Ni ange, ni bête

Part 8

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Ils se turent. Le vieillard admirait la beauté de la jeune femme: elle regardait le jardin médiocre et la pluie fine dans le soir gris. Elle secoua brusquement la tête.

--Quelquefois, dit-elle, toute cette agitation, toutes ces luttes m'apparaissent brusquement comme des jeux d'enfants méchants et sots. Pourquoi faire, parrain? pourquoi faire? Qu'est-ce que nous demandons? Le calme, une chaumière, la santé, de belles choses. Pourquoi se battre?

--N'oubliez pas, dit-il, que pour vous donner cette chaumière, il a fallu à l'humanité quelques milliers d'années de travaux douloureux. Et puis on se lasse de tout, et surtout du bonheur: les crises de prospérité produisent des crises de mysticisme.

--On se lasse de tout, répéta-t-elle avec une intonation d'une force étrange.

Bertrand d'Ouville la regarda: elle détourna les yeux et avec une vigueur qui détonna très légèrement:

--Et vous, parrain, dit-elle, que feriez-vous si vous deviez arranger tout cela? Car il faut bien faire quelque chose.

--Oh! moi, vous savez que je vois petit et que je tiens une politique à longue vue pour bien plus dangereuse encore qu'une politique à courte vue. Les faits, vous dis-je, les faits. Il faut les observer, les surveiller, essayer de s'en servir pour construire et non pour détruire, et s'efforcer de faire accepter aux foules la bonté sous le masque de la violence... Tout cela est bien vague: allons, faites-moi voir mon filleul.

IV

«_Bertrand d'Ouville à Philippe Viniès._

«Abbeville, 10 mars 1848.

«Liberté, Égalité, Fraternité! Vous voyez que je me conforme aux usages du temps: ce fut toujours ma politique. D'ailleurs, mon cher communiste, vos doctrines gagnent: j'ai dû hier, rue Saint-Gilles, protéger un gamin de cinq ans qui venait d'annexer un pain d'épices. À cela près la ville est paisible, et le peuple ne paraît pas se douter qu'il a fait une révolution. J'ai dû ce matin expliquer aux ouvriers qui travaillent pour moi qu'ils sont souverains pour le quart d'heure. Cela n'a d'ailleurs point changé leur belle politesse picarde. Les gens d'ici restent serviables; c'est qu'ils n'ont jamais été serviles.

«Cependant M. Ledru-Rollin nous a envoyé un commissaire pour la Somme. Il est venu chez nous proclamer la République «au nom du peuple français, à la face du Ciel qui m'entend et qui me répond». Puis il s'est occupé, à la face du Ciel, de destituer les fonctionnaires. Vous même, mon cher, avez failli l'être. Vôtre femme vous a sauvé. Seul le sous-préfet n'a pas été inquiété: le voici républicain de la veille. Il avait sans doute, à notre insu, divisé sa vie en quatre parts.

«Il s'occupe, pour montrer son zèle, de nous gouverner à la mode du temps. Car nous nous tenions aussi mal qu'en 93. Nous n'avions ni clubs, ni cortèges, ni lampions. C'était scandaleux, et le commissaire nous a envoyé un professionnel pour y mettre bon ordre, et nous agiter pacifiquement. Ce délégué est professeur de belles-lettres. Il est honnête et doux, mais exalté et naïf. Comme personne ne lui parlait, je lui ai montré mes fossiles. Il m'a fait voir en échange son télégramme à Ledru-Rollin:

«--Envoyez des Déclarations des Droits de l'Homme: elles sont nécessaires ici.»

«En effet, on n'y connaît, je crois, que les droits du locataire et du propriétaire.

«Il a réussi à planter un arbre de la liberté et à organiser un cortège. Il y avait en tête un sapeur du génie, représentant le travail et l'intelligence, un élève du collège portant le Contrat Social couronné d'immortelles, et un ouvrier dont la pioche était couronnée des mêmes fleurs. Ils sont allés travailler symboliquement à mes fouilles des fortifications (une attention de mon ami le délégué), puis se sont embrassés. Le travail symbolique remue peu de terre: mais quelques âmes sensibles pleuraient de joie.

«Le délégué et le sous-préfet ont persuadé aussi non sans peine les ouvriers de Bresson de se répandre le soir dans les rues pour forcer les bourgeois à illuminer. Il y eut donc hier dans ma rue une procession patriotique qui s'arrêta devant ma maison en criant: «Les lampions!» Au bout de cinq minutes, je suis venu au balcon et leur ai dit: «Mes chers concitoyens, si je n'ai pas illuminé, c'est pour deux raisons: cela fume et cela pue. Cependant, pour vous être agréable, je vais faire apporter des chandelles. Je vous prie seulement de vouloir bien désigner fraternellement une douzaine de bons patriotes pour les tenir et les moucher.» Ce petit discours a eu un succès inattendu et me voici fort populaire.

«Ces scènes d'émeute ont affolé votre ami Bresson. Il a fait voter par la Garde Nationale une motion refusant aux ouvriers des fusils que demandait pour eux le délégué, et il organise avec le maire des cortèges de protestataires. Mais tout cela est sans danger, car les deux partis s'entendent pour ne pas manifester le même soir. D'ailleurs vous connaissez Abbeville et s'il se trouvait ici deux hommes pour se battre, il s'en trouverait vingt pour les en empêcher.

«À Amiens cependant les choses se sont gâtées par la faute des commissaires. M. Ledru-Rollin, par erreur sans doute, en avait envoyé trois qui tous refusaient de s'en aller. Le premier venu, Leclanché, a trouvé le moyen d'exaspérer nos gens par sa tenue: chapeau à boucle d'acier, gilet blanc à grands revers, pantalon collant et bottes molles. Ce spectre de conventionnel a été ramené à la gare un peu vivement. Les Amiennois acceptent la République, ils l'acceptent même avec joie, mais ils exigent qu'elle s'habille comme tout le monde. Je ne les blâme point.

«J'ai vu votre femme qui est bien seule: nos excellentes commères trouvent naturellement pour votre absence d'effroyables explications. Seule la sous-préfète lui rend visite assez souvent, n'étant pas très sûre que vous ne serez point ministre. Je me permets un conseil de vieil ami: faites-la venir si vous avez un poste. Revenez, si vous n'en avez pas.

«Je serai, moi aussi, heureux de vous revoir; nous ne penserons de même sur aucun sujet et discuterons sans fin, mais je vous sais désintéressé, et je vous aime bien.

V

De tristes lettres de Geneviève et une note pressante de M. Lecardonnel rappelèrent à Philippe qu'il n'avait pas toujours été le secrétaire indépendant d'un préfet de police révolutionnaire. Il évoqua sa femme, le menton appuyé sur la main trop blanche, les yeux clairs regardant tristement la maison vide et il se décida à rentrer. Il avait assez d'imagination pour n'être pas méchant quand son orgueil n'était pas en jeu.

D'ailleurs, depuis la découverte de la trahison de son ami, Caussidière le traitait mal et il était sensible à cette injustice. Vingt républicains du lendemain demandaient sa place: il partit sans regrets.

Geneviève vint le chercher à la gare: il fut heureux de revoir sa jolie tête, elle contente de pouvoir se suspendre à son bras. Ils rentrèrent à pied, bavardant avec animation. Il lui raconta tout de suite l'histoire de Lucien qu'il n'avait pas voulu écrire.

--Quel être odieux, dit-elle; je l'ai toujours détesté.

C'était un mensonge, mais inconscient.

Elle s'inquiéta de Lamartine.

--Je l'ai vu plusieurs fois et n'ai pas changé d'avis sur son compte. Il est courageux quand il s'agit de sa vie, timoré quand il s'agit de ses idées. Ce n'est pas l'homme qu'il faudrait au pouvoir.

Elle défendit son héros au masque grave, mais Philippe s'arrêta pour regarder les corbeaux de Saint-Vulfran. Il retrouvait avec plus de plaisir qu'il n'eût pensé le vieux et noble décor, et, sur la Grand'Place, les frontons pointus des hautes maisons de brique rouge ornées de cordons de pierre.

La maison et le jardin lui semblèrent plus petits que jamais: Geneviève lui fît voir les changements dont elle était fière, un rideau qu'elle avait brodé, des fleurs qu'elle avait semées et qui montraient des pointes vertes, et le bébé qui marchait bravement et savait quelques mots nouveaux.

Le scribe des Ponts et Chaussées prévenu par elle avait apporté le matin les lettres officielles: Philippe ouvrit la première et la tendit à Geneviève, amusé. Elle était du sous-préfet.

Celui-là, dit-il, est comme ces plantes qui restent vertes en toutes saisons: il se chauffe au soleil de tous les régimes. Vois son entête:

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Liberté--Égalité--Fraternité

--Il m'appelle: Citoyen Ingénieur... et termine sans honte par salut et fraternité... Et naturellement c'est une réclamation du maire d'Ault contre les flottes et la marée.

--La sous-préfète était devenue charmante pour moi, dit Geneviève, elle te croyait ministre.

--Celle-ci est du maire de Gamaches, je reconnais son écriture d'enfant appliqué. Je parie qu'il est question de la Route Royale n° 32... Tu peux l'ouvrir.

--Tu as perdu, dit Geneviève, elle s'appelle maintenant Route Nationale. Mais elle reste n° 32: cette république est décidément conservatrice.

--J'espère qu'elle ne le sera pas longtemps dit Philippe; le peuple n'a pas encore parlé... Ah! le peuple, le premier jour, devant l'Hôtel de Ville, Geneviève, c'était beau! Cette masse, cette force, ces chants et en même temps ce calme majestueux.

Avec ces trois semaines de recul, la journée du 25 février était devenue pour lui un fragment d'épopée qu'il récitait, en toute bonne foi.

--Et ici? demanda-t-il. Que seront les élections?

--Je ne sais pas du tout, dit Geneviève, moi, je vis dans mon petit coin et je ne me suis aperçue d'aucun changement... Parrain pourra t'en dire davantage: j'espère qu'il viendra.

--Oh! il m'ennuie, dit-il avec impatience: il triomphe, je suppose, comme toujours, et nos difficultés ont dû le divertir.

--Ne sois pas injuste: il a été très précieux pour moi. Il est venu me voir souvent et m'a comblée de livres. Je crois que sans lui je serais morte d'ennui.

--Ma pauvre chérie, dit-il embarrassé, je t'avais laissé bien seule!

--Cela ne fait rien puisque tu es là. M. Lecardonnel est venu me voir aussi; il m'a dit: «Hum... hum... Madame Viniès, ils ont voulu me faire crier «Vive le Gouvernement provisoire» ...Je leur ai répondu: impossible, car ayant défini ce gouvernement comme provisoire, il serait contraire à l'hypothèse de lui souhaiter la durée... comprenez-vous?

Philippe sourit faiblement.

Vers le soir, Bertrand d'Ouville vint en effet; il se fit raconter les aventures de Philippe, puis dit à son tour comment il avait aidé une des princesses à s'enfuir; il regrettait vivement le Roi et ses fils.

--C'est dommage, dit-il, c'était de braves gens, mais on les a mal conseillés; on a voulu les faire gouverner pour une classe, rien de plus dangereux. On n'a réussi qu'à soulever les uns contre les autres, ces bourgeois et ce peuple français qui ont pourtant si profondément les mêmes vertus et les mêmes travers... enfin, cette révolution paraît honnête.

--Elle n'est pas commencée, dit Philippe; si l'Assemblée nationale ne fait pas triompher la vérité, il reste une ressource, les barricades; vous ne connaissiez pas ici la situation véritable; le véritable maître de Paris, ce n'est pas Lamartine, c'est Blanqui avec ses clubs, c'est peut-être Caussidière avec ses montagnards.

--Croyez-vous, mon cher? Les élections faites, la force de la masse conservatrice prouvée, il sera bien difficile de lui arracher le pouvoir auquel il sera prouvé qu'elle a droit.

--C'est pourquoi je reproche à ce gouvernement d'avoir fait les élections trop tôt. Il fallait instruire le peuple avant de le consulter. Mais que voulez-vous, il n'y a pas, dans toute cette bande, un seul homme d'action. Veuillot a raison: nous avons pris le chef de musique pour colonel. Lamartine fait des phrases: il ferait mieux d'organiser les ateliers nationaux. Et autour de lui, en qui espérer? Garnier Pagès? Un Bresson parisien. Marrast? Un aristocrate prétentieux. Louis Blanc? Un pion timide. Pas un homme qui sache vouloir.

--Ma foi, dit Bertrand d'Ouville, moi, je leur suis très reconnaissant de faire si peu de mal, ils ne tuent personne, c'est beaucoup. La guillotine a désuni la France pour plus de cent ans.

--Je ne suis pas de votre avis, monsieur: Il y a des cas où une courte violence peut mettre fin à un long esclavage.

--Quelle idée! La violence ne met fin à rien du tout; si elle est nécessaire pour détruire un régime, c'est que ce régime était encore vivant, et dès lors il renaîtra. Pour qu'une révolution soit utile, il faut qu'elle se borne à sanctionner une évolution déjà accomplie et dans ce cas elle n'a pas besoin de la violence. On ne peut détruire que ce qui est détruit.

Vous me faites penser, mon cher, à Machiavel, maudissant le pauvre Pier Soderini, âme timide auquel son mépris refusait l'entrée de l'Enfer. «Va dans les limbes avec les petits enfants» dites-vous à Lamartine et à ses amis. Ma foi, je vous demanderai la permission de les y rejoindre. Plus je vieillis, et plus je me persuade qu'il ne faut faire souffrir personne inutilement.

--J'attendais le «quand vous aurez mon âge» dit Philippe à Geneviève quand il fut parti: il n'y a pas d'argument qui m'exaspère davantage. Je pourrais répondre «si vous aviez mon âge» et nous ne discuterions pas plus avant.

--Oui, dit Geneviève, je suis contente que tu sois revenu: cela me fait du bien d'entendre de nouveau tes petits discours.

* * *

Dès le lendemain, il se mit avec ardeur à travailler aux élections. La situation était fort obscure, tous les candidats étant républicains. Les nobles l'étaient plus que les bourgeois, les bourgeois plus que les ouvriers. D'ailleurs ces derniers refusaient d'être candidats.

«--Ch'est des tours ed' gobelets, répondaient-ils aux exhortations de l'ingénieur.

Les commerçants dont Bertrand d'Ouville aurait voulu former une liste étaient également réfractaires: «Moi je reste dans m'boutique» disaient-ils.

Ils décidèrent l'archéologue à se présenter lui-même. Il publia une profession de foi honnête et modérée: il y admettait, tout en regrettant la personne de Louis-Philippe, que la République était devenue le seul gouvernement possible en France, prêchait le respect de la propriété, la liberté du commerce, l'amélioration du sort des classes ouvrières, et concluait: «Plus de factions, une France paisible et forte, un seul cri: la Patrie!»

Sa candidature eut au début un certain succès, mais il dut reconnaître avec humilité que cette popularité n'était due ni à ses mérites, ni à son style. Il était célèbre, dans le pays, lui expliquèrent ses partisans, parce qu'il était assez fou pour déterrer des cailloux à grands frais, et surtout parce qu'il se baignait dans la Somme en plein hiver. Ce dernier trait étonnait les paysans que l'eau froide effrayait et leur inspirait une vive estime pour son courage.

Mais le comité départemental Ordre-Famille-Propriété qui présentait une liste compacte de propriétaires bien pensants en tête de laquelle figurait le comte de Vence, républicain, eut vite fait d'éliminer cet esprit dont la fantaisie les inquiétait.

Le bruit fut répandu qu'il tenait des propos anarchistes, qu'il était lié d'amitié avec le communiste Viniès, et que le commissaire perturbateur de Ledru-Rollin avait pris un repas chez lui.

D'autre part le comité démocratique fut informé qu'il avait en 1825 écrit les paroles d'une cantate adressée à la Duchesse de Berry lors de son passage à Abbeville.

--Ma foi, dit-il, c'est parfaitement vrai: je l'ai fait pour obliger mon, cousin Genzé qui en avait composé la musique. D'ailleurs j'estimais fort cette princesse à cause de son caractère tout français, et je l'estime encore, ne vous en déplaise.

Cela lui aliéna les anciens orléanistes. On l'acheva en racontant aux femmes qu'il voulait les faire passer pour des fossiles contemporains des mastodontes.

Cependant Philippe poursuivait une campagne socialiste et se heurtait à des forces obscures et puissantes. C'était parfois de la sottise, de la crainte souvent, mais surtout une méfiance têtue et une indifférence hautaine. Il ne pouvait s'empêcher de penser sans cesse à des expériences faites jadis à l'École sur la résistance des milieux visqueux. Une masse de poix, molle et presque liquide, sous des coups de marteau formidables, se déformait à peine. Ces paysans, ces marchands, ces ouvriers picards, paternes et bonasses, venaient aux assemblées électorales, mais les discours les plus vibrants ne les ébranlaient pas. Ils semblaient considérer la séance comme un spectacle et les candidats comme des comédiens. Les idées ne pénétraient pas.

L'éloquence de Bertrand d'Ouville, grave et parfois un peu pédante, plaisait assez: «J'aime cet homme-là, il est didactique» disait le père Pillet, chapelier. Mais quand on connut les résultats, la liste Ordre-Famille-Propriété passait tout entière. L'archéologue arrivait quinzième derrière les quatorze élus.

--Je regrette que vous ne soyez pas des nôtres, mon cher, lui dit M. de Vence, représentant républicain de la Somme, mais qui eût dit cela du Suffrage universel? Les voies de la Providence sont impénétrables.

--Ces élections sont en effet excellentes, répondit-il avec un peu d'amertume. Vous représentez tous fort bien l'opinion moyenne de cette province qui désire avant tout qu'on la laisse en paix et qui craint les idées comme le choléra.

Philippe Viniès était tragique et découragé:

--Voyez-vous, lui dit l'archéologue, c'est peut-être la bonne ville qui a raison contre nous. Métropole campagnarde, elle maintient avec les villages, ses vassaux, les liens qu'ont créés au cours des siècles la pente des vallées et le tracé des routes. Parmi tant de lois et de pouvoirs qui passent, elle dure, et la France continue. Et sans doute il est bon que, tous les cinquante ans, Paris la force à penser un instant, mais il en est de ce ménage comme des autres, et le contraste y fait l'harmonie.

En quittant l'archéologue Philippe rencontra le père Pitollet qui, en dépit de ses quatre-vingts ans allait encore chaque matin, militaire et vigoureux, faire ses achats au marché. Le «Général» s'arrêta, et mystérieux, tira de sa poche un papier à chandelles surmonté d'une vignette grossière.

--Lisez ceci, dit-il à l'ingénieur en clignant de l'œil.

--Le Napoléon républicain, lettre de l'Empereur à son peuple, lut Philippe surpris... _Français, j'avais désiré que mon corps reposât sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé. Je reviens après un quart de siècle instruit par le malheur, la retraite et la méditation. Je n'étais pas né pour la guerre_....

--Hein? tout de même, fit le vieux, s'il n'était pas mort...

VI

Dès le mois de mai 1848 la Révolution entra en agonie. Elle ne mourait pas comme le croyait Philippe de l'erreur de Lamartine et d'une élection prématurée. Elle mourait parce qu'une bourgeoisie encore vigoureuse n'hésitait pas à descendre dans la rue pour apporter à ses lois l'appui de ses baïonnettes, et parce que la province écrasait l'émeute de tout le poids de sa saine et puissante médiocrité.

«Le cardomnel avait raison, disait Bertrand d'Ouville, la propriété n'est pas un droit de l'homme; c'est un droit de la Garde nationale: elles vivent et périssent ensemble.»

Cependant le peuple de Paris, justement déçu, frémissait encore à tout appel. Dans les Ateliers Nationaux, que nul n'essayait d'organiser, quatre-vingt mille ouvriers vivaient dans une paresse qui leur était odieuse. Des provinces arrivaient par chaque train des compagnons nouveaux qui venaient s'y enrôler. Le gouvernement, inquiet, les traitait avec une bienveillance sournoise et songeait à s'en débarrasser.

Philippe, énervé et anxieux, tenait aux ouvriers des Clubs des discours dont la violence étonnait leur placidité et les engageait à se rendre à Paris pour y défendre la République.

Un matin il reçut à son bureau une lettre urgente du sous-préfet.

ARRONDISSEMENT RÉPUBLIQUE FRANÇAISE d'ABBEVILLE

CABINET Liberté--Égalité--Fraternité DU SOUS-PRÉFET

CITOYEN INGÉNIEUR,

Je suis informé par le commissaire de police que vous avez hier soir invité une réunion assez nombreuse d'ouvriers sans travail à se rendre à Paris pour s'y embaucher aux Ateliers nationaux.

Vous ignorez certainement la circulaire du Citoyen ministre de l'Intérieur en date du 11 avril dernier, qui fait connaître qu'il importe de prendre des mesures pour mettre fin aux départs de ce genre. Des ordres formels sont donnés aux gares, diligences, gendarmeries, pour que les ouvriers sans ouvrage soient empêchés de se rendre à Paris et pour que ceux qui se trouvent à Abbeville soient renvoyés dans leurs communes respectives, au besoin avec un secours de route.

Je ne doute pas qu'il ne vous suffise de connaître les intentions de l'administration pour vous employer avec zèle à agir dans ce sens de toute votre influence. Si cependant vous persistiez dans votre présente attitude, je me verrais obligé de soumettre votre cas au citoyen ingénieur en chef et au citoyen commissaire du Gouvernement pour le département de la Somme.

Salut et Fraternité.

Philippe était déjà de fort méchante humeur: il revenait d'Ault où les dernières marées avaient triomphé de son mur. Il avait longtemps regardé les énormes vagues verdâtres qui arrivaient lentement du large, et s'abattaient avec une force terrifiante sur les débris de l'ouvrage qu'elles roulaient dans les champs inondés. Des blocs de maçonnerie à demi enfouis dans les sables prenaient déjà l'aspect de rochers anciens. La courbe du mur était parfaite, mais les galets avaient traîtreusement miné les fondations insuffisantes.

Il quitta son bureau pour rentrer déjeuner, la tête basse et l'âme sombre; sur la place il remarqua un groupe d'ouvriers qui discutaient et s'approcha. L'un d'eux le connaissait et lui dit, en chuintant, leur colère:

--Nous avons été à ch'gare pour aller n's'embaucher à Paris: ch't'agent du bureau nous a refusé ch'billets... C'est les ordres de ch'sous préfet... Enfin est-on en République?

--N'accusez que vous-même, dit Philippe exaspéré, vous acceptez tout. Il y a trois mois, on vous adulait: vous vous laissez faire, et l'on vous insulte. Si vous ne les défendez pas, demain les Ateliers nationaux seront fermés... Et par qui? Par des ministres qui sont vos commis et qui doivent exécuter vos ordres. Le sous-préfet vous défend d'aller à Paris? Belle audace en vérité! Mais qui l'a fait sous-préfet, sinon vous? Allez donc le lui demander.

--Yes milord, dit une voix connue, et il y eut des rires.

--Allons-y, dirent quelques jeunes, piqués.

--Venez avec nous, dit un vieux, et nous irons.

Il tombait une pluie fine et serrée: Philippe hésita, regarda l'heure, haussa les épaules, et dit:

--Soit.

Trois par trois, se donnant le bras, ils se formèrent en cortège: quelques citoyens prudents disparurent au tournant de la Grande-Rue Notre-Dame. Il était midi et les ouvrières de Bresson, allant vers le faubourg, traversaient la place. Quelques jolies filles intriguées par ce bataillon de blouses, obliquèrent pour se renseigner. Quand elles comprirent qu'on manifestait elles se mirent bravement autour de Philippe. L'une d'elles prit son bras: cela l'agaça. Une autre qui avait un tablier rouge l'enleva pour l'agiter au-dessus de sa tête. Il y eut des murmures.

--Enlevez ch'drapeau, dirent des voix dans la colonne.

Mme Urbain qui les vit passer poussa un cri:

--Jésus, mon doux Seigneur, c'est la Révolution!

Et elle se précipita chez M. Pillet: ce vieux soldat la défendrait peut-être.

Cependant la petite troupe de Philippe était arrivée devant la sous-préfecture et s'était rangée autour du porche. La porte de bois sculpté était fermée. Philippe avait retrouvé son sang-froid et se trouvait ridicule: «Mais qu'importe, pensait-il, ces braves gens ont confiance en moi.» En effet les ouvriers étaient vaguement inquiets et seule la présence de ce fonctionnaire les rassurait un peu.

--Je vous recommande, leur dit-il, le silence et l'ordre: il faut qu'un de vous parle au nom de tous.

Ils eurent beaucoup de mal à trouver un orateur.