Noa Noa

Chapter 3

Chapter 33,883 wordsPublic domain

Dès le surlendemain, j'avais épuisé mes provisions. Que faire? Je m'étais imaginé qu'avec de l'argent je trouverais tout le nécessaire de la vie. Je m'étais trompé. Franchi le seuil de la ville, c'est à la nature qu'on doit s'adresser pour vivre, et elle est riche, elle est généreuse, elle ne refuse rien à qui va lui demander sa part des trésors dont elle a d'inépuisables réserves dans les arbres, dans la montagne, dans la mer. Mais il faut savoir grimper aux arbres élevés, il faut pouvoir aller dans la montagne et en revenir chargé de fardeaux pesants, savoir prendre le poisson, pouvoir plonger, arracher dans le fond de la mer le coquillage solidement attaché au caillou,--il faut savoir, il faut pouvoir!

J'étais, donc, moi, le civilisé, singulièrement inférieur, dans la circonstance, aux sauvages. Et je les enviais. Je les regardais vivre, heureux, paisibles, autour de moi, sans plus d'effort qu'il n'est essentiel au quotidien des besoins,--sans le moindre souci de l'argent: a qui vendre, quand les biens de la nature sont à la portée de la main!

Or, comme, assis, l'estomac vide, sur le seuil de ma case, je songeais tristement à ma situation, aux obstacles imprévus, peut-être insurmontables, que la nature crée, pour se défendre de lui, entre elle et celui qui vient de la civilisation,--j'aperçus un indigène qui gesticulait vers moi en criant. Les gestes, très expressifs, traduisaient les paroles, et je compris: mon voisin m'invitait à dîner. D'un signe de tête je refusai. Puis, également honteux, je crois, et d'avoir subi l'offre de l'aumône et de l'avoir repoussée, je rentrai dans ma case.

Quelques minutes après, une petite fille déposait devant ma porte, sans rien dire, des légumes cuits et des fruits, proprement entourés de feuilles vertes, fraîches cueillies. J'avais faim. Sans rien dire non plus, j'acceptai.

Un peu plus tard, l'homme passa devant ma case, et, en souriant, sans s'arrêter, me dit. sur le ton interrogatif:

--_Païa_?

Je devinai: "Es-tu satisfait?"

Ce fut, entre ces sauvages et moi, le commencement de l'apprivoisement réciproque.

"Sauvages!" Ce mot me venait inévitablement aux lèvres, quand je considérais ces êtres noirs, aux dents de cannibales. Déjà, pourtant, j'entrevoyais leur grâce réelle, étrange... Cette petite tête brune aux yeux placides, contre terre, sous des touffes de larges feuilles de giromon, ce petit enfant qui m'étudiait à mon insu, un matin, et qui s'enfuit quand mon regard rencontra le sien...

Ainsi qu'eux pour moi, j'étais pour eux un objet d'observation, un motif d'étonnement: l'inconnu de tous, l'ignorant de tout. Car je ne savais ni la langue, ni les usages, ni même l'industrie la plus initiale, la plus nécessaire.--Comme chacun d'eux pour moi, j'étais pour chacun d'eux un sauvage.

Et, d'eux et de moi, qui avait tort?

J'essayais de travailler: notes et croquis de toutes sortes.

Mais le paysage, avec ses couleurs franches, violentes, m'éblouissait, m'aveuglait. J'étais toujours incertain, je cherchais, je cherchais...

C'était si simple, pourtant, de peindre comme je voyais, de mettre, sans tant de calcul, un rouge près d'un bleu! Dans les ruisseaux, au bord de la mer, des formes dorées m'enchantaient: pourquoi hésitais-je à faire couler sur ma toile toute cette joie de soleil?

Ah! vieilles routines d'Europe! timidités d'expression de races dégénérées!

Pour m'initier au caractère si particulier d'un visage tahitien, je désirais depuis longtemps faire le portrait d'une de mes voisines, une jeune femme de pure extraction tahitienne.

Un jour, elle s'enhardit jusqu'à venir voir dans ma case des photographies de tableaux, dont j'avais tapissé un des murs de ma chambre. Elle regarda longuement, avec un intérêt tout spécial, _l'Olympia_.

--Qu'en penses-tu? lui dis-je. (J'avais appris quelques mots de tahitien, depuis deux mois que je ne parlais plus le français.)

Ma voisine me répondit:

--Elle est très belle.

Je souris à cette réflexion et j'en fus ému. Avait-elle donc le sens du beau? Mais que diraient d'elle les professeurs de l'Ecole des Beaux-Arts!

Elle ajouta tout à coup, après ce silence sensible qui préside à la déduction des pensées:

--C'est ta femme?

--Oui.

Je fis ce mensonge! Moi, le _tané de la belle Olympia_!

Pendant qu'elle examinait curieusement quelques compositions religieuses des Primitifs italiens, je me hâtai, sans qu'elle me vit, d'esquisser son portrait.

Elle s'en aperçut, fit une moue fâchée, dit nettement:

--_Aïta_ (non)!

et se sauva.

Une heure après, elle était revenue, vêtue d'une belle robe, le tiaré à l'oreille.--Coquetterie? Le plaisir de céder, parce qu'on le veut, après avoir résisté? Ou le simple attrait, universel, du fruit défendu, se le fût-on interdit soi-même? Ou, plus simple encore, le caprice, sans autre mobile, le pur caprice dont les Maories sont si coutumières?

Je me mis sans retard au travail, sans retard et avec fièvre. J'avais conscience que mon examen de peintre comportait comme une prise de possession physique et morale du modèle, comme une sollicitation tacite, pressante, irrésistible.

Elle était peu jolie, selon nos règles d'esthétique.

Elle était belle.

Tous ses traits concertaient une harmonie raphaëllique par la rencontre des courbes, et sa bouche avait été modelée par un sculpteur qui sait mettre dans une seule ligne en mouvement toute la joie et toute la souffrance, mêlées.

Je travaillais en hâte, me doutant bien que cette volonté n'était pas fixe, en hâte et passionnément. Je frémissais de lire dans ces grands yeux tant de choses: la peur et le désir de l'inconnu; la mélancolie de l'amertume, expérimentée, qui est au fond du plaisir; et le sentiment d'une maîtrise de soi, _involontaire et souveraine_. De tels êtres, s'ils se donnent, semblent nous céder: c'est à eux-mêmes qu'ils cèdent. En eux réside une force contenue de surhumaine--ou peut-être de divinement animale essence.

* * * * *

Maintenant, je travaillais plus librement, mieux.

Mais ma solitude m'était à charge.

Je voyais bien des jeunes femmes, dans le district, bien des jeunes filles à l'oeil tranquille, de pures Tahitiennes, et quelqu'une d'entre elles eût volontiers peut-être partagé ma vie.--Je n'osais les aborder. Elles m'intimidaient vraiment, avec leur regard assuré, la dignité de leur maintien, la fierté de leur allure.

Toutes, pourtant, veulent être "prise", prises littéralement (_maü_, saisir), brutalement, sans un mot. Toutes ont le désir latent du viol: c'est par cet acte d'autorité du mâle, qui laisse à la volonté féminine sa pleine irresponsabilité--car, ainsi, elle n'a pas consenti--que l'amour durable doit commencer. Il se pourrait qu'il y eût un grand sens, au fond de cette violence, d'abord si révoltante. Il se pourrait aussi qu'elle eût son charme, sauvage. Et j'y rêvais bien; mais je n'osais.

Et puis, on disait de plusieurs qu'elles étaient malades, malades de ce mal que les Européens apportent aux sauvages comme un premier degré, sans doute, d'initiation à la vie civilisée..

Et quand les vieillards me disaient, en me montrant l'une d'elles:

--_Maü téra_ (prends celle-ci), je ne me sentais ni l'audace ni la confiance nécessaires.

Je fis savoir à Titi que je la recevrais avec plaisir.

Elle vint aussitôt.

L'essai me réussit mal, et je pus apprécier, à l'ennui que j'éprouvai dans la compagnie de cette femme habituée au luxe banal des fonctionnaires, quels réels progrès j'avais faits déjà dans la bonne Sauvagerie.

Au bout de quelques semaines, nous nous séparâmes pour toujours, Titi et moi.

De nouveau, seul.

III

VIVO

VIVO DE LUNE

La mer, qui heurte aux récifs ses vagues déferlantes, la mer approfondit, ne trouble pas la paix du soir, et la vie alentour, et la vie dans la case, dans la case en bois de bourao, tait ses bruits, et la nuit tombe, rapide, l'immense rideau d'un théâtre infini, toile sombre illustrée d'étoiles.

Plaintifs tous deux, près et loin, mon coeur et le vivo chantent.

C'est du rivage, là bas où l'anse brusque ses contours, que me vient la mélancolique musique: à quoi songe-t-il, le musicien sauvage, et vers qui s'en vont ses plaintes? A qui songe-t-il, sauvage aussi, ce coeur blessé, et dites pour qui, dans cette solitude tant désirée, il précipite ses battements?

Dans la solitude tous deux, près et loin, mon coeur et le vivo chantent.

La lune insidieuse et confidentielle rit à travers les bambous bien alignés de ma case, Hina, la lune! et rythme aux caprices de sa clarté la musique, là bas, qui me vient du rivage, et l'on dirait--ces bambous, la lune--dans la nuit pleine de souvenirs, dans le silence, l'instrument et la mélodie.

Dans le silence tous deux, près et loin, mon coeur et le vivo chantent.

Ah! ce n'est pas un passant qui chante au loin sur le vivo sa chanson: c'est mon coeur! C'est mon coeur qui se souvient au clair de la lune, au clair de la lune qui filtre à travers les bambous de ma case sa clarté mélodique, accompagnement des mots autrefois dits et des danses dansées.

En moi tous deux, mon coeur et le vivo chantent.

Mais que s'en aille loin de moi mon coeur vers la mer, et que les souvenirs cèdent aux espérances vers la mer dont les bruits autour de l'Ile sont les murs bénis, impénétrables, de mon exil, et que je tende mes mains à l'espace plein de promesses!

Loin tous deux, loin tous deux, mon coeur et le vivo chantent.

VIVO DU MATIN

_Chante, vivo tahitien, Chante la chanson du matin! Chante gaîment, c'est chanter bien.

Ma vahiné, dans les bois, Comme l'arbre frémissant, Avec l'aube dans les bois J'irai chanter en dansant.

Chante, vivo tahitien!

Puis, sur le bord de la mer, Comme les flots agités, Puis, sur le bord de la mer En dansant j'irai chanter.

Chante la chanson du matin!

Tu crois dormir et je vois Tes yeux briller dans les fleurs. Tu crois dormir et je vois Tes dents luire sur les flots.

Chante gaîment, c'est chanter bien!

Viens, je chanterai pour toi Des chants clairs comme le jour. Viens! je danserai pour toi La douce danse d'amour.

Chante, vivo tahitien!

A l'ombre des pandanus Tu sais qu'il est bon d'aimer, A l'ombre des pandanus Et sur le bord de la mer._

SIESTE

_Même la fleur de ses cheveux languit, et midi brûle Sur la mer dont l'eau lasse et lente avec langueur ondule Et miroite, et midi brûle dans les bois, et midi Brûle dans les cases. Pas un souffle. L'air engourdi, Pesant, sec, est fait de chaleur condensée et solide.

Tout semble mort. L'Ile est déserte, comme le ciel vide, Et dès longtemps a cessé l'agitation du port.

Tout dort. Sauf le soleil et ses chiens de flammes, tout dort.

Téhura dort, nue et seule sur sa couchette étroite. La fenêtre est close de rideaux lourds, mais sa peau moite s'étoile de points d'or fauve dans la demi-clarté, Et Téhura dort, à l'abandon, avec volupté.

Soudain, elle tremble, frissonne et frémit tout entière: L'esprit des morts veille! Téhura sent sur ses paupières Passer le vent de l'aile affreuse des Tupapaüs.

Puis le cauchemar s'évanouit et des songes doux Conduisent la dormeuse à la porte crépusculaire De la sieste. Elle entr'ouvre ses yeux: la fureur solaire Est apaisée, on renaît, on respire--et Téhura Se lève et vers la vie et vers l'amour tend ses beaux bras._

LE SOIR

_Voici le Soir qui vient dans la pourpre et l'or, ivre D'amour. C'est l'heure fraîche où se reprend à vivre Le peuple enfant, joyeux d'un avenir de nuit.

Et toute l'Ile, sur les rivages, au bruit Du vivo, des chansons, des rires assemblée, S'agite, folle, bavarde, bariolée,--Les femmes, le tiaré à l'oreille, les plis Du paréo tendus sur leurs reins assouplis, Le torse libre, aux tons de bronze et de bitume,--Et la mourante ardeur du couchant se rallume Aux brusques éclairs d'or qui sillonnent leur chair.

Le vent de l'éternel été s'endort dans l'air Vespéral. Le soleil, vieilli, vaincu, recule Devant la jeune lune au bord du crépuscule Se dressant, radieuse, et leurs feux, un moment, Sur la crête des flots qui dansent, mollement S'entrebaisent--et sur la tête solitaire De l'Aroraï, temple et sommet de la terre, D'où le rideau des bois dérobe à tous les yeux La gloire, la douleur et le secret des Dieux._

TUPAPAÜS

_Dans la nuit du monde En gémissant Les Tupapaüs font des rondes En gémissant Et leurs yeux sont rouges du sang Des innocents.

Ouh ouh ouh Les Tupapaüs Aux yeux fous

Quand on dort Ils entrent dans les cases Sans ouvrir les portes Et ce sont des morts Qui parlent à voix basse Et des mortes A voix d'épouvante, A voix basse, Morts amoureux des vivantes Qui laissent les filles lasses, Mortes affamées D'être aimées, Qui laissent les garçons pâmés.

Ouh ouh ouh Les Tupapaüs

Et ce sont dans la nuit d'orage --Malheur à nous si tu les nommes!-- Les Indicibles des vieux âges Qui viennent torturer les hommes Impies, Les Ineffables des époques accomplies, Avec de grands visages roux, Les orbites pleines de flammes, Les dents longues comme des rames, Et la foudre dit leur courroux: Mais pour eux, ils ne parlent pas. La Peur Avertit qu'ils sont là Et les montre, Et la Douleur, Quand les monstres Impitoyables Nous mordent au coeur, Hurle le nom des Ineffables: --Malheur à moi! malheur à toi!-- Les Atuas!

Ouh ouh ouh

Puis la nuit s'achève, Bien longue, si brève! Et les démons Que l'aube irrite Prennent la fuite Vers les monts._

PAIA?

Vivo tahitien, chanson du vent sur les roseaux, vivo!

Telle, dans le navire du voyage, la chanson du vent sur les flots, vivo!

Telle, aussi claire, aussi obscure, la chanson du sauvage sur le chalumeau, vivo!

Tu interroges:

--PAÏA?

Je t'écoute sans répondre, accoudé à l'infini, le menton dans la main, les regards au large, réfléchissant dans mon âme le soleil déjà réfléchi par la mer--réfléchissant.

Et que te répondre? Je suis triste, mais je sens les ailes de l'espérance s'épanouir en moi comme deux grandes fleurs. Tu m'inquiètes, mais tu me charmes.--Attends encore, chante encore...

Impatiences agitées parmi l'indolence de l'étendue, promesses d'escale en escale démenties, vous voilà qui fusez en réalité d'autres ivresses, d'autres que les rêvées, en joies inconnues, à fonds sourds d'amertumes, où s'étonne et s'égare mon désir.

Pourtant je vous ai voulus et je vous ai cherchés, flots, ô forêts, ô fleurs folles d'être vivantes, et toi, race dorée: ton âme, une fleur belle aussi, vaste, odorante, généreuse, je l'ai désirée comme une renaissance. Mais tu te gardes de moi, tu gardes ton mystère.

Me le diras-tu, un jour?

--Ah! peut-être à l'ombre du manguier colossal!

Ma race aussi fut grande, et elle affirmait, simplement, par des oeuvres, la vertu de son coeur et de sa tête. La gloire fleurissait comme dans son jardin dans les yeux de mes ancêtres, ayant au trésor de leur pensée son germe inépuisable.

Bien que le divin soleil--de qui tout est venu, à qui tout retournera--ne leur prodiguât pas ses plus vives flammes, on était heureux à l'ombre des maisons élevées par mes très anciens ancêtres: chaque jour une fête, délicieuse ou tragique, fleurant la bonne odeur du sang et de l'amour, et aux moindres soins de la vie la Beauté présidait, sans qu'on épargnât rien pour l'atteindre et pour la retenir.

Mais les avares héritiers de ces Magnifiques, avec la passion de l'extase héroïque et du sacrifice, perdirent l'art de séduire la Beauté. Ils entassèrent dans des coffres solides les richesses conquises par les vaillants des vieux jours et, sans honte, se réduisirent, pour le quotidien de vivre, à de faux semblants d'honneur et d'amour, ainsi qu'aux produits anonymes, hideux et durables, de quelle industrie! Ils furent sans tristesse, trouvant dans leur sottise-même, dans les complications vaines de leurs destinées et dans les mensonges dont était tissée leur pensée, des motifs de rire inconnus jusqu'alors. Autour d'eux, pourtant, la terre s'attrista.

Dans un climat où les vraies fleurs ne jaillissent guère que du cerveau des hommes, il n'y eut plus de fleurs puisque l'humanité n'en produisait plus, et puisqu'elle avait caché celles de jadis dans l'herbier dur des coffres, Et quand je voulus, pour les rafraîchir et les renouveler, et pour qu'à leur aspect s'allumât dans tous les yeux le désir d'un autre printemps, les agiter dans l'air, ces fleurs de passé, et dans la lumière, je vis qu'elles avaient été corrompues et changées, ô momies devenues! déshonorées par la nuit, ô dérisoires fleurs maintenant de papier! par la nuit poudreuse des coffres-forts,--et que mes contemporains sont avares et jaloux de pourriture actuelle destinée à la purification prochaine du feu--de qui tout est venu, à qui tout retournera--pourriture actuelle et future cendre...

Flots, ô forêts, ô fleurs folles d'être vivantes...

Est-ce le passé qui me poursuit? Dans mes yeux l'empreinte est-elle ineffaçable, des choses subies?--Les revoilà!

C'est de toutes habitudes fuies et de vieux désespoirs, c'est de haines et d'amours abolies, c'est de mes propres fautes, fanées! et des torts de chacun, ah! fanés! c'est de tout le passé que sont faits les fantômes accroupis aux pierres du nouveau chemin. Jusqu'aux remords vrais, avec des airs, empruntés, de regrets, évoquant les visages aimés, laissés, et leurs larmes! Jusqu'aux triomphes sanglants, ces gestes de menteuse gloire, et ce qu'il en reste de cicatrices à l'orgueil! Et la lassitude! Et les lassitudes! Et ce dégoût final d'entendre et de voir qui fit qu'en partant on crut s'évader: tout le passé ressuscite à ces dehors connus, usés, caducs, rancis, de fausses joies et de vains labeurs,--ici!

Une ville! Argent, Bureaux: une ville! Casernes, Tavernes, Hôpitaux, Prisons: une ville! Filles: une ville!

Et la sereine antiquité du ciel sur tout cela, du ciel où j'ai vu luire aux profondeurs le reflet d'un secret perdu,--sur les habitudes, sur les mensonges, sur les turpitudes, ici comme là bas!--Et, ici comme là bas, j'aurai l'effroi de voir, par les fenêtres du matin, après le jour et la nuit, après la veille et le sommeil, après le lucre et le stupre, des mains de servantes, indolemment, par les fenêtres du matin, dans la rue agiter avec les linceuls du jour et de la nuit la poussière des sept péchés.

Flots, ô forêts, ô fleurs folles d'êtres vivantes, et toi, race dorée: ton âme, une fleur belle aussi, vaste, odorante, généreuse, je l'ai désirée comme la seule vengeance!

Me diras-tu ton mystère, un jour?

--Ah! loin de la ville, peut-être dans le libre rire des pêcheurs dorés! Ah! loin de la ville, peut-être dans le libre baiser des amantes dorées, au bord de la mer!

Loin de la ville, vers la mer! Vers la mer où mourront les rumeurs de la ville et du passé! Vers la mer, où, dans le soir, un vivo sauvage chante doucement!

Mais, hâtons-nous, le chant aussi du vivo va mourir, et la voix de la ville et du passé le menace: elle monte, elle couvre a demi déjà la chanson grêle du vivo, la chanson frêle du bord de la mer.

Que triste le vent gémit dans l'arbre, dans les branches noires et mortes de l'arbre dont les racines maudites sont en moi, dans l'arbre de la ville et du passé!

Vengeance et renaissance! Liberté! Future vigueur, ô vivo!

O vivo: _ignorer tout ce que tu ne sais pas_.

Ne m'interroge plus.

Quand tu m'auras enseigné ta toute-sciente ignorance je pourrai te répondre: tu m'auras dit ton secret.

Je viens à toi, docile, ô maître d'ignorance et de simplicité, et le sourire n'est pas loin de mes lèvres. Mais j'ai peur que la ville se lève et marche tout entière derrière moi, contre toi,--j'ai peur de t'apporter la ville! et de jeter moi-même ses ténèbres entre le bonheur et moi, entre toi et ma douleur.

VERS LE SILENCE.

Le chant du vivo allait se mourant, dans la nuit, sur le rivage, et avec lui la voix de mes souvenirs allait se mourant, dans mon âme, sur le bord du temps,--et les plus récentes images s'effacèrent les premières parmi les bruits confus du navire en voyage, du navire d'adieux et d'espérance.

On n'entendait plus qu'à peine le vivo, dans la nuit, sur le rivage, plus loin, et, plus loin aussi dans mes souvenirs, j'avais dépassé le navire, avec mon âme remontant le fleuve du temps--et ce furent les lieux quittés, l'appareil riche des sordidités sociales, et tout mon désespoir.

Le vivo n'était maintenant, dans la nuit, sur le rivage, qu'un souffle très léger, moins ouï que ressouvenu,--et soudain ce furent, par delà le passé mûr, les jours de ma jeunesse, cette autre belle sauvagerie, tôt étiolée dans l'atmosphère lourde des villes, sans que, longtemps, renonçât l'espérance.

Et puis le vivo se tut; dans la nuit tahitienne seul vibrait le vent, ouvrant larges sur la mer ses ailes,--et les voix de mon âme aussi se turent, et je me sentis perdu, doucement, perdu, amoureusement, dans le silence de la nature et de moi-même, seul à seule avec l'immensité verte et bleue--qui ne te répondra pas si tu la questionnes!--seul dans un présent d'éternité, sans avenir ni passé, sans plus d'espérance ni de désespoir.

IV

LE CONTEUR PARLE

Mes voisins sont devenus pour moi des amis. Je m'habille, je mange comme eux. Quand je ne travaille pas, je partage leur vie d'indolence et de joie, traversée de brusques passages de gravité.

Le soir, au pied des buissons touffus que domine la tête échevelée des cocotiers, on se réunit par groupes où se mêlent les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants. Les uns sont de Tahiti, les autres, des Tongas, d'autres encore, des Marquises. Les tons mats de leurs corps font une belle harmonie avec le velours des feuillages, et de leurs poitrines cuivrées sortent de vibrantes mélodies qui s'atténuent en s'y heurtant aux troncs rugueux des cocotiers. Ce sont les chants tahitiens, les _iménés_.

Une femme commence: sa voix s'élève, comme un vol d'oiseau, et de la première note atteint aux cimes de la gamme, puis, par de fortes modulations, s'abaisse et remonte et définitivement plane, tandis qu'autour de celle-ci les voix des autres femmes à leur tour s'envolent, pour ainsi dire, et la suivent, et l'accompagnent, fidèlement. Enfin, tous les hommes par un cri guttural et barbare, un seul, terminent en accord dans la tonique.

Quelquefois, pour chanter et pour causer, on s'assemble dans une sorte de case commune. On débute alors par une prière; un vieillard la récite d'abord, consciencieusement, et toute l'assistance la reprend en refrain. Puis on chante, ou bien on conte des histoires pour rire. Le thème de ces récits est très ténu, presque insaisissable; ce sont les détails brodés sur cette trame, subtile par sa naïveté-même, qui amusent.

Plus rarement, on disserte sur des questions sérieuses, on fait des propositions sages.

Voici celle que j'entendis, un soir, et qui ne laissa pas de me surprendre:

--Dans notre village, disait un vieillard, on voit par ci par là, des maisons qui tombent en ruines, des murs délabrés, des toits pourris, entr'ouverts, où l'eau pénètre quand par hasard il pleut. Pourquoi? Tout le monde a le droit d'être abrité. Ce n'est pas le bois, ce n'est pas le feuillage qui manquent pour confectionner des toitures. Je propose que nous mettions notre travail en commun pour construire des cases spacieuses et solides à la place de celles qui sont devenues inhabitables. Nous y donnerons tous successivement la main.

Tous les assistants, sans exception, applaudirent:--Cela est bien!

Et la motion du vieillard fut votée à l'unanimité.

" Voilà--pensai-je en rentrant, ce soir-là, chez moi--un peuple prudent et bon.

Mais, le lendemain, comme j'allais aux informations, m'enquérant d'un commencement d'exécution des travaux décidés la veille, je m'aperçus que personne n'y pensait plus. La vie quotidienne avait repris son cours, et les cases signalées par le sage conseiller restaient en ruines comme devant.

A mes questions on ne répondit que par des sourires évasifs.