Part 4
L'orchestre attaqua l'Aria de Stradella. Bertrand d'Ouville, apercevant au fond d'un salon M. de Vence et le sous-préfet se dirigea vers eux.
--Le père de cet Ouville, dit M. de Vence en le voyant venir, était marchand de cuirs et se nommait Bertrand tout court, mais ayant fait fortune sous l'Empire en vendant des gibernes à Bonaparte, il a jugé bon à la Restauration de se faire noble, comme tout le monde... Quelle cour! ajouta-t-il. On n'y connaît personne. Des bourgeois vaniteux qui font les rodomonts. Si ce n'était pour mon fils qui voudra bientôt une ambassade, du diable si l'on m'y verrait.
--Monsieur de Vence, dit le sous-préfet, faites attention, on pourrait vous entendre.
--Je m'en moque bien, dit M. de Vence, je n'aime pas ces gens-là.
Et il murmura de sa voix de gavroche de bonne maison:
--Il y avait une fois un roi et une reine...
--Vous êtes injuste, dit Bertrand d'Ouville, le Roi est l'esprit le plus précis du royaume et a cette nuance de machiavélisme sans laquelle il n'est pas d'homme d'État.
--Sa Majesté est très bienveillante, dit le Sous-Préfet; l'an dernier, ici même, un domestique qui servait le souper, fut tenté par un perdreau froid et le mit dans la poche de son habit. Le Roi, qui seul l'avait vu, s'approcha et lui dit à voix basse: «Faites attention; les pattes passent.»
--C'est un brave homme, reprit Bertrand d'Ouville, qui a le malheur d'être prudent dans un pays exalté. Entre la Banque et la Garde nationale il manque de poésie. C'est une faute. La France peut vivre sans pain et sans liberté: sans gloire et sans émotions, elle souffre comme une femme ardente qu'exaspère un mari trop sage.
--M. d'Ouville, dit le sous-préfet, parlez plus bas: on pourrait vous entendre. Il est certain malheureusement que l'esprit est mauvais. On m'avertit ce matin que l'ingénieur des ponts et chaussées, M. Philippe Viniès, est à surveiller: un fonctionnaire! C'est déplorable.
L'orchestre joua le _Désert_ de Félicien David.
--Quelle symphonie brillante et colorée, dit le sous-préfet; l'auteur est un saint simonien, mais il a du talent: les journaux l'appellent le Beethoven français.
--Vous aimez la musique? dit M. de Vence surpris.
--M. de Vence, dit le sous-préfet, j'ai divisé ma vie en trois parts. J'ai consacré la première au Roi, la seconde à l'amour et la troisième à l'art.
--Ce sous-préfet est bête comme une grenouille, dit M. de Vence à Bertrand d'Ouville quand les deux hommes se retrouvèrent seuls sur les pavés pointus de la Ville d'Eu, mais sa femme est une caillette assez grasse. Elle a divisé sa vie en trois parts; elle en consacre une au sous-préfet, la seconde au préfet et la troisième au maire: ce n'est pas maladroit.
XI
Mme Bresson invita Philippe Viniès à dîner: il en fut très surpris et s'y ennuya bien. L'industriel discuta la politique du gouvernement; c'était surtout, semblait-il, un prétexte pour raconter ses débuts obscurs et sa brillante réussite. Catherine chanta, par ordre; elle semblait souffrir. Mme Bresson, petite vieille aux bras croisés, au regard aigu, fit subir à Philippe un interrogatoire serré sur sa famille, sa vie et ses projets d'avenir. Il ne conserva de cette soirée que le souvenir d'un frère de Mme Bresson qui, ferblantier de son métier, voyait dans la ferblanterie le secret du bonheur universel.
Il ne pensa nullement à rendre visite à Mme Bresson et ne remarqua pas une courte lueur de méchanceté dans ses yeux gris quand elle le rencontrait dans les rues d'Abbeville. Il avait d'autres soucis.
Geneviève à laquelle il avait pensé avec plaisir, mais avec beaucoup de calme, au temps où il la voyait chaque dimanche, était soudain devenue pour lui l'objet d'un sentiment exalté et violent.
--Il est complètement fou, disait Mademoiselle à Bertrand d'Ouville. Vraiment, mon cher, la plus grande force des femmes, c'est d'être absentes. Elles ne le savent pas assez.
Philippe vint lui conter son histoire qu'elle connaissait aussi bien que lui: il voulait l'adresse de Geneviève pour essayer de la voir à Paris et avait apporté une lettre qu'il désirait que Mademoiselle transmît avec une des siennes.
--Vous pouvez la lire: vous n'y trouverez rien qui ne soit l'expression d'un sentiment respectueux et tendre.
--Voilà qui m'est fort égal, lui dit la voix flûtée, je n'enverrai rien du tout. Écoutez moi bien, mon petit: je ne sais pas si Geneviève vous épousera ou non, mais ce que je sais, c'est que votre seule chance, c'est de ne pas écrire et de ne pas vous montrer. Si vous étiez un autre homme, je vous dirais aussi de courtiser Catherine Bresson et de céder à cette petite cabaretière assez jolie qui vous fait, me dit-on, les doux yeux. Mais vous êtes un saint, restez dans votre niche et n'en bougez point.
Il céda de mauvais gré, mais fit pourtant un voyage à Paris sous prétexte de voir son ami Lucien, qui l'emmena à une réunion de la Société secrète des Saisons.
Cela se passait dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins: une vingtaine de conspirateurs, arrivés par petits groupes et feignant de ne pas se connaître, jouaient aux cartes et buvaient du vin bleu. Puis, un homme de garde ayant fait signe que la rue était tranquille, l'Agent Révolutionnaire, qui était Lucien, lisait l'ordre du jour, en s'abritant derrière un journal doctrinaire. C'était un programme très négatif.
«Il ne faut pas que l'association se compromette par des initiatives désastreuses. Le comité a décidé qu'elle attendrait quelque grande émotion populaire pour manifester sa puissance: alors elle apparaîtra, jettera son épée dans la balance et remportera un triomphe éclatant. Jusque-là sachons attendre et renfermons-nous dans une discrétion impénétrable, dans une prudence inflexible.
--Quelle résignation, dit Philippe à Lucien comme ils sortaient.
--C'est à ce prix qu'est la victoire, dit l'autre, et il lui présenta l'un des chefs du parti, monsieur Dourille, petit vieillard à barbe rouge et faunesque qui parlait comme le père Duchesne. «L'un des deux hommes qui connaissent le mieux les révolutionnaires de Paris», dit Lucien, qui goûtait un plaisir assez vif à penser que l'autre était le préfet de police.
Philippe crut partout voir Geneviève: il la reconnaissait dans toute silhouette un peu gracieuse et passa des heures, au théâtre, à regarder fixement au fond d'une loge un visage qu'il croyait être le sien.
Cependant les lettres que Mademoiselle recevait d'elle, heureuses et vives au début, étaient devenues désenchantées. Elle avait décrit avec tendresse ces soirées du Faubourg, modestes et fermées; l'orchestre composé simplement d'un piano, d'un violon et d'une flûte; le souper où l'on pouvait choisir entre un bouillon et un lait d'amandes, et les jeunes filles en robe de mousseline blanche, à ceinture bleue, rose ou lilas.
Puis, après un mois environ, le ton avait brusquement changé. C'était maintenant l'horreur de ces visites où l'on s'entretenait des goûts et des ridicules de gens qu'elle ne connaissait pas, de ces vieilles femmes sourdes et criardes, auxquelles il fallait aller se montrer et qui prononçaient haut et dru:
--Elle est fort bien, mais un peu maigre.
Une d'elle avait ajouté:
--Et point de gorge.
Et surtout elle protestait contre les mariages arrangés par ces douairières qui semblaient considérer un vieillard titré et riche comme un excellent mari pour une fille pauvre.
--Le mariage, lui avait dit sa tante, n'est point une question de sentiments, c'est un sacrement destiné à donner des enfants à l'Église.
«En vérité, mademoiselle, écrivait-elle, j'aurais autant l'idée d'épouser un Patagon que la plupart des hommes que je vois ici.
Je me suis fait de ma vie une idée plus belle. Sera-ce jamais plus qu'une idée? Un cher foyer dans la paix d'un vallon de chez nous, des livres, des fleurs, de belles choses. Et quelqu'un au cœur ardent, à l'âme haute... »
Il est honnête d'ajouter que Mademoiselle, bonne personne, se mit alors à parler dans ses lettres de Catherine Bresson, et de Clotilde, petite fille sensible d'un héros.
DEUXIÈME PARTIE
Je vous en conjure, soyez bons pour la vie et ne l'assommez point à coups d'_a priori._ C'est une pauvre femme, vieille et sale, qu'il faut traiter avec sympathie: elle y répond. Quand tout est bien fini, la seule maxime qui demeure est celle de l'héroïne de Strindberg: «La race des hommes est grandement à plaindre.»
Rupert Brooke (_Lettres_).
I
Sur la place Saint-Sépulcre, les charrettes dételées, dressant vers le ciel leurs brancards parallèles, formaient de longues lignes jaunes, vertes et brunes. Les fermiers, les bonnes femmes et les enfants grouillaient dans les vieilles rues. Le parler picard, savoureux et lent, amusait les oreilles de son perpétuel chuintement.
Bertrand d'Ouville s'arrêta au coin de la place et suivit les mouvements des taches bleu vif des blouses.
Dans un coin, des gamins faisaient cercle autour d'un vieux mendiant vêtu d'une longue redingote verte et d'une casquette surprenante qu'eût enviée Frédérick Lemaître.
L'archéologue s'approcha. Cabotin, dit la Ressource, achevait de jouer la _Dame blanche._ Des cercles tracés à la craie sur les pavés représentaient les personnages, et il passait de l'un à l'autre suivant les mouvements du dialogue.
La pièce terminée, le vieux cabot, faisant deux pas en avant, salua, toussa et chanta, d'une voix étonnamment fausse, sur un air de vaudeville à la mode:
_Que le Beefsteak s'allume sous la treille; Que chaque fille possède un amoureux; Buvons, chantons, cette liqueur vermeille; Faisons des vœux pour qu'ils soient tous heureux._
--Ce petit couplet est charmant, pensa Bertrand d'Ouville en lançant quelques sous au bonhomme. Le sens littéral n'est pas fort clair, mais l'ensemble suggère une impression de paix et de bonheur: que peut-on demander de plus à un poète?
Puis, comme il avait bien déjeuné, il se prit à admirer le bel ordre de la nature:
--Tous ces hommes en blouse, en redingote, qui se croisent, s'agitent et se mêlent sur ces pavés antiques, pensait-il, ont une place dans la société telle que six mille ans de civilisation l'ont faite. Ils ne sont pas tous satisfaits de cette place, ils ne sont pas très bien payés, ils ne sont pas très bien nourris, mais quelqu'un les paie, quelqu'un les nourrit et c'est un fait qu'on meurt assez rarement de faim en France. Cela est remarquable et eût fort étonné ces grands inconnus de l'époque quaternaire qui inventèrent la hache de pierre, et pour lesquels la famine était sans doute une habitude. Dans cette belle machine tout se tient et les métiers ont entre eux des rapports compliqués qui se sont établis par des siècles de lente friction. Cette vieille est venue pour vendre ses lapins, ce fermier pour voir le notaire, dont la femme achètera les lapins, ce voiturier a fait le voyage pour amener la bonne femme et le fermier, ce marchand ambulant pour vendre de la toile au voiturier. Le fermier, le notaire et le voiturier iront se faire tailler la barbe chez Pingard: le cabaretier Pitollet les nourrira et Cabotin, dit la Ressource, vient de gagner les six sous de son repas parce que mon père, monsieur Bertrand, en vendant des cuirs à l'Empereur, m'a légué le loisir injuste de regarder vivre les autres.
Tout cela est admirable.»
Toutefois, en s'en allant au long des rues encombrées et en souriant aux jolies filles de son tailleur, il n'était pas sans admettre qu'il eût trouvé ce monde médiocre s'il avait dû lui-même déjeuner pour six sous. Cela le fit penser à Viniès qui n'eût pas manqué de le lui faire remarquer, et ayant ainsi évoqué le nom de l'ingénieur, il s'avisa qu'il n'avait pas vu les Viniès depuis bien longtemps. Ils s'étaient mariés au mois de janvier 1846 et pendant deux mois ne s'étaient pas montrés. Il décida que cet isolement avait assez duré et les invita à dîner.
Il les jugea heureux: chacun d'eux approuvait des yeux ce que disait l'autre. Geneviève se serrait contre son mari et répétait ses phrases familières. Philippe, retrouvant ses discours dans cette bouche charmante, admirait l'esprit de Geneviève et sa sagesse politique.
Ils le prièrent de venir les voir: il eut soin de s'y rendre un jour où il savait Philippe absent. Ils occupaient une petite maison de briques, assez laide, dans un faubourg. Geneviève lui montra son domaine, un petit jardin de presbytère, plates-bandes de légumes et de fleurs chétives entourant trois pieds carrés de gazon chauve.
Ils vivaient d'eau claire, de fruits, de lait, de crème et de salade, la viande étant un préjugé. Une petite bonne qui les jugeait fous les servait avec une terreur respectueuse et poussait des cris quand elle trouvait, en apportant le plat suivant, Philippe déclamant à tue-tête un article de _la Réforme_ et Geneviève au piano chantant les _Deux Grenadiers._
Cette bohème rustique était d'ailleurs aimable; le goût de Geneviève la sauvait du désordre. Philippe eût été heureux dans une chambre aux murs blanchis à la chaux et aux meubles de bois blanc. Elle était plus exigeante et avait su trouver pour fort peu d'argent des meubles anciens et sobres dont elle avait fait une chambre vivante qui servait de salon et de salle à manger.
--Et vous ne vous ennuyez jamais?
--Jamais. Le matin, j'ai ma maison; Philippe m'emmène souvent dans ses tournées. Le soir, je fais de la musique ou bien nous lisons à haute voix. Philippe m'apprend aussi les mathématiques.
--Pourquoi faire, mon Dieu?
--Mais cela m'amuse.
--Voyez-vous souvent Mademoiselle?
--Un peu, oui: mais il est assez difficile d'aller à Epagne... Philippe travaille toute la semaine, le dimanche il aime rester ici. Et puis très franchement, le monde nous ennuie.
--Ne le dites pas trop: le monde est sévère pour ceux qui le méprisent.
--On ne peut pourtant lui sacrifier son bonheur, dit-elle, s'il fallait obéir à des règles absurdes et à des conventions inutiles, la vie deviendrait odieuse.
«Absurde... odieuse... » pensa-t-il. Ah! que mon rhéteur a vite gâté mon amazone.
Et le lendemain il alla à Epagne, pour la première fois depuis le mariage de Geneviève. Il trouva Mademoiselle assez souffrante; elle vieillissait.
--Je crois, lui dit-elle, qu'il me faudra passer désormais l'hiver dans le sud: je ne supporte plus les brouillards de la Somme... D'ailleurs je suis très seule: Catherine n'est plus jamais ici: sa mère le lui défend, je ne sais pourquoi. Vous-même devenez bien rare. Geneviève...
--Je l'ai vue deux fois, elle me paraît avoir subi l'influence de son mari plus que je ne l'aurais imaginé. Elle m'a parlé de Guizot, de la Pologne, du fouriérisme et du monde dans le meilleur style Viniès.
Mademoiselle retrouva pour répondre sa voix flûtée et nette.
--Eh, mon cher! Que les femmes dépendent pour leurs idées de ceux qu'elles aiment, ce n'est pas nouveau, et ce n'est pas de moi... Ce qui m'étonne toujours, c'est que les hommes s'y laissent prendre et recherchent ce qu'ils appellent «les femmes intelligentes». C'est une dépravation.
--Un vieil Anglais que j'aime, dit à peu près: Il en est d'une femme qui parle politique comme d'un chien qui marche sur ses pattes de derrière: c'est mal fait, mais surprenant.»
--Je ne crois pas, continua-t-elle, que Geneviève souffre longtemps de cette maladie: elle est trop femme. Mais elle joue un jeu dangereux: je lui avais conseillé de conserver quelque mystère. «Je dis tout à Philippe», m'a-t-elle répondu fièrement. Elle lui a sans doute dit mes conseils: depuis il me tient à l'écart. Je ne me plains pas: j'ai voulu les joies de la maternité, je les ai.
Mais ces enfants sont des sots. Viniès croit qu'il a épousé une sorte de nymphe immortelle qui se nourrira d'ambroisie, l'escortera dans ses voyages et trouvera toujours son bonheur à l'entendre discourir sur la réforme et la vertu. Ah! bien oui! Sa nymphe est avant tout un corps, et un corps de femme, fragile, exigeant, obsédant. Elle aura des enfants, et ça n'est pas drôle, mon cher, quoique nous autres vieux garçons puissions en penser. Bientôt les promenades la fatigueront, la politique l'ennuiera et elle commencera à se demander à qui elle a consacré ce besoin éperdu de dévouement qui la tourmentera toute sa vie. Alors leur mariage commencera, mon cher, et il peut très bien tourner, mais encore faut-il que tous deux se donnent la peine d'y aider...
Les erreurs des adolescents sont agréables au cœur des vieillards et Bertrand d'Ouville amusé par la véhémence de la vieille dame, pensait sans trop de tristesse aux jours difficiles qui attendaient peut-être ses jeunes amis.
--Je n'ai jamais très bien compris, dit-il, pourquoi vous sembliez tenir à ce que ce mariage se fît. Si vous n'aviez encouragé Geneviève, elle n'aurait pas trouvé la force nécessaire pour vaincre l'opposition des Vaulges de Paris, qu'elle aimait assez. Certes Viniès est un honnête homme, mais elle le vaut cent fois. Et ils sont pauvres. Qu'avait-elle? Deux mille livres de rente, lui son traitement. Dans son jardin d'ouvrière, elle m'a fait l'effet d'une reine en exil.
--Je ne regrette rien, dit-elle. Viniès est un des très rares hommes qui peuvent faire de bons maris: mieux vaut une vie difficile avec l'un d'eux...
--Viniès? un bon mari? mais pourquoi?
--Cherchez, mon cher, si je vous disais tout... Et il ne faut pas trahir son sexe.
Le long de la route qui le ramenait à Abbeville, il admira les collines arrondies comme de belles épaules et les creux d'ombre de leurs aisselles. Quand il entra en ville, les cloches infatigables de Saint-Vulfran sonnaient quelque office mystérieux et les corbeaux, heureux, tournoyaient autour du clocher sonore.
II
Geneviève, assise un dimanche matin sur l'unique banc de son jardin de curé, regardait Philippe qui lisait ses journaux et ses lettres; elle l'examinait avec tendresse et avec un peu d'anxiété.
«Si proche... pensait-elle... si proche... et pourtant si lointain.»
Philippe, sentant qu'elle le regardait, leva les yeux un instant et lui sourit: elle lui renvoya son sourire, et rassuré, il retourna à ses lettres.
«Quand, toute petite, je désirais jouer avec mon père, il me souriait de cette façon pour me faire prendre patience... Mais ce n'est pas ça, Philippe: ...Tu aimes une Geneviève de ta création, je veux que tu aimes la véritable.»
Elle réfléchit tout en suivant des yeux deux papillons qui se poursuivaient.
«La véritable? Je ne la connais peut-être pas bien moi-même... Mais si, car j'en ai dit assez, j'en ai dit mille fois davantage à Mademoiselle et même à Catherine... mais c'étaient des femmes...
À ce moment Philippe, agitant brusquement une lettre qu'il venait d'ouvrir cria:
--Geneviève, Lucien accepte de venir passer ici quinze jours.
--Tu es content? dit-elle.
Elle avait quelque peine à partager son enthousiasme: la solitude est une habitude dangereuse et douce, et le souci de son étroit budget lui faisait mesurer le prix de l'hospitalité.
Mais elle se reprocha tout de suite cet égoïsme. Pour Philippe l'idée qu'un homme allait venir, avec lequel il pourrait échanger, des pensées d'homme en style d'homme, semblait le ravir comme un jeune chien qui en voit arriver un autre dans une maison jusque-là morose. Et quant aux soucis d'argent, il les méprisait assez pour les laisser à sa femme.
* * *
Il expliqua longuement Lucien à Geneviève: il semblait craindre qu'il ne lui plût pas.
--Il est assez froid et tranchant et se divertit souvent à jouer le vieux politique prudent et grave. Mais, au fond, ses sentiments sont les nôtres. Nos amis de Paris l'estiment beaucoup: M. Dourille lui-même me l'a dit...
Ainsi préparée, elle le trouva plus agréable qu'elle ne l'avait imaginé: une calvitie commençante, un visage extrêmement maigre mais fin, un teint d'ivoire chinois et de longues mains. Il s'habillait presque en dandy, et disait d'une voix lente des anecdotes souvent amusantes sur les grands hommes du parti.
La beauté de Geneviève et son esprit l'étonnèrent:
--Ta femme est délicieuse, dit-il à Philippe dès qu'ils furent seuls, éclatante de fraîcheur et d'intelligence.
Des jours heureux commencèrent. Lucien occupait sous le toit une petite chambre d'une simplicité antique mais il y avait au mur un Debucourt aux tons charmants que Bertrand d'Ouville avait donné à Geneviève, et des fleurs étaient toujours fraîches dans un vase rustique et républicain à souhait.
Le matin tous trois déjeunaient ensemble. Puis Philippe allait à son bureau et Lucien remontait travailler ou lire dans sa chambre tandis que Geneviève et la petite bonne faisaient le ménage. Les repas demeuraient de fruits et de fromage, selon le cœur de Philippe. L'après-midi, Lucien devait, d'après le programme, accompagner Philippe dans ses tournées, mais au bout de deux jours il offrit de se promener avec Geneviève que Philippe fit accepter.
Après le dîner elle lisait à haute voix, le plus souvent des vers: puis les deux hommes parlaient de réformes et de complots; Philippe faisait une consommation terrible des mots vertu, désintéressement, liberté, et l'on se couchait très tard.
* * *
Geneviève s'étonnait de trouver un plaisir assez vif à la compagnie de Lucien. Il avait de l'élégance et de la clarté dans l'esprit, et par contraste avec la véhémence romantique de son mari, elle goûtait cette sécheresse un peu glacée.
Avant de devenir un coquin, il avait lui-même vécu une jeunesse ardente. Chassé de l'armée pour ses opinions républicaines, il était entré dans la lutte avec conviction. Mais d'un orgueil insensé, et se voyant subordonné à des bavards qu'il méprisait, il avait tourné à l'aigre, et s'était fait policier par dépit de ne pouvoir être chef de parti. Il apportait dans la trahison un dilettantisme d'une nature singulière.
Il se divertissait à scandaliser Philippe en lui lisant de petits écrits cyniques. Un soir il composa pour lui la «lettre d'apprentissage du fonctionnaire»:
«_Écris beaucoup: agis peu. Concevoir est facile, réaliser est difficile: pour un fonctionnaire intelligent le rapport est une fin et non pas un moyen._
_Souviens-toi que les relations l'emporteront toujours sur les talents._
_Si tu veux être un bon fonctionnaire, commence par être un bon vivant. Toute vraie camaraderie est fondée sur des vices communs. C'est devant la bouteille, la viande et la courtisane que ton chef sera ton égal_...
--Assez protesta Geneviève.
--C'est précisément ce que dit l'abbé de Goethe, madame. «En voilà assez pour aujourd'hui: il ne faut pas effrayer les jeunes gens...»
Seul avec elle, il se sentait assez libre, et dans son désir d'étonner cette femme qui lui plaisait, il en disait parfois un peu plus que sa politique ne l'eût approuvé.
Elle lui savait gré de comprendre la beauté de sa petite ville et d'avoir pour l'indifférence héroïque de ses bourgeois plus d'indulgence amusée que Philippe.
Sur la place du Saint-Sépulcre où, huit cents ans auparavant, le comte Guy de Ponthieu avait passé la revue de son armée d'Orient, Lucien écoutait avec complaisance Cabotin, dit La Ressource, jouer, solitaire et magnifique, le Bâtard de Duguesclin.
--À la vérité fort bien, disait Duguesclin à ses hommes d'armes, représentés par de petits cercles blancs sur les pavés, à la vérité fort bien, nous autres, hommes du moyen âge, ne devons pas oublier que nous partons demain pour la guerre de Cent Ans.
«Nous autres hommes du moyen âge» est charmant, disait Lucien; est-ce plus comique d'ailleurs que le « nous autres hommes de progrès» de ce vieux Philippe? Il part volontiers, lui aussi, non pour la guerre de Cent Ans, mais pour la Paix Éternelle. C'est bien la même chose.
--Mais, dit-elle, avec un loyalisme conjugal un peu hésitant, est-ce bien à vous de railler Philippe? Vos opinions sont les siennes...