Part 7
Les corbeaux s'échappaient avec de grands mouvements d'ailes des hautes tours carrées aux fenêtres géminées et leurs croassements bruyants couvraient la musique éternelle des cloches.
--Ils sentent le sang, dit à Geneviève une vieille qui sortait de l'église.
TROISIÈME PARTIE
Pour moi, plus je repasse dans mon esprit des faits anciens et modernes, plus un pouvoir inconnu me semble se jouer des mortels.
TACITE.
I
Philippe n'arriva à Paris que le 25 à neuf heures du matin; la ligne était coupée en deux endroits et il avait fallu transborder les voyageurs. Les employés du chemin de fer lui dirent que la République était faite: ils en paraissaient surpris et heureux. Philippe décida d'aller à la «Réforme», rue Jean-Jacques-Rousseau.
Malgré l'heure matinale, les boulevards avaient un air de fête. Le temps était couvert et gris: devant les magasins fermés des familles se promenaient admirant les pavés déchaussés et les pierres d'angle éraflées par la fusillade de la nuit. Il y avait des barricades un peu partout et les véhicules ne circulaient pas. Cela mettait dans les rues un silence sur lequel les cris et les chants se détachaient avec une netteté qui étonnait.
Des bandes de gamins passaient avec des drapeaux tricolores, chantant _la Marseillaise_ et «Mourir pour la Patrie». Philippe vit aussi un drapeau rouge, suivi d'ouvriers des faubourgs.
La foule était calme et satisfaite: elle avait si souvent crié «À bas Louis-Philippe» qu'elle attendait vaguement de sa chute un bonheur idyllique et confus. La plupart de ces passants étaient des spectateurs, prêts à accepter les événements quels qu'ils fussent sans jamais revendiquer leur droit égal de les faire.
Devant le magasin du confiseur Boissier, une troupe se formait en colonne par quatre. En tête, un tambour de la Garde Nationale battait la charge. Philippe prit le pas de ces hommes: ils défilèrent militairement le long de la rue de la Paix. Sur la place Vendôme quelqu'un commanda: «Halte». Les tambours battirent aux champs, quelques voix crièrent: «Vive l'Empereur!» Les hommes agitèrent leurs casquettes.
«Ah! ça, pensa Philippe, avons-nous fait une révolution bonapartiste?... Ils sont fous, dit-il à un vieillard en redingote qui regardait comme lui ce spectacle étrange.»
L'autre fit un geste évasif qui voulait dire: «Messieurs, ami de tout le monde». C'était un bourgeois, très effrayé d'avoir renversé M. Guizot.
Philippe, par la rue des Petits-Champs gagna les bureaux de la Réforme. On y était affairé et heureux. Le patron, Flocon, faisait partie du Gouvernement Provisoire: on apprit à l'ingénieur que Caussidière était Préfet de police et qu'il trouverait Lucien à la Préfecture. Il y courut à travers une foule qui devenait serrée et bruyante.
Tous les groupes marchaient maintenant dans le même sens, d'un pas pressé, car Philippe était arrivé dans la zone d'attraction de l'Hôtel de Ville, centre mystique des émeutes parisiennes.
Devant la préfecture des hommes à mine assez sauvage montaient la garde: leurs blouses, leurs képis rouges à coiffe retombant sur l'oreille, leurs barbes à faire peur aux petits enfants, leurs grands sabres formaient un ensemble décoratif de la meilleure tradition révolutionnaire.
Comme Philippe arrivait, Caussidière sortait; une casquette, une redingote noire, un sabre attaché autour du corps par une ficelle rouge et deux énormes pistolets lui donnaient un aspect prudhommesque et militaire. Il était rouge, radieux, bruyant. Philippe l'aborda bravement.
--Ah! mon ami, dit-il, Salut! Fraternité! Quelles journées. Venez avec moi. Nous avons besoin ici de bons bougres... Je vais à l'Hôtel de Ville, il faut que je voie le Gouvernement Provisoire. Si la Préfecture ne se montre pas, nous sommes foutus! »
Philippe, empruntant un revolver à un des montagnards de l'escorte, suivit le préfet: il fallait fendre une foule armée et turbulente qui s'ouvrait de mauvais gré. Quelqu'un lui tapa sur l'épaule: c'était Lucien Malessart.
--Quelle chance, dit Philippe, radieux, vive la République, mon bon vieux.
--Oui, dit l'autre, que fiches-tu ici?
--Je suis venu en apprenant les nouvelles: Caussidière m'a enrôlé... Il est préfet de police.
--C'est lui qui le dit, fit Lucien, nous allons voir ce qu'en pensera le Gouvernement provisoire?
--Qui est le Gouvernement provisoire?
--C'est fort amusant, mon cher, il y en a deux. Nous à la Réforme, nous avions nommé Louis Blanc, Flocon, Marrast, Albert...
--Qui est-ce Albert?
--Provincial! Tu ne connais pas Albert? Albert, ouvrier: la grande pensée du règne... C'est un mécanicien, plein de bon sens ma foi: il m'aidait à maintenir l'ordre aux Saisons... Bref, quand _notre_ gouvernement est arrivé à l'Hôtel de Ville pour prendre le pouvoir il a trouvé là dans le cabinet du préfet de la Seine, messieurs Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier Pagès et compagnie qui s'étaient nommés par ailleurs. Cela s'est gâté: Louis Blanc et Arago se sont invectivés... Nous allons, je pense, retrouver les morceaux épars de ces héros... Avançons plus vite, mon cher, Caussidière a vingt mètres d'avance et nous n'entrerons à l'Hôtel de Ville que derrière lui.»
Le ton de Lucien, en un pareil jour, déplut à Philippe, mais la place de l'Hôtel-de-Ville, couverte de canons et de groupes armés avait un aspect de bivouac révolutionnaire qui évoqua pour lui les grands ancêtres. Un général en tenue donnait des ordres.
«Que diable est celui-ci, dit Lucien... Eh! mais, c'est Chateaurenaud, l'acteur, découvrit-il en s'approchant... Chateaurenaud! Quelle comédie jouez-vous?
--Mon cher, c'est en effet la chose la plus comique du monde... Hier soir il y a eu du bruit sur le boulevard pendant l'entr'acte: je suis sorti dans le costume de mon rôle... La foule a crié: «Un général!» et m'a entraîné en m'acclamant. J'ai passé la nuit dans un café et, ce matin, comme on a l'air de m'écouter, je fais de l'ordre.
Mais derrière Caussidière, les deux jeunes gens gravissaient le perron de l'Hôtel de Ville: des élèves de l'École Polytechnique, fusil en main, en gardaient l'entrée.
--Quel est votre chef? demanda l'un deux à Philippe.
--Le préfet de police.
--Quelle allure! fit l'autre.
Une foule épaisse encombrait les escaliers et les couloirs; dans les embrasures des fenêtres, des typographes, en manche de chemise composaient des décrets. Les mots «Préfet de Police» ouvrirent un passage. Deux grenadiers de la Garde Nationale vérifièrent l'identité de Caussidière. Puis, l'un d'eux ouvrit une porte de cuir et une violente poussée projeta Philippe dans une salle qui, par contraste, lui sembla étonnamment vide.
Autour d'une grande table couverte d'un tapis vert, le Gouvernement provisoire siégeait; une litière de papiers déchirés couvrait le sol jusqu'à près d'un mètre de hauteur; l'air était lourd de fumée et d'odeurs: dans un coin, deux polytechniciens parlaient à voix basse comme dans une chambre de malade.
Philippe ne vit d'abord que Lamartine, les vêtements déchirés, le cou presque nu, les cheveux luisant de sueur; il éclairait vraiment cette assemblée confuse de la beauté de son visage grave et fin. Il critiquait un projet de décret sur la formation d'une Garde Nationale Mobile; suivant une vieille formule, on s'occupait déjà de transformer les mécontents en soldats.
L'entrée de Caussidière interrompit la discussion. Albert vint à lui, Flocon lui fit fête, Lamartine et Marrast qui ne l'aimaient pas et qui le craignaient se levèrent et l'emmenèrent vers la fenêtre pour essayer de le convaincre d'abandonner la Préfecture. Le gros Tartare regardait ces aristocrates de ses petits yeux malins, bien décidé à ne pas se laisser faire.
Sur la place, une fusillade crépita, puis s'apaisa.
--Allez voir ce que c'est, demanda Lamartine à Garnier Pagès et, comme il se retournait, il aperçut Philippe. Il avait oublié son nom mais se souvint d'avoir vu ce visage chez lui; ses yeux s'éclairèrent, il griffonna quelques mots sur une feuille de papier et vint vers l'ingénieur.
--Vous savez où je demeure, monsieur, lui dit-il. Voulez-vous me rendre un grand service? Donnez ceci à ma femme, dites-lui que tout va bien et rapportez-moi ce qu'elle vous donnera... je n'ai rien mangé depuis ce matin, ajouta-t-il en manière d'excuse.
Philippe sortit rapidement. Devant la porte, Garnier Pagès haranguait une députation: «Travailleurs... disait-il... nous sommes tous des travailleurs; mon fils, mon propre fils, est garçon épicier. Mon fils est travailleur en épicerie, moi je suis travailleur en...»
Philippe, que le remous entraînait vers la porte n'entendit pas en quoi Garnier Pagès était travailleur.
Quand il fut sur la place, il jeta les yeux sur le papier remis par Lamartine; il portait simplement: _À Madame de Lamartine, 82, rue de l'Université: Envoie-moi du chocolat._
* * *
Les rues étaient si encombrées, les incidents si nombreux qu'il mit fort longtemps à remplir sa mission.
Comme il revenait le long des quais, il vit avec surprise une horloge qui marquait trois heures; lui non plus, il n'avait pas mangé depuis le matin. Il s'arrêta dans une boulangerie et, tout en dévorant un morceau de pain, regarda le fleuve d'hommes et de femmes qui coulait toujours vers l'Hôtel de Ville.
Ce n'était plus la même foule que le matin, les visages étaient plus sombres, les chants plus sourds.
Une étonnante floraison de rouge le surprit; les brassards, les cravates, les cocardes, tout était rouge. Dans le lointain, à travers les arbres ouatés de brume du terre-plein du Pont Neuf, on devinait un immense drapeau rouge flottant aux bras de Henri IV.
Philippe se mêla à une colonne et arriva sur la place: un immense cri la remplissait: «le drapeau rouge, le drapeau rouge».
Aux fenêtres de l'Hôtel de Ville apparaissaient des silhouettes que la distance l'empêcha de reconnaître. Quelqu'un parla, dans le vent, dans le bruit, interrompu par des cris plus forts: «Le drapeau rouge.»
Puis, derrière Philippe, un murmure courut et, tournant la tête, il vit, à côté de lui, deux hommes, aux yeux hagards, portant sur une civière un cadavre de femme: les cheveux dénoués couvraient à demi le visage tuméfié et, dans cette foule rouge, le sang coagulé mettait un rouge plus sombre.
Un immense silence effleura la place.
Penché hors du balcon de l'Hôtel-de-Ville, planant sur cette masse mouvante, Lamartine parlait.
Philippe n'entendit pas ses phrases, mais vit les drapeaux rouges s'abaisser lentement dans une longue vague qui s'en alla mourir sur les quais noirs.
Un peu plus tard, comme tout redevenait calme, un polytechnicien consentit à se charger de transmettre son paquet; on refusait de le laisser pénétrer lui-même dans l'Hôtel de Ville. Il était si fatigué qu'il renonça à retourner à la Préfecture avant le lendemain.
La marée descendait maintenant vers les faubourgs; le long de la Seine, dans la lumière légère et cendrée, parmi le décor lourd d'histoire, il gagna les Champs-Élysées.
Là, c'était le silence et la solitude; on devinait très loin, vers la ville, une rumeur paisible et musicale; parfois dans un bosquet retentissait l'«Aux armes, citoyens» d'une _Marseillaise_ égarée: le soleil couchant de février frangeait d'or très pâle l'Arc de Triomphe.
Le soir, comme il avait trouvé une chambre dans un hôtel misérable de la rue Coquillière et qu'il s'était jeté tout habillé sur un lit fermé, il vit un ciel rouge et une place bordée d'arbres dans lesquels des oiseaux chantaient. Des hommes à visage farouche poussaient devant eux à coups de crosse des femmes épouvantées. Ils les lièrent aux arbres et Philippe vit alors qu'elles avaient la poitrine nue. Elles étaient jeunes et belles. La dernière était Geneviève: ses cheveux pâles retombaient sur ses seins petits et parfaits.
Philippe terrifié vit les hommes de l'escorte pointer soigneusement un canon sur la première des femmes: elle disparut dans un nuage rouge. Philippe voulut courir pour délier Geneviève, mais Lucien qui était à côté de lui le retint par le bras. Le canon tonna de nouveau.--Ce canon ne s'arrêtera donc jamais, dit-il.--Mais non, répondit Lucien en ricanant, c'est un canon automatique.
Alors Philippe se réveilla, couvert de sueur, sur un lit bouleversé: le vent faisait claquer bruyamment les volets mal accrochés.
II
Huit jours plus tard, cette République avait trop d'amis. Les légitimistes l'aimaient parce qu'elle avait chassé le roi bourgeois; les bourgeois, parce qu'elle semblait garantir la propriété; les ouvriers parce qu'ils en attendaient le bonheur.
L'Église, se rappelant que son royaume n'est pas de ce monde, bénissait les arbres de la Liberté. L'Armée se déclarait prête à assurer l'ordre à l'intérieur et la défense nationale.
Le 20 février, il y avait en France cinq mille républicains; le Ier mars il y en avait vingt-cinq millions.
Ainsi dépourvu d'opposition, le Gouvernement était désuni; c'est sur des haines communes que se fondent les sociétés humaines. Ces gouvernants auxquels se ralliaient tous les partis eurent vite fait de devenir eux-mêmes des partisans.
Dupont de l'Eure, Garnier-Pagès, Marrast, voulaient des élections rapides et honnêtes qu'ils espéraient conservatrices; Ledru-Rollin et ses amis faisaient de la politique et espéraient bien aussi faire les élections; Blanqui et les Clubs vaguement soutenus par Louis Blanc, désiraient une dictature forte et populaire et préparaient la guerre civile; Lamartine, une fois de plus, siégeait au plafond et faisait voter des réformes nobles et vagues.
Cependant, Caussidière, à la Préfecture de Police, s'installait solidement; les aristocrates du Gouvernement Provisoire ne l'aimaient pas et il le savait; mais avec un bataillon de braves montagnards, il prétendait bien s'imposer à eux, et quelque jour les remplacer.
Il installa Lucien dans le bureau du Secrétaire général et lui dit «Vous connaissez tous les vrais patriotes, faites leur savoir que le rendez-vous pour eux est la Préfecture; il nous faut ici tous ceux qui savent manier un fusil. Alors, nous tiendrons la queue de la poêle.
Ledru Rollin, Flocon, Albert et moi, nous nous entendons; le principal est de culbuter les gens du National; cela fait, nous républicaniserons ce pays, de gré ou de force.»
Lucien l'encouragea vivement.
Philippe, lui aussi, avait été enrôlé et travaillait ardemment à mettre de l'ordre dans les archives de la Police. Il n'aimait guère les allures de Caussidière; on mangeait trop bien à la Préfecture, l'on y buvait trop sec les vins de l'ex-préfet et l'on y voyait trop de filles dans le Corps de garde des Montagnards.
Viniès qui était, par tempérament, un ascète, souffrait de ces choses et se reprochait sa pruderie. «Pauvres diables, pensait-il, ils se réjouissent à leur manière d'être libres.» Mais il eut préféré les kermesses idylliques de Cabet.
Il avait été très étonné de trouver, parmi les dossiers politiques, des fiches sur lui-même, fort bien faites, assez élogieuses pour son caractère et tout à fait méprisantes pour son intelligence.
On y dénonçait, avec une exactitude surprenante, la faible propagande républicaine qu'il avait essayé de faire à Abbeville. Caussidière, à qui il en parla, lui demanda son propre dossier. Philippe le trouva: le nouveau Préfet y était décrit comme un industriel suspect, un charlatan éhonté et un conspirateur maladroit; il entra dans une fureur terrible.
--«Quel est le traître? répétait-il... quel est le traître?»
Un vieux petit employé de la Préfecture était resté aux archives; il le fît venir et l'effraya tellement que l'autre lui livra le secret de la cachette où l'ex-préfet Delessert avait, avant de partir, fait mettre en sûreté les documents secrets.
On y trouva quelques liasses de lettres que Philippe fut chargé de dépouiller.
Comme il ouvrait le troisième paquet, l'écriture le frappa, elle lui était familière.
«_Monsieur le Préfet, lut-il, j'ai l'honneur de solliciter mon admission dans l'Administration que vous dirigez._
Il alla à la signature et trouva celle de Lucien. Il demeura stupide.
Indigné, mais aussi passionnément intéressé, il dévora tout le paquet de ces lettres cyniques, bien écrites, souvent amusantes, toujours méthodiques et exactes.
Toute la vie des sociétés secrètes, depuis quatre ans, était là dedans, racontée par un esprit froid et moqueur.
--«Et que vais-je faire? Aller confondre Lucien? Il s'échappera et je n'ai pas le droit de l'y aider. Prévenir Caussidière? Mais il le fera fusiller...»
Il passa la nuit dans son bureau à relire les lettres et à chercher son devoir, répétant sans fin quatre ou cinq phrases autour desquelles sa raison tournait en vain.
Quand il pensait aux grands conventionnels et aux héros de la République il se sentait capable d'aller lui-même tuer son ami.
Puis il revoyait cette physionomie assez douce et cet air vif qu'il avait aimé, et tout son courage tombait.
Le matin était venu; il dépouilla machinalement les autres liasses. Puis, brusquement, Caussidière entra et lui demanda où il en était. Toutes les lettres étaient sur la table; Philippe, pris au dépourvu, dut les montrer.
Caussidière les lut avec attention et, contrairement à ce qu'attendait Philippe, ne cria pas; au contraire, il se frotta les mains et lui frappa sur l'épaule avec bonhomie.
«Allons, lui dit-il, allons, voilà qui est drôle; mais où diable avez-vous passé la nuit? Vous avez une mine de déterré.»
--«Il était mon ami, dit Philippe.
--Et quel ami! dit Caussidière. Il vous traitait bien.
--Qu'allez-vous faire de lui, demanda Philippe anxieux?
L'autre le regarda avec méfiance.
--Ça, dit-il, je n'en sais rien, et cela ne concerne pas que moi. En tout cas, je vous interdis de lui parler de ceci.
Puis, passant dans le bureau de Lucien, il lui dit nonchalamment; «Venez donc ce soir au Luxembourg, nous avons à régler plusieurs questions pour lesquelles vous pourrez m'être utile. N'oubliez pas.
Le soir, à huit heures, une douzaine de patriotes étaient réunis dans le bureau d'Albert. Caussidière, solennel et goguenard, les pria de nommer un Président. Il fut naturellement élu. Puis, violemment, rageusement, il accusa Lucien d'être un traître, mais sans citer aucune preuve.
Ce dernier, qui croyait ses lettres bien cachées ou détruites, se leva sans aucun embarras et se défendit ingénieusement. Il parlait bien et autour de lui on commençait à l'approuver.
Caussidière le regardait avec une ironie satisfaite.
Quand il eut fini:
--Citoyens, dit Caussidière, puisque Malessart est si sûr de son fait, qu'il ait la bonté de nous expliquer ceci.
Et il tira de sa poche la liasse des lettres.
Lucien accablé se tut.
Des cris de colère, des menaces de mort, lui apprirent ce qui l'attendait.
Caussidière ne voulait pas d'un procès qui aurait fait connaître les renseignements exacts et sévères que donnaient les lettres sur son existence ingénieuse et libre; il se déclara partisan de le fusiller sur l'heure dans le jardin.
--C'est impossible, dit Albert nettement, nous venons de supprimer la peine de mort, ce serait un meurtre qui soulèverait une affaire terrible.
--Alors qu'il se tue lui-même, dit Caussidière, j'ai ici un revolver, il ne peut vivre, il en sait trop.
Plusieurs voix approuvèrent. La solution leur paraissait honorable' et prudente.
--C'est inutile, dit soudain Lucien qui écoutait, je ne me tuerai pas.
--Alors il faut le laisser, dit Albert, c'est un lâche.
--Impossible, dit Caussidière, je le tuerai plutôt de mes mains.
Après une longue discussion, on décida enfin de le mettre en lieu sûr, en prison préventive, et d'attendre des temps plus calmes pour commencer l'instruction.
Certain maintenant de n'être pas tué, il avait retrouvé son calme, écoutait d'un air railleur et s'efforçait de se persuader à lui-même qu'il était non un traître, mais un soldat malheureux d'une autre cause.
Il était trop intelligent pour y parvenir toujours.
III
Bertrand d'Ouville, que la petite bonne avait fait entrer sans l'annoncer, trouva Geneviève seule, les yeux pleins de larmes. Elle sursauta au bruit de ses pas.
--Vous! que je suis contente... J'ai été surprise; je vis si seule que tout me bouleverse.
--Que devient Philippe, dit-il? Avez-vous de ses nouvelles?
--Ce matin même: il ne parle pas encore de son retour. Il est avec ce Caussidière à la Préfecture de Police: il paraît assez heureux. Il aime ce mouvement autour de lui... Mais vous allez m'expliquer ce qui se passe à Paris; je ne comprends rien à vos histoires d'hommes.
Et sa jolie tête en avant, le menton appuyé sur la main, elle attendit.
--Expliquer? C'est fort difficile. Il y a trois groupes, ou à peu près. Au centre Lamartine et ses amis, gens honnêtes qui veulent obéir au suffrage universel quoiqu'il décide; à droite, les légitimistes, les doctrinaires, les bourgeois, acceptent la République parce qu'ils espèrent la confisquer; à gauche, Blanqui et les extrémistes veulent empêcher les élections parce qu'ils sentent la province contre eux... Et voilà: c'est assez confus.
--Et qu'est-ce qu'il va se passer?
Bertrand d'Ouville sourit.
--Que vous restez bien femme avec toute votre sagesse... Ceci est un livre divin et l'on ne peut courir au dénouement.
--On peut essayer de le deviner... Que croyez-vous?
--Que sais-je? L'histoire ne connaît pas de lois. Lorsque les Dieux arrangent sur l'échiquier du monde deux coups qui nous paraissent semblables, ils se divertissent presque toujours à les jouer de façon différente.
Nous méditons, nous prévoyons, nous préparons et dans quelque village obscur grandit l'enfant inconnu qui détruira notre maison... Une légère brume du sud, un amiral moins sot, et Bonaparte était maître du monde. Le sort de la Révolution a été suspendu à ces canons du 13 Vendémiaire qui furent enlevés cinq minutes avant le moment fatal, et à Valmy qui aurait dû être une bataille perdue.
Les faits galopent plus vite que la pensée sur les routes du temps; nous les trouvons à chaque étape, narquois et déjà reposés, et cette expérience tant vantée n'est plus que la carte inutile de régions déjà traversées...
Geneviève avait pris une rose et l'effeuillait doucement; la grâce précise de son profil se découpait dans l'ombre du soir.
--Non, continua le vieillard, je ne crois pas aux prophètes... Trop de petites causes agissent sur l'histoire des hommes pour que nous puissions en raisonner. Tout ce que l'on peut affirmer c'est que cette histoire, comme le reste de la nature, ne fait point de sauts. Elle s'en va d'un mouvement continu vers le progrès, dirait votre mari; vers l'apogée, puis le déclin de la race selon moi. Et tout ce qui semble interrompre cette continuité n'est pas viable; mais ce provisoire peut durer deux mois, deux ans ou vingt ans.
--Oui, dit Geneviève rêveuse, mais je voudrais savoir ce qui va se passer demain.
--Voyons, que pourrais-je vous dire? Si les élections sont vraiment libérales, nous pouvons avoir une République tranquille; si elles sont trop conservatrices, nous aurons sans doute une émeute qui dispersera l'assemblée. Alors ce sera la guerre civile. M. de Vence croit à Henri V, d'autres à Louis-Bonaparte, mais ce dernier s'est discrédité par son équipée de Strasbourg et personne ne le prend au sérieux.
--Moi, je mets ma confiance en Lamartine, dit Geneviève, j'en ai conservé un souvenir très beau; c'est un homme si noble.
--Heu... ou-i, dit Bertrand d'Ouville, vous savez qu'il y a deux types de politiciens redoutables: les coquins et les saints. Moi je me méfie des révolutions des anges: nous en avons déjà eu une. Elle a produit l'Enfer: c'est un fâcheux précédent, comme dit votre amie Delphine.
«Lamartine est intelligent? À coup sûr. Est-ce un mal? Est-ce un bien? J'en fais juge un Barbès et n'en décide den. Ah! l'intelligence est agréable, elle est divine, mais elle ne peut servir à diriger les hommes puisqu'elle vous en sépare tout de suite. Montaigne, Stendhal, Mérimée sont des hommes intelligents: ce ne sont pas des chefs.»