Part 1
ANDRÉ MAUROIS
NI ANGE, NI BÊTE
— ROMAN —
PARIS
LIBRAIRIE BERNARD GRASSET
61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61
1919
Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous pays
Copyright by André Maurois, 1919
TABLE DES MATIÈRES PREMIÈRE PARTIE I II III IV V VI VII VIII IX X XI DEUXIÈME PARTIE I II III IV V VI VII TROISIÈME PARTIE I II III IV V VI VII VIII
PREMIÈRE PARTIE
Pour devenir un parfait philosophe, il me manquait surtout une passion, à la fois profonde et pure, qui me fit assez apprécier le côté affectif de l'humanité.
Auguste Comte.
I
Au temps où le roi Louis-Philippe régnait sur les Français, M. Bertrand d'Ouville, rentier et archéologue abbevillois, revenant un matin d'Amiens en diligence, se trouva seul dans la voiture avec un jeune homme grave et barbu, dont le chapeau en tronc de cône et le gilet à la Robespierre proclamaient assez naïvement les opinions républicaines.
--Excusez-moi, monsieur, dit le vieillard, dès qu'ils eurent franchi le pavé bruyant des faubourgs, ne seriez-vous pas le nouvel ingénieur de l'arrondissement d'Abbeville?
--Oui, monsieur, dit l'autre, très surpris, et examinant sans bienveillance ce petit homme à la voix précieuse.
--Ce n'est pas par curiosité, croyez-le, que je me suis permis de vous interroger. Je m'occupe d'archéologie, mes recherches me mettent en rapports assez fréquents avec vos services et j'attendais votre arrivée. Je me nomme Bertrand d'Ouville.
Le jeune homme salua et dit sèchement: «Philippe Viniès». La redingote doctrinaire, le haut col de velours noir lui inspiraient une méfiance sévère.
--Vous paraissez très jeune, reprit le vieillard, croisant lentement ses jambes maigres, vous venez sans doute de sortir de l'École?
--Oui, monsieur; Abbeville est mon premier poste.
--J'espère que vous vous y plairez. La société y est, sottement à mon avis, très fermée aux fonctionnaires. Mais j'avais fait ouvrir à votre prédécesseur quelques maisons agréables. Un ingénieur n'est pas un préfet, et pourvu que vous ne parliez ici ni de religion, ni de science, ni d'art, ni de politique...
--Je vous remercie, monsieur, dit le jeune homme avec effort, mais je dois vous dire en toute franchise que mes opinions sont fort avancées. J'ai dû accepter un poste du gouvernement du Roi: je sais que cela m'oblige à ne point conspirer, mais cela me laisse le droit de dire ma pensée, ce qui me fera, je pense, peu d'amis.
Philippe Viniès, après ce petit discours, toussa légèrement et regarda le vieillard d'un air assez fier.
--Hélas! dit celui-ci avec humilité; il faut avouer que notre bonne ville n'entend rien aux révolutions. Nos pères y mirent jadis tant de négligence qu'ils ne guillotinèrent personne, et n'auraient même jamais arrêté un ci-devant si la Convention, émue de ce scandale, n'avait envoyé à Abbeville un représentant en mission. Comme il paraissait brave homme, on consentit, pour lui faire plaisir, à emprisonner deux nobles et un prêtre. On dut attendre son départ pour les remettre en liberté, mais pendant les quinze jours que dura leur détention, le geôlier ne manqua pas un soir de les autoriser à coucher chez eux.
--Vous admirez cette tiédeur, monsieur? dit Philippe Viniès avec quelque âpreté. Si vous ne veniez de m'apprendre vous-même qu'il ne faut pas ici parler de politique...
--Distinguons, monsieur, coupa le vieux provincial de sa voix mesurée et satisfaite; tout ce que nous vous demandons, c'est de ne jamais mettre en danger la sécurité de notre bonne ville. Rien de plus. Soyez d'ailleurs légitimiste à Londres, républicain à Paris; dites, si cela vous divertit, du mal de tous les gouvernements, mais qu'Abbeville sache bien clairement que vous obéirez à tous.
«Si vous le permettez, je vais déjeuner.»
Et M. Bertrand d'Ouville tira d'un panier une aile de poulet, du pain et du vin blanc: Philippe Viniès développa une grappe de raisin qu'il se mit à picorer.
--Puis-je vous offrir un peu de poulet, dit le vieillard: ma cuisinière me charge toujours de vivres comme pour un escadron.
--Je vous remercie, je me nourris presque exclusivement de fruits et de laitage.
--Par hygiène?
--Non, par principe, par goût et par habitude.
Le vieillard sourit et resta enfin silencieux; les cahots de la patache endormirent les deux hommes.
* * *
Quand Philippe se réveilla, il vit que son compagnon mettait de l'ordre dans son sac.
Sous la brume bleutée qui dessinait au long des coteaux la vallée marécageuse de la Somme, on devinait maintenant la petite ville, bien assise au milieu des campagnes vassales. Les pentes des ravins et les courbes des routes convergeaient vers la masse indécise de ses toits bleus. Sur le ciel gris pâle et rose du couchant, deux belles églises se détachaient, spirituelles et vigoureuses.
«Saint-Vulfran, Saint-Gilles, dit l'archéologue avec tendresse. Vous verrez dans vos tournées que le culte des saints locaux est très vivant dans ce pays et que leurs reliques y font encore des miracles, comme il convient en bon pays d'agriculteurs. Le monothéisme est une religion de bergers nomades qui veulent retrouver partout leur Dieu, mais chez nous le même arbre a porté successivement les fétiches et les images sacrées: nos Picards n'aiment pas changer leurs habitudes.»
Ils dépassèrent quelques constructions isolées et neuves qui jalonnaient un quartier nouveau, puis longèrent une vieille rue tortueuse aux maisons de bois ventrues. Sur le pas des portes les marchandes bavardes avaient le nez robuste et les grosses joues des bonnes femmes sculptées jadis sur les têtes de poutres de leurs maisons.
«Ici, dit Bertrand d'Ouville, les bourgeois sont plus nobles que les nobles. Certains commerces ont été exercés par la même famille depuis le douzième siècle. Vous serez certainement frappé par la dignité de nos boutiquiers. Ils sont polis, mais nullement obséquieux. Si vous désirez un objet qu'ils n'ont point, ne leur demandez pas de le faire venir de Paris, ils vous diront de l'aller chercher vous-même. S'ils le possèdent, c'est à vous de le découvrir dans le magasin.
«Leur commerce est un culte familial qu'ils se transmettent de père en fils; il est juste qu'ils s'étonnent lorsqu'un étranger prétend se mêler à ces jeux sacrés.»
La diligence tourna brusquement à droite et s'arrêta sur une place bordée de hautes demeures aux lignes simples et solennelles.
--Nous voici arrivés, dit le vieillard, vous trouverez ma maison dans la rue des Minimes. Je compte que vous viendrez me voir: je suis grand marcheur et toujours prêt à vous accompagner. Adieu.
Philippe Viniès murmura quelques mots polis et, resté seul, chercha des yeux le bureau des messageries pour s'enquérir d'un hôtel.
Devant une épicerie une vieille femme, appuyée sur une canne, regardait ce personnage nouveau et, le voyant hésiter, s'approcha, curieuse et empressée.
--Vous cherchez quelqu'un, dit-elle.
--Je cherche un hôtel.
--Ah! c'est vrai, dit-elle avec un sourire satisfait, vous êtes le nouvel ingénieur.
--Diable, pensa Philippe, quelle police.
--L'hôtel de la Tête de Bœuf est rue Saint-Gilles: c'est à deux pas, dit-elle, mais puisque vous êtes pour rester, il vaudrait mieux prendre une chambre en ville. Cela vous coûtera moins cher et vous serez mieux. Il y en a une chez le Général, libre d'hier... Là vous serez bien.
--Chez le Général? dit Philippe inquiet. Ah! non, certainement; j'aime mieux l'hôtel.
--À votre aise, dit l'épicière vexée: en ce cas, Jalabert va vous y conduire... Jalabert!
Philippe vit arriver au pas de course un vieil homme à cheveux gris qui debout au milieu de la place depuis l'arrivée de la diligence avait suivi la scène avec intérêt. En arrivant devant l'ingénieur, il fit claquer ses talons, salua militairement avec vigueur et s'empara de la valise.
--Jalabert, conduis monsieur à la Tête de Bœuf... Faites pas attention à ce qu'il dit, ajouta-t-elle, il est un peu fou. Mais il connaît bien la ville: c'est lui qui la montre aux Anglais.
Philippe Viniès suivit son guide au long des vieilles rues. Quelques passants s'en allaient d'un pas très lent, le nez au vent, les mains dans les poches.
--Belle place, Milord, dit le vieux soldat, belles maisons, bâties par les Anglais...
--Comment, par les Anglais? dit Philippe surpris.
--Yes milord..., à droite, l'Hôtel de Ville, belles tours, belles statues, sculptées par les Anglais... Ici belle fontaine, bonne eau pour l'estomac, et devant vous, milord, bel hôtel, belles chambres, construit pour les Anglais... Yes Milord.
Philippe, découvrant en effet l'enseigne de la Tête de Bœuf congédia généreusement son porteur qui recula de trois pas, fit le salut militaire et cria:
--Merci, Milord... Et vive le 106e! Vive le Colonel Achard! Vive la Duchesse de Berry!
--Ah! fit la patronne de l'hôtel qui, comme tout le monde, était devant sa porte, Jalabert vous a découvert. C'est un vieux malin. Il connaît bien les Anglais, allez.
--Mais je ne suis pas Anglais, dit Philippe.
--Ah! mais, c'est vrai, dit-elle, vous êtes le nouvel ingénieur. Et pourquoi voulez-vous descendre dans mon hôtel? Vous qui êtes pour rester, prenez une chambre en ville, cela vous coûtera moins cher et vous serez mieux... Tenez, allez donc chez le Général. Il en a une libre d'hier.
Et cette hôtelière vraiment Abbevilloise fit accompagner par son garçon d'écurie cet étranger qui avait prétendu occuper, pour de l'argent, une des chambres à l'entrée desquelles elle veillait avec un soin religieux et jaloux.
II
_Philippe Viniès à Lucien Malessart rédacteur au journal «La Réforme», à Paris._
Abbeville, le 15 Octobre 1844.
Je te recommande bien vivement, mon bon vieux, le brave réfugié polonais qui te portera cette lettre. Réponds-moi chez le général Pitollet, rue du Pont-à-Plisson, et ne t'épouvante pas. Ce général est tout simplement un honnête cabaretier, qui a connu trois mois de gloire au temps de la Révolution.
Ses camarades qui le trouvaient bel homme l'avaient choisi pour colonel et comme il ne savait pas lire, il s'était adjoint son curé. Celui-ci fit preuve aussitôt d'un génie robuste et militaire, et Pitollet, dont les rapports étonnaient Carnot, venait d'être promu général, quand par malheur le curé mourut. Le général un peu plus tard demanda modestement une place de tambour-major; Bonaparte le fit sous-lieutenant.
C'est aujourd'hui un beau vieillard, droit comme une baïonnette et sourd comme un tambour. Sa petite-fille Clotilde tient la maison, et j'occupe chez eux une chambre assez coquette:
Où dans un coin obscur près de la cheminée, Quatre épingles au mur fixent Napoléon.
Ah! ce Bonaparte, mon cher... Nous imaginions mal ce qu'il est pour ces provinces. Le soir, autour de la table, où se dessèche une rose cueillie à Sainte-Hélène, des vieillards épiques évoquent leurs campagnes; Clotilde, sur un coussin brode le Retour des Cendres; j'écoute, je rêve, je compare le règne des bourgeois à l'empire des braves, et moi qui hais la guerre et les soldats, moi qui crois à la République universelle des peuples, je trouve quelque plaisir à entendre parler d'actions et d'affaires qui étaient des coups de sabre et non des coups de bourse.
Pour des républicains avoués, je ne crois pas, hélas, qu'il y en ait ici. Les jeunes gens qui mangent avec moi chez Pitollet sont des clercs de notaire, élevés à Paris, assez libéraux, mais fort occupés de gaudrioles et de calembours et vraiment trop gais pour être vertueux. Les professeurs du collège sont des commerçants comme les autres qui vendent trente ans leur rhétorique, puis se retirent des affaires et meurent en bourgeois. Quant aux ouvriers je fais ce que je puis pour me rapprocher d'eux, mais on ne sait où les trouver car ils n'ont ni société, ni chefs. Leur misère est affreuse.
Beaucoup d'entr'eux travaillent chez ce Bresson pour lequel tu m'avais donné une lettre d'introduction. Il se dit ami de Ledru-Rollin. Entre nous, je ne l'aime guère: c'est le type du mauvais bourgeois, gras et important. Deux passions se disputent son cœur médiocre: l'amour du calme que lui inspire son commerce et le désir du mouvement que nourrit sa vanité. Il ne pardonne pas au Gouvernement de ne pas lui avoir donné la croix.
Un seul homme ici m'a fait bon accueil, Bertrand d'Ouville, l'archéologue. C'est un petit vieillard assez fat, très intelligent, tout à fait dépourvu de foi, d'enthousiasme et de vertu. Il vendrait son âme pour une jolie phrase et, je crois bien, pour une jolie femme. Je le vois cependant assez souvent car il me recherche, je ne sais pourquoi, et je trouve chez lui une admirable bibliothèque. Demain dimanche il prétend m'emmener au château d'Epagne, chez une mystérieuse vieille fille qui, dit-il, a été fort belle et que tout Abbeville appelle Mademoiselle, avec un grand M. J'irai peut-être, car il faut tout voir: mais sois bien tranquille, ces châteaux-là ne me tourneront pas la tête.
Je deviens ici de plus en plus communiste et adversaire enragé de la civilisation mercantile: croirais-tu, mon vieux, qu'à Abbeville il y a huit notaires, trois huissiers, cinq ou six chapeliers, vingt papetiers et un nombre infini de cabaretiers, tout cela pour un peu moins de vingt mille habitants, qui presque tous passent leur vie à s'attendre les uns les autres au fond d'une boutique obscure. Cabet a raison: le commerce est un vice. Les sots et les méchants peuvent rire de son livre, mais si folle que soit son Icarie, elle l'est moins que ce système-ci.
Adieu, mon bon vieux, écris-moi: salut et fraternité.
III
Le salon de Mademoiselle était d'une simplicité voulue et délicate. Sur les murs tapissés d'un papier gris uni se détachaient nettement deux crayons de Clouet. Les fauteuils étaient confortables, la lumière faible et douce. On sentait la chambre accueillante: un peu trop, disait M. de Vence, son voisin, qui était malveillant.
Mademoiselle se leva: elle était vaste, dans une ample robe de taffetas noir, et grasse, avec autorité et courage. L'empâtement du visage laissait encore deviner des traits réguliers et puissants.
«Je vous amène, dit Bertrand d'Ouville, M. Philippe Viniès, notre nouvel ingénieur, qui est jacobin, et mon ami.»
Les beaux yeux vifs de Mademoiselle se fixèrent sur Philippe avec une expression d'intelligente sympathie.
--Vous savez, dit-elle, que la politique ne m'intéresse pas et que vos amis sont bienvenus ici.
La voix était précise et flûtée: Philippe rougit et murmura quelques mots.
--Ce vieillard est insupportable, pensa-t-il, il me fait faire figure de sot.
Deux jeunes filles entrèrent; vêtues comme Mademoiselle de robes unies et amples, elles s'efforçaient évidemment de lui ressembler.
--M. Philippe Viniès... Mes filles: la blonde est Geneviève, la brune Catherine.
Catherine, aux yeux ardents, aux narines mobiles s'assit dans un fauteuil sur le bras duquel se posa Geneviève, et toutes deux regardèrent Philippe avec une franche curiosité. Il trouva aussitôt des phrases heureuses pour décrire son arrivée et les vieux grognards de son auberge.
«Je suis loin d'avoir le culte de la force, mais il y a quelque chose d'admirable dans tout sentiment profond et cette religion populaire m'émeut, je l'avoue...
--Vous allez vous entendre avec Geneviève, dit Mademoiselle, elle adore l'Empereur.
--Non, mademoiselle, vous savez bien que non. Je n'aime pas Napoléon: j'aime le mince général en habit rouge de la gravure de votre chambre...
--Le Bonaparte auquel est dédié la _Symphonie héroïque_, dit Philippe.
Elle eut pour lui un regard étonné et assez approbateur.
--Mes enfants, dit Mademoiselle, puisque M. Viniès semble aimer la musique...
Geneviève, s'accompagnant elle-même, chanta de vieux airs français: elle avait très peu de voix, mais un style net et beaucoup d'esprit. Bertrand d'Ouville regardait ses traits fins avec un plaisir évident. Puis Catherine chanta une romance de Schubert.
Philippe se rapprocha du piano et feuilleta des cahiers: les deux jeunes filles l'accueillirent, maternelles et protectrices. La forte poitrine de Catherine se soulevait doucement; Geneviève étudiait cet être nouveau avec une méfiance un peu moqueuse.
--Cette romance est très belle, dit-il.
--Schubert, dit Geneviève, me fait l'effet de ces bonbons turcs que rapporte mon cousin; c'est sucré au point d'être écœurant.
--Vous n'aimez pas le sentiment?
--Je ne sais pas: je n'aime pas Schubert.
Cependant Bertrand d'Ouville était allé s'asseoir près du fauteuil de Mademoiselle.
--Laissons ces jeunes gens parler d'eux-mêmes à l'abri des grands hommes, dit-il: que pensez-vous de mon petit ingénieur?
--Il est joli, comme un jeune prêtre romantique: je le crois intelligent.
--Il n'est pas sot mais les formules lui masquent la vie; il se bâtit un univers de petits systèmes rigides et voudrait que la nature se soumît aux lois de M. Viniès. Il a une théorie sur la Pologne, une sur l'amour, une sur le mariage, une sur le suffrage, une sur la communauté des biens, et pour chacune d'elles, il se dit prêt à prendre un fusil.
--J'aime assez cela: les hommes tournent toujours au fade assez tôt, dit Mademoiselle de sa voix flûtée et tranchante.
--Certes, dit Bertrand d'Ouville, s'il y a quelque chose au monde de plus ridicule qu'un radical en cheveux blancs, c'est un conservateur au maillot. Il faut peut-être qu'un homme soit anarchiste à vingt ans pour qu'il lui reste dix ans plus tard assez d'énergie pour faire un pompier. «Ça va mal: on chante _la Marseillaise_» disait le vieux Rouget de Lisle aux journées de Juillet.
Mais Viniès est bien compliqué: il est romantique, et il méprise les arts; il est matérialiste et il est chrétien. Et surtout il est inexact. Son esprit transforme les faits comme certains miroirs les objets. En le traversant, tout devient terrible, énorme, monstrueux. Il me raconte qu'il a rencontré chez le cabaretier Pitollet des vieillards épiques. Quand je me renseigne il s'agit de mon chapelier Pillet qui a fait dix ans pendant les Cent jours, et d'un vieux matelot de péniche qui était bien à Trafalgar, mais comme cuisinier de l'Amiral et n'y a vu que les feux de son fourneau. Notez que le lendemain ce même Pillet sera pour lui un «odieux parasite» parce qu'il vend des casquettes.
--Savez-vous ce qu'est sa famille?
--On m'a dit que ses parents sont des commerçants de Besançon, mais il n'en parle pas volontiers. Je crois comprendre qu'il s'est trouvé choqué par l'humilité professionnelle des siens et s'est déclaré jacobin à ces braves gens consternés... Sous l'Empire, il eût fait un brave sous-lieutenant.
Mademoiselle regarda le groupe des trois jeunes gens autour du piano. Philippe parlait vivement. Catherine l'écoutait, palpitante. Geneviève, les yeux baissés, respirait une fleur.
«Les femmes aimeront ce jeune homme, prononça Mademoiselle avec une sagesse satisfaite.
--Croyez-vous? Il les comprend bien peu, et les respecte trop pour essayer de les conquérir.
--Mais nous n'aimons pas les conquérants.
Bertrand d'Ouville, levant la main, sourit modestement.
--Oh! je sais, mon cher, vous avez eu des femmes: le beau mérite. Elles étaient faciles.
--Cela vous plaît à dire.
--J'en suis certaine: vous êtes beaucoup trop heureux pour qu'une femme aille perdre son temps à s'occuper de vous. Les cyniques de votre espèce n'ont nul besoin de tendresse.
«Vous dites que cet enfant ne comprend pas les femmes. Et vous, mon cher? Et les autres? Vous nous croyez romanesques: nous ne le sommes que pour vous faire plaisir. Sensuelles? Il y en a, mais moins que vous ne pensez. Ou alors au troisième amant, s'il est diablement adroit...
M. de Vence entra: il venait chaque dimanche chercher là Bertrand d'Ouville pour l'emmener au cercle faire une partie de whist. On lui présenta Philippe: il fut assez froid.
--Toute cette jeunesse semble bien animée, dit-il de sa voix des lèvres, hautaine et gouailleuse.
--M. Viniès nous parlait de Victor Hugo, dit Geneviève avec une moue comique.
--Ce Hugo, dit M. de Vence, est le petit-fils d'un menuisier de Nancy: il se fait appeler vicomte Hugo par la grâce de M. Joseph Bonaparte. Il change d'opinions politiques chaque fois que la France change de gouvernement: ce n'est pas peu dire.
--Cela n'empêche pas ses vers d'être bons, dit Mademoiselle.
--Ses vers? Je ne les lis pas, dit M. de Vence, je n'aime pas ces littératures décadentes... Allons venez au cercle, mon bon, il y a un membre du comité qui veut nous soumettre une idée.
--Viniès, dit Bertrand d'Ouville, je crois que vous avez raison et que la Révolution approche. Si le Comité du cercle d'Abbeville se met à avoir des idées...
--La Révolution, dit M. de Vence, elle est plus près que vous ne pensez. J'ai beaucoup à me plaindre de mes paysans. Je leur ai donné un curé que je paie, et une salle de billard pour les empêcher d'aller au cabaret. Ah! bien, oui: ils escaladent mes murs et volent le poisson de ma rivière.
Les trois hommes prirent congé. Philippe fut chaleureusement invité à revenir quand il le voudrait.
Quand ils furent sortis, Mademoiselle s'assit au piano et s'accompagnant fredonna, d'une voix étonnamment jeune:
Ô mon maître, ô mon seigneur, Que le Diable vous emporte; Avec gens de votre sorte C'est folie que la douceur...
--Geneviève, qu'est-ce que vous pensez de M. Viniès?
--Mademoiselle, dans les dix dernières minutes, il a dit six fois admirable, trois fois vertueux et quatre fois horrible. J'ai compté.
--Vous êtes une petite sotte: il me plaît beaucoup.
--Bien, mademoiselle, dit Geneviève.
Elle vint tumultueusement embrasser Mademoiselle, plaqua un grand accord dans les notes aiguës du piano et disparut en dansant.
Mademoiselle regardait avec une autorité amusée Catherine qui, très affairée, rangeait des cahiers de musique.
IV
Bertrand d'Ouville vint chercher Philippe Viniès à son bureau pour l'emmener voir des traces d'une voie romaine dont ils avaient parlé la veille. Le temps était gris, mais honnête, temps d'Abbeville, médiocre et sympathique.
Philippe marcha silencieusement pendant deux minutes, puis toussa pour éclaircir sa voix.
--Qui sont, dit-il, les deux jeunes filles que nous avons vues hier à Epagne?
--Catherine Bresson est la fille de Bresson, le fabricant de tapis, que vous connaissez...
--Et elle ne vit pas chez ses parents?
--Si, mais Mademoiselle qui l'a découverte, je ne sais comment, lui sert de mère spirituelle. Elle passe à Epagne des semaines entières: c'est une petite fille assez belle qui aura, si je ne me trompe, des passions exigeantes. Elle a la poitrine bien placée, mais un peu grasse.
Philippe regarda avec surprise le vieillard qui continua:
--Geneviève de Vaulges est orpheline. Son tuteur l'a retirée du couvent à seize ans et Mademoiselle qui est sa cousine à la mode de Picardie s'est chargée de terminer son éducation. Les Vaulges étaient une des bonnes familles de ce pays-ci, mais le père de Geneviève les a sottement ruinés.
--Elle est assez jolie, dit Philippe avec détachement.
--Les archives d'Abbeville contiennent une histoire assez curieuse sur ces Vaulges. Il y a trois cents ans environ, un enfant nouveau-né fut retiré vivant de l'abreuvoir du Pont aux Poissons. On s'empressa de lui donner le baptême, puis on décida qu'il serait procédé sans retard à la visite de toutes les filles de la ville afin de découvrir celle qui avait donné le jour à un enfant et tenté de s'en défaire par un crime.
Donc, par devant un magistrat, on leur fit à toutes mettre à nu leurs mamelles pour atteindre la vérité du cas. Isabelle de Vaulges, ainsi examinée, fut reconnue coupable. Et comme elle refusa de livrer le nom de son complice, elle fut condamnée à être brûlée vive et subit sa peine sur cette place du Pilori que nous allons traverser.
--Quelle horrible histoire, dit Philippe.