Part 6
«La politique, répondit-il assez dédaigneusement, est une science expérimentale où les principes ne se jugent bien qu'aux conséquences, mais ce pays-ci veut des idoles et non des hommes d'État. La foule s'attache à mes pas; je ne puis pas faire de miracles.»
Puis il interrogea Philippe sur l'état des esprits en Picardie.
--Oh! dit celui-ci, c'est le calme, le calme du sommeil et de la mort: un peuple de momies enveloppées des bandelettes de leurs préjugés provinciaux. Je m'efforce d'y répandre la _Réforme_ de M. Flocon, mais sans grand succès.
--Laissez donc cela, dit le poète: l'avenir n'a pas d'abonnés.
Mais ce calme l'étonnait; partout ailleurs expliqua-t-il, régnait un malaise sourd, une attente anxieuse, un repos inquiet.
«... le silence qui se fait dans la salle avant la cinquième symphonie, dit Geneviève à mi-voix, et les yeux de Lamartine approuvèrent.
--Ma femme même commence a être ébranlée et animée de notre foi, ajouta-t-il.
Et la froide Anglaise sourit.
--Allons, encore des révolutions, intervint Madame de Girardin. Que c'est ennuyeux! Sommes-nous en 1830 ou en 1790? Mon mari essaie de prêcher des réformes, mais qu'espérer sous ce régime? On veut dessécher le marais et on ne fait voter que les grenouilles.
Mme de Lamartine complimenta Geneviève sur son chapeau, puis demanda à Delphine de Girardin d'où venait le sien, qui était aimable.
--D'où il vient? De Raphaël: c'est la coiffure de la _Vierge aux Raisins_, exactement copiée par mademoiselle Baudrand. Sur quoi elle disparut en beauté.
--Elle est charmante, dit quelqu'un.
--Oui, dit Lamartine, mais elle est trop gaie... la gaieté est amusante, mais c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel et sur la terre?
Philippe depuis quelques instants faisait des signes à Geneviève: elle se leva. On les invita à revenir.
--Votre petite femme est délicieuse, dit Mme de Lamartine à Philippe.
Quand ils furent dans la rue, Geneviève, joyeuse et excitée, sourit aux choses, respira l'air frais et prit vivement le bras de Philippe. Elle s'aperçut alors qu'il était sombre.
--Quelle déception! dit-il.
--Vraiment? J'allais te dire au contraire...
--Petite femme! reprit-il. Délicieuse! Te prend-elle pour une de ces poupées mondaines? Quel jargon!
--Mais elle est étrangère, Philippe: les mots n'ont pas pour elle le même sens. Et, d'ailleurs, je ne puis rien voir d'offensant...
Mais Philippe voulut écraser Lamartine de commentaires violents et durs. Ce n'est pas toujours une bonne fortune que d'être le héros d'une jeunesse ardente. Elle aussi cherche des idoles, et des idoles respectueuses.
V
Le poète avait raison: un sentiment d'inquiétude et de tristesse angoissait alors la France. Des affaires bruyantes et scandaleuses irritaient chaque jour les nerfs trop sensibles du pays. Un aide de camp du Roi trichait au jeu; un ministre et un général étaient pris en flagrant délit de vol; un pair de France tuait sa femme; notre ambassadeur à Naples se suicidait. La bourgeoisie doctrinaire s'étonnait douloureusement d'avoir à donner au monde le spectacle de tant de hontes: le peuple regardait et faisait école de mépris.
De plus ce peuple avait faim: le pain était cher et rare. Abbeville même, métropole campagnarde, en manquait quelquefois et ses habitants pacifiques regrettaient d'avoir à murmurer. Le sous-préfet recevait de la Gendarmerie des rapports inquiétants et anormaux.
GENDARMERIE de la SOMME
LIEUTENANCE D'ABBEVILLE _Abbeville, le 3 août 1847._
n° 179
MONSIEUR LE SOUS-PRÉFET,
«J'ai l'honneur de vous informer que dans la matinée du 26 de ce mois deux placards séditieux ont été découverts à Abbeville, affichés l'un sur le mur du Pont-au-Poiré, l'autre au jardin de l'Hôtel de Ville, rue des Carmes. Ces placards ont environ vingt centimètres de hauteur sur dix centimètres de largeur. Ils sont ainsi conçus:
«_Français_,
«_L'on vous amuse en vous disant qu'il arrive des navires de blé et en faisant des quêtes pour les pauvres: ces quêtes ne sont que pour les mendiants qui n'en ont souvent pas besoin, mais l'ouvrier qui a de la peine à vivre, il n'aura rien, lui._
«_Montrons que nous sommes braves et crions: à bas Louis-Philippe!_
«_Le Maire garde la moitié de l'argent pour lui._»
GENDARMERIE de la SOMME
LIEUTENANCE D'ABBEVILLE _Abbeville, le 4 août 1847._
n° 180
«J'ai l'honneur de vous informer que hier, vers trois heures du matin, le sieur Châtelain sergent de ville, à découvert sur la muraille de façade de la maison de M. Pillet, chapelier, écrite en caractères noirs de douze centimètres de hauteur environ et avec un corps dur, l'inscription séditieuse suivante:
«_Du pain à vingt sous, ou la République!_»
«La République! Et sur les murs d'Abbeville! Quel scandale, dit le sous-préfet à son secrétaire. C'est ce maudit petit ingénieur qui leur monte la tête. Il me fera rater ma préfecture!
Et il adressa aux Ponts et Chaussées une note rageuse sur le mur de défense du Bourg d'Ault dont se plaignait le maire de cette localité. Il en fît parvenir une copie au Préfet en ajoutant qu'il serait désirable que Monsieur Viniès se consacrât exclusivement à ses travaux.
Il était d'ailleurs exact que les maires de l'arrondissement, agressivement conservateurs, accusaient de tous les méfaits des flots et des pluies les murs communistes et républicains de l'ingénieur Viniès.
* * *
Philippe, seul dans son bureau, répondait tristement à des plaintes absurdes et véhémentes quand deux coups de poing formidables ébranlèrent sa porte.
--Entrez.
Une sorte de géant à visage tartare, au cou de taureau, aux épaules énormes, s'avança pesamment, un chapeau tyrolien sur l'oreille. Il était vêtu d'une redingote brune et d'un pantalon de nankin trop large. La face était d'une peau épaisse et profondément sillonnée que perçaient deux petits yeux intelligents et rusés.
--Vous êtes l'ingénieur Philippe Viniès? J'ai pour vous une lettre de recommandation de l'un des meilleurs républicains de France, le citoyen Malessart qui est, je crois, de vos amis.
Il avait la voix facile et cajoleuse du voyageur de commerce, condamné à plaire ou à jeûner.
Philippe parcourut la lettre; elle le priait de se mettre à la disposition du citoyen Caussidière qui lui expliquerait le but important de sa mission.
--Vous êtes Caussidière? dit-il avec une nuance de respect; une légende de patriotisme romanesque et révolutionnaire lui rendait soudain ce gros homme sympathique.
Carbonaro, franc-maçon, militant, agent retentissant et indiscret des sociétés les plus secrètes, il avait débuté dans la vie publique par une expédition au secours des Grecs qui s'était terminée à Marseille. Compromis dans les émeutes de Lyon, il avait fini par échouer à Paris où il était devenu l'homme à tout faire de Ledru-Rollin.
--Il est midi, venez déjeuner avec moi, dit Philippe.
Caussidière qui avait patiemment attendu toute la matinée l'heure du déjeuner pour se présenter, accepta sans façon; il étonna Geneviève qui regardait avec inquiétude sa masse énorme écraser les sièges et leur déjeuner d'oiseau disparaître en deux bouchées dans cet animal gigantesque. Mais elle lui pardonna beaucoup parce qu'il plut à son fils qui avait maintenant quelques mois et qui mettait dans la maison la joie de son sourire.
Caussidière loua le vin gris.
--Madame Viniès... votre vin est bon et vous pouvez m'en croire... Viniès, mon cher ami, votre vin est bon... maintenant, passons aux affaires. Vous savez, mon cher ami, l'importance du rôle que joue dans la politique d'opposition le journal _La Réforme._ Avant la fondation de _La Réforme_, la presse républicaine se composait du seul «National», journal bourgeois et presque doctrinaire que dirige ce Marrast. Vous connaissez Marrast, Viniès?... Plus dédaigneux, plus petit maître, plus main blanche que le comte Molé. Au contraire, le citoyen Flocon qui dirige _La Réforme_ est vraiment l'homme de nos idées, de vos idées, mon cher ami... Oui, vraiment, votre vin est bon, madame Viniès... Or, je viens vous annoncer que le salut du parti républicain est menacé dans l'existence de _La Réforme_; nous avons deux mille abonnés, c'est tout à fait insuffisant pour vivre. M. Ledru-Rollin nous a beaucoup aidés, il nous aide encore. M. Schœlcher, le négrophile, est des nôtres, parce que nous parlons de ses nègres. M. Lemasson, banquier à Rouen, un pur démocrate celui-là, nous a puissamment soutenus. En un mot, tous les bons citoyens sans exception nous ont déjà fait leur offrande, il ne reste plus que les souscriptions de la Somme et du Nord à recueillir, Malessart m'a dit que vous étiez bien placé pour m'indiquer les souscripteurs possibles; je vous demanderai même de m'accompagner chez eux si vous ne craignez pas de vous compromettre... tel est le but de ma visite.
--Je vous aiderai de mon mieux, bien que je connaisse mal le pays, mais acceptez d'abord ma souscription personnelle, dit Philippe vivement.
--Non, non, protesta Caussidière très noble, je ne suis pas venu demander un sacrifice à un jeune ménage de fonctionnaire qui...
--Inscrivez-moi pour deux mille francs, dit Philippe, et plus un mot là-dessus.
Caussidière tira son carnet sans trop se défendre. Geneviève conseilla à Philippe de l'envoyer chez Bresson. Ce fut, en effet, un grand succès. L'industriel était plus vaniteux qu'avare et fût très flatté qu'un journaliste de Paris eut pensé à se déranger pour lui demander de l'argent.
--Tous les vrais citoyens sans exception m'ont déjà fait leur offrande, il ne reste plus absolument que votre souscription à recueillir. Certes, vous ne voudriez pas, faute d'une malheureuse somme, empêcher le bonheur du peuple, la grandeur du Pays, le triomphe de la vertu, en un mot le salut du brave et patriotique organe.
Bresson lui donna trois mille francs si facilement que Caussidière, surpris, se mit, en devoir de lui expliquer une grande affaire à laquelle il voulait l'intéresser. Il s'agissait d'éclairer de nuit les numéros des maisons de Paris.
C'était, selon lui, un progrès indispensable, on pouvait l'en croire, car il rentrait toujours des cabarets des Halles à 2 heures du matin et ne trouvait jamais sa porte qu'à grand'peine.
Mais cette fois, Bresson resta de glace; il voulait bien payer pour être un grand politique, non pour être un naïf.
Il accompagna Caussidière jusqu'à la porte de son usine et prit son bras.
--Et puis, mon cher, dit-il, un conseil, modérez donc un peu vos gens... la réforme électorale, les allusions à la République, fort bien... Mais qu'ils laissent le suffrage universel tranquille. Nous savons tous que c'est une utopie qui, sans les garanties nécessaires de lumière et d'indépendance, ne peut produire que l'anarchie.
Caussidière qui n'était pas une bête et qui avait les trois mille francs en poche ne s'ennuyait pas.
* * *
Le même soir Philippe trouva sur son bureau cette lettre de Geneviève:
_Monsieur_,
_L'intérêt que vous portez aux souffrances des malheureux m'encourage à vous exposer une situation difficile._
_Mon mari, l'ingénieur Philippe Viniès, a établi savamment pour l'administration de notre ménage un budget que, depuis deux ans, je me suis efforcée de respecter._
_Je me vois aujourd'hui si gravement endettée que j'en suis malade. Je n'ose plus entrer chez Mme Urbain, mon épicière, et je dois plus de cent francs à ma couturière qui est pauvre et m'aime trop pour se plaindre._
_J'évite de mon mieux les dépenses inutiles et je fais moi-même la plupart de mes robes, mais mon mari, dans ses calculs, par ailleurs admirables, avait négligé la naissance d'un fils, la casse de la vaisselle et la hausse des prix: j'en ai souffert. L'appétit robuste de ses amis politiques et les besoins de la presse négrophile m'ont achevée._
_Il me suffirait, direz-vous, de lui expliquer ces choses? Comme dit ma couturière: «On a sa fierté», et d'ailleurs je n'ai point la chance d'être née noire, ou polonaise. Mon mari remarquerait aussitôt que ce budget insuffisant ferait le bonheur de dix misérables._
_Mais si ma raison doit admettre que cette objection est véritable, son cœur devrait lui dire qu'elle est futile_...
VI
M. Bresson, arrêta, au coin de la place Saint-Pierre, M. Bertrand d'Ouville qui se promenait avec le sous-préfet.
--Voulez-vous, lui dit-il, prendre part à notre banquet d'Amiens pour la réforme électorale? Nous aurons Ledru-Rollin et Odilon Barrot, nous serons plus de cinq cents... je compte sur vous.
--Ma foi, je suis assez curieux d'entendre Odilon Barrot, j'irai peut-être.
--M. d'Ouville, dit le sous-préfet désolé, vous êtes, je le sais, un homme d'ordre, vous n'allez pas aller vous compromettre dans ces manifestations scandaleuses.
--J'aime beaucoup le Roi, dit le vieillard, mais je considère que je fais mon devoir envers lui en réclamant la réforme; elle n'a rien de dangereux et je ne vois pas pourquoi deux cent mille hommes qui n'ont de remarquable que la forme de leur cravate, gouvernent ce Pays. Quand on a la chance d'avoir une opposition qui ne demande que des mesures raisonnables, il est généreux et prudent de céder. Les révolutions sont toujours l'œuvre des conservateurs extrêmes. D'ailleurs, les hommes sont paresseux; quand ils prennent la peine de crier contre un régime, ce n'est jamais sans raison et il est temps de le changer.
Le banquet était préparé dans une salle de bal; il y faisait un froid tragique; des bourgeois et des ouvriers endimanchés erraient le long des longues tables, cherchant leur nom.
Bertrand d'Ouville se trouva entre Bresson et un gros monsieur inconnu; celui-ci l'informa, d'ailleurs, assez vite qu'il avait fait fortune dans le commerce des balais. Il lui apprit aussi qu'Odilon Barrot n'était pas venu.
Le Comité avait proposé un toast à la réforme électorale.
Odilon Barrot avait demandé qu'on y ajoutât: «Comme moyen d'assurer la sincérité des institutions parlementaires»: le comité avait refusé.
--Mais pourquoi? dit l'archéologue, ahuri. Cela ne veut rien dire.
--Justement, dit l'autre.
À sa gauche, Bresson disait de sa voix grasse et autoritaire des vérités prudhommesques et sentimentales.
À la table d'honneur, on lui montra Ledru-Rollin, un gros homme à belles dents qui caressait son collier de barbe de ses mains blanches, Flocon, et Étienne Arago. M. Duclos, directeur de l'Impartial de Picardie, porta le toast. L'auditoire resta assez froid, il n'était pas venu pour entendre les célébrités locales, mais Ledru-Rollin se leva, gras et tondu.
«À l'amélioration des classes laborieuses... aux travailleurs» cria-t-il. Puis, il parla de la nécessité d'organiser le suffrage universel pour que les intérêts des ouvriers fussent défendus à l'assemblée. «Qui donc à la Chambre, s'écria-t-il, connaît les intérêts du peuple?»
--Vous, vous, répondirent cinq cents voix.
--Je vous remercie de cet honneur et de ce souvenir. Sans doute, j'ai défendu le peuple, sans doute je l'ai fait, le cœur saignant de toutes ses misères, les larmes aux yeux; mais si mon cœur me rapproche de lui, plusieurs générations déjà m'en séparent: l'éducation, les habitudes, le bien-être. Est-ce que jamais j'ai éprouvé, moi, les quarante-huit heures de la faim? Est-ce que j'ai jamais vu autour de moi l'hiver, entre quatre murs humides, les miens sans pain, sans espoir d'en avoir, sans feu, sans argent pour payer le loyer, prêts à être jetés à la porte pour de là tomber dans la prison?... Ah! que ceux qui ont passé par tous ces vertiges en parleraient autrement que moi!... Ô peuple, à qui je voudrais sacrifier tout ce que j'ai de dévouement et de force, espère et crois. Entre cette époque où ta foi antique s'est éteinte et où la lumière nouvelle ne t'est point encore donnée, chaque soir, dans ta demeure désolée, répète religieusement l'immortel symbole: Liberté, égalité, fraternité! Oui, salut! ô grand et immortel symbole! Salut! ton avènement est proche! Peuple! puissent ces applaudissements adressés à ton indigne interprète arriver jusqu'à toi, et être à la fois une consolation et une espérance!
Cette fois, on applaudit vigoureusement; la musique de la phrase exigeait l'accord parfait des acclamations.
Puis, M. Flocon se leva.
--Dans un temps et dans un pays où chacun parle concessions, je viens vous parler principes... Les hommes de la Convention, les Montagnards sont morts, emportés par la tempête, mais ils ont légué au peuple leur testament. Lisons-le, mes amis, reprenons ensemble, un moment, cette immortelle déclaration des Droits de l'homme dans laquelle ils ont gravé en traits impérissables, les titres de la loi du genre humain.»
Il lut la Déclaration, interrompu par des applaudissements mystiques et véhéments; puis, méprisant, et cinglant, il opposa à cette charte sublime le parlementarisme anglais à l'eau de rose offert par les libéraux à la France.
--Est-ce là, mes amis, ce que vous voulez? Non, n'est-ce pas? Eh bien donc, à vos tentes, Israël! Chacun sous son drapeau. Chacun pour sa foi! La démocratie avec ses vingt-cinq millions de prolétaires qu'elle veut affranchir, qu'elle salue, du nom de citoyens, frères égaux et libres! L'opposition bâtarde avec ses monopoles et son aristocratie du capital. Ils parlent de réforme! Ils parlent de vote au chef-lieu, de cent à cent francs! Nous voulons, nous, les Droits de l'homme et du citoyen.
La moitié ouvrière de la salle poussa des hurlements frénétiques et acclama Flocon... Les organisateurs bourgeois, autour de lui, applaudissaient également, mais du bout des doigts.
--Eh bien! Bresson, mon ami, dit Bertrand d'Ouville, il me semble que vous devenez socialiste, Dieu me pardonne. L'aristocratie du capital? Mais c'est vous, si je ne me trompe... et vous applaudissez à votre condamnation: j'admire votre grandeur d'âme.
L'industriel était très jaune et son sourire contraint.
--Vous comprenez bien, mon cher, dit-il à mi-voix, que tout cela, ce sont des mots et rien de plus... Personne ne songe réellement à renverser le système parlementaire, mais il est nécessaire de se servir de ces gens-là pour obtenir une réforme limitée. En réalité, il n'y a pas cinq mille républicains en France, Ledru-Rollin lui-même me l'a avoué.
--Bresson, dit le vieillard sérieusement, le Gouvernement et la société humaine reposent sur des bases si faibles qu'un enfant pourrait les renverser. Douze hommes résolus peuvent toujours faire une révolution; il suffit d'occuper quelques immeubles consacrés et de faire graver quelques cachets. La masse des citoyens paisibles obéit à tout ordre qui vient de l'Hôtel-de-Ville ou qui porte le timbre du Préfet de police.
--Il n'y a aucun danger, dit l'industriel, tout cela est prévu de longue main; le sous-préfet le tient de Guizot lui-même. En cas d'émeute sérieuse à Paris, il y a un plan d'occupation. La troupe et la Garde Nationale prennent la ville comme dans un étau...
VII
Le 24 février 1848, Geneviève s'éveilla joyeuse. Un beau soleil d'hiver émergeait au ras des toits. L'air quand elle ouvrit la fenêtre la caressa d'une bouffée tendre et vivace. Les arbres, couverts de gelée blanche, brillaient gaiement. Son fils, lui aussi, souriait et chantait des choses confuses. Elle le fit manger en lui disant mille folies et s'habilla pour sortir.
Les petites crêtes de terre glacée qui craquaient sous le pied la ravirent. Elle se surprit esquissant une glissade, sur un petit coin de glace bleue.
--Quelle folle je fais, pensa-t-elle: si la mère Bresson me voit, elle m'attribuera trois amants... Mais qu'il fait beau!
En arrivant rue Saint-Gilles elle remarqua des groupes assez nombreux autour des boutiques. Elle entra pour acheter des oranges chez Mme Urbain son épicière.
--Eh bien! madame, dit la commerçante, il paraît qu'il y a du nouveau.
--Je ne sais pas, dit Geneviève, quoi?
--Eh! mais à Paris, madame... Paraît qu'on dit à Amiens que le Gouvernement devra s'en aller.
--Mais pourquoi?
--Moi, n'est-ce pas, madame, ce que j'en dis, fit l'épicière, tout de suite inquiète, je l'ai entendu de la cuisinière de M. de Vence qui le tenait de son maître. Mais pour moi, c'est tout des histoires.
Geneviève se décida à aller jusqu'au bureau pour apprendre ce que savait Philippe. Devant les cafés, les rassemblements grossissaient. Des mots flottaient dans l'air: «Régence... Thiers... Garde Nationale... Guizot.»
Les gens buvaient ferme pour s'occuper.
Philippe avait lu dans le journal local les émeutes au sujet du Banquet réformiste, mais il les croyait réprimées.
--Je voudrais que cette démission du ministère fût vraie: mais je n'y crois pas.
Il quitta cependant ses scribes pour aller aux nouvelles avec elle. Ils rencontrèrent Bresson: il avait des renseignements officiels et en était si fier qu'il oublia la querelle de sa femme avec les Viniès et s'arrêta.
--Le courrier n'est pas arrivé, dit-il, et les journaux manquent, mais le sous-préfet a eu des nouvelles par Amiens. Tout va bien: la Réforme électorale est accordée. La Reine a demandé le départ de Guizot: Thiers et Molé sont ministres... C'est parfait, parfait...
Il se frotta les mains.
--Mais non, dit Philippe, c'est absurde: si nous sommes vainqueurs, nous voulons la république...
--Mon cher, dit Bresson très grave, il faut être raisonnable. Prenons ce que nous obtenons: si le peuple s'obstine, il sera vaincu... Tout est prévu: le roi dispose de forces considérables. La troupe et la Garde Nationale prennent Paris comme dans un étau... Ici même on prépare un train pour emmener la garnison.
Geneviève battait la semelle à quelques pas de distance. Philippe la rejoignit.
--Celui-là me rendrait violente, dit-elle: c'est un mauvais homme.
Quand ils revinrent à la place du Bourdois, le Maire, sur les marches de la justice de paix, haranguait un groupe.
«Soyons calmes et résolus... Quelles que soient les institutions que la France décide de se donner, nous maintiendrons l'ordre à Abbeville...»
La foule, composée de fermiers et de commerçants approuvait cette vigoureuse fermeté dans l'indifférence.
--J'ai bien envie de dire quelques mots, dit Philippe.
--Rentrons, dit Geneviève, et prenant son bras d'un geste caressant elle l'entraîna.
Il était silencieux et sombre.
--Quel beau temps, dit-elle; si tu t'accordes un après-midi de liberté en l'honneur de Paris, nous irons glisser sur l'étang.
Il ne répondit pas. Après le déjeuner Bertrand d'Ouville vint les voir: il était inquiet. On disait maintenant que le Roi était à Fontainebleau et que la garde nationale révoltée se battait contre la troupe de ligne. Une dame qui avait pu arriver de Paris avec un train militaire prétendait que le prince de Joinville était régent. Elle avait traversé quatorze barricades pour parvenir à l'embarcadère. En arrivant à Enghien elle avait vu de grandes flammes sur Paris.
--Geneviève, dit brusquement Philippe, il faut que j'aille à Paris ce soir.
--Toi, Philippe? et pourquoi?
--Mais ne vois-tu pas ce qui se passe? dit-il. La révolution est triomphante et on essaie de l'escamoter. C'est le devoir de ceux qui voient clair de s'y opposer. Il faut que chacun soit à son poste: le mien est près de mes amis.
--Philippe, tu ne voudrais pas me laisser seule... S'il t'arrive quelque chose, je suis seule au monde...
--Geneviève, je t'en prie, dit-il avec tristesse... Vois plus grand, plus large que cela... L'avenir de la France, du monde peut-être, dépend de quelques jours de lutte et tu ne penses qu'à nous.
--L'avenir du monde, dit Bertrand d'Ouville... Vous voilà parti pour la guerre de Cent Ans.
Mais Geneviève ne lutta plus.
* * *
Quand elle revint de la gare, le soleil déjà très bas allongeait sur le sol brillant de froid les ombres pointues des maisons. La rivière coulait rapide entre les masures bâties à pic sur ses bords. Le vent devenait aigre et vif. Devant Saint-Vulfran sa pensée confuse s'accrocha aux portes de bois où des figures aux visages grotesques prenaient sur les colonnettes des poses pénibles et touchantes.
--Vierge aux humains la porte d'amour êtes.. Vierge aux humains... Ô ma belle journée, pensa-t-elle.