Part 3
Et il dénonça la corruption qui envahissait le pays légal: les députés disposaient du budget, de bureaux de poste, de débits de tabacs, de tronçons de chemin de fer.
--Tout cela est malheureusement vrai, dit Bertrand d'Ouville, mais le moyen de l'éviter?
--Il est fort simple, dit Philippe, c'est le suffrage universel... ce qui est possible avec un corps électoral réduit deviendra impossible quand la nation votera toute entière.
--Le suffrage universel! dit l'archéologue avec un peu d'irritation. Ce serait l'anarchie.
Philippe haussa les épaules: le vieux lion fit entendre des grognements préparatoires:
«Hum, hum... fit-il... une seule condition pour rendre le suffrage universel possible... la conscription... Garde nationale légitime le suffrage restreint.»
Et comme les deux autres le regardaient avec quelque surprise, il expliqua:
«Hum... Meilleur gouvernement est celui qui dure le plus longtemps... or pour qu'un gouvernement dure, il faut qu'il y ait équilibre, c'est-à-dire que la force et le pouvoir coïncident... comprenez-vous?... Temps primitifs: force musculaire toute puissante... lutteur ou pugiliste doit régner... Achille, Ulysse... Barons féodaux: excellent système tant que les cavaliers font peur aux piétons... Mais poudre à canon fait armées de fantassins et du même coup pouvoir central... comprenez-vous?... Et si jamais les hommes apprennent à voler, ou perfectionnent la chimie au point que des individus puissent lutter contre des armées... hum... verrez lentement, mais sûrement se recréer une féodalité... Force et pouvoir... hors de là désordre... comprenez-vous?
--Oui, dit Philippe, c'est ingénieux: mais Napoléon renverse votre système. Avec lui, l'armée nationale ne sert qu'à soutenir un tyran.
Le vieux lion pencha son mufle plus bas encore sur son épaule et regarda Philippe avec malice.
--D'abord, dit-il, l'armée de Napoléon était une armée de métier... ensuite Napoléon n'était pas un tyran.
--Certes non, dit Bertrand d'Ouville: il croyait aussi peu à son droit divin qu'à celui des peuples. C'était sa force. Jamais homme n'a vu plus clairement les choses comme elles sont, sans les déformer pour satisfaire ses désirs ou ses préjugés. Après l'échec du camp de Boulogne, sans perdre une minute à se lamenter sur tant d'efforts perdus, il prépare Austerlitz... Et pendant la campagne d'Italie, dès la première neige: «Allons, dit-il, il faut faire la paix, le Directoire et les Avocats diront ce qu'ils voudront.» De même la religion, la noblesse, étaient pour lui des faits dont il n'avait garde de négliger l'importance. Non, cet homme-là n'était pas un tyran, c'était un chef.
--Hum... dit Lecardonnel, connaissez-vous l'histoire de Bonaparte discutant avec Portalis projet de constitution?... Il faut, dit-il, qu'elle soit courte et...--Courte et claire, dit Portalis.--Oui, dit Bonaparte, courte et obscure.
--Je trouve cela d'un réalisme admirable, dit l'archéologue, c'est fort comme du Machiavel.
--Oui, dit Philippe avec feu, mais ce grand réaliste a succombé comme tous ses pareils pour avoir oublié qu'il y a autre chose chez l'homme que ces passions et ces intérêts qu'il connaissait si bien. Il y a un appétit mystique de justice et d'égalité qu'il faut satisfaire; il y a la bonté, il y a l'amour... Et ces autres grands réalistes, ces empereurs romains qui ont donné au monde un bonheur peut-être unique dans son histoire, ont vu leur œuvre s'écrouler devant quelqu'un qui disait: «Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu...
Le vieux Lecardonnel, son large nez plongé dans un verre de remarquable fine champagne, regarda le jeune apôtre avec sympathie.
«Ah! là, dit-il... Bertrand... Là, il y a quelque chose... L'idéalisme fait partie de la donnée du problème... Si on le néglige... solution incomplète.
Il ajouta après réflexion: «Ou indéterminée.»
--Peut-être, dit Bertrand d'Ouville, mais il n'y a qu'un cynique qui puisse être idéaliste sans danger pour ses concitoyens.
Sur quoi le vieux lion, agitant vigoureusement sa crinière, répéta plusieurs fois avec une évidente satisfaction:
--Courte et obscure... Viniès... courte et obscure.
Philippe décida dans son cœur qu'il préférait les manières abruptes de son chef à l'ironie mesurée de Bertrand d'Ouville.
VII
Les souvenirs de Philippe étaient si tendres qu'il prit à Epagne le dimanche suivant un air un peu conquérant. Geneviève, âme tendue et fière qui résonnait aux plus légères nuances de sentiment, fit aussitôt mille amitiés au vieil archéologue à côté duquel elle alla s'asseoir.
«Ô Abisaïg, vierge sunamite...» pensa Mademoiselle qui proposa innocemment aux jeunes gens d'aller tous trois faire une promenade.
--Je suis fatiguée, dit Geneviève, mais Catherine peut très bien sortir seule avec M. Viniès, n'est-ce pas, mademoiselle?
--Certainement, dit la voix flûtée, mais ils devront rester dans le parc, car les gens du pays jaseraient et M. Bresson ne me confierait plus sa fille.
Catherine, étonnée de sa bonne fortune, se leva avec empressement. Philippe dut suivre, d'assez méchante humeur.
Autour des pelouses attristées par les feuilles humides et rouges de l'automne, leur conversation morte tourna sans joie. Elle lui demanda ce qu'il pensait de Mademoiselle: il dit qu'il l'admirait beaucoup. Elle essaya de parler d'elle-même, de sa vie triste chez ses parents, de ce qu'elle eût aimé à faire pour les ouvriers de son père. Elle s'excusait inutilement de sa naissance riche et bourgeoise.
Puis elle voulut dire avec force qu'elle aimait Werther et Manfred. Philippe, injuste, écoutait impatiemment cette enfant maladroite avec une réelle bonté, un besoin de dévouement et d'adoration presque maladifs, elle avait le malheur de dire faux et ses phrases sans fraîcheur endormait l'esprit.
Ils revinrent s'asseoir d'un air accablé en deux coins opposés du salon.
Il y eut un assez long silence: par la fenêtre sans rideaux on voyait des haillons de brume s'effilocher dans le ciel livide.
--Que pourrions-nous faire? demanda Geneviève.
--Vous savez ma règle, dit Mademoiselle, si l'on est huit, il faut parler voyage; si l'on est six, philosophie; si l'on est quatre, sentiment; si l'on est deux, chacun parle de soi.
--Mais nous sommes cinq, mademoiselle.
--Alors, allez au diable.
--Connaissez-vous, dit Bertrand d'Ouville, les triangles de madame de Ludre?
--Non, dit Mademoiselle, d'abord qui est madame de Ludre?
--C'est une bonne dame fort dévote qui vient de publier un manuel de perfectionnement moral. L'une des méthodes qu'elle y recommande pour sauver son âme est de tracer sur une feuille de papier autant de triangles que l'on a de défauts graves. Puis à mesure que l'on se perfectionne, on noircit lentement chaque triangle en commençant par le sommet. Quand tous sont noirs, votre âme est blanche. Lors de mon dernier voyage à Paris, c'était un jeu fort à la mode chez mes cousins Genzé que de donner à ses amis des triangles à remplir.
--C'est un jeu bien dangereux, dit Mademoiselle, je pourrais vous en offrir une bonne douzaine... Catherine, ma chérie, cherchez-nous du papier et des crayons.
Un nouveau silence se prolongea; ils avaient beaucoup d'idées, mais hésitaient à les écrire. Mademoiselle réclamait à chacun ses défauts, mais personne n'avait l'audace de s'adresser à elle. Enfin Bertrand d'Ouville fit passer un papier à Philippe.
--Esprit de système, lut celui-ci surpris, ma foi, monsieur, je pourrais vous le rendre.
Geneviève dessinait minutieusement deux triangles pointus qu'elle alla porter avec une révérence à Bertrand d'Ouville et à Viniès.
--Coquetterie, lut le vieillard.
--Très Bien, Geneviève, dit Mademoiselle battant des mains.
--Que le diable m'emporte si je cherche à m'en guérir, dit-il. C'est un défaut de jeune homme. Et vous, Viniès, que vous a donné cette jeune folle?
--Exagération, déchiffra Philippe. Pourquoi? dit-il douloureusement.
--Tout ce qui est grand est exagéré, dit Catherine.
--Cela suffit, dit sèchement Mademoiselle, agacée: vous devenez trop subtils, mes enfants. Geneviève, chantez-nous _Orphée_, cela donnera de l'air.
On fît de la musique jusqu'au soir et Philippe ne fut pas retenu à dîner. Après le départ des hommes. Mademoiselle, trouvant Catherine seule dans le salon, la prit brusquement par les épaules et lui dit:
--Catherine, ma petite, souvenez-vous qu'il y a deux choses qu'un homme ne pardonne pas à une femme: c'est de l'aimer, et de ne pas l'aimer.
Philippe, en rentrant, écrivit à son ami Lucien Malessart, rédacteur à _la Réforme_, une lettre violente qui contenait sur les femmes et le monde quelques jugements satiriques et vigoureux.
Quand il avait ainsi habillé ses sentiments en idées générales, il ne les reconnaissait plus et se prenait à les respecter.
VIII
_Lucien Malessart au Préfet de Police._
«J'ai l'honneur, M. le Préfet, de solliciter mon admission dans l'administration que vous dirigez. J'ai déjà fourni quelques renseignements à M. Brette, votre agent, qui pourra répondre de moi.
«Le service dans lequel je désire entrer est celui de la police politique et secrète. Ce service conviendrait à mon caractère: le préjugé qui s'y attache n'a aucune puissance sur moi, car je crois que toute profession a sa moralité et je ne pense pas que celle qui a pour objet d'assurer le repos du pays puisse être méprisée des hommes raisonnables qui savent voir la fin à travers les moyens.
«J'ai été victime, comme bien des jeunes gens, de l'exaltation politique de ce siècle troublé, mais le contact journalier du monde m'a depuis enlevé bien des illusions, et j'en suis arrivé à considérer sans les préventions du vulgaire l'emploi que je sollicite aujourd'hui.
«Affilié à la Société des Saisons, j'y ai acquis une influence assez solide en affectant de n'en chercher aucune, et en me montrant prudent et méticuleux dès qu'une affaire pouvait mettre en danger la sécurité du parti. C'est en continuant à jouer ce rôle parmi les adhérents des sociétés secrètes que je crois pouvoir, monsieur le Préfet, être pour le gouvernement un auxiliaire utile.
«Certes, il vous serait facile de faire arrêter les principaux chefs de ces groupes en somme peu nombreux, mais je suis d'avis qu'il vaut mieux pour assurer le maintien de l'ordre les tolérer et les surveiller, et mon expérience de ce monde d'ambitieux désappointés donne, je crois, quelque valeur à cette opinion.
«Dans un pays ardent comme le nôtre, il me paraît nécessaire de faire croire à la paix des esprits, car il suffit d'y montrer un complot pour que dix autres se forment à son image. La prison et l'exil posent en héros de pauvres diables égarés et cette apparence de gloire donne à d'autres malheureux le courage de les imiter.
«Dès lors, au lieu d'organisations connues qu'il vous est facile de contrôler par l'intermédiaire d'hommes de bonne volonté comme moi-même, vous vous trouvez, monsieur le Préfet, en présence de foyers nouveaux qui peuvent couver fort longtemps avant que la police ne les découvre.
«Or, je prétends que de telles sociétés se formeront toujours à Paris, car elles y trouveront toujours à recruter leurs adhérents dans les milieux que je vais avoir l'honneur de vous énumérer.
«a) _la jeunesse des Écoles_--elle aime le bruit et les événements, et son extrême inexpérience de la vie la dispose à accueillir les théories les plus dangereuses. Les Anglais, qui ont le génie de la tranquillité publique, maintiennent sagement leurs grandes Universités hors de Londres.
«b) _les impuissants_--avocats sans causes, médecins sans patients, écrivains sans lecteurs, marchands sans clients. Là est le champ de recrutement éternel de toutes les causes révolutionnaires, et à ce propos je me permettrai de faire remarquer l'importance qu'il y a pour tout gouvernement à bien payer ses intellectuels. J'irai même jusqu'à soutenir que c'est une des fonctions de la police politique que de rechercher les intelligences inutilisées et de les arracher aux dangereux conseils du désespoir en leur procurant les moyens de gagner honorablement leur vie.
«c) _les ouvriers des faubourgs_--bien intentionnés, braves gens par nature, mais batailleurs par habitude et prêts à tout parce qu'ils n'ont rien à perdre.
«d) _les réfugiés politiques_, exilés de pays étrangers et qu'on a le plus grand tort d'accueillir dans le nôtre.
«C'est parmi ces hommes que s'est recruté le personnel de la Société des Saisons: il s'y recruterait encore si la société actuelle était dissoute. Si au contraire celle-ci subsiste, je me fais fort, monsieur le Préfet, de vous tenir au courant chaque semaine de ses projets et de ses moyens d'action. En particulier, la seule imprimerie clandestine de la Société a été placée dans mon appartement qui est considéré comme un endroit sûr, ce qui vous donne toute garantie sur la nature des écrits qui seront ainsi répandus.
«J'ai également quelques accointances en province, surtout dans le Pas-de-Calais et dans la Somme. À titre d'exemple, je vous signalerai l'ingénieur des Ponts et Chaussées Viniès, communiste et républicain, qui fait une propagande purement théorique, mais active dans les milieux ouvriers d'Abbeville. On ne peut dire que ce fonctionnaire soit dangereux, mais c'est un esprit confus et utopiste qu'il y a lieu de surveiller et en cas de troubles d'éliminer.»
La lettre se terminait par quelques détails intéressants sur plusieurs jeunes hommes d'Amiens et d'Arras qui informaient volontiers Lucien Malessart de leurs idées et projets politiques.
IX
La route royale n° 32, le projet d'amélioration de la Baie de la Somme et les querelles ardentes du maire d'Ault avec l'Océan occupèrent l'ingénieur Viniès pendant le mois de novembre. Le maire d'Ault surtout, fermier énergique el sanguin, le força à passer plus d'une journée en diligence. Viniès le persuada enfin d'ouvrir parmi les propriétaires une souscription qui permettrait d'élever un mur de défense: il en établit la courbe ingénieuse qui devait défier et rejeter les vagues.
Il continuait à habiter le cabaret Pitollet où Clotilde l'entourait de soins délicats qu'il ne remarquait pas, et à se rendre chaque dimanche au château d'Epagne.
Il se donnait beaucoup de mal pour y plaire et avait l'impression d'y avoir assez bien réussi. Son sourire était sans grâce et ses plaisanteries douloureuses, mais il apportait des idées à ces jeunes filles fort ignorantes: elles l'écoutaient d'autant plus volontiers qu'il était joli et, quoique petit, bien fait.
La nuit tombait maintenant très tôt: Catherine et Geneviève mettaient des manteaux épais et, dans le parc, où la lune à son premier croissant allongeait les ombres des sapins, Philippe leur parlait des étoiles et leur disait les noms qu'inventèrent jadis pour elles des bergers chaldéens et des pasteurs arabes. Pour mieux voir, Catherine s'appuyait contre lui et parfois il devait prendre la main de Geneviève pour la pointer vers un coin de ciel.
Il leur prêtait des livres qu'il aimait et auxquels Geneviève reprochait souvent de manquer de naturel. Ils les discutaient en de longues promenades sur les bords majestueux de la Somme: les jeunes filles se tenaient par la taille et prenaient un plaisir, peut-être ingénûment adroit, à s'embrasser devant Philippe. Il écoutait avec une joie toujours fraîche la voix claire de Geneviève, tandis qu'il associait à des désirs plus confus les formes violentes de Catherine et les parfums légers de sa peau de brune.
Le dernier dimanche de décembre, comme il arrivait sans Bertrand d'Ouville que la neige avait effrayé, Mademoiselle lui apprit brusquement de sa voix flûtée que Geneviève faisait ses malles pour aller passer trois mois à Paris. Elle y avait une tante, qui l'invitait depuis longtemps et se promettait bien de la marier.
Philippe fut étourdi de surprise: mademoiselle lui parla avec une douce ténacité des plaisirs que Paris peut offrir aux jeunes filles.
--La danse à la mode est la polka: elle nous vient des paysans de Bohème. Cellarius l'a introduite à Paris. Elle y fait fureur, bien que certains salons du faubourg Saint-Germain la jugent peu décente...
Philippe répondait par de courtes phrases assez incohérentes et écoutait au-dessus de sa tête les pas des jeunes filles. Elles descendirent enfin.
--Je viens d'apprendre que vous partez, dit-il, tragique, à Geneviève.
--Oui, dit-elle avec un petit air de défi: cela m'ennuie de quitter Mademoiselle, mais je suis contente de voir enfin le monde.
--Le monde n'est pas Paris, dit Philippe amèrement.
La journée se traîna, interminable et lourde. Les femmes parlaient de diligences, de bagages, de robes et déploraient que le chemin de fer ne fût pas terminé. Philippe, silencieux, méditait.
Vers le soir, Catherine et Mademoiselle étant sorties un instant pour recevoir une paysanne, il s'approcha brusquement de Geneviève qui, debout près de la fenêtre, regardait le jardin endormi sous la neige.
«Avant que vous ne partiez, dit-il très vite, il y a quelque chose que je voudrais vous demander: ne croyez-vous pas que nous pourrions être heureux ensemble?
--Non, monsieur, répondit-elle sèchement, et elle sortit en courant.
Philippe étant allé sans le savoir jusqu'au perron, respira profondément l'air glacial, et regarda longtemps les masses blanches des sapins. Dans la blancheur uniforme des choses, les troncs d'arbres mettaient de larges bandes noires qui supportaient les traits fins et nets des branches et des rameaux.
«J'ai joué mon bonheur sur une phrase, pensait-il. Quel sot je fais: il fallait attendre. Je ne suis à ses yeux qu'un petit pédant de province. Allons, il faut accepter ceci stoïquement: me voici libre de me sacrifier pour quelque grande cause.»
Mais il revenait malgré lui aux reproches inutiles:
«Si je n'avais rien dit, je restais son ami. Elle reviendra de Paris dans trois mois: je l'aurais retrouvée. Maintenant, elle ne me parlera de sa vie.»
Et, convaincu que Geneviève le méprisait et le haïssait, il venait de décider de rentrer à Abbeville sans lui dire adieu quand il entendit par la porte ouverte sa voix claire.
--Mademoiselle, criait-elle, si vous avez besoin de moi, je suis au salon, je trie ma musique.
Comme Philippe était fort jeune, il ne comprit pas que la phrase s'adressait à lui, mais comme il était fort amoureux, il se trouva tout de suite dans le salon.
À sa grande surprise, elle le regarda d'un air assez doux.
--Ah! vous êtes ici, dit-elle, je venais chercher la musique que je dois emporter.
Mais elle s'assit dans un fauteuil et attendit qu'il parlât.
--J'espère, dit-il, que vous ne m'en voulez pas et que je resterai votre ami...
--Pourquoi vous en voudrais-je? dit-elle, intéressée et animée. Mais je ne comprends pas ce qui a pu vous plaire en moi. Vous êtes passionné, violent, intelligent...
Il fit un geste.
--Oui, vous êtes très intelligent: vous le savez... Moi je suis sotte, ignorante et petite fille.
--Vous ne vous connaissez pas, vous n'êtes pas faite pour devenir une de ces poupées mondaines. Si vous acceptiez d'être ma femme, je ferais peut-être de grandes choses: je sens en moi près de vous l'ardeur qui les inspire...
Elle remarqua assez justement que dans cc grand amour, il était surtout question de lui.
--Vous êtes très spirituelle, dit-il amèrement.
--Et comment savez-vous, reprit-elle, que je ne suis pas faite pour être une femme du monde? Que connaissez-vous de mes sentiments vrais? La danse, les toilettes, les théâtres, l'esprit et le mouvement de Paris, tout cela me tente plus que vous ne pensez. Il se peut que cela me retienne.
--Le monde, dit Philippe, intéressera votre esprit, mais ne contentera pas votre cœur. Si vous épousez un des papillons de parfumerie et d'ironie facile que l'on y rencontre, je sais que vous ne serez pas heureuse. Ce que je vous offre est certes plus dangereux. Dans quelques années, l'an prochain peut-être, ce régime disparaîtra par la mort du Roi. Alors mes amis et moi, nous essaierons de préparer la France pour la mission d'affranchissement des peuples qui l'attend. Nous allons vivre de grandes années.
--Votre idéal est très beau, mais j'en suis indigne. La vie me semble tellement plus simple que tout cela. L'idée de me sacrifier à des théories, peut-être fausses, me paraît étrange, presque ridicule.
--Le ridicule ne m'inquiète pas, dit-il, je suis né sérieux et tendre... Et pourquoi sacrifier? Si le bonheur...
Mademoiselle entra et vit leurs visages animés.
--Geneviève, dit-elle, je vois que vous classez très proprement la musique. M. Viniès, je regrette de ne pouvoir vous retenir à dîner; ce départ nous donne trop de travail.
--Adieu, dit-il à Geneviève, et j'espère que vous reviendrez.
--Je reviendrai le premier mars mil huit cent quarante-cinq, répondit Geneviève, légère et souriante. Déjà mil huit cent quarante-cinq. Comme cela nous vieillit...
--N'oubliez pas de venir me voir quand cette vieille femme sera partie, dit Mademoiselle, et elle le conduisit avec fermeté vers la porte.
X
Le roi Louis-Philippe étant venu passer un mois au château d'Eu, le sous-préfet d'Abbeville reçut l'ordre d'amener dans sa chaise de poste au premier concert de la Cour M. d'Ouville et M. de Vence. Le Roi aimait Bertrand d'Ouville qui jugeait comme lui sans romantisme la politique de son temps; la Reine Marie-Amélie respectait M. de Vence qu'elle savait fidèle à la branche aînée. Car elle était légitimiste.
Comme l'archéologue suivait à travers les salons du château le petit sous-préfet solennel, un vieux général l'appela: ses broderies d'or rouillées et sombres, sa plaque de la Légion d'honneur ébréchée disaient la gloire de l'Empire. Entassé sur un divan, il suivait des yeux avec horreur un jeune officier qui évoluait, la taille sanglée d'une ceinture lie de vin.
«Qu'est-ce que c'est encore que cela, Bertrand? On a des inventions à présent... des inventions inconcevables...»
Il s'arrêta pour souffler bruyamment, puis grogna contre la campagne d'Algérie.
«Belle conquête ma foi! Une armée d'occupation qui n'occupe rien... la soumission des tribus? Cela consiste quand elles ont cinq cents chevaux à offrir une rosse à Bugeaud... Sur quoi nous pensionnons le chef... Au premier coup de fusil en Europe, ces pensionnés nous tireront dessus... Que diable allons-nous faire là-bas?... Tout cela ne durera pas dix ans.»
Un aide de camp s'approcha, sémillant, couvert de rubans, et fit signe à Bertrand d'Ouville qui voulut se lever. La lourde main du général l'arrêta:
«Attendez donc, mon cher, on ne se lève pas pour ces gens-là.»
Cependant le Roi congédiait aimablement M. le Maire, M. le juge de paix et M. le notaire de Gamaches: ils venaient de lui présenter un honorable industriel anglais qui fondait une usine dans le pays.
«Nous désirons vous avoir à dîner au château, conclut-il: à demain.»
Il répéta l'invitation en anglais, et à Bertrand d'Ouville, introduit après la députation, il expliqua que pour faire de bonne politique, il faut des Français qui sachent l'anglais et des Anglais qui sachent le français. Puis il blâma l'Empereur de Russie qui s'était sottement rendu à Londres la veille du bal des Polonais:
«À quoi bon aller chercher une avanie? Monsieur d'Ouville, Monsieur d'Ouville, les princes intelligents sont rares. Écoutez ceci et retenez-le: le secret de maintenir la paix est de prendre toutes choses par le bon côté, aucune par le mauvais...»
Il parlait avec une verve robuste et saine, sans jamais attendre les réponses. Ayant remercié l'archéologue pour une collection d'armes antiques offerte au Musée d'Artillerie, il l'interrogea sur l'esprit des populations que le Préfet de la Somme prétendait mauvais.
--Que veulent-ils encore? Je déteste la guerre; je n'aime ni le jeu, ni la chasse... M. Guizot me compromet; il a le courage de l'impopularité parmi ses adversaires; il ne l'a pas parmi ses amis.
L'aide de camp vint dire que le concert allait commencer.