Noa Noa

Chapter 2

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Or, l'Art--_qui est dans la Nature_--participe à ce divin caractère Comme elle, contemplé, il rayonne. Selon la variété des esprits il se multiplie. Le musicien peut susciter le peintre, comme les murmures de la forêt ont suscité le musicien.

_L'Art réalisé peut être pour moi la Nature_: elle a, seulement, déjà pris dans une âme conscience de soi.

De Tahiti son peintre rapporte des feuilles de tamaris où se seraient flétries les belles syllabes de ce mot? une poignée de sable? une femme vivante? le soleil? le rêve qu'il en eut, avec ses yeux, avec son esprit, avec son coeur: Tahiti recréée par son intelligence et sa sensibilité, telle qu'au cours de deux années de travail heureux il parvint à la comprendre, puis à la transcrire dans un art rigoureusement harmonique, riche de rappels, d'échos, d'analogies, de correspondances. Ce paysage te garantit l'authenticité de ce visage et ce rocher te jure que voici bien la mer. L'"invention", dont tu te défies, c'est l'âme de l'oeuvre, le souffle de sa vie, le mouvement qui fait l'unité supérieure de ses éléments, la chaleur fluide qui manquerait aux feuilles coupées. Cette _invention_, qui procède à _l' imitation de la Nature_, la grande inventrice! fut influée d'elle dans l'esprit de l'artiste. Voici de l'eau qui ne tarira pas, voici des feuilles qui seront toujours vertes. Voici Tahiti, délicieuse et condamnée, comme elle est.

Voici Tahiti VRAIE, c'est à dire: FIDÈLEMENT IMAGINÉE.

Une querelle encore, je la devine, et pour en finir avec ces préliminaires (qui touchent parfois au fond):

--Après le droit de transposition il faudrait légitimer, plus délicat, le droit de parti-pris. On ne contesterait que, dans cette rencontre de deux--dirai-je?--" sociétés ", la nôtre et "celle" de Tahiti, le peintre donne à la sauvagerie tahitienne ses préférences et le suffrage, solennellement, de son admiration. De quoi, permettez, rire, sans plus davantage s'attarder à ce jeu d'un goût rare.

--Au prix seulement d'une intime et entière familiarité avec l'objet de son oeuvre l'artiste peut faire sa révélation: point de telle union sans sympathie profonde. Et, à cet objet, sans l'élan d'une sympathie première ou quelque pressentiment, l'artiste fût-il jamais venu? Sympathies, admirations, même préférences, pour la beauté du décor, au moins, enchanté: tu les comprends. Que sur cette scène merveilleuse, et parce que le visage des acteurs est moins pâle que le tien, banal ou vil soit le drame joué, tu le décides? Hésite! Souffre qu'un autre ait d'autres pensées, fondées en études et en méditations. Cet autre-ci, las de décadence occidentale, s'est épris des grandes floraisons végétales et humaines de là bas; il a donné son respect aux splendeurs d'autrefois, sa piété à l'agonie présente.

Je ne le défends pas. Je sens, par lui peut-être et par son oeuvre, comme lui. Et rêverais-je devant cette occasion d'être heureux sans espérance--le thème--d'enchaîner à l'opération d'un art celle d'un autre art et une seconde à la première épiphanie, si je n'étais, moi aussi, épris de cette sauvagerie fastueuse et de toute cette beauté vivante dans la symphonie peinte--et vivante dans ma pensée?

Mais!...

Est-il, autrement que par les lignes colorées, communicable, ce paradis? Par de là l'abord si facile des êtres, l'énigme réfugiée au fond des yeux! Et ce sourire: comme le dédain de mentir pour cacher un Secret qui, même proféré, ne saurait perdre son caractère fatal de Secret! Ainsi la Forêt tahitienne, elle aussi, néglige de se garder: ni serpents ni fauves et sa splendeur invite, mais c'est sa splendeur même, c'est sa miraculeuse splendeur qui la défend, polychrome et multiforme éblouissement qui voile d'éclat le mystère des fonds....

--Attends! intervient le Peintre: je t'aiderai à deviner. Je tâcherai que les tableaux te content leur histoire, la mienne, là bas, sans que les récits à l'oeuvre prétendent ajouter rien, que: soulever les franges d'infini qui relient entre eux les épisodes du poème, afin de te conduire, par le corridor de l'espace et du temps, à travers les souvenirs où se décompose en circonstances le rêve total.

Ecoute donc.

Mais n'oublie pas que tout artiste sincère est l'élève de son modèle. Ainsi ai-je voulu faire, moi-même: je tenais le pinceau, les Dieux Maories dirigeaient ma main.

Et prends garde: l'abord n'est pas si facile! Elle est épaisse, l'ombre qui tombe du grand arbre, et l'antre est formidable, qu'il masque. Elle est bien subtile et très fugace, bien fière et très savante, l'Eve dorée, et je n'ai pas inventé le mélange d'horreur et de joie qui fait le charme maorie.--Mais sais-tu, sans incertitude, sans regrets de jadis et terreurs de futur, sais-tu si la joie serait?

--Dites, qu'avez-vous vu?

II

LE CONTEUR PARLE

"Dites, qu'avez-vous vu?"

CHARLES BAUDELAIRE

Le 8 juin, dans la nuit, après soixante-trois jours de traversée, soixante-trois jours de fiévreuse attente, nous aperçûmes des feux bizarres qui évoluaient en zigzags sur la mer. Sur un ciel sombre se détachait un cône noir à dentelures.

Nous tournions Moréa pour découvrir Tahiti.

Quelques heures après, le petit jour s'annonçait, et, nous approchant avec lenteur des récifs, nous entrions dans la passe et nous mouillions sans avaries dans la rade.

Le premier aspect de cette partie de l'Ile n'a rien d'extraordinaire, rien, par exemple, que se puisse comparer à la magnifique baie de Rio de Janeiro.

C'est le sommet d'une montagne submergée aux jours anciens des déluges. L'extrême pointe seule dominait les eaux: une famille s'y réfugia, y fit souche,--et les coraux aussi grimpèrent, entourant le pic, développant avec les siècles une terre nouvelle. Elle continue à s'étendre, mais elle garde de ses origines un caractère de solitude et de réduction que la mer accentue de son immensité.

A dix heures du matin, je me présentai chez le gouverneur, le nègre Lacascade, qui me reçut comme un homme d'importance.

Je devais cette honneur à la mission que m'avait confiée-je ne sais trop pourquoi--le gouvernement français. Mission _artistique_, il est vrai; mais ce mot, dans l'esprit du nègre, n'était que le synonyme officiel d'espionnage, et je fis de vains efforts pour le détromper. Tout le monde, autour de lui, partagea son erreur, et, quand je dis que ma mission était gratuite, personne ne voulut me croire.

La vie, à Papeete, me devint bien vite à charge.

C'était l'Europe--l'Europe dont j'avais cru m'affranchir!

--sous les espèces aggravantes encore du snobisme colonial, l'imitation, grotesque jusqu'à la caricature, de nos moeurs, modes, vices et ridicules civilisés.

Avoir fait tant de chemin pour trouver cela, cela même que je fuyais!

Pourtant, un événement public m'intéressa.

En ce temps-là, le roi Pomaré était mortellement malade, et, chaque jour, on s'attendait à la catastrophe.

Peu à peu, la ville avait pris un aspect singulier.

Tous les Européens, commerçants, fonctionnaires, officiers et soldats, continuaient à rire et à chanter dans les rues, tandis que les naturels, avec des airs graves, s'entretenaient à voix basse autour du palais. Dans la rade, un mouvement anormal de voiles orangées sur la mer bleue, avec le fréquent et brusque étincellement argenté, sous le soleil, de la ligne des récifs: c'étaient les habitants des îles voisines, qui accouraient pour assister aux derniers moments de leur roi,--à la prise de possession définitive de leur empire par la France.

Des signes d'en haut les avaient avertis: car, chaque fois qu'un roi doit mourir, les montagnes se tachent de plaques sombres sur certains versants, au coucher du soleil.

Le roi mourut, et fut, dans son palais, en grand costume d'amiral, exposé aux yeux de tous.

Là je vis la reine. Maraü, tel était son nom, ornait de fleurs et d'étoffes le salon royal.--Comme le directeur des travaux publics me demandait un conseil pour ordonner _artistement_ le décor funéraire, je lui indiquai la reine qui, avec le bel instinct de sa race, répandait la grâce autour d'elle et faisait un objet d'art de tout ce qu'elle touchait.

Mais je ne la compris qu'imparfaitement, à cette première entrevue. Déçu par des êtres et des choses si différents de ce que j'avais désiré, écoeuré par toute cette trivialité européenne, trop récemment débarqué pour avoir pu démêler ce qui persiste de national dans cette race vaincue, de réalité foncière et de beauté primitive sous le factice et désobligeant placage de nos importations, j'étais en quelque sorte aveugle. Aussi ne vis-je en cette reine, d'un âge déjà mûr, qu'une femme ordinaire, épaisse, avec de nobles restes. Quand je la revis, plus tard, je rectifiai mon premier jugement, je subis l'ascendant de son "charme maorie". En dépit de tous mélanges, le type tahitien était, chez elle, très pur. Et puis, le souvenir de l'aïeul, le grand chef Tati, lui donnait, comme à son frère, comme à toute sa famille, des dehors de grandeur vraiment imposants. Elle avait cette majestueuse forme sculpturale de là bas, ample à la fois et gracieuse, avec ces bras qui sont les deux colonnes d'un temple, simples, droits, la ligne horizontale et longue des épaules, et le haut vaste se terminant en pointe,--construction corporelle qui évoque invinciblement dans ma pensée le Triangle de la Trinité.--Dans ses yeux brillait parfois comme un pressentiment vague des passions qui s'allument brusquement et embrasent aussitôt la vie alentour,--et c'est ainsi peut être, que l'Ile elle-même a surgi de l'Océan et que les plantes y ont fleuri au rayon du premier soleil....

Tous les Tahitiens se vêtirent de noir, et, deux jours durant, on chanta des iménés de deuil, des chants de mort. Je croyais entendre la Sonate Pathétique.

Vint le jour de l'enterrement.

A dix heures du matin, on partit du palais. La troupe et les autorités, casques blancs, habits noirs, et les naturels dans leur costume attristé. Tous les districts marchaient en ordre, et le chef de chacun d'eux portait le pavillon français.

Au bourg d'Aruë, on s'arrêta. Là se dressait un monument indescriptible, qui formait avec le décor végétal et l'atmosphère le plus pénible contraste: amas informe de pierres de corail reliées par du ciment.

Lacascade prononça un discours, cliché connu, qu'un interprète traduisit ensuite pour l'assistance française. Puis, le pasteur protestant fit un prêche. Enfin, Tati, frère de la reine, répondit,--et ce fut tout: on partait; les fonctionnaires s'entassaient dans des carrioles; cela rappelait quelque "retour de courses."

Sur la route, à la débandade, l'indifférence des Français donnant le ton, tout ce peuple, si grave depuis plusieurs jours, recommençait à rire. Les vahinés reprenaient le bras de leur tanés, parlaient haut, dodelinaient des fesses, tandis que leurs larges pieds nus foulaient lourdement la poussière du chemin.

Près de la rivière de la Fatüa, éparpillement général. De place en place, cachées entre les cailloux, les femmes s'accroupissaient dans l'eau, leurs jupes soulevées jusqu'à la ceinture, rafraîchissant leurs hanches et leurs jambes irritées par la marche et la chaleur. Ainsi purifiées, elles reprenaient le chemin de Papeete, la poitrine en avant, les deux coquillages qui terminent le sein pointant sous la mousseline du corsage, avec la grâce et l'élasticité de jeunes bêtes bien portantes. Un parfum mélangé, animal, végétal, émanait d'elles, le parfum de leur sang, et le parfum de la fleur de gardénia--_tiaré_--qu'elles portaient toutes dans les cheveux.

--_Téïné mérahi noa noa_ (maintenant bien odorant), disaient-elles.

... La princesse entrait dans ma chambre, et j'étais sur mon lit, souffrant, vêtu seulement d'un paréo. Quelle tenue pour recevoir une femme de qualité!

_Ia orana_, Gauguin, me dit-elle. Tu es malade, je viens te voir.

--Et tu te nommes?

--Vaïtüa.

Vaïtüa était une vraie princesse, si toutefois il en est encore depuis que les Européens ont dans ce pays rabaissé tout à leur niveau. Le fait est, pourtant, qu'elle arrivait là en très simple mortelle, pieds nus, une fleur odorante à l'oreille, en robe noire. Elle portait le deuil du roi Pomaré, de qui elle était la nièce. Son père, Tamatoa, malgré les inévitables contacts avec les officiers, les fonctionnaires, malgré les réceptions chez l'amiral, n'avait jamais voulu être qu'un royal Maorie, gigantesque batteur d'hommes dans ses moments de colère, et, aux soirs d'orgie, célèbre minotaure. Il était mort. Vaïtüa, prétendait-on, lui ressemblait beaucoup.

Avec l'insolence de tout Européen qui vient de débarquer, casqué de blanc, dans l'Ile, je regardais, un sourire sceptique aux lèvres, cette princesse déchue.

Mais je voulus être poli.

--C'est aimable à toi d'être venue, Vaïtüa. Veux-tu que nous prenions ensemble l'absinthe?

Et du doigt je lui montrais, par terre, dans un coin de la chambre, une bouteille que précisément je venais d'acheter.

Simplement, sans manifester ni ennui ni satisfaction, elle s'avança vers l'endroit désigné et se baissa pour prendre la bouteille. Sa légère robe transparente se tendit, dans ce mouvements, sur ses reins,--des reins à porter un monde! Oh, certes, c'était bien une princesse! Ses aïeux? des géants fiers et braves. Sur ses larges épaules la tête était fortement plantée, dure, orgueilleuse, féroce. Je ne vis d'abord que ses mâchoires d'anthropophage, ses dents prêtes à déchirer, son regard oblique d'animal cruel et rusé, et, malgré un très beau et noble front, je la trouvai tout à fait laide.

--Pourvu qu'elle ne vienne pas s'asseoir sur mon lit! Jamais une si faible menuiserie ne nous supporterait tous deux....

C'est justement ce quelle fit.

Le lit craqua, mais résista.

Tout en buvant, nous échangions quelques mots. La conservation, toutefois, ne parvenait pas à s'animer. Elle finit par languir, et le silence s'établit.

J'observais la princesse à la dérobée, elle me regardait du coin de l'oeil, et le temps passait, et la bouteille filait. Vaïtüa buvait bravement.

Elle fit une cigarette tahitienne et s'allongea sur le lit pour fumer. Ses pieds caressaient d'un geste machinal, continu, le bois d'extrémité; sa physionomie s'adoucissait, s'attendrissait sensiblement, ses yeux brillaient, un sifflement régulier s'échappait de ses lèvres--et j'imaginais, à l'écouter, le félin qui ronronne en méditant quelque sanglante sensualité.

Comme je suis changeant, je la trouvais maintenant tout à fait belle, et quand elle me dit, de la saccade dans la voix: "Tu es gentil," un grand trouble m'envahit. Décidément la princesse était délicieuse....

Elle se mit à réciter une fable, sans doute pour me faire plaisir, une fable de la Fontaine--souvenir de son enfance, chez les soeurs qui l'avaient instruite: _La Cigale et la Fourmi_.

La cigarette était toute partie en fumée.

--Tu sais, Gauguin, fit la princesse en se levant, je n'aime pas ton La Fontaine.

--Comment? Notre _bon_ La Fontaine!

--Peut être est il _bon_, mais ses morales sont laides. Les fourmis.... (et sa bouche exprimait le dégoût). Ah! les cigales, oui! Chanter, chanter, toujours chanter!

Et fièrement elle ajouta, sans me regarder, les yeux enflammés et s'adressant loin:

--Quel beau royaume était le nôtre, quand on n'y vendait rien! Toute l'année on chantait... Chanter, toujours! Donner, toujours!...

Et elle s'en alla.

Je remis la tête sur l'oreiller, et longtemps je caressai du souvenir ces syllabes:

--_Ia orana_, Gauguin.

Cet épisode, que je retrouve dans ma mémoire avec la mort de Pomaré, y a laissé plus de traces que l'événement et le cérémonial publics.

Eux-mêmes, les habitants de Papeete, tant les naturels que les blancs, ne tardèrent pas à oublier le défunt. Ceux qui étaient venus des îles voisines pour assister aux royales obsèques partirent, encore une fois la mer bleue se sillonna de mille voiles orangées, et tout rentra dans l'ordre habituel.

Il n'y avait qu'un roi de moins.

Avec lui disparaissaient les derniers vestiges des traditions anciennes. Avec lui se fermait l'histoire maorie. C'était bien fini. La civilisation, hélas!--soldatesque, négoce et fonctionnarisme--triomphait.

Une tristesse profonde s'empara de moi. Le rêve qui m'avait amené à Tahiti recevait des faits un démenti brutal. C'était la Tahiti d'autrefois que j'aimais. Celle du présent me faisait horreur.

A voir, pourtant, le persistante beauté physique de la race, je ne pouvais me persuader qu'elle n'eût rien, nulle part, sauvegardé de sa grandeur antique, de ses moeurs personnelles et naturelles, de ses croyances, de ses légendes. Mais, les traces de ce passé, s'il a laissé des traces, comment les découvrir, tout seul? les reconnaître, sans indication? Ranimer le feu dont les cendres mêmes sont dispersées?

Si fort que je sois abattu, je n'ai pas coutume de quitter la partie sans avoir tout tenté, et "l'impossible", pour vaincre.

Ma résolution bientôt fut prise: je partirais de Papeete, je m'éloignerais du centre européen.

Je pressentais qu'en vivant tout à fait de la vie des naturels, avec eux, dans la brousse, je parviendrais, à force de patience, à capter la confiance des Maories--et que je Saurais.

Et, un matin, je m'en allai, dans la voiture qu'un officier avait gracieusement mise à ma disposition, à la recherche de "ma case".

Ma vahiné m'accompagnait: Titi elle se nommait. Sang mêlé d'anglais et de tahitien, elle parlait un peu le français. Elle avait mis, pour cette promenade, sa plus belle robe; le tiaré à l'oreille, son chapeau, en fils de canne, orné, au dessus du ruban, de fleurs en paille et d'une garniture de coquillages orangés, ses cheveux noirs et longs déroulés sur ses épaules, fière d'être en voiture, fière d'être élégante, fière d'être la vahiné d'un homme qu'elle croyait important et riche, elle était ainsi vraiment jolie, et toute sa fierté n'avait rien de ridicule, tant l'air majestueux sied à cette race. Elle garde, d'une longue histoire féodale et d'une interminable lignée de grands chefs, le pli superbe de l'orgueil.--Je savais bien que son amour, très intéressé, n'eût guère pesé plus lourd, dans des esprits parisiens, que la complaisance vénale d'une fille. Mais il y a autre chose dans la folie amoureuse d'une courtisane maorie que dans la passivité d'une courtisane parisienne--autre chose! Il y a l'ardeur du sang, qui appelle l'amour comme son aliment essentiel et qui l'exhale comme son parfum fatal. Ces yeux-là et cette bouche ne pouvaient mentir: désintéressés ou non, c'est bien d'amour qu'ils parlaient...

La route fut assez vite parcourue. Quelques causeries insignifiantes. Paysage riche et monotone. Toujours, sur la droite, la mer, les récifs de corail et les nappes d'eau qui parfois s'élevaient en fumée, quand se faisait trop brusque la rencontre de la lame et du roc. A gauche, la brousse avec une perspective de grands bois.

A midi, nous achevions notre quarante cinquième kilomètre et nous atteignions le district de Mataïéa.

Je visitai le district et je finis par trouver une assez belle case, que son propriétaire me céda en location. Il s'en construisait une autre, à côté, pour l'habiter.

Le lendemain soir, comme nous revenions à Papeete, Titi me demanda si je voulais bien la prendre avec moi:

--Plus tard, dans quelques jours, quand je serai installé.

Titi avait à Papeete une terrible réputation, ayant successivement enterré plusieurs amants. Ce n'est pas là ce qui m'eût éloigné d'elle. Mais, demi-blanche, et malgré les traces de profondes caractéristiques originelles et très maories, elle avait à de nombreux contacts beaucoup perdu de ses "différences" de race. Je sentais qu'elle ne pouvait rien m'apprendre de ce que je désirais savoir, rien me donner du bonheur particulier que je voulais.

--Et puis, me disais-je, à la campagne, je trouverai ce que je cherche et je n'aurai que la peine de choisir.

D'un côté, la mer; de l'autre, la montagne, la montagne béante: crevasse énorme que bouche, adossé au roc, un vaste manguier.

Entre la montagne et la mer s'élève ma case, en bois de bourao.

Près de la case que j'habite, il y en a une autre: _faré amu_ (maison pour manger).

Matin.

Sur la mer, contre le bord, je vois une pirogue, et dans la pirogue une femme demi-nue. Sur le bord, un homme, dévêtu de même. A côté de l'homme, un cocotier malade, aux feuilles recroquevillées, semble un immense perroquet dont la queue dorée retombe et qui tient dans ses serres une grosse grappe de cocos. L'homme lève de ses deux mains, dans un geste harmonieux, une hache pesante qui laisse, en haut son empreinte bleue sur le ciel argenté, en bas son incision rose sur l'arbre mort où vont revivre, en un instant de flammes, les chaleurs séculaires jour à jour thésaurisées.

Sur le sol pourpre, de longues feuilles serpentines d'un jaune métallique me semblaient les traits d'une écriture secrète, religieuse, d'un vieil orient. Elles formaient sensiblement ce mot sacré, d'origine océanienne, A T U A--Dieu--de Taäta ou Takata ou Tathagata qui, à travers l'Inde, rayonna partout. Et je me remémorais, comme un conseil de mysticisme opportun dans ma belle solitude et dans ma belle pauvreté, ces paroles du Sage:

_Aux yeux de Tathagata, les plus splendides magnificences des rois et de leurs ministres ne sont que du crachat et de la poussière;

A ses yeux, la pureté et l'impureté sont comme la danse des six nagas;

A ses yeux, la recherche de la voie de Buddha est semblable à des fleurs._

Dans la pirogue la femme rangeait quelques filets.

La ligne bleue de la mer était fréquemment rompue par le vert de la crête des lames retombant sur les brisants de corail.

Soir.

J'étais allé fumer une cigarette, sur le sable, au bord de la mer.

Le soleil, rapidement descendu sur l'horizon, se cachait à demi déjà derrière l'île Moréa, que j'avais à ma droite. Les oppositions de lumière découpaient nettement et fortement en noir, sur les ardeurs violettes du ciel, les montagnes, dont les arrêtes dessinaient d'anciens châteaux crénelés.

Est-ce sans motifs que des visions féodales me poursuivent devant ces architectures naturelles? Là bas, ce sommet a la forme d'un Cimier gigantesque. Les flots, autour de lui, qui font le bruit d'une foule immense, ne l'atteindront jamais. Debout parmi les splendeurs en ruines, le Cimier reste seul, protecteur ou témoin, voisin des cieux. Je sens qu'un regard caché plonge, du haut de cette tête, dans les eaux où fut engloutie la famille des vivants après qu'ils eurent commis le péché de la tête: et de la fissure vaste où serait la bouche je sens fluer l'ironie ou la pitié d'un sourire sur les eaux où dort le passé..

La nuit tomba vite. Moréa dormait.

* * * * *

Le silence! J'apprenais à connaître le silence d'une nuit tahitienne.

Je n'entendais que les battements de mon coeur, dans le silence.

Mais les rayons de la lune, à travers les bambous également distants entre eux de ma case, venaient jouer jusque sur mon lit. Et ces clartés régulières me suggéraient l'idée d'un instrument de musique, le pipeau des Anciens, que les Maories connaissent et qu'ils nomment _vivo_. La lune et les bambous le dessinaient, exagéré: tel, c'est un instrument silencieux, tout le jour durant; la nuit, dans la mémoire et grâce à la lune, il redit au songeur les airs aimés. Je m'endormis à cette musique.

Entre le ciel et moi, rien, que le grand toit élevé, frêle, en feuilles de pandanus, où nichent les lézards.

J'étais bien loin de ces prisons, les maisons européennes!

Une case maorie ne retranche point l'homme de la vie, de l'espace, de l'infini...

Cependant je me sentais, là, bien seul.

De part et d'autre, les habitants du district et moi, nous nous observions, et la distance, entre nous, restait entière.