Nicolas Foucquet, surintendant des finances
Chapter 1
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NICOLAS FOUCQUET
Surintendant des Finances
D'APRÈS L'OUVRAGE DE M. JULES LAIR
PAR
LE COMTE DE MARSY
COMPIÈGNE IMPRIMERIE HENRY LEFEBVRE 31, Rue Solferino, 31. 1890
Extrait du Journal l'_ECHO DE L'OISE_ des 5, 9 et 12 septembre 1890.
NICOLAS FOUCQUET
Il existe, dans notre histoire nationale, un certain nombre de faits, et souvent des plus importants, qui, bien que rapportés soit par les écrivains contemporains, soit par les historiens des siècles suivants, restent encore en quelque sorte aujourd'hui à l'état de problèmes.
Beaucoup d'entre eux ont, depuis un demi-siècle, attiré à juste titre l'attention de nos érudits qui en ont cherché et souvent trouvé avec succès la solution.
De nouvelles sources ont été livrées aux travailleurs en même temps qu'une méthode plus rationnelle ouvrait une nouvelle voie à la critique. C'est ainsi que nous avons vu tous les grands faits de notre histoire, tous les personnages de premier ordre soumis à de récentes investigations, et--chose qui ne laisse pas que d'être digne de remarque--ce ne sont pas seulement des érudits de profession qui ont entrepris ces enquêtes, ce sont des hommes qui joignent à l'étude des sources et aux qualités littéraires, des aptitudes spéciales, et qui, à ce titre, marquent ou ont marqué dans les assemblées politiques, dans les administrations publiques ou dans la direction de grandes compagnies financières ou industrielles.
Le duc de Broglie a repris, par exemple, l'étude de la diplomatie du règne de Louis XV, M. Amédée Lefèvre-Pontalis nous a initiés à la question si délicate des Révolutions des Pays-Bas, M. Pallain a dévoilé une partie des secrets que renferme la correspondance de Talleyrand, M. Vuitry s'est efforcé de faire connaître l'histoire financière du moyen âge, etc..., aujourd'hui, M. Jules Lair nous donne un travail des plus complets sur Nicolas Foucquet, le célèbre surintendant des finances, le fastueux propriétaire de Vaux, détenu, pendant les vingt dernières années de sa vie, prisonnier à la Bastille et à Pignerol[1].
[Note 1: Paris, Plon, 1890, 2 vol. in-8, avec portraits de Foucquet et de Talon.]
Dans une introduction, adressée à un des premiers administrateurs de notre époque, le baron Haussmann, l'auteur rappelle comment, après avoir étudié l'histoire de Mademoiselle de La Vallière[2], il s'est reproché le jugement trop sévère qu'il avait été amené à porter sur Foucquet, en s'appuyant sur des opinions reçues, et, par suite de quels scrupules, il avait poursuivi, pendant près de dix ans la révision de ce procès.
[Note 2: _Louise de la Vallière et la Jeunesse de Louis XIV_. Paris, Plon, 1882, in-12.]
Initié aux recherches historiques par cet enseignement que l'École des Chartes seule sait donner, en nous ramenant toujours aux sources, M. J. Lair, après avoir consacré de nombreuses années à l'examen de questions relatives à l'histoire du moyen âge, telles que la chronique du Dudon de Saint-Quentin et les origines de l'évêché de Bayeux, à l'étude des organisations administratives, à l'occasion de l'histoire du Parlement de Normandie pendant la Ligue, a su mettre à profit, dans son nouvel ouvrage, son expérience des affaires et les connaissances pratiques qu'il lui a été donné d'acquérir en dirigeant un de nos premiers établissements financiers et commerciaux.
Nous ne pouvons suivre pas à pas l'auteur dans ces deux gros volumes bourrés de notes et de citations et dans lesquels on trouve, non seulement la biographie de Nicolas Foucquet et l'histoire de sa famille, mais encore l'histoire financière et même politique des vingt-cinq ou trente premières années du règne de Louis XIV, ainsi qu'une série de chapitres sur des sujets spéciaux tels que la compagnie des _Cent-Associés_, l'origine des intendants, le contrôle des finances, et..., l'histoire du masque de fer. Aussi nous bornerons-nous à en donner un aperçu général et à glaner ensuite quelques faits, quelques anecdotes concernant notre pays et pouvant plus particulièrement intéresser les lecteurs de l'_Écho de l'Oise_.
La somme de recherches faites par l'auteur est considérable. Il s'est pas borné à consulter les principaux dépôts publics de Paris, la Bibliothèque nationale dont les acquisitions les plus récentes, comme les cartons les plus ignorés du Cabinet des Titres lui sont familiers, les Archives nationales, le Dépôt de la Guerre et la source si riche et jusqu'à ces dernières années inexplorable des Archives des Affaires étrangères que M. Faugère gardait plus sévèrement encore que le Cerbère de la Fable. Les minutiers de plusieurs notaires de Paris, les chroniques manuscrites de ces bourgeois provinciaux, comme les De Haussy, de Péronne, les terriers et les archives particulières, M. J. Lair paraît avoir tout vu, tout mis en oeuvre et, si nous avions quelques chicanes à lui adresser, ce ne pourrait être que pour quelques interprétations de noms de lieux et encore peut-être craindrions-nous de nous trouver battus, après l'avoir vu suivre sur les remparts de Nantes les traces du cardinal de Retz et examiner des hauteurs voisines de Pignerol les signaux que Foucquet aurait pu recevoir de ses affidés.
I
Nicolas Foucquet appartient à une famille connue depuis le milieu du XVe siècle en Anjou et dont le premier représentant prit une part active aux guerres contre les Anglais sous Charles VII. Ses descendants se fixèrent à Angers, puis en Bretagne et à Paris. À la fin du XVIe siècle, on les voit siéger dans les parlements de Paris et de Bretagne.
Le père de Nicolas, François, épousa une Maupeou; il devint maître des requêtes puis conseiller d'État et fut un des collaborateurs de Richelieu pour la réorganisation de la marine. Il fit partie de cette compagnie des _Cent-Associés_ qui devint plus tard la compagnie des Îles d'Amérique et dont, soixante ans après, sa veuve conservait encore les actions depuis longtemps dépréciées. C'était le Panama du temps.
Au cours d'une mission en Bretagne, François Foucquet fut désigné par Louis XIII pour faire partie d'une Chambre de Justice, juridiction exceptionnelle appelée à juger surtout les crimes de lèse-majesté et de concussion. Celle-ci condamna et fit exécuter le prince de Chalais. Moins d'un demi-siècle après, une autre Chambre de Justice devait à son tour condamner Nicolas Foucquet, enlevé à ses juges naturels par l'hostilité de Colbert et par la haine postume de Mazarin, et «des flots du sang de Chalais dont Richelieu fut couvert, une goutte retomba sur François Foucquet et ses enfants!»
Né en 1615, élevé chez les Jésuites et destiné d'abord à entrer dans les ordres, Nicolas était à dix-huit ans conseiller au parlement de Metz. Maître des requêtes deux ans plus tard, il appartenait à ce corps à la fois administratif et judiciaire, dont, à Paris une partie des membres jugeaient, aux Requêtes de l'Hôtel, les affaires et les questions d'offices, ou siégeaient au Parlement, tandis que d'autres, vraie pépinière d'une administration encore en enfance, remplissaient les fonctions d'intendants de police, justice et finance, dans les provinces ou celles d'intendants et de commissaires du Roi aux armées.
C'est seulement à la veille de la Fronde que commence réellement le rôle de Foucquet. Jusque là, envoyé tantôt à Grenoble, tantôt en Catalogne et en Flandre, ou chargé de présider à Paris des commissions financières, il n'avait pas été mêlé à la politique générale et n'avait été appelé à occuper que des postes secondaires.
II
Désigné au début de la Fronde pour remplir les fonctions nouvellement créées et encore mal définies d'Intendant de Paris, Foucquet se trouva, par ses origines et par cette nomination, engagé dans le parti royal, bien qu'il ne cessât pas cependant de siéger à la grande chambre du Parlement parmi les maîtres des requêtes. Mais la situation ne tarda pas à s'aggraver, le parlement fit de beaux projets de réforme et notamment supprima les intendants, mesures auxquelles Mazarin répondit en proposant de supprimer le paiement des rentes, afin d'avoir plus d'argent disponible pour faire subsister les services publics.
Il faudrait entrer ici, avec M. Lair, dans un examen détaillé des procédés financiers mis en oeuvre dans les premières années du règne de Louis XIV et continués malgré lui par Foucquet, pour expliquer la disgrâce du surintendant des finances Émery et les précautions prises par son associé Particelli pour mettre à l'abri des recherches du Cardinal la _cassette aux reçus_.
Le roi, ou mieux le gouvernement, quand il avait besoin d'argent, recourait aux emprunts faits à des particuliers, à la vente anticipée des fermes ou du revenu des impôts, parfois même à l'engagement des diamants de la Couronne et subvenait par des assignations, ou ce que l'on appelle aujourd'hui des bons du trésor, au remboursement des avances qui lui étaient faites. Seulement le roi n'empruntait pas lui-même et c'était le surintendant qui, comme nos Sociétés financières actuelles, souscrivait en quelque sorte d'avance l'emprunt, et pour y faire face, s'aidait du crédit de ses parents ou de ses amis, auxquels il donnait en garantie sa signature personnelle ou un engagement sur ses biens. Plus tard, il se couvrait auprès du souverain, en se faisant allouer des retenues sur les places disponibles, des parts dans les marchés, des pots-de-vin, pour appeler les choses par leur nom.
On comprend facilement quels étaient les côtés défectueux de ce système, qui ne fut réformé que plus tard par Colbert qui, soit dit en passant, en avait largement bénéficié avant d'en faire ressortir les inconvénients.
Toute l'histoire de Foucquet se résume en quelque sorte dans cette oeuvre: remplir les caisses royales au moyen d'avances, et se faire rembourser ensuite ces avances. Il eut procurer pendant près de dix ans à Louis XIV des sommes considérables, mais ne réussit pas à les recouvrer et il y eut un moment où il était créancier de l'État de plus de neuf millions, dont les reçus seuls restèrent dans sa cassette.
Mais revenons à Foucquet, que la force des événements et ses antécédents de famille et d'éducation vont entraîner à devenir l'un des ennemis les plus ardents de la Fronde.
Procureur général de la Chambre de Justice créée le 18 juillet 1648, Foucquet ne fut pas accepté par le Parlement, qui craignait son humeur conciliante et surtout son dévouement à la Reine, au lendemain de la Journée des Barricades, il suivit la Régente et la Cour à Saint-Germain, et, dès lors, intendant de Paris hors de Paris, il devint l'intendant de l'armée charge de reconquérir la capitale rebelle.
Nous ne suivrons ni Foucquet ni la Cour pendant les pérégrinations de la Royauté luttant contre les Parisiens. Le bel ouvrage de Sainte-Aulaire nous donne les grandes lignes de l'histoire de cette époque agitée, les mémoires de Retz, de Joly, de Dubuisson-Aubenay et de Navailles, la correspondance de Mazarin et les gazettes de Loret nous on font connaître les détails, mais nous espérons qu'un jour un de nos confrères écrira l'histoire de Compiègne pendant la Fronde et, ce jour-là, il pourra consulter avec fruit quelques chapitres du livre de M. Lair et recourir avec confiance aux nombreuses sources qu'il indique.
En 1650, Mazarin désirant placer à la tête du parquet du Parlement un magistrat qui serait réellement l'homme du roi, jeta les yeux sur Foucquet et décida Méliand à vendre à celui-ci sa charge de procureur général. C'est à dater de cette époque que Colbert et Foucquet furent mis en rapports par Mazarin. Relevons à ce propos un détail curieux pour les moeurs du temps. Au lendemain de sa nomination, les Gardes du corps des Merciers de Paris vinrent faire leur cour à Foucquet et lui offrirent douze aulnes de satin de Gênes noir que le nouveau procureur général accepta «sans violence et de bonne grâce, pour faire une robe à l'ordinaire».
Le 5 février 1651, jour du second mariage de Foucquet, le parlement prenait décidément parti pour la Fronde. Tous les efforts de celui-ci tendirent alors à gagner du temps et à lasser les frondeurs. Il rendit à cette époque de nombreux services à la reine-mère ainsi qu'à Mazarin.
Au mois d'août 1652, le parlement était divisé entre Paris et Pantoise, la Cour était à Compiègne avec les ministres. C'est à cette date que se place le voyage dans notre ville du cardinal de Retz. Jugeant la Fronde perdue, le coadjuteur résolut de faire sa paix avec la reine, en venant recevoir la barrette qui consacrait son élévation au cardinalat. Mais, Mazarin et Foucquet veillaient: à peine Retz commençait-il à expliquer à la régente son plan de restauration de l'autorité royale qu'Ondedei venait gratter à la porte pour entretenir la souveraine d'affaires urgentes. Après lui, arrivait botté, tout poudreux, en pourpoint de toile, l'abbé Basile Foucquet, le rival de Retz auprès de Mademoiselle de Chevreuse. Le coadjuteur était joué, éconduit, mystifié, il retourna à Paris où le peuple qui ne s'arrête pas aux finesses de la politique lui fit une ovation aux cris de: Vive le Roi!
L'abbé Foucquet eut à cette époque une singulière aventure avec la duchesse de Chatillon, qui habitait le château de Mello, où naquit une prétendue conspiration que Bertaut et Ricous payèrent de leur vie. Il sut persuader à la duchesse qu'elle y était compromise et pendant deux mois, il courut avec elle de château en maison des champs, d'hôtel en couvent, prisonnière et gardien volontaires tous deux, se déguisant tantôt en cavaliers tantôt en religieux pour échapper à des poursuites auxquelles personne n'avait jamais songé.
Plus tard nous retrouvons, à l'automne de 1655, Madame de Chatillon mêlée aux négociations qui amenèrent le maréchal d'Hocquincourt, gouverneur de Péronne, Ham et Montdidier, à rentrer dans l'obéissance royale. Il y a là, dans les rôles joués par la duchesse de Chatillon, par Navailles et par Basile Foucquet les éléments d'une comédie spirituellement conduite et dont on voit Mazarin tenir les fils de Compiègne.
III
Le 2 janvier 1653, la mort de la Vieuville, surintendant des finances, offre à Foucquet une occasion de réclamer de Mazarin la récompense des services qu'il lui a rendus. Apparenté au monde de la finance par les Castille, les Jeannin et les Maupeou, Foucquet peut offrir le concours des membres de sa famille et être ainsi «l'homme de crédit dans le public.» Mais il n'est pas le seul compétiteur; Servien, Le Tellier, Molé, le président de Maisons et même les maréchaux de L'Hôpital et de Villeroy se mettent sur les rangs. S'inspirant de la maxime de Richelieu qu'il est impossible à deux hommes jaloux l'un de l'autre de divertir les deniers de l'épargne, parce que chacun craint d'être découvert par son collègue, Mazarin nomme simultanément, au lendemain de sa rentrée à Paris, Servien et Foucquet comme surintendants. De plus, il leur adjoint comme commis ou contrôleur un marchand d'argent, né à Lyon de parents allemands, Herwarth.
De la collaboration de ces trois hommes naissent les combinaisons les plus variées, non pour équilibrer le budget, on n'y songeait pas alors plus qu'aujourd'hui, mais pour procurer au Trésor les ressources qui lui faisaient défaut. Au début, Foucquet devait avoir la trésorerie et Servien l'ordonnancement. Mais, Mazarin, passant sur les formalités, ne tarda pas à demander directement au premier les sommes qu'il voulait toucher chaque mois pour la guerre, la marine, l'artillerie, les ambassades, les suisses, le jeu, les ballets et... l'opéra. Toutes dépenses dont le cardinal se chargeait à forfait, sans entrer dans le détail, ni même en rendre compte aux surintendants, mais en ayant soin d'ajouter qu'il ne voulait ni assignations sur les places, ni billets à terme, rien que de l'argent comptant.
Nous n'en finirions pas s'il nous fallait expliquer les expédients auxquels durent recourir les surintendants et Mazarin pour rétablir en partie le crédit du roi dans les premières années qui suivirent la Fronde. Tantôt ce sont les monnaies dont on annonce la refonte et la dépréciation et que l'on offre cependant de racheter en échange de rentes, en attendant qu'après un court séjour dans les caisses, un édit vienne leur rendre leur ancienne valeur, tantôt c'est le clergé qu'il s'agit d'imposer, ou le marc d'or qu'il est question d'aliéner; Mazarin parle d'emprunter sur ses pierreries et ses tapisseries, mais avec le désir de voir Herwarth ne pas mener à bien cette négociation, Colbert offre la dot de sa femme et le chancelier Séguier avance quelques fonds, mais sur gages. On est aux abois, comment subvenir aux frais de la campagne de 1656, comment subventionner les alliés et entretenir les troupes? Le 24 juillet 1656, Foucquet fait passer par Compiègne un convoi dirigé sur La Fère et les charrettes qui le composent renferment 900,000 livres en argent. On ne sait comment remercier le surintendant. «Il faut, lui écrit Mazarin, au nom du roi, que vous repreniez cette somme sur le premier argent qui viendra des affaires qui sont sur le tapis». Cette lettre fut le seul profit que tira Foucquet de cette heureuse négociation et jamais il n'en reçut un sou.
Après avoir tracé le tableau de la situation des divers membres de la famille du surintendant à l'apogée de sa puissance en 1656, M. Lair entre dans d'intéressants détails sur sa vie et examine notamment les amours qu'on lui prête: A-t-il été l'amant ou seulement l'ami de Madame de Sévigné? Mademoiselle de Trécesson fut-elle plus que sa confidente politique, enfin Madame Scarron a-t-elle vu Foucquet avant la mort de son mari? M. Lair ne paraît ajouter foi à aucune de ses suppositions et sauf Madame de Brancas et une inconnue, on ne voit à Foucquet aucune maîtresse.
Les habitations du surintendant, son hôtel de la rue Michel-le-Comte, sa retraite de Saint-Mandé, son domaine paternel de Vaux, dont il fit rebâtir le château et qui devint un sujet d'envie pour tous les courtisans et même, dit-on, pour le roi, son domaine de Concarneau et enfin Belle-Isle-en-Mer, dont on lui a prêté l'intention de se faire roi, sont décrits avec grand soin.
Mais, au milieu de cela, Foucquet ne paraît pas avoir joui d'un bonheur réel, la mort de son fils aîné, ses préoccupations politiques et jusqu'à la responsabilité qui pesait sur lui, au moment du mariage de sa fille aînée avec le marquis de Charost, dans le jugement de Chenailles, conseiller au parlement, accusé d'avoir voulu vendre la place de Saint-Quentin à M. le Prince, lui causaient de nombreux soucis. Dans cette dernière affaire, il prononça un réquisitoire impitoyable, dont les termes devaient être un jour retournés contre lui. De même qu'il avait fait soumettre celui-ci au secret le plus absolu, privé de papier, de plumes et d'encre, sans pouvoir obtenir ni le secours d'un avocat, ni la communication des pièces de l'accusation, de même Talon devait en user avec lui quelques années plus tard. Puis vient le procès du cardinal de Retz trop connu pour qu'il soit nécessaire de s'y arrêter.
Et toujours le Trésor restait vide d'argent, mais bourré de papiers et à peine ces billets se convertissaient-ils en or, que l'or était absorbé par les fournisseurs des armées ou de la Cour.
Dès ce moment, en froid avec le Cardinal, Foucquet, prévoyant sa disgrâce, préparait sa défense et celle de ses amis, et désignait les villes où ses affidés trouveraient refuge, les places dont les gouverneurs lui appartenaient ou pouvaient être gagnés, toutes mesures imprudentes, consignées par écrit, et qui devaient un jour contribuer à sa perte.
Sa santé s'était gravement altérée; à peine remis, il vient à Compiègne, le 28 juillet 1658 pour entretenir Mazarin de la situation financière et lui offre sa démission. Mais le Cardinal refuse. En 1659, la mort de Servien laisse libre une des deux places de surintendant. Mazarin promet d'abord à Foucquet de ne pas le remplacer, puis il se désigne lui-même comme son collègue.
Une fois de plus les caisses de l'État sont vides, les avances absorbées pour dix-huit mois ou deux ans. Foucquet et Herwarth demandent au Cardinal, qui a promis de leur venir en aide quand il en serait temps, de donner sa signature qui seule peut leur faire obtenir les fonds nécessaires. Mais le Cardinal est avare, et il craint de toucher à ses biens de La Fère, de Brouage, de Sedan et de Vincennes, à ses placements à l'étranger, il recule et renonce à la place, laissant Foucquet occuper seul la surintendance.
Le Roi est marié, Foucquet reçoit la nouvelle Reine à Vaux, Mazarin marie ses nièces et meurt, mais, dans ses derniers moments le Cardinal fait son testament et laisse au Roi tous ses biens, reconnaissant qu'ils viennent des libéralités de son souverain.
Dans un suprême entretien avec son confesseur, il lui donne la mission d'aller, après avoir consulté Colbert, donner le conseil au Roi d'ôter à Foucquet l'emploi des finances, de rechercher lès malversations des gens d'affaires et de leur faire restituer le bien du Roi.
À ce moment même, Foucquet, redevenu plein d'espoir, cherche le moyen de recueillir la grande situation que laisse le mourant.
Pendant que Colbert s'occupe de l'exécution du testament du Cardinal, Foucquet, admis à traiter des affaires étrangères dans le Conseil, entame, sur l'ordre du Roi, de grandes négociations avec les rois d'Angleterre, de Pologne, de Suède, et est chargé de discuter le traité de commerce avec les États de Hollande. Mais cette nouvelle tâche fut de courte durée, car les ennemis de Foucquet, ayant Colbert à leur tête, avaient décidé de la perte du Surintendant.
Trop longs seraient à raconter les préliminaires du drame qui remplit tout le second volume de M. Lair.
IV
C'est à Fontainebleau, au moment où, après ses amours passagères avec les deux Mancini, on commença à combattre la passion qu'éprouvait le Roi pour Henriette d'Angleterre que nous voyons se nouer les intrigues qui vont amener la chute de Foucquet.
Anne d'Autriche, Henriette de France et Madame de Chevreuse, tiennent conseil et décident que, sinon pour détourner le Roi de Madame, du moins pour empêcher que le scandale ne devienne public, il faut que Louis XIV fasse ostensiblement la cour à quelqu'une des demoiselles d'honneur de sa belle-soeur, et pendant que Foucquet songe à Mademoiselle de Menneville, la Reine choisit Louise de La Vallière.
Seulement, au lieu de galanteries passagères, celle-ci ne tarde pas à devenir et pour longtemps l'unique objet de la passion du Roi. Dans une remarquable étude que nous avons déjà mentionnée, M. Lair nous a donné avec une grande clarté et nombre de détails nouveaux, ce récit des amours de Louis XIV.
Dans son désir d'être agréable au Roi, Foucquet aurait-il fait à Louise de La Vallière des offres de service, des avances mal interprétées et reportées par celle-ci à Louis XIV; c'est ce qui semble vraisemblable. Dévoré par la fièvre, à la veille d'une maladie qui menace de l'emporter, Foucquet n'est plus maître de lui, il commet fautes sur fautes, erreurs sur maladresses et Louise de La Vallière ayant raconté au roi ses discours qu'elle ne comprend pas et dans lesquels elle voit surtout le désir de Foucquet de pénétrer dans le secret de son coeur, Louis XIV croit voir un rival dans le surintendant et, sans vouloir provoquer d'explications, décide la perte de l'imprudent. Bien des ennemis, il faut le dire, se sont cachés derrière le Roi et ont excité sa colère, les uns par jalousie, les autres par intérêt personnel.