta ces vers sur un rythme triste et charmant:
Je fus touché par les années Avant que par ta main cruelle! Vois: les sévères destinées M'ont meurtri de leurs fortes ailes.
Vois: la fin de l'Arbre est prochaine Et le crime était inutile, Vois: c'est un mourant que ta haine, Enfant sacrilège, mutile.
Vois! la pitié du temps oublie Le vieux, l'unique, le suprême Témoin de forêts abolies: O fils de l'aube, fais de même!
J'étais la bonté de la terre Aux jours heureux de tes ancêtres, Ecoute le vieux solitaire Demander grâce aux nouveaux maîtres.
Ecoute et vois: mille ans de gloire Consacrent mes tremblantes branches. Respecte les ramures noires Comme les chevelures blanches.
Tes pères à mon ombre auguste Sont nés. Jeune homme à la main rude. Du fond de leur tombeau ces justes Maudissent ton ingratitude.
Mon abri leur fut tutélaire Quand les nuages étaient sombres; Dans la chaleur des heures claires Ils aimaient dormir à mon ombre.
L'amour y commença le rêve Que la science y vint poursuivre Et c'est aux sources de ma sève Qu'ils ont bu l'ivresse de vivre.
Car l'homme à l'arbre qu'il torture Doit la paix, la force et la joie. C'est moi le mât et la toiture! C'est moi dans l'âtre qui flamboie!
J'attire sur moi la tempête Et, Muse tour à tour et Mire, J'inspire les chants du poète Et l'air guérit que je respire.
Le vent dans ma tête sonore A rendu d'illustres oracles, Et le crépuscule et l'aurore Y font encore leurs miracles.
Sonne l'heure, soit! je succombe. Mais je veux une fin sublime: Les Dieux m'ont destiné pour tombe, Creusé par la foudre, un abîme!
La Hache se levant et retombant toujours Répondait gravement à coups égaux et lourds:
Périsse la Mort et vive la Vie! Non pas la pitié, mais l'horreur t'oublie: Retourne à la nuit, messager d'effroi, Car l'odeur du mal émane de toi.
Car tu n'as plus rien de l'aïeul splendide Qui verdoyait clair sur le ciel limpide, Debout dans sa grâce et dans sa vigueur, Somptueux bouquet d'une seule fleur.
On le vénérait, lui, l'Ancien, le Sage! Ses rameaux puissants, sur le paysage A leur ombre sûre au loin abrité, Avec la fraîcheur versaient la bonté.
Quel Dieu malfaisant, par quelle nuit morne, Dressa ton opprobre, ô fatale borne Que la peur signale et signe le deuil, Aux lieux où fleurit tant de juste orgueil!
Il ne sort de toi que bruits de mensonges. Des exhalaisons putrides de songes Empoisonnent l'air que tu respiras. La haine et la peur ont crispé tes bras.
La haine et la peur suintent dans tes plaies. Tu blesses le jour et tu nous effraies Comme une menace et comme un affront Dont nous portons tous le stigmate au front.
Périsse la Mort et vive la Vie! Tu tins trop longtemps la plaine asservie A l'autorité d'un passé nié Par ton propre spectre, Arbre humilié.
On tremble à ton ombre, à ton ombre on n'ose Pas vivre, l'homme est devenu morose, L'amante mendie en vain des baisers Et les frères ont été divisés.