Part 5
--Les hasards de la vie, dit-il, font que nous appartenons au même parti: mais les partis sont des groupes artificiels. Il y a en réalité deux sortes d'esprits: des esprits aristocratiques et des esprits sentimentaux... La condition dans laquelle les Dieux les ont fait naître importe peu: un mendiant peut avoir l'esprit aristocratique et je sais plus d'un banquier qui pense en esclave sentimental. Mais rien ne peut réconcilier ces deux types. Et quand un esprit maître s'avise de jouer à l'esclave, il lui en cuit, comme il advint à ce grand Chamfort que ses amis politiques torturèrent si bien. Il en tira trop tard cette leçon: que les sots ont dans le monde un grand avantage, c'est qu'ils s'y trouvent partout parmi leurs pairs.
Il la regarda hardiment.
--Vous, par exemple, continua-t-il, vous êtes une aristocrate, que vous le vouliez ou non...
Elle ne répondit pas. Le mendiant achevait son mélodrame. Duguesclin et le Roi d'Angleterre, mystérieusement réconciliés, chantaient avec leurs hommes d'armes le vaudeville final:
_Que le beefsteak s'allume sous la treille Que chaque fille possède un amoureux, Buvons, chantons, cette liqueur vermeille Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux!_
* * *
--Qu'allons nous faire maintenant, dit-elle? Voulez-vous aller voir le cloître de l'Hôtel-Dieu? C'est le seul coin, que vous ne connaissiez pas encore.
--Très volontiers, je suis d'humeur à tout trouver charmant.
Elle était à la fois un peu effrayée et très heureuse.
Les arcades grêles et gracieuses du petit cloître encadraient une pelouse maigre: ils tournèrent lentement sur ces dalles si anciennes qui étaient les pierres tombales de moines et de seigneurs oubliés.
--J'aime cette promenade mesurée, dit-elle avec animation: on y sent ses pensées limitées comme ses pas. Est-ce parce que j'ai été élevée au couvent? Mais la vie monastique m'attire, comme une sorte de suicide inoffensif et doux.
--Je me ferais volontiers moine, dit-il, cela n'a rien de médiocre et l'on doit pouvoir goûter dans cet état, qui vous soustrait aux soucis du monde, des jouissances intellectuelles effrénées... Mais aussi on ne vit qu'une fois et je suis certain que les âmes qui dorment sous ces dalles de pierre regrettent éternellement les occasions de plaisir qu'elles ont laissé échapper sur terre...
* * *
Le soir, Philippe remarqua que Geneviève était sombre et traitait avec sécheresse et ironie Lucien qui demeurait très gai et conservait son ton sarcastique.
Comme il avait risqué sur la petite bonne et ses terreurs une plaisanterie qui amusa Philippe:
--Je ne trouve pas cela drôle, dit Geneviève, glaciale.
Quand ils furent seuls dans leur chambre, Philippe s'assit sur le lit et conserva un silence lourd.
--Qu'est-ce que tu as, dit enfin Geneviève qui se déshabillait lentement.
--Je trouve, dit-il, que tu as été ce soir hautaine et dure.
Elle secoua les épaules avec impatience.
--Je ne sais pas ce que tu veux dire.
Son corps nu et charmant se montra un court instant sans qu'il y prît garde; elle se mit au lit. Philippe restait assis dans une attitude accablée.
--Qu'as-tu? dit-elle encore avec douceur et lassitude.
--Je ne veux pas que tu traites mes amis avec ce mépris. Et ceci surtout quand il s'agit d'hommes comme Lucien qui est non seulement un camarade d'école, mais un camarade de lutte... Je ne prétends t'imposer aucune contrainte, continua-t-il avec plus de bonne grâce, mais vois toi-même: comment pouvons-nous espérer fonder un état de choses fraternel si nous ne sommes pas capables de vivre en paix les uns avec les autres.
--Allons dit-elle, avec un sourire un peu triste: c'est toi qui le veux... Tu tiens à savoir pourquoi je méprise ton Lucien: c'est parce qu'il est méprisable.
Il eut un geste d'impatience.
--Écoute: depuis que j'ai accepté, sur tes instances, de me promener avec lui, il n'a cessé de m'accabler de compliments sur ma beauté, mon charme, mon esprit... Puis il a insinué que ton intelligence et la mienne étaient de qualités bien différentes, que tes enthousiasmes politiques étaient bien puérils...
--Lucien? fît-il, atterré.
--Attends... Ayant, je pense, jugé qu'il avait ainsi fort bien préparé son terrain, il a fini par m'expliquer ce matin, au milieu du cloître de l'Hôtel-Dieu que l'on ne vit qu'une fois, qu'il ne faut pas négliger aucun plaisir, que d'ailleurs il m'aimait...
--Lucien, répétait-il, Lucien!...
--J'ai fait appel à son honneur: il m'a dit que c'était un mot... je l'ai quitté brusquement: je voulais courir à ton bureau et te prévenir. En route j'ai réfléchi: il devait partir dans peu de jours, j'ai pensé qu'il valait mieux te laisser l'esprit en repos.
--Tu as eu tort.
--Peu importe, puisque je n'ai pu dissimuler mon mépris.
Ils parlèrent toute la nuit de cette grande trahison et les sentiments de Philippe surprirent étrangement Geneviève. Ce n'était pas l'amour inquiet et la fureur du mâle, mais surtout l'orgueil blessé et l'atteinte à son idéal politique.
--Enthousiasmes puérils, répétait-il; es-tu certaine qu'il a dit cela? Quels étaient ses mots exacts?
Parce que Lucien avait agi bassement il désespérait soudain de l'humanité.
Le lendemain matin, après un déjeuner pesamment silencieux, Philippe pria Lucien de l'accompagner. À son ton solennel, Lucien prévit le pire. Il chercha une attitude. Ironique? Dramatique? Dramatique valait mieux: Philippe était un sot.
Il pleuvait: les cloches de Saint-Vulfran sonnaient à petits coups un glas funèbre, les corbeaux tournoyaient dans le ciel gris. Les deux hommes marchaient en silence: Lucien, très calme se demandait avec curiosité sous quelle forme allait commencer la querelle. Son esprit, souple, ramassé sur lui-même, se tenait prêt à la parade.
--Geneviève m'a raconté votre conversation d'hier, dit enfin Philippe... C'est pour moi un coup terrible qui anéantit tout mon être. Je ne comprends pas; je t'avais placé si haut, je t'aurais tout confié. Si tu m'as trahi, je désespère des hommes, mais je ne veux pas te condamner sans t'entendre.
--Ce que ta femme t'a dit est certainement exact, Philippe. Et cela est aussi affreux pour moi que pour toi. Je ne puis rien t'expliquer parce que tu ne peux comprendre. Tu es un esprit, tu n'as pas de corps. Tu vis de lait et de miel, tu bâtis des Icaries et tu prétends réformer les hommes: tu ne les connais pas. Ta femme est jolie à tenter un saint; tu me la fais promener par un printemps divin.
Moi, mon cher, j'ai un corps... Oui, je sais, je te dégoûte: crois-tu que je ne me dégoûte pas moi-même? Je sais: j'ai abusé de ta confiance, je suis un misérable. Mais tout de même ne me méprise pas trop. Après cette minute de tentation, de folie, je reste l'homme que tu as connu. Je reste capable de dévouement à une cause et à une idée. Un être humain est complexe, Philippe. La violence de la passion est une chose terrible quoique tu sembles l'ignorer. Et je souffre certes plus que toi...
Ils étaient arrivés à la porte du bureau de Philippe, mais ils la dépassèrent et continuèrent sous la pluie méthodique et tenace leur dialogue un peu théâtral.
Philippe à sa grande surprise se sentait assez agréablement ému: des phrases généreuses et des pensées élevées s'ordonnaient dans son esprit en périodes élégantes. Il avait l'impression d'être l'un des personnages d'un drame puissant qui le dépassait. Toute la matinée, ils errèrent par les routes détrempées.
Quand ils revinrent à midi, Lucien annonça d'un ton parfaitement naturel qu'il quitterait Abbeville le jour même.
Pendant tout le repas Philippe et lui parlèrent avec animation de projets politiques. Philippe devait poursuivre auprès des ouvriers de la région une propagande active dont Lucien lui fournirait les éléments.
Quand il monta faire ses malles:
--Eh bien? dit Geneviève ardente.
--Eh bien, il m'a tout expliqué et je crois qu'il était sincère.
--Expliqué? Et comment?
--Il reconnaît qu'il a une nature vicieuse, corrompue par la facilité de la vie de Paris. Il voudrait se vaincre; il n'y réussit pas toujours, il souffre... Enfin je lui ai pardonné; complètement, pleinement, pardonné... Il ne viendra plus ici, mais je resterai son ami et j'essaierai de le ramener à la vertu. Nous continuerons à travailler ensemble à une besogne plus grande que nos ressentiments humains... Tu avais d'ailleurs mal compris sa phrase sur mes enthousiasmes; il n'a jamais prononcé le mot «puérils»... Enfin il était pâle, abattu et repentant.
Geneviève, le menton dans les mains, réfléchissait et s'étonnait de penser avec un sentiment étrange, mêlé de haine et de regret, à la voix subtile de Lucien et à son visage d'ivoire jauni.
III
Le rapport de l'ingénieur Viniès sur l'amélioration de l'entrée de la Baie de la Somme, publié à ses frais vers la fin de 1845, souleva aussitôt des passions qui surprirent vivement l'auteur. Il n'avait pensé remuer que du sable et des pierres; il découvrit qu'il mettait en mouvement des égoïsmes vivants et féroces.
D'Abbeville, du Crotoy, du Hourdel, les chambres de commerce et les conseils municipaux protestaient à l'envie: chaque jour on lui communiquait des extraits de délibérations qui disposaient avec ironie des conjectures de M. l'Ingénieur.
Tous citaient des témoignages des capitaines qui fréquentaient la baie, des pilotes, qui, comme le disait vigoureusement M. le maire du Crotoy «étaient nés dans son sein».
Selon les uns, le chenal se redresserait sans s'approfondir, selon les autres il devait s'approfondir sans se redresser; une troisième école soutenait que la baie s'ensablerait complètement après l'exécution des travaux.
Abbeville surtout déclamait sur un ton tragique: «Considérant que, si les travaux étaient exécutés, le commerce maritime d'Abbeville serait complètement anéanti au profit de Saint-Valéry.
Considérant que le gouvernement ne peut vouloir la ruine d'une ville populeuse et industrielle qui a fait de si grands sacrifices pour le percement du canal alors que la nature lui avait assuré une prompte communication avec la mer...»
Les accidents les plus terribles étaient prédits si le contre-fossé du canal était mis en communication avec un bassin à flot comme le proposait M. Viniès. Toutes les propriétés de la basse vallée de la Somme seraient inondées, les récoltes noyées sous trois mètres d'eau. Dans cette terre spongieuse les maisons s'écrouleraient.
--Mais comment peuvent-ils contester des chiffres? dit Philippe à l'ingénieur en chef.
--Comment, en effet? grogna le vieux lion.
--Le grand malheur de la France, lui dit Bertrand d'Ouville, en réponse à ses plaintes, c'est que les intérêts de clocher ou de parti l'emportent dans l'esprit de chacun sur l'intérêt général.
Voyez, au contraire, cette Angleterre que vous n'aimez pas: sir Robert Peel vient d'y émanciper, contre le programme de son propre parti, les catholiques d'Irlande. Et c'est lui, conservateur représentant des fermiers protectionnistes, qui propose d'abaisser les tarifs à l'importation. Quel exemple pour M. Guizot!...
Geneviève à laquelle Philippe exposa longuement ces difficultés, était compatissante, mais un peu lointaine. Elle comprenait mal les détails techniques et traitait le débat tout entier avec assez de détachement: «C'est des affaires d'homme» disait-elle, retrouvant une vieille phrase de Mademoiselle.
Elle était enceinte et semblait acquérir rapidement un réalisme étroit et vigoureux. Elle taillait de petites robes, lisait des livres de médecine et s'inquiétait parfois de voir Philippe dissiper si rapidement leurs revenus en souscriptions pour la Pologne libre ou l'émancipation des nègres.
D'ailleurs elle-même avait des ennuis: elle remarquait depuis quelque temps que les dames d'Abbeville qu'elle avait connues autrefois et qu'elle rencontrait à l'Église la traitaient avec une extrême froideur. Dans les magasins elle surprenait des regards moqueurs quand elle entrait. Catherine Bresson qu'elle voyait parfois et qui devenait une grosse fille indolente lui avoua «qu'on disait beaucoup de mal d'elle en ville».
--Mais quoi?
--Je ne sais pas: je n'ai jamais rien entendu, mais ma mère me l'a raconté.
--Que t'importe ce qu'on dit? objecta Philippe. «On» est un monstre mythique, rien de plus.
--Je sais, mais cela m'agace et me rend nerveuse.
Elle résolut d'aller voir Mme Bresson.
--Quelle est cette histoire, mon Dieu? dit celle-ci, croisant ses bras maigres et levant les yeux au Ciel. Catherine est folle d'être allée vous parler de ces sottises. Je n'ai rien entendu... Elle aura de mes nouvelles.
--Il est possible qu'elle se soit trompée... Voulez-vous la faire appeler?
--Mais non, c'est inutile, dit la petite vieille très agitée; vous savez comme moi qu'on exagère toujours.
--Madame, dit Geneviève, avançant son petit menton fin, je ne sortirai pas d'ici avant que vous ne m'ayez répété les propos qui se tiennent sur mon compte. On ne peut exagérer quand il n'y a rien.
Elle dut lutter encore assez longtemps, mais à la fin sa volonté précise triompha de la résistance rageuse de Mme Bresson.
--Ma pauvre petite, cela m'ennuie bien de vous répéter ces horreurs dont je ne crois pas un mot, mais vous le voulez... D'abord tout le monde dit que votre mari est un communiste.
--Ceci, dit Geneviève est affaire entre lui et ses chefs; ce n'est d'ailleurs pas de cela que parlait Catherine.
--Eh bien! On dit surtout que, si vous avez accepté à votre retour de Paris d'épouser un homme qui n'était pas en somme de votre monde... c'est que vous ne pouviez faire autrement.
--Que je ne pouvais faire autrement? Mais pourquoi? dit Geneviève stupéfaite.
--Parce que vous vous étiez compromise à Paris, parbleu! dit triomphalement la vieille dame.
--Mais qui a inventé ces sottises?
--On dit aussi, continua Mme Bresson, qui maintenant semblait prendre un certain plaisir à voir la colère étonnée de Geneviève, que vous avez été la maîtresse d'un ami de votre mari qui est venu chez vous il y a six mois... Là, il faut avouer, ma pauvre petite que vous avez été bien imprudente... Comment? Vous, une jeune femme, vous laissez un homme s'installer chez vous pendant quinze jours, vous vous montrez seule en ville avec lui?... Vraiment, que voulez-vous qu'on pense?
--Évidemment, dit Geneviève, et qui vous a dit tout cela, madame?
Il lui fallut de nouveau lutter pour obtenir une réponse. À la fin la petite vieille jeta mystérieusement.
--Mme Grandin.
Geneviève demeura stupide, Mme Grandin? Une vieille dame, assez hautaine, qui passait à Paris tout l'hiver et ne voyait guère les Abbevillois que dans les comités de bienfaisance.
--Mais elle ne me connaît pas... Je ne lui ai jamais parlé. Elle m'était plutôt sympathique: elle a l'air grave et bon. Pourquoi me calomnierait-elle?
--Quelque domestique lui aura...
--Mais elle ne sait même pas mon nom; elle s'occupe si peu des gens d'ici... C'est bien simple, je vais aller la voir.
Cette fois, Mme Bresson parut vraiment émue.
--Surtout ne faites pas cela: elle refusera de vous recevoir.
--Tout cela est bien étrange, dit Geneviève.
Et elle alla demander conseil à Philippe: elle s'était d'abord promis de lui épargner ces ignominies, mais après son effort pour rester calme chez la mère Bresson, ses nerfs l'abandonnèrent. Elle pleura; Bertrand d'Ouville, qui survint, trouva Philippe la consolant et quand l'histoire lui fut contée, offrit d'aller voir Mme Grandin.
--Je la connais très bien, dit-il, elle est charmante et a beaucoup de goût. Cela m'étonne d'elle plus que de toute autre... Mais sait-on jamais? La méchanceté est une maladie si fréquente chez les vieilles femmes.
--Mais la méchanceté sans motifs? dit Geneviève.
--C'est une chose terrible d'avoir été jolie et de ne plus l'être: vous verrez cela... Mais attendons avant de juger.
Il revint deux heures plus tard, enchanté: à son sourire Philippe et Geneviève qui étaient restés à disserter assez tristement de la méchanceté humaine se sentirent plus gais.
--J'ai fait de bonne besogne, dit-il, ouvrant sa redingote au col de velours noir et croisant d'un air satisfait ses jambes maigres.
--Racontez vite, dit Geneviève animée.
--J'ai d'abord vu Mme Grandin. Jamais femme ne fut plus surprise. Elle n'a jamais dit un mot de ces sottises. Un jour, en sortant de la messe, vous trouvant jolie, elle a demandé votre nom à Mme Bresson qui était à côté d'elle. L'autre commença aussitôt à vous dénigrer.
Sur quoi, Mme Grandin m'ayant offert de répéter tout ceci devant la Bresson, je me précipitai chez celle-ci.
--Cela devient très amusant, dit Geneviève, excitée et joyeuse.
--Là, j'ai d'abord fait la bête: j'ai dit qu'il courait des bruits, que j'étais votre ami, que je voulais savoir. Elle m'a défilé son chapelet, ses petits yeux sournois brillants de joie, et, en vous citant, je suis parvenu à lui faire nommer Mme Grandin. Alors, comme vous dites, ce devint très amusant...
À mon récit de ma visite à cette dernière, l'estimable vieille femme pâlit, m'injuria et me mit à la porte... Nous voilà brouillés: j'en suis charmé.
--L'horrible femme, dit Geneviève (avec une intonation si vive et si sincère que le vieillard, grand amateur de sentiments vrais, la nota avec joie), l'horrible femme... Mais pourquoi? Je ne lui ai jamais rien fait.
--Comment? dit-il. Rien fait? Mais vous paraissiez heureuse: n'est-ce pas assez?
IV
Deux événements marquèrent pour les Viniès le début de l'année 1847: Geneviève eut un fils dont Bertrand d'Ouville fut le parrain et Philippe découvrit l'Histoire des Girondins que Lamartine venait de publier.
Il en avait les cinq volumes à son bureau et en apportait toujours un à l'heure des repas pour ne pas interrompre sa lecture: Geneviève elle-même, jeune mère encore pâle, devait écouter le nouvel évangile.
--Enfin, disait Philippe; enfin un homme politique capable d'entraîner des masses, ose écrire l'éloge de ces temps admirables et tu vas voir comme il suffira de l'écho de ces voix puissantes pour réveiller la France. Écoute, Geneviève: «_Dès les premières impulsions de la Révolution, il n'y a qu'un rôle pour le chef d'un pays, c'est de se mettre à la tête de l'idée nouvelle, de livrer le combat au passé et de cumuler ainsi dans sa personne la double puissance de chef de la nation et de chef de parti. Le rôle de la modération n'est possible qu'à la condition d'avoir la confiance entière du parti qu'on veut modérer._»
--Comprends-tu la valeur d'une telle phrase écrite par un tel homme? Cela permet tous les espoirs.
--Oui, dit Geneviève, mais viens déjeuner.
--... Et ceci: «_Il n'est pas donné à l'irréligion de détruire une religion sur terre. Il faut une foi pour remplacer une foi. La terre ne peut pas rester sans autels et Dieu seul est assez fort contre Dieu._
--Oui, cela est beau, dit Geneviève, avançant le menton et abaissant la tête d'un air satisfait.
--«_Les hommes de l'Assemblée Constituante_, déclamait Philippe, _n'étaient pas des Français: c'étaient des hommes universels, des ouvriers de Dieu appelés par lui à restaurer la raison sociale de l'humanité et à ramener le droit et la justice par tout l'univers._»
Ah! cela fait du bien d'entendre enfin ces choses: il faut que je fasse lire tout cela à parrain...»
Mais le parrain, comme ils l'appelaient maintenant, demeura rebelle à l'enthousiasme: il se borna à leur citer les mots à la mode: «Lamartine a doré la guillotine»; «élevé l'histoire à la hauteur du roman». Sa réputation d'incurable frivolité devint de plus en plus un des lieux communs des Viniès.
--Si j'écrivais à Lamartine, dit Philippe.
--Il ne répondra jamais.
--Sans doute, mais il doit être précieux pour lui, j'imagine, de sentir que des jeunes gens sont prêts à le suivre au combat.
* * *
Vers la fin d'avril une lettre arriva, d'une petite écriture fine et penchée. Geneviève, devinant tout de suite, déchira vivement l'enveloppe et lut avec une émotion délicieuse.
_Saint Point_
«_Je vous réponds, monsieur, du fond de cette solitude où je suis venu me recueillir quatre ou cinq jours_...»
C'était une courte lettre: de très simples remerciements, puis des conseils de modération. On sentait que le communisme de Philippe avait un peu effrayé le poète.
«_Ne soyez d'aucun parti: il est impossible de conserver bonté ou vertu si l'on y trempe. Les partis blancs, bleus ou rouges, ne sont' que des passions honteuses et féroces qui exploitent en riant des sentiments généreux et nobles. Pour moi, j'attends des événements qui en vaillent la peine. Quant à user ses beaux jours pour la petite préférence à inventer ingénieusement entre Messieurs Molé, Thiers et Guizot, je laisse cela à ceux que cela amuse_...»
Une courte invitation à venir le voir à Paris, rue de l'Université terminait la page.
Geneviève fut enthousiaste: Philippe moins...
--Des phrases, dit-il.
Elle sourit...
* * *
Ce ne fut que trois mois plus tard qu'elle osa confier le bébé pour deux jours aux soins affolés de la petite bonne.
Elle retrouva avec plaisir la vie ardente de Paris: dès le matin de leur arrivée, aux Champs-Élysées, elle s'amusa des petites calèches rapides, des étrangers vêtus de longues polonaises de couleurs vives et des mantelets des femmes, couverts de rubans et de galons...
--Mais mon grand chapeau est ridicule, dit-elle à Philippe: on ne voit que ces minuscules capotes de crêpe... Nous allons rentrer à l'hôtel et je le transformerai avant de faire cette visite.
Philippe n'aimait pas qu'elle attachât de l'importance à des détails si mesquins. Il lui expliqua longuement que la mode est un préjugé, dicté aux classes riches par l'ingénieuse perversité des couturières et des modistes; il aurait voulu au contraire qu'elle prît plaisir à braver ces sentiments médiocres.
Elle l'écouta docilement et l'approuva, mais elle coupa les larges bords de son chapeau, fit un point pour changer légèrement la forme de la coiffe, et Philippe, étonné, dut reconnaître qu'elle avait réussi en un quart d'heure à se faire semblable aux belles personnes du Bois. Il ne lui savait pas tant d'adresse.
Madame de Lamartine recevait dans son atelier, devant la fameuse pendule d'albâtre qu'elle avait elle-même sculptée. Son maigre visage encadré de bandeaux épais avait une dignité mélancolique. Ses nièces Anglaises l'entouraient. Lamartine, debout près de la fenêtre, parlait à une femme élégante et vive, qui était Delphine de Girardin.
Tant d'admirateurs obscurs défilaient dans ce salon, que si Philippe avait été seul il est probable que sa visite se fut passée en banalités médiocres; mais la beauté de Geneviève intéressa Madame de Lamartine qui lui parla de la vie de province, d'Abbeville et de Mâcon, avec une sympathie un peu compassée.
Geneviève regardait Lamartine dont le profil doux, calme, et grave se détachait sur la fenêtre claire. Grand et svelte, il avait, dès qu'il faisait un geste, l'air de s'élancer.
On apporta du thé et des gâteaux, à la mode anglaise: Mme de Girardin et Lamartine se rapprochèrent. Le poète lui-même servit Geneviève: elle parla timidement des _Méditations_ et de _Jocelyn._
--J'ai renoncé à faire des vers, dit-il; tout homme qui en écrit à mon âge devrait être privé de ses droits politiques. On croit que j'ai passé trente ans de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois.
Geneviève regardait avec un plaisir infini ces traits fins et mobiles, ces yeux alternativement bleus et gris comme un ciel d'automne. C'était le temps où il s'efforçait de donner à ses visiteurs une impression de maîtrise de soi et de bon sens vigoureux. Sa nature ondoyante et diverse était fatiguée de la gloire littéraire; aux aspirations bucoliques avaient succédé de très nobles ambitions politiques. Il s'ennuyait.
Philippe qui s'était rapproché, dit que ses amis attendaient du poète de grandes choses, surtout s'il acceptait le principe de réformes sociales.