Part 1
ERNEST PÉROCHON
NÊNE
PRÉFACE DE GASTON CHÉRAU
PRIX GONCOURT 1920
PARIS LIBRAIRIE PLON PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 8, RUE GARANCIÈRE.--6e
Tous droits réservés
Il a été tiré de cet ouvrage:
750 exemplaires sur papier pur fil des Papeteries Lafuma, à Voiron, numérotés de 1 à 750.
DU MÊME AUTEUR
Chansons alternées (poésies), 1908. Flûtes et Bourdons (poésies), 1909. Les Creux-de-Maisons (roman), 1913. Le Chemin de Plaine (roman), 1920.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
PRÉFACE
Les éditeurs s’imaginent généralement que les lecteurs se demandent toujours, avant d’acheter un roman, s’il est parisien, provincial, ou paysan. Quelle que soit l’idée que nous nous fassions de leurs préjugés, il vaut mieux se garder, quand on leur présente un manuscrit, de leur signaler que c’est celui d’un roman provincial ou d’un roman paysan. Ils le découvriront--peut-être--toujours trop tôt; enfin, on court encore la chance qu’ils ne s’en apercevront pas.
Jadis, et ce temps n’est pas si éloigné de nous, on classait les romans autrement. De même qu’il y a huit ordres chez les insectes, on avait décrété qu’il devait y avoir vingt ou vingt-cinq espèces de romans--depuis le roman idéaliste de Mlle de Scudéry, jusqu’au roman naturaliste de Zola, en passant par le sentimental, le moral, le philosophique, l’historique, le fantastique, l’ironiste, le réaliste, le lyrique, l’analytique et tout le reste de cette longue bande aux titres sauvages, sans oublier le roman-feuilleton, pègre du genre.
C’était à se croire dans la boutique d’un pharmacien en face des bocaux étiquetés.
Or, si l’on s’était donné la peine de réfléchir, n’aurait-on pas promptement trouvé que, dans le roman qui nous a donné la sensation de la vie, toutes les classes sont représentées? Les unes avec un fort coefficient, les autres avec un faible; mais toutes sont là, comme toutes les notes de la musique se trouvent dans un violon accordé, prêtes pour l’exécution de tous les airs du monde; des plus simples aux plus compliqués.
Flaubert, par exemple, n’est-il donc qu’un romancier réaliste parce qu’il a écrit _Madame Bovary_? Ne peut-on le faire entrer, paré d’aussi justes titres, dans la classe des ironistes, à cause de Monsieur Homais? Dans la classe des pamphlétaires à cause de brefs passages où il fouaille si durement la société? Dans la classe des sentimentaux, à cause des aspirations d’Emma? Dans la classe des rustiques, à cause du père Rouault? Dans la classe des analytiques, à cause du caractère si décanté de Charles Bovary? La classe des lyriques lui est ouverte, parce qu’il a le bel amour si fou d’Emma pour Rodolphe; et la classe des traditionalistes aussi, pour tout ce qu’il exprime de tendresse discrète à l’égard de la demeure solidement organisée, base première de la bourgeoisie, dont rêve Emma--et beaucoup d’autres classes, encore, celle des romantiques comprise, où on l’a poussé malgré lui, et celle des moralistes, à l’accès de laquelle il a droit. Qu’y a-t-il, en effet, de plus moral que la mort de son héroïne?
Tout cela dans un seul roman?
Mon dieu, oui! Parce que ce roman est la vie même des hommes dans un milieu et que dans tous les milieux il y a la bataille de tous les sentiments humains. Selon la nature du sujet ou de l’auteur certains sont reproduits avec une religieuse fidélité, d’autres sont agrandis par un multiple, d’autres subissent de vengeresses anamorphoses--mais l’essence de chacun demeure intacte.
Alors pourquoi ces étiquettes dont l’une d’elles seulement ne dit toute la vérité que pour une œuvre écrite dans un but déterminé, et qui n’a du roman que le sous-titre menteur?
En 1920, on tient plus simplement _Madame Bovary_ pour un roman bourgeois, parce que nous avons décrété que tout roman dont l’action se passe hors de Paris, ou dont les protagonistes ne sont pas gens fréquentant les courses, les thés, les expositions, les cercles, les théâtres ou les dancings, est un roman bourgeois ou paysan. Comme, aussi, on entend «bourgeois» dans le sens de «provincial» cela donnera plus tard à penser qu’à notre époque il n’y avait à Paris ni bourgeois, ni paysans.
Injuste classification dont on pourrait n’avoir cure s’il n’en découlait de si injustes conséquences!
A moins d’un coup de chance, en effet, sur lequel il vaut mieux ne pas compter--qui se produit, néanmoins, de temps à autre--l’auteur pourra vainement se prévaloir de la probité qu’il a mise au service de son œuvre; ses confrères--assurés de la valeur de son livre--pourront aider à sa venue, rien ne fera contre la décision que portent en eux ces trois mots: parisien, bourgeois, paysan.
Le roman parisien, c’est le roman qui doit être alerte, et toujours assez coquin.
Le roman bourgeois ou le roman paysan, c’est, au dire de l’éditeur, qui demeure dans son officine l’homme poli et de bonne compagnie qu’on rencontre dans les salons, l’œuvre forte, rude, honnête... Dans le secret de son entendement, c’est l’œuvre qui «n’est pas de vente».
Il la renvoie à l’auteur avec des éloges, et beaucoup de regrets.
L’expérience a été faite maintes fois. Je puis dire, sans rabaisser les mérites de ce roman-ci, qu’elle a été renouvelée pour _Nêne_.
S’entendra-t-on, un jour, sur ce qu’il faut demander à un roman?
Il ne s’agit pas plus de discuter la valeur du roman parisien que d’exalter celle du roman bourgeois ou du roman paysan. Si l’on admet que _Bel Ami_ est un roman parisien, je dirai que le roman parisien est un genre où l’on rencontre autant de chefs d’œuvre que dans le genre roman bourgeois et roman paysan.
Il m’apparaît que l’on doit demander au roman d’être l’expression la plus approchée de la vie, qui est diverse, qui est colorée, ou qui est morne; qui--selon le point de vue du spectateur--est tragique ou comique, qui est réconfortante ou décevante, mais qui se passe toujours dans des conditions fixées par le pays, par les mœurs et par le temps.
Plus brièvement, nous demandons au roman d’être vivant. Vrai ou faux, qu’il nous donne l’impression non pas du possible, non pas du vraisemblable, mais l’impression du vrai.
Or, copier strictement le vrai, ce n’est, ni plus ni moins, que travailler à mettre au monde une œuvre morte.
L’écrivain ne doit donc pas copier la vérité. Il doit la créer--et pour la créer, il doit prélever l’essence de ce qu’il lui faut dans ce qu’il voit, la transporter dans les tableaux qu’il a saisis ou qu’il a imaginés, et refaire avec eux de la vie.
C’est l’affaire du véritable romancier.
Son art ne s’apprend pas. Il le construit lui-même: encore faut-il que, pour la base, il ait trouvé la large pierre qui supportera tout l’édifice. Juché sur elle, celui qui deviendra plus tard un romancier, contemplera ce qui l’entoure. Du premier coup, son œil verra, dans la vie qui l’environne, ce qu’il devra recréer dans le creuset de l’écrivain qu’il deviendra. Alors, il pourra se mettre à construire son édifice sur la large pierre qui tient au sol et à laquelle nulle autre ne peut être substituée.
Cette pierre, Ernest Pérochon l’avait dans son domaine. De cet observatoire, avant d’écrire, il a longuement regardé la contrée autour de lui; il a sorti, de ci de là, les documents qu’il a cru devoir retenir; il les a mis dans son creuset et, avec une application qui ne rappelle jamais l’effort, il les a fondus; puis il a recréé de la vie. A l’exemple des meilleurs de nos maîtres, ajoute-t-il à la vérité pour la rendre plus frappante? Nous ne voyons pas les traits qui devraient porter sa signature. Retranche-t-il des parties inutiles? La vérité qu’il nous livre ne nous en paraît pas desséchée.
Tout est simple, chez lui; tout est à l’image de son pays qui n’est pas grandiose et qui n’est pas bruyant. La terre y est franche, les êtres y sont burinés avec une netteté qui rappelle la manière des plus grands dessinateurs parmi les primitifs. Ils sont faits pour leur pays, et partout le pays règne en maître, et partout il est peint avec des mots précis et savoureux que l’on ne peut oublier.
Cette histoire de _Nêne_, où il y a des parties âpres comme ces parcelles rocailleuses, incultivables, coincées entre deux champs gonflés de richesses, recèle des pages d’une tendresse de jeune prairie.
Parcourez la contrée où l’auteur a placé l’action de son livre: vous y trouverez des champs--champs d’avoine, champs de blé, tranaines, betteraves, prés; vous y trouverez ruisseaux, mares, étangs, landes, boqueteaux, larges routes et chemins creux... Je ne puis choisir une meilleure image pour rendre l’impression de ce roman, divers comme son pays, aimable et solide, séduisant et, parfois, sévère comme lui.
Enfin, l’écrivain a eu cette rare fortune d’être placé là où existe encore un schisme actif en France, d’en guetter l’effet sur les mœurs et de nous le rendre avec un bonheur et une discrétion de parfait romancier qui incorpore à son œuvre le morceau précieux dont il aurait pu faire une pièce unique.
C’est un roman au sens le plus strict et le plus élogieux du mot. Il vous en restera dans la mémoire ce qu’il m’en est resté: une histoire passionnante sobrement contée, des types fermement conçus, et le parfum d’une terre qui fixe pour toujours les mœurs dans l’âme des personnages.
Peu vous importera, ensuite, que _Nêne_ soit ou ne soit pas un roman bourgeois, ou paysan ou parisien. C’est un roman vivant, un beau roman du sol de chez nous.
Gaston Chérau.
NÊNE
PREMIÈRE PARTIE
L’air était vif et jeune; la terre fumait. Derrière le versoir mille petites haleines fusaient, droites, précises, subtiles; elles semblaient vouloir monter très haut comme si elles eussent été heureuses d’échapper enfin au poids des mottes et puis elles se rabattaient et finissaient par s’étendre en panaches dormants. Le souffle oblique des bœufs précédait l’attelage et remontait, couvrant les six bêtes d’une buée plus blanche qu’agitaient des tourbillons de mouches.
Des hoche-queues voletaient d’un sillon à l’autre: les plus proches avaient l’air de petites personnes maniérées et coquettes; les autres n’étaient que des flocons de brume très instables: on ne les voyait guère, mais on les devinait nombreuses et fort occupées à chasser les bestioles maladroites et lentes, effarées d’être au jour. Dans le haut du champ une pie se détachait nettement, raide et sérieuse comme un beau gendarme.
Au-dessus de la brume la lumière régnait, merveilleusement blonde. Le versoir supérieur de la brabant resplendissait et le coutre, dressé dans le soleil, semblait une épée massive, l’épée d’un cavalier nain, trapu et lent.
Ils étaient deux hommes à travailler là. Le plus jeune, un gars de 17 ou 18 ans, aux membres encore mal jointés et aux mains énormes, épandait du fumier; il chantait; sa voix douteuse d’adolescent détonait par éclats lourds qui s’envolaient quand même, tant l’air était sonore.
L’autre qui labourait ne chantait pas; mais comme son compagnon il sentait la joie de l’heure. Il venait de se reposer tout un dimanche et, en ce commencement de semaine, l’outil lui paraissait léger. Il était de taille haute et droite avec une tête fine et des jambes un peu longues. Son chapeau rond, posé très en arrière, laissait à découvert sa face brune, maigre, complètement rasée; ses yeux noirs jouaient avec agilité.
Il conduisait ses bêtes par gestes mesurés, sans cris. Il avait pourtant deux bovillons au dressage, mais il les avait placés au milieu de l’attelage et tout de suite enlevés en un si rude effort qu’il les tenait maintenant sans peine, éreintés et craintifs. Même au bout de la raize, les bovillons suivaient docilement les bœufs de tête; le laboureur n’avait qu’à soulever sa charrue et à la retourner tranquillement sans craindre d’être enlevé par son attelage.
Il s’était imaginé la terre trop sèche et il avait lié trois jougs pour un labour profond. Et voilà que cette façon se trouvait excellente. Il avait mis son régulateur au dernier tour et le soc mordait franchement, très bas. Le «talon» laissait dans la raize une traînée fraîche et les mottes, en bonne trempe, s’émiettaient d’elles-mêmes en croulant au soleil; un léger hersage et la terre serait prête, fine comme cendre.
Les yeux du laboureur riaient parce que toute sa pensée était à son travail et que ce travail était à son gré.
Comme il arrivait à dix pas de la haie, une voix demanda:
--Ça va la besogne?
--Joliment! répondit-il.
--Riche temps! fit l’autre.
--Une bénédiction!
Il dégagea sa charrue et arrêta les bœufs. Entre deux branches de noisetiers une grosse tête blonde, une tête de géant, parut.
--Bonjour Cuirassier! dit le laboureur; c’est toi... je n’avais pas reconnu ta parole.
--C’est moi... bonjour Corbier!... vous avez là un rude attelage et un bel outil!
--Je ne m’en plains pas! dit le laboureur avec un peu d’orgueil.
Ils furent un moment silencieux et souriants devant la besogne faite; et, un moment, leurs yeux caressèrent les six belles échines musclées et la charrue neuve étendue à plat comme un oiseau robuste et maigre.
Puis Corbier releva la tête et demanda.
--Quelles nouvelles?
--Aucune pour vous... Je viens de conduire ma sœur... Vous l’avez bien gagée pour aujourd’hui? L’auriez-vous déjà en oubli?
--Nullement!... mais je ne pensais pas à toi; ce n’est pas toi que j’ai gagé... tu as des mains un peu grandes pour une servante...
L’autre eut un rire lent qui montra ses dents blanches. Et le laboureur reprit:
--Ce n’est pas... peut-être... que tu allonges le dimanche, Cuirassier?
Le rire cessa net:
--Je ne suis pas un gars de ville... Une ribote ne me met pas au lit, pas plus qu’elle ne change mes jours ouvriers... Vous saurez ça, Corbier!
--Je n’ai pas voulu te fâcher, excuse-moi.
--Il n’y a pas grosse offense. D’habitude, le lundi, je suis à mon service... Mais cette journée-ci est à moi. J’en ai mis quatre comme ça dans mon marché, à la disposition de ma mère: une avant l’hiver pour le bois, deux pour le jardin et l’autre pour les choses qu’on n’attend pas... le mic-mac enfin... sait-on!
--Je comprends, dit Corbier.
L’autre reprit, lancé:
--Ce matin, j’ai bêché depuis le petit jour... Ce n’est pas du travail de jardinier, mais la terre coule... Je bêche tout et je bêche profond... après, on n’a guère la peine de sarcler.
Corbier hocha la tête en guise d’approbation. Et l’autre continua:
--C’est comme ça... Madeleine est venue me trouver au jardin et m’a dit: viens m’aider!... J’ai pris ses paquets de hardes et je l’ai conduite par la route jusqu’en vue des Moulinettes. Après, je m’en suis retourné par la traverse parce que je n’aime pas être vu sur les chemins en temps d’ouvrage.
--D’accord? fit Corbier.
--C’est d’amitié que je me suis dérangé... Madeleine n’avait pas grand besoin de mon aide... Ce n’est pas pour vous la vanter, Corbier, mais si l’on parlait de la force des femmes, il n’y en aurait pas beaucoup devant elle en ces côtés!... Maintenant, je m’en vais... Vous avez là un beau chantier... Salut!
L’homme ayant disparu, Corbier redressa sa charrue et commença un sillon. Mais sa pensée, au lieu d’être à ses bêtes et à son travail, s’en allait maintenant vers des choses inquiétantes et tristes. Cette rencontre l’avait remué comme sa charrue remuait la terre. Et c’était sur son cœur comme une brume, une brume épaisse où ne filtrait point le soleil et où ne voletaient point d’oiseaux.
Non pas qu’il y eût jamais eu entre lui et ce grand gars qu’il appelait Cuirassier autre chose qu’un commerce banal de prévenances; et cette Madeleine qui devenait sa servante, il la connaissait à peine...
Non, ces gens ne lui étaient pas cause de chagrin; mais ils lui rappelaient sa charge qui était lourde.
Veuf à trente ans, il se trouvait seul à la tête d’une ferme avec deux tout petits enfants sur les bras. A la vérité il lui restait bien son père, mais le vieillard était si souvent perclus qu’il était plutôt une cause d’embarras. Personne pour l’aider. Peu d’argent et pas de ménagère.
Son malheur datait de onze mois; il lui semblait dater de onze ans. D’abord, il avait gagé une femme d’âge, très bonne, très douce pour les petits, mais malpropre et tout à fait incapable de faire marcher la maison. Ensuite sa belle-sœur était venue. Vigilante celle-ci, mais coquette, sans tendresse et, par-dessus le marché, d’intentions directes et hardies... Il avait fallu se séparer après des paroles déplaisantes.
Enfin, le père venait de gager cette Madeleine Clarandeau. Corbier connaissait la famille. La mère, veuve et bientôt vieille, faisait des journées; les enfants, trois filles et un garçon, étaient gagés dans les fermes et lui venaient en aide. Le garçon était réputé entre les meilleurs valets; un peu porté pour le vin, par exemple et, après boire, redoutable dans les fâcheries. Les filles, il les avait moins vues, surtout l’aînée, Madeleine, qui avait été longtemps gagée en Vendée.
Cette inconnue, maintenant, allait tenir sa maison! Une fille très forte, disait le frère. Il n’en demandait pas tant; il ne fallait pas de si gros doigts pour soigner Lalie et le petit Georges... Une lourde fille sans doute, une fille trop gaie, à la santé insolente.
Il avait consenti un gros prix et, à cette heure, il en avait de l’ennui...
Les bovillons ne sentant plus ses yeux tirèrent soudain de travers, emportant la charrue. Il les corrigea durement.
Le jeune valet s’attardait dans la cheintre, un refrain aux lèvres. Corbier le héla:
--Un peu de nerf, nom de Bleu!... ça vaudra mieux que tes faridondaines!
L’autre se tut une seconde, puis, insolemment, il se mit à siffler très fort l’air de sa chanson et continua son travail de la même nature lente et dégingandée.
Corbier se sentit seul et faible, sans l’appui d’une tendresse. Pourquoi Marguerite était-elle morte? Il se prit à dire tout bas des mots dont s’aggrava sa tristesse.
--Marguerite, pourquoi es-tu partie si tôt? Pourquoi as-tu quitté ma maison pour celle du Bon Dieu? Pourquoi n’es-tu plus sur le seuil à mon retour des champs?... Marguerite, tes enfants languissent en des mains étrangères... et, pour mes yeux il n’est plus de soleil luisant, pour mon cœur, il n’est plus de joie sous le ciel.
Il arrivait dans une veine de terre compacte: il dut presser les bœufs.
--Galant! Vermeil! Allons, mes gars!...
Sa voix mourut tout près dans un tremblement. Il se raidit, la tête orgueilleuse, dressée:
--Châtain! Lamoureux! Au bout valets!
Mais les mots s’arrêtèrent dans sa gorge...
Alors, vaincu, il ramena son chapeau sur ses yeux et se laissa pleurer.
Madeleine approchait des Moulinettes. Elle n’était jamais allée à cette ferme; mais son frère lui avait indiqué le chemin et, d’ailleurs, elle apercevait le toit neuf, très rouge entre les branches.
Elle s’arrêta un moment pour regarder; l’endroit de loin, lui paraissait avenant et gai.
Cependant elle craignait de ne pas s’habituer. Jusqu’à présent elle n’avait vécu que dans de grosses fermes où le travail était pénible mais simple et joyeux. On la commandait et elle allait, sans autre souci que de mener rondement sa besogne.
On lui disait: lave! Elle lavait douze heures d’affilée, mangeait sa soupe et se couchait. Au temps d’été on lui disait: moissonne! Elle prenait sa faucille et suivait les hommes; et cela lui faisait alors des journées très dures parce qu’à l’heure de mérienne elle reprenait son travail de femme.
Mais on ne lui avait jamais dit: achète et vends; pèse le beurre, donne le fil au tisserand. Jamais surtout on ne lui avait dit: lève ce petit et nettoie-le; s’il pleure, tâche de le consoler; apaise, corrige, câline...
Elle n’avait jamais rien dirigé et, quand on lui parlait des enfants, elle répondait:
--Je ne les aime pas autour de mon cotillon; ils empêchent de travailler.
Quand le père Corbier était venu la gager elle avait dit non, tout de suite. Mais le vieux avait insisté, faisant valoir les avantages de la condition: être quasiment maîtresse au lieu d’obéir toujours et demeurer tout près, à une petite lieue de chez sa mère... Et puis, lui que ses mauvaises jambes retenaient souvent à la maison, il lui aiderait un peu, veillerait sur les enfants... Enfin il avait offert un bon prix. Si bien qu’elle avait cédé, très flattée au fond dans son amour-propre de fille sage et capable.
Maintenant qu’elle approchait ses craintes renaissaient.
Tout de même, elle marchait lestement. Les bêtes des haies se dérangeaient sur son passage; les lézards, à l’affût entre les primevères et les pensées sauvages, reculaient vifs et silencieux. Les mésanges et les bouvreuils se levaient sur leurs nids et montaient aux hautes branches; les merles fuyaient brusquement dans un gros bruit de feuilles. Mais tous ces oiseaux n’allaient pas loin. Elle sentait qu’ils restaient là, cachés dans les saulées et les touffes de houx et qu’ils la regardaient avec inquiétude.
--Que nous veut celle-ci qui est si chargée et dont les talons sonnent si clair?
Comme elle passait tout droit, ils reprenaient bien vite confiance et chantaient.
Madeleine relevait la tête vers les cimes vivantes et joyeuses et elle pensait:
--Oiseaux de par ici, j’entends que vous me faites accueil; merci, mignons!
Ses yeux bleus éclairaient sa face rousselette.
--Petits musiciens du paradis, musiquez-vous pour ma noce? Ainsi soit-il! mais je suis vieille fille et je n’ai pas de galant... Petits, les jolis violons que vous feriez, et comme on prendrait gaiement la file derrière vous!
Un sursaut interrompit sa songerie. Elle jeta un cri:
--Engeance!
Devant elle, à dix pas, un écureuil traversait la route, tranquillement. C’était signe de male-mort; elle en eut l’haleine coupée. Elle passa vite et se retourna pour regarder la bête qui bondissait maintenant avec une agilité diabolique.
Elle se raisonna. Ces bêtes étaient nombreuses en ce pays de noisettes et de châtaignes; tout le monde en croisait; la crainte qu’on en avait était une idée de l’ancien temps...
Elle haussa les épaules et se força à sourire. Mais il lui sembla que les passereaux se taisaient, coulés sous les ramilles basses. Juste au milieu de la route, une ombre étrange palpitait.
Madeleine, levant les yeux, vit un oiseau-filou qui «endormait» très haut; et, dans le soleil, les grandes ailes rousses paraissaient toutes noires.
La journalière partie, Madeleine se trouva seule dans la maison avec les enfants. Dix heures sonnèrent. Il était temps de songer au repas. Elle alluma le feu et accrocha la marmite.
La petite, assise dans un coin, près de la table, la regardait curieusement.
--Comment t’appelles-tu?
--Lalie! répondit l’enfant.
Elle pouvait avoir quatre ans; gentille à cause de ses yeux noirs et de ses boucles frisées, mais malpropre et vêtue en petite vieille d’une corselette à manches et d’un jupon froncé.
--Veux-tu m’embrasser Lalie?
L’enfant se mit à tordre son jupon et baissa la tête en souriant.
--Veux-tu m’embrasser? Je ne suis pas méchante... Aimes-tu les dragées, Lalie?
Madeleine sortit un cornet de sa poche.
--Prends! c’est pour toi.
La petite tordait, tordait son jupon.
--Prends Lalie!... Prends!... Prends-donc, voyons!
Lalie éclata en sanglots.
--Bon maintenant! pensa Madeleine. Elle est tout de même craintive!... C’est que je sais pas lui parler; quoi dire à ça pauvre?
Elle vida ses dragées sur la table à portée de l’enfant et recula, interdite.
Puis elle s’approcha du berceau. Le rideau écarté, elle vit une petite tête ronde, deux joues grasses. Celui-ci, il était vraiment beau comme un Jésus. Sur la couverture, sa menotte était entr’ouverte, blanche en dessus, rose en dessous.
Madeleine se pencha et, de son doigt dur, toucha la paume délicate dont la peau semblait une très fine pelure d’oignon. Crac! la menotte se referme!... Et il tient, le petit! Il serre! Il tire!... Comment peut-il serrer si fort?
Madeleine essaie de dégager son doigt... Mais non! Eh bien!... la voilà vraiment prise! Comment faire? Si elle s’efforce trop rudement, il se réveillera...