Part 2
C'était alors un événement de bien peu d'importance, dit le vieillard, mais j'ai toujours pensé que cette vaillante Isabelle avait les traits précis, les yeux bleu clair et les cheveux pâles de sa petite nièce qui nous chantait hier si joliment du Couperin.
Philippe regarda longuement la place du Pilori que bordaient des boutiques inoffensives.
--Mlle de Vaulges est très intelligente, dit-il.
--Croyez-vous? Ce serait surprenant: une jeune fille... Mais elle a le nez et la bouche les mieux ciselés de la province.
Ils passaient devant l'usine de Bresson: dans les bâtiments anciens, la machine à vapeur étonnait, comme un bourgeois de Daumier dans un décor classique.
Philippe parla de la misère des ouvriers et de l'absurdité du régime de propriété qui faisait riche un Bresson.
--Mon Dieu, dit le vieillard, il est bien certain que la propriété devra se transformer. Ce n'est pas un droit sacré, mais ce n'est pas un crime.
Vous semblez considérer notre civilisation comme un ténébreux complot de riches et de tyrans pour dérober aux peuples je ne sais quelles richesses naturelles... Non, c'est une solution qui, avec tous ses défauts, a été adoptée par les hommes après des siècles de tâtonnement. On peut la retoucher? Eh! comment ne pas le faire? Ces industriels, ces ouvriers, ces usines, nos redingotes et nos blouses, disparaîtront aussi certainement que les armures et les arquebuses, que les barons et les serfs. Mais il y faut du temps. On ne peut pas jeter la civilisation comme un livre qui a cessé de plaire.
--Qui parle, monsieur, de rejeter la civilisation? Il s'agit seulement d'en éliminer les incohérences qui choquent douloureusement un esprit logique. Aux hommes qui devraient être associés pour lutter contre la misère, vous êtes arrivé à donner des intérêts contradictoires. La maladie, le froid, les guerres sont agréables et avantageuses à des classes entières de citoyens. La concurrence gaspille des forces immenses. Tout cela est fou. Et il n'y a qu'un remède, c'est l'égalité.
Ils suivaient la vallée du Scardon. Le ruisseau étroit et clair coulait entre les saules aux bras tronqués. Une compagnie de canetons, derrière une cane prudente et grave, croisaient allègrement d'un bord à l'autre. Dans la lumière atténuée et douce, les toits rouges d'une ferme, le brun gras de la terre, l'eau cendrée d'un étang brillaient d'un éclat solide et mesuré.
--L'égalité? dit Bertrand d'Ouville. Et pourquoi serait-ce un remède? Pour sauver les hommes de la misère de leur condition, il ne s'agit pas tant de savoir comment on partagera que d'avoir quelque chose à partager. Ce qui a fait le succès de la propriété privée, c'est son évidente puissance de production. Voyez-vous quelque avantage à faire une société de malheureux, tous égaux dans leur misère?
--Sans même discuter ce point, me permettrez-vous de vous dire, monsieur, que vous jugez la question d'un point de vue un peu médiocre? Vous ne pensez qu'au confort matériel...
--C'est beaucoup.
--Mais ce n'est pas tout. L'égalité est un bien en elle-même. Croyez-vous qu'il soit agréable de naître esclave. Pour moi j'aimerais mieux crever de faim libre que de souper après mon maître.
Ils étaient arrivés sur un petit pont rustique qui traverse le Scardon. Devant eux une île boisée divisait la rivière en deux bras. Un moulin vénérable barrait l'un d'eux.
Bertrand d'Ouville s'appuya à la rampe de sapin et regarda l'eau rapide et transparente. Un vieux tronc noir à demi immergé créait un remous en aval duquel une grosse truite immobile attendait les gibiers portés par le courant.
--Un maître..., dit le vieillard; croyez-vous que le régime communiste vous l'épargnerait? Vous confondez tous, mon cher, l'argent, qui n'est qu'un signe, et le pouvoir, qui est réel et désirable. Ce qui vous offusque chez le riche, ce n'est pas qu'il possède des rondelles de métal jaune, c'est qu'il est puissant. C'est qu'il a une voiture, des femmes, des serviteurs.
Mais quel que soit le régime, il vous faudra un chef. Il aura une voiture parce que les devoirs de sa charge exigeront qu'il se déplace rapidement, il aura des serviteurs parce qu'il sera trop occupé pour faire sa cuisine, il aura des femmes parce qu'il sera nouveau. Et il sera haï parce qu'il sera le maître.
Un petit claquement de l'eau l'interrompit: la truite, montrant pendant l'éclair d'un instant sa gueule noire, avait happé une mouche.
--Regardez. Cet emplacement de chasse est, pour un poisson, la fortune. Le moulin, le remous du saule y apportent mille proies faciles. La plus grosse truite de la rivière l'occupe par droit naturel. Attrapez la, mon cher, faites-la cuire et revenez demain: vous la retrouverez à la même place.
--C'est un apologue que les gros poissons racontent volontiers aux petits, dit Philippe Viniès. Mais nous ne sommes plus, heureusement, au temps où les fables d'un sénateur bourgeois arrachaient au Mont Sacré un peuple trop indulgent. Si les truites connaissaient la puissance de l'association...
Bertrand d'Ouville sourit:
«Ma foi, dit-il, il est bien vrai que toutes les discussions sont vaines. Ce sont les tempéraments, non les idées, qui s'affrontent; moi, je ne digère pas la fraternité. Votre estomac semble l'exiger... Mais voici la Voie Romaine.
Ils étaient maintenant dans la forêt épaisse et humide: devant eux une légère dépression se creusait nettement dans le sol couvert de feuilles mortes et, bordée de talus moussus, s'en allait en longue ligne droite, des deux côtés, à perte de vue.
--Tout le long de cette route, dit l'archéologue, j'ai trouvé de petits temples, des villas, des corps de garde. N'est-il pas curieux de penser qu'un ingénieur romain a dessiné ces choses, que des légionnaires ont défriché ce pays, et que la forêt a repris enfin pour les conserver ces terres que Rome avait délivrées.
Ah! quand on sait que la Légende dorée a été écrite plus de mille années après le journal scientifique de votre collègue César, cela permet en effet de beaux espoirs aux Wisigoths de votre sorte.
* * *
Ils revinrent lentement vers la ville par un chemin à flanc de coteau d'où l'on percevait plaisamment l'ordre parfait de ce paysage si simple. Le ciel gris faisait plus vertes les prairies qui épousaient les croupes des collines picardes comme une robe bien ajustée. Comme ils arrivaient au faubourg Saint-Gilles, Bertrand d'Ouville, poussant une lourde porte, fit entrer Philippe dans la cour de l'hôtel de Vence où l'herbe poussait entre les pavés noirs.
--Regardez ceci, mon cher; est-ce beau? La grâce sobre des lignes, l'aisance noble du toit, cette fenêtre classique qu'orne à peine un feuillage léger... Et la couleur de tout ça: cette brique à peine rose, cette pierre à peine grise... Ah! votre romantisme, mon cher, je suis loin d'en mépriser les beautés; tout est bon et je ne blâme personne. Mais le goût qui s'était formé chez nous aux deux derniers siècles a été une chose charmante. Les artistes, travaillant pour une élite de deux ou trois mille délicats, s'imposaient une mesure et une solidité peut-être uniques au monde. Alors on était sensible sans être sentimental, passionné sans être violent, érudit sans être pédant. Votre Rousseau gâta tout cela. Cela nous valut bien des tourments. Le mauvais goût conduisit au désordre et le lyrisme à la guillotine.
--Vous allez me trouver bien sot, monsieur, dit l'ingénieur, mais je donnerais volontiers tous les produits de cet art si mesuré, vos Trianons, vos Watteau, et vos tragédies raisonnables, pour une page des _Confessions._
Et qu'importe l'art s'il est stérile? Il y a plus de beauté dans la fête de la Fédération ou dans le Serment du Jeu de Paume que dans tous vos hôtels élégants et médiocres.
--Peut-être, dit le vieillard, quittant avec regret la vieille cour, mais la scène, si belle qu'elle soit, meurt si l'art ne la fixe. Votre Révolution n'a rien laissé de grand. Si d'ailleurs son histoire a quelque beauté romantique, c'est par le contraste entre sa sauvagerie et ce qui flottait encore dans l'air des grâces de Trianon. Les graveurs qui dessinèrent ces haches de licteurs menaçantes étaient les mêmes qui en d'autres temps avaient entrelacé des rubans, et les bonnets phrygiens prenaient sous leurs crayons je ne sais quel air noble et délicat.
Les belles choses, mon ami, sont le produit de ces époques que vous appelez j'imagine, odieuses et tyranniques et que j'appelle, moi, constructives. Quel est l'anniversaire favori de vos amis? celui d'une démolition, tandis que ceci...
Les corbeaux s'échappaient en croassant des tours massives et gracieuses de l'église de Saint-Vulfran.
«Voyez, milord, fit une voix derrière Philippe, belles tours, deux cent vingt pieds de haut, mesurées par les Anglais..., beau portail, belles portes...
--Laisse-nous tranquille, dit l'archéologue, tu vois bien que c'est moi.
--Yes, milord, dit le vieux soldat, et il salua.
--Il a d'ailleurs raison: ces portes sont très belles... Elles furent offertes à Saint-Vulfran au XVe siècle par le bourgeois Mourette, de cette ville, qui fit graver sur chacune d'elles: «Vierge aux humains la porte d'amour êtes.» Ainsi son nom demeure dans un pieux calembour.
J'ai chez moi le portrait de Mourette et de sa femme dans une «Vierge au donateur» d'un inconnu plein de talent. C'est un honnête marchand qui ressemble à mon cordonnier. Je lui envie la violence du sentiment qui le persuada de dépenser sa fortune de si jolie manière.
--Nous ferons aussi bien, dit Philippe, le jour où quelque grande passion nous inspirera à notre tour. Imaginez l'ardeur avec laquelle les artistes sculpteront les portes de ces phalanstères qui seront les cathédrales du travail et de la fraternité humaine.
Par de petites rues étroites, ils rejoignirent la grand'place: comme ils passaient devant le cabaret Pitollet, Clotilde leur sourit.
--J'aime bien Clotilde, dit le vieillard, elle a l'air honnête et réjoui de certains portraits de La Tour. Cela s'explique d'ailleurs: La Tour était de chez nous.
V
Philippe le dimanche suivant, se retrouva à Epagne avec un vif plaisir. Les jeunes filles demandèrent la permission d'aller avec lui faire une courte promenade au bord de la Somme. La rivière, très haute, lisse et rapide, coulait comme un canal de Versailles, entre deux nobles rangées de grands arbres.
--Cette rivière, dit Philippe, va me donner bien du tourment.
--Pourquoi? dit Catherine, complaisante.
--Mon devoir d'ingénieur est de l'empêcher de vous inonder: ce n'est pas facile.
--Comme ce doit être intéressant, dit Catherine.
Il leur expliqua assez longuement le fonctionnement des écluses et le régime de la Somme sur lequel il avait déjà trouvé le temps de former des idées originales et définitives.
--Je suis, dit Geneviève, ignorante comme une nonne. Au couvent on nous apprenait chaque année la géographie des Lieux Saints, mais jamais celle de la France. Depuis que j'en suis sortie, je lis des romans, je chante: je suis paresseuse.
Philippe demanda quelles impressions lui avait laissé le couvent.
--Nous étions très heureuses: toutes les élèves rivalisaient de pratiques et d'exaltation.
--Mais que vous enseignait-on?
--L'histoire religieuse, les papes, les schismes... Puis le dogme: le cours était fait par un jeune abbé timide qui n'aimait pas mes questions. Il n'était pourtant pas bête.
Elle sourit à un souvenir.
--Un jour, il avait donné en composition l'immortalité de l'âme. Je l'avais prouvée en montrant que les méchants doivent être punis quand ils ont échappé aux châtiments terrestres. «C'est une mauvaise raison, me dit l'abbé Hamon, elle prouve que l'âme survit au corps mais on ne voit pas pourquoi ce serait pour l'éternité. Les méchants seraient aisément punis en quelques années.» C'était juste, ne trouvez-vous pas?
--Oui, dit Philippe, qui marchait maintenant derrière elle sur le chemin de halage étroit, mais comment la prouvait-il, lui?
--Je ne sais plus: cela n'a pas grande importance... On nous apprenait aussi l'histoire romaine, à cause des martyrs. J'avais été vivement frappée par l'histoire des Carthaginoises coupant leurs cheveux pour en faire des câbles de vaisseaux; je me représentais mes cheveux tressés en câble pour quelque grande guerre. C'était un sacrifice agréable... J'aimais beaucoup Scipion et César.
--Il n'y a rien de plus beau au monde que l'histoire de Rome, dit Philippe avec exaltation. Toutes nos grandes idées viennent de là. M. d'Ouville collectionne des débris romains. À quoi bon? Nous sommes tous des débris romains. Mais je préfère, moi, Brutus à César.
Geneviève qui suivait sa pensée, continua:
--Nous avions un confesseur jésuite qui était bien l'homme le plus fin que j'aie encore rencontré. Il comprenait nos âmes de petites filles! C'était merveilleux. D'ailleurs il en voyait tant et nous étions toutes si pareilles. Nous avions toujours honte de n'avoir aucun péché à confesser et nous nous en empruntions pour avoir quelque chose à dire.
--L'idée du péché, dit-il, tout en admirant inconsciemment les mouvements des hanches de la jeune fille, est bien dangereuse pour des enfants: il faut se servir de leurs passions et non les combattre.
--La nourriture, dit Geneviève, était mauvaise et l'on ne pouvait y suppléer par les envois de nos familles, car la Supérieure, par esprit d'égalité, nous forçait à tout mettre en commun.
--Je sens naître en moi, mademoiselle, une vive estime pour votre supérieure. Ah! si, au lieu de fonder des couvents d'hommes et des couvents de femmes, les moines avaient fait des couvents mixtes, le monde entier vivrait aujourd'hui dans un communisme chrétien et l'idée de richesse privée paraîtrait si absurde...
--Peut-être, coupa Geneviève, mais c'était fort désagréable pour le chocolat du dimanche. On mélangeait là-dedans tous nos chocolats de marques différentes, et même la vanille de celles qui en avaient: c'était atroce.
--Il faut bien souffrir un peu pour fonder le royaume de Dieu, dit Philippe: vous apportiez votre pierre.
Et il décrivit la cuisine, les modes et les arts de l'état qu'il fonderait quelque jour avec ses amis. Il s'efforçait de mêler quelque gaieté à son enthousiasme, mais se prenait trop au sérieux pour se railler bien volontiers.
Ils retrouvèrent à l'entrée du jardin Mademoiselle et Bertrand d'Ouville qui étaient venus à leur rencontre.
--De quoi parliez-vous, mes enfants? dit Mademoiselle enrôlant par ce seul mot Philippe dans sa maternité d'adoption.
--M. Viniès, dit Geneviève, enlevant son chapeau et le faisant tourner par les brides autour de son poignet, nous expliquait que dans sa cité future, Catherine et moi devrons porter les mêmes robes bien que Catherine engraisse et que je maigrisse.
--C'est vrai, dit Mademoiselle souriante, M. Viniès est communiste, ou socialiste, je crois que c'est le nouveau mot.
--Vous êtes extraordinaires, vous autres, femmes, dit Bertrand d'Ouville avec un peu d'humeur: un jeune fou vous expose un système dangereux qui vous supprimerait toute liberté, où il faudra une loi pour obtenir un nouveau meuble, où le menu de votre déjeuner sera arrêté par une commission de savants nommés au suffrage universel, où les théâtres joueront des féeries patriotiques édifiantes auxquelles vous serez forcées d'assister une fois par semaine, et vous traitez toutes ces folies comme une manie inoffensive.
--Toutes les idées des hommes sont des manies inoffensives, dit Mademoiselle, mais quelques sottises que vous fassiez, tout s'arrange tôt ou tard parce que nous les femmes conservons toujours les trois sciences essentielles...
--C'est-à-dire? demanda Philippe surpris.
--La cuisine, la couture et l'élevage des enfants.
Bertrand d'Ouville soupira:
«Si les femmes et les Saint-Simoniens s'entendent pour nous civiliser, dit-il, les délicats comme moi n'ont plus qu'à chercher une île déserte où, de vivre en barbare, on ait la liberté.
La voiture de M. de Vence s'arrêta devant la porte: il venait chercher Bertrand d'Ouville pour faire au cercle son whist dominical.
--M. Viniès, dit Mademoiselle, je suis sûre que vous ne jouez pas au whist: voulez-vous rester et dîner avec nous?
--Vous aurez à rentrer à Abbeville à pied, Viniès, dit Bertrand d'Ouville, avec une nuance de menace.
--Mais j'aime beaucoup marcher: j'accepte avec plaisir.
--À votre aise, dit le vieillard.
«Qu'est-ce qu'il a? dit Philippe en remontant l'allée seul avec Mademoiselle. Il a l'air mécontent.
--Eh! mon petit il a quelque raison de l'être. Avant qu'il ne vous eût amené, Geneviève et Catherine chaque dimanche écoutaient ses histoires qui sont d'ailleurs souvent spirituelles. Vous venez, vous êtes jeune, on s'occupe de vous, mes enfants vous promènent. Lui souffre, c'est tout naturel.
--Mais, dit Philippe, il a plus de soixante ans.
--Et vous croyez que les passions s'apaisent lorsqu'on vieillit? Oh! que vous avez encore à apprendre!... Sachez que les hommes, jusqu'à leur mort, sont petits, petits, petits.
Sur quoi Mademoiselle, ayant prononcé cet arrêt de sa voix flutée, releva légèrement sa large jupe noire, et, montant les marches de pierre avec une vivacité inattendue disparut aux yeux de Philippe étonné et alla commander son dîner.
Le jeune ingénieur eut ce soir-là quelques-unes des meilleures heures de sa vie. Mademoiselle semblait le traiter en initié d'une sorte de mystérieuse franc-maçonnerie féminine; Catherine offrait ses narines palpitantes, sa lourde poitrine et son parfum léger de vierge ardente; Geneviève fut spirituelle, parodia fort agréablement la voix tortillée de M. de Vence, s'intéressa très poliment aux explications que Philippe lui prodigua sur toutes choses, et, pour une phrase banale qu'ils avaient prononcée ensemble lui envoya un beau regard d'intelligence fraternelle qui le fit frissonner de plaisir.
Il rentra à pied par une pleine lune qui mettait aux coins des villages des ombres romantiques et dures; il était parfaitement heureux et le chemin lui parut trop court.
VI
Les sentiments vifs se transforment volontiers en actions: Philippe, au lendemain de ce dimanche heureux, alla visiter le canal de la Somme et le port de Saint-Valéry et revint de son voyage armé d'un projet de travaux qui devaient selon lui bouleverser utilement ce coin de la Picardie. Deux jours plus tard une visite de M. Lecardonnel, son ingénieur en chef, lui permit d'exposer ses idées.
Ce qui frappait tout de suite en Lecardonnel était son énorme tête, entourée de cheveux blancs assez longs et très fins: le visage glabre, aux traits puissants, faisait penser à un mufle de vieux lion. La tête était penchée sur l'épaule, et le nez toujours enfoui dans un grand mouchoir jaune, par précaution contre un rhume éternel. Au-dessus du mouchoir, deux yeux d'un bleu très clair charmaient dans ce visage de vieillard comme des bleuets dans une terre crevassée.
Il était vêtu hiver comme été d'un grand pardessus noir taché de craie, car il passait sa vie au tableau noir. C'était un mathématicien ingénieux, beaucoup plus occupé de ses travaux personnels que de ceux de son département qui se faisaient bien tout seuls.
«J'aurai aussi à vous soumettre bientôt, dit Philippe quand ils eurent terminé l'examen des affaires courantes, un projet d'amélioration de la Baie de la Somme. J'ai été stupéfait en arrivant ici de constater le faible trafic de la ligne d'eau Somme-Amiens-Paris, qui serait pourtant, pour les marchandises venues d'Angleterre, la voie d'accès la plus naturelle. Je ne comprends pas par quelle aberration on a pu laisser Saint-Valéry dépourvu d'un port convenable alors qu'on dépense des millions au Havre qui, d'après beaucoup de géographes, sera inutilisable dans cinquante ans...
--Hum... dit Lecardonnel dans son mouchoir... chenal de la baie très mauvais... sables mobiles... les bâtiments s'échouent... comprenez-vous?
Il parlait avec une extrême rapidité et supprimait la moitié des mots:
--C'est ce que m'ont dit les pilotes, monsieur, dit Viniès, mais il semble vraiment facile de fixer le chenal.
--Hum, hum... fit Lecardonnel... si la rivière coulait seule dans les sables... oui, alors... mais tout est bouleversé par la marée... Courant de la Somme pratiquement nul par rapport au courant du flot... comprenez-vous?
--Oui, monsieur, dit Philippe, déployant une carte, mais on pourrait aisément renforcer le courant de la rivière en rapportant l'écluse qui la ferme sous la tour de Harold. Dès lors, les eaux ne perdant plus leur vitesse sur un trajet trop long creuseraient un chenal profond. Avec deux jetées et quelques bassins, on ferait de Saint-Valéry...
--Mettez ça sur papier, faites-moi un projet... on verra... hum, hum... mais les sables... les sables... éléments non définis dans la donnée du problème... comprenez-vous?
Puis le vieux lion inclina la tête davantage et fixant sur Philippe ses yeux jeunes:
--Ah! j'oubliais... j'ai reçu du préfet un mot me priant de surveiller votre attitude politique... hum, hum... pour moi, la politique n'existe pas... éléments non définis, comprenez-vous?... Mais je voulais vous prévenir.
--Je ne serai pour vous, monsieur, la cause d'aucun ennui, je ne demande que la liberté de penser.
--Aucun ennui possible ici, prononça son chef; vallée fertile, hommes paisibles... carte politique de la France suit la carte géologique... comprenez-vous?... J'ai vu en Italie un village bâti sur deux versants d'une montagne. Côté du soleil, récoltes superbes, habitants conservateurs... côté de l'ombre, révolutionnaires... s'injurient les uns les autres avec beaucoup de conscience.
Puis il emmena Philippe chez Bertrand d'Ouville avec lequel il devait déjeuner. En route il admira Saint-Vulfran:
«Rien de plus beau que ça, Viniès... Cathédrale gothique... algèbre de pierre... édifice vraiment spirituel... Remarquez bien: pressions suivent les nervures et piliers... Armature soutient toute l'église... murs ne sont que des tentures... comprenez-vous? Êtes-vous croyant? Moi, oui... rien de plus beau que la théologie, si ce n'est peut-être l'arithmétique... Mais me suis toujours demandé ce qu'on pourra bien faire pendant l'éternité... ai commencé une étude des espaces à plus de trois dimensions en vue de m'occuper là-haut.
Bertrand d'Ouville fît bon accueil à Philippe et l'invita à déjeuner:
--Eh bien! lui dit-il, vous êtes-vous diverti aux mystères de la Bonne Déesse?... Lecardonnel, connaissez-vous mes amies d'Epagne: il faudra que je vous emmène, vous verrez deux jolies filles.
--Hum... hum..., fit le vieux lion... les femmes... éléments non définis. Êtes-vous marié, Viniès? Non? Tant mieux... La plus grande intelligence commune de deux êtres inégaux est nécessairement inférieure à l'intelligence du meilleur des deux.
On annonça le déjeuner: des cabinets italiens aux marquetteries bigarrées ornaient la salle à manger. La cuisinière de Bertrand d'Ouville était célèbre dans tout le Ponthieu et Lecardonnel durant la plus grande partie du repas savoura les plats en silence.
Philippe raconta à l'archéologue une violente discussion qu'il avait eue la veille avec le sous-préfet au sujet d'un réfugié polonais auquel sa demande de secours avait été retournée avec cette note: «Gagne déjà six francs par semaine comme violoniste au théâtre».
--J'avoue, dit Bertrand d'Ouville, que je ne comprends guère moi-même pourquoi nous devrions pensionner des étrangers.
--La Pologne, dit Philippe est, dans l'Est, le boulevard de la civilisation: elle y jouera, si nous savons l'y aider, le rôle que joue la France dans l'Ouest.
--C'est encore de la politique romantique, mon cher, mais l'électeur français ne se soucie guère d'en faire les frais. Un de mes fermiers, gros contribuable, se plaignait à moi l'autre jour de ces secours aux réfugiés: «Je vais, me dit-il, demander au sous-préfet une place de polonais.»
--Il est électeur? dit Philippe sarcastique. Il l'obtiendra.