Nélida; Hervé; Julien

Chapter 9

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Et à son tour, l'artiste, douloureusement affecté, se prit à pleurer comme un enfant. L'entretien, ainsi plusieurs fois brisé et renoué, se prolongea pendant quelques heures. Guermann et Nélida étaient, dans leur tristesse, sous le charme de la présence: charme qui se fait sentir aux coeurs jeunes et sympathiques jusque dans les plus cruels déchirements. La cloche du château, qui avertissait pour les repas, les tira de cette rêverie à deux. Madame de Kervaëns regarda Guermann avec une indicible expression d'incertitude.

--C'est le signal de mon départ, n'est-il pas vrai? lui dit-il. La noble châtelaine de Kervaëns ne voudrait pas donner l'hospitalité au pauvre artiste... Mais j'oubliais, continua-t-il en tirant de sa poche un portefeuille, excusez-moi; j'ai là une lettre de votre tante, et je n'ai pas songé encore à vous la remettre.

Nélida lui prit des mains un petit billet satiné, tout parfumé d'ambre, et lut ce qui suit:

«Ma chère nièce, notre ami Guermann, qui, par parenthèse, a eu le plus beau succès du monde à l'exposition, va faire une tournée artistique en Bretagne. Je lui ai dit d'aller te voir et de dessiner pour moi ton beau profil; je le veux placer dans la chambre que tu habitais avant ton mariage. J'ai pensé que tu ne serais pas fâchée de cette distraction, et je charge notre cher Guermann de te décider à revenir plus tôt que plus tard. Adieu, mon enfant, etc.»

--Savez-vous ce que contient cette lettre? dit Nélida en regardant Guermann d'un air de reproche.

--Je crois qu'il s'agit d'un portrait. Mais vous ne voulez pas que je reste, je vais partir. Et pourtant je ne vous aurais pas gêné beaucoup, ce me semble. Je ne vous serais pas à charge; je ne paraîtrais devant vous que lorsque vous l'ordonneriez. Seulement vous sauriez qu'il y a là, sous le même toit, un ami qui vous plaint, qui vous comprend, qui souffre avec vous... C'est la plus humble des consolations à offrir; mais que vous me rendrez fier si vous daignez l'accepter!

Le maître-d'hôtel vint avertir que la Comtesse était servie. Nélida, sans répondre à Guermann, passa son bras dans le sien. Ils descendirent, muets et rêveurs, l'escalier à double rampe au bas duquel un sphinx en marbre noir étendait ses ailes, immobiles et souriait d'un affreux sourire.

Plusieurs jours se passèrent sans que Guermann reprit avec Nélida aucun entretien intime. Il ne sortait de la chambre qu'elle lui avait fait préparer dans une des tourelles, d'où l'on avait la vue la plus étendue et le meilleur jour pour la peinture, qu'à l'heure de la promenade. Madame de Kervaëns s'était fait un devoir de reprendre ses visites à l'hospice, à l'école et chez ses pauvres privilégiés. Guermann l'y conduisait, car elle était encore trop faible pour marcher seule. Comme tous les artistes éminents, il possédait ce don d'attraction qui séduit et captive même les natures les plus rudes. Les enfants du village le suivaient, et l'ayant vu quelquefois prendre un crayon pour retracer une physionomie ou un costume pittoresques, ils lui demandaient des _images_. Les vieilles femmes lui contaient avec prolixité, sans se préoccuper de ce qu'il n'entendait pas leur langue, l'histoire de toutes les récoltes manquées et de tous les bestiaux crevés avant l'âge depuis un demi-siècle. Il était généreux; il savait donner avec grâce. Nélida retrouva avec lui les joies de la charité, oubliées longtemps.

Pendant le repas, en présence de la domesticité, la conversation roulait sur des questions d'intérêt général; le plus souvent sur l'art; quelquefois aussi sur les publications récentes des réformateurs sociaux et sur les progrès des idées saint-simoniennes, fouriéristes, humanitaires, comme on disait alors, dont la confusion se faisait d'une façon bizarre dans l'esprit de Guermann, plus dithyrambique que logicien. Le soir, quand Nélida était trop accablée pour causer, il allait prendre à la bibliothèque des livres qu'elle n'avait jamais ouverts. Rousseau faisait les principaux frais de ces lectures. Madame de Kervaëns restée, même après son mariage, sous l'empire des instructions reçues au couvent, n'avait osé céder à la tentation de lire aucun livre philosophique. Le père Aimery, comme tous ceux de son ordre, se montrait plein d'indulgence pour les faiblesses de la chair, mais impitoyable pour les hardiesses de l'esprit. Il damnait sans merci la philosophie tout entière, et ne parlait qu'en se signant de ces _athées_, dénomination sous laquelle il flétrissait indistinctement tous les penseurs qui avaient interrogé la nature, la science et la raison, pour y trouver le mot de l'énigme humaine.

Madame de Kervaëns fut très naïvement surprise à la rencontre d'un si grand nombre d'idées qui, jusque-là, lui étaient demeurées étrangères. L'intérêt de ces hautes questions, sondées par un esprit aussi religieux que Rousseau, ne pouvait manquer de saisir Nélida et de vaincre l'alanguissement de ses facultés. L'éloquence de l'auteur d'Émile lui causait des frissonnements d'admiration et de sympathie. Trop peu rompue encore aux subtilités du langage métaphysique pour apercevoir l'abîme qui sépare le dogme catholique de la profession de foi du vicaire savoyard, elle écoutait sans scrupule, et se laissait aller avec candeur sur cette pente insensible qui la conduisait pas à pas, sans secousse, hors de l'enseignement révélé et des croyances orthodoxes. Les jours se succédaient ainsi, tristes, étranges et doux; et Nélida, sous la salutaire influence de la charité qui ranimait son pauvre coeur et de l'étude qui élevait son intelligence, en arrivait presque à l'acceptation de sa sévère destinée.

XIV

Guermann Régnier aimait passionnément Nélida. Il l'aimait de toute son imagination et de tout son orgueil, les deux puissances qui régissaient sa vie. En lui peignant l'empire qu'elle exerçait sur lui, il ne l'avait pas trompée. Cette anecdote de son enfance qu'il lui avait contée était vraie de tous points; l'image de Nélida et le premier éveil de son génie se confondaient dans son esprit; le premier battement de son coeur avait été pour l'art et pour elle; conquérir la gloire et conquérir Nélida, c'était pour lui un seul et même désir.

Guermann était doué de facultés rares. Il avait, à s'y méprendre, toutes les apparences du génie: une perception vive, un enthousiasme communicatif, une facilité merveilleuse, de la flamme dans la parole et sous le pinceau, une volonté opiniâtre, une fierté indomptable, la soif du beau sous toutes les formes. Mais il y avait dans son organisation une lacune énorme qui paralysait tous ses dons et devait les rendre funestes à lui et aux autres. Il ne possédait que la force d'expansion. La force de concentration, celle qui fait les philosophes, les grands caractères et les véritables artistes, lui manquait. Il allait obéissant à tous ses instincts, à des impulsions contradictoires que rien ne réglait ni ne refrénait, Guermann était incapable de concevoir un ordre général et de s'y assigner sa place. Pour tout dire en un mot, il manquait de conscience, et ne connaissait de bien et de mal que le succès ou l'échec de ses âpres désirs. Aussi, quoique doué d'une grande générosité de nature, était-il, par le fait, d'un épouvantable égoïsme. Les circonstances n'avaient pas peu contribué à fortifier cette personnalité démesurée. Aucun contre-poids n'avait été donné à ses penchants. Son éducation première, dans un village, sous les yeux d'une mère subjuguée, avait été à peu près nulle, et, du jour où sa vocation se déclara, presque tout son temps fut consacré à l'exercice matériel de son art. Ainsi livré à lui-même, il lut beaucoup, parce qu'il était avide de connaître, mais il lut, sans méthode et sans choix, toute espèce de livres, bons et mauvais, sublimes et détestables. Le désordre se fit dans son esprit; la soif de l'impossible dévora son coeur.

L'amour de mademoiselle de la Thieullaye, dès qu'il l'entrevit, faillit le rendre fou. À force de songer à elle, au hasard qui les avait rapprochés dès leur enfance, à la conformité qu'il crut reconnaître entre eux, il se persuada de très-bonne foi que Nélida lui était destinée. Il ne se dit pas un instant qu'il la perdrait; non, rendons-lui cette justice, Guermann eût reculé, hésité du moins, s'il avait pu envisager son dessein sous un jour pareil; mais il se croyait réservé à de telles grandeurs, qu'il félicitait en secret la belle patricienne d'être échue en partage au plébéien illustre. Certain de la conduire à la gloire, il voyait dans son union avec elle l'union de ce qu'il y a de plus sublime au monde, et rien ne l'eut étonné davantage que de s'entendre dire qu'il commettrait une action mauvaise, en provoquant et acceptant des sacrifices dont il ne sentait nullement l'étendue.

On peut imaginer ce qu'il éprouva en apprenant par la grisette avec laquelle, suivant l'usage des étudiants parisiens, il faisait un ménage extra-légal, que mademoiselle de la Thieullaye était venue chez lui. Il se fit répéter vingt fois toutes les circonstances de cette visite, il devina tout; il se sentit maître de cette destinée. Mais, jugeant aussi que le jour n'était pas venu, il résolut de ne pas risquer l'audacieux défi qu'il voulait jeter à la société, avant de s'être fait un nom qui le revêtit d'une force suffisante pour engager la lutte à armes égales, et laissa passer dix-huit mois avec la patience que donne la certitude.

L'exposition fut pour lui un triomphe. La foule se porta spontanément à son tableau, et son nom, nouveau dans l'art, fut répété de bouche en bouche. Avec l'exagération naturelle à un premier enthousiasme, la presse parisienne le représenta à l'Europe comme le restaurateur de la peinture moderne, comme un jeune Raphaël dont la gloire éclipsait tous ses devanciers.

Ce fut au plus fort de ce bruit enivrant qu'il apprit, par des intelligences qu'il s'était ménagées dans la maison de la vicomtesse, les incidents que nous avons racontés plus haut. Il ne balança pas, son heure avait sonné. Nélida était malheureuse, délaissée; à lui appartenait la tâche de la délivrer, de la venger. Il pourrait donc enfin faire jour à toutes ses haines, à tous les ressentiments qui couvaient dans son coeur depuis le jour où il avait eu pour la première fois conscience des inégalités sociales. Il allait terrasser le préjugé, montrer au monde ébloui et vaincu la toute-puissance du génie effaçant toutes les distinctions inventées par les hommes, brisant, l'orgueil de l'aristocratie, et soumettant à son empire la beauté, la vertu et l'honneur de la première entre les femmes! Rien ne lui semblait plus facile que d'ébranler jusque dans ses fondements cette vieille société décrépite qui ne lui avait pas fait une place selon son gré. Il croyait fermement que, dans la satisfaction de sa passion égoïste, il allait ouvrir l'ère attendue de la liberté et de l'égalité nouvelles.

Ce rêve a été fait à différents degrés de fièvre, cette chimère est apparue sous bien des formes à plus d'un jeune plébéien de notre triste époque. Plus d'un, en lisant cette histoire, s'il est de bonne foi avec lui-même, se souviendra qu'entre le jour où finit pour lui l'étude imposée et le jour où la pauvreté le contraignit d'appliquer ses facultés à quelque travail modeste et productif, bien des nuits se sont écoulées dans la poursuite haletante de ces visions d'un impuissant orgueil; il sourira peut-être en se rappelant qu'il a étreint en songe bien des fantômes, essayé sur sa tête bien des couronnes dont le poids l'aurait écrasé, si le destin eût écouté ces puériles ambitions d'une vanité en délire.

Dès l'instant où Guermann vit madame de Kervaëns, il eut la certitude de n'avoir rien perdu de son ascendant sur elle. Il reconnut qu'il avait autant que jamais la faculté d'émouvoir son âme, d'intéresser son esprit, de séduire son imagination. Mais il vit bientôt aussi qu'il échouerait devant un seul obstacle, pour lui incompréhensible, devant la simple notion du devoir, que tous ses paradoxes ne parvenaient point à ébranler. Nélida seule, loin de tous les yeux, sans autre surveillant qu'elle-même, autorisée en quelque sorte par l'indigne abandon de son mari, n'en gardait pas moins la plus stricte réserve et le sentiment inaltérable de l'honneur conjugal. L'amour de Guermann creusait en dedans, mais elle conservait à l'extérieur une dignité si grande, une hauteur de pureté telle, que l'artiste bouillant et audacieux n'osait rien risquer et rongeait son frein en silence.

Si Nélida avait eu plus d'expérience, si elle eût été moins essentiellement honnête, si l'idée du mal, en un mot, avait pu l'approcher, elle aurait craint le péril auquel elle s'exposait en recevant sous son toit, dans une profonde solitude, un homme qu'elle avait passionnément aimé. Un degré très faible d'attention sur elle-même lui eût fait découvrir que cette résignation subite à une existence désolée, ces joies de la charité senties avec plus de plénitude que jamais, l'attrait de ces lectures émouvantes, et enfin la force et la santé qui lui revenaient d'une manière visible, tout cela n'avait et ne pouvait avoir qu'une cause: l'amour. Elle aurait compris qu'il lui eût été impossible, dans la situation désespérée où Guermann l'avait trouvée, d'accepter les soins ou même la présence de tout autre; elle se serait demandé si son bras aurait pu s'appuyer avec autant d'abandon sur celui de M. de Verneuil, si une lecture faite par H. de Sognencourt eût ainsi touché la fibre la plus secrète de son coeur. Mais Nélida était trop honnête pour ne pas être imprudente; elle ne savait pas plus se défier d'elle-même qu'elle n'avait su se défier des autres.

Un mois s'écoula de la sorte. Chaque jour Guermann se sentait plus certain d'être aimé et plus certain aussi de n'être pas écouté; son orgueil était blessé à mort; toutes ses passions mauvaises se livraient dans son âme un combat furieux. Nélida, plus calme en apparence, était envahie sourdement par un poison perfide, qui, de proche en proche, pénétrait jusqu'au plus profond de son être, sans se déceler encore par de visibles symptômes; mais le premier hasard allait détruire cette sécurité funeste.

Un soir, c'était dans les derniers jours de juillet, les deux jeunes solitaires de Kervaëns étaient, comme de coutume, assis l'un près de l'autre dans le salon du rez-de-chaussée. Tout le jour avait été orageux; en ce moment le tonnerre grondait au-dessus du château; des éclairs multipliés perçaient les rideaux de damas hermétiquement fermés et jetaient dans la pièce très sombre des lueurs rapides. Une seule lampe éclairait la table et le livre où Guermann lisait, avec une agitation fébrile et d'une voix saccadée, les aveux de Saint-Preux à Julie dans les premières lettres de la _Nouvelle Héloïse_. Nélida, qui depuis plusieurs nuits avait de nouveau perdu le sommeil et qui ressentait en ce moment l'influence énervante de l'atmosphère chargée d'électricité, quitta le siège qu'elle occupait pour aller reposer sur un divan un peu éloigné. Guermann en ressentit un dépit puéril. Sans oser suspendre sa lecture, il lançait de loin à loin sur madame de Kervaëns un regard à vide, espérant toujours surprendre à son visage une émotion qui répondit à la sienne; mais ce grand front pâle, cette lèvre sérieuse, ce corps de madone couché dans son vêtement blanc, ne trahissaient aucun mouvement tumultueux.

Guermann, irrité par ce calme qui lui semblait presque une insulte, élevait sa voix et lui donnait un accent de plus en plus vibrant. Il en vint à déclamer certains passages avec une puissance d'organe et de geste qui ne pouvait laisser aucun doute sur l'application directe qu'il en faisait à Nélida; mais en vain. Madame de Kervaëns demeurait immobile, ne l'interrompait pas, ne levait pas les yeux; pas un pli de sa robe ne froissait la soie du divan. On n'entendait que le bruit régulier et de plus en plus affaibli de son haleine. Indigné, à bout de patience, exalté par le retentissement de sa parole dans l'espace sonore, Guermann, ne se contenant plus, jeta le livre loin de lui et s'approcha, résolu à dire enfin à cette femme hautaine qui ne voulait rien comprendre, tout ce qu'il ressentait pour elle d'ardeurs brûlantes et de violents désirs. Mais il s'arrêta tout à coup en la voyant endormie ou évanouie, c'est ce qu'il ne pouvait discerner. Les yeux de Nélida étaient clos, sa bouche était décolorée, son bras alangui avait glissé hors des coussins.

«Nélida!» dit Guermann, effrayé malgré lui de cette immobilité.

Elle ne répondit pas.

«Nélida!» dit-il encore.

Elle ne fit aucun mouvement.

Épouvanté, il posa la main sur son coeur, et, soit hasard soit dessein, il écarta les plis de sa robe entr'ouverte, et vit avec éblouissement les plus belles formes que son oeil d'artiste eût jamais contemplées. Cette vue lui donna le vertige.

«Ô Galatée, s'écria-t-il en la saisissant d'une étreinte passionnée, marbre divin, éveille-toi dans les bras de ton amant; éveille-toi à la vie, éveille-toi à l'amour...»

Nélida rouvrit les yeux, et, recouvrant tout à coup ses esprits, elle s'arracha des bras de Guermann qui n'essaya pas de la retenir, tant le regard qu'elle lui jeta commandait le respect. Elle alla lentement, en silence, à la fenêtre, et, l'ouvrant malgré l'orage, elle s'appuya sur le balcon que commençaient à mouiller de larges gouttes de pluie. Guermann se laissa tomber à la place qu'elle venait de quitter, et fondit en larmes.

XV

Rentrée dans son appartement, madame de Kervaëns passa le reste de la nuit en proie à l'une de ces crises que les plus étonnants contrastes de notre nature, la lutte des tentations les plus violentes, des mouvements les plus opposés, des résolutions les plus inconciliables, peuvent seuls faire naître et faire comprendre.

Sous la double action de l'orage qui embrasait l'atmosphère, et de cette fièvre de jeunesse qui, longtemps comprimée, venait enfin d'éclater dans toute sa force, Nélida se voyait, comme à la lueur d'un éclair, face à face avec une vérité terrible. Ses yeux étaient dessillés. Pour la seconde fois son existence, qu'elle avait cru fixée à jamais, était ébranlée jusqu'en ses fondements; Guermann, en reparaissant dans sa vie, pour la seconde fois en ressaisissait l'empire. Lui qu'elle avait fui, qu'elle avait pu haïr, qu'elle avait cru mépriser, ramené près d'elle par une volonté indomptable, était encore une fois le maître souverain de toutes ses pensées.

Dans une situation pareille, un caractère moins énergique eût trouvé au sein de son indécision une force illusoire. La plupart des femmes, pusillanimes et chimériques tout à la fois, incapables de sonder leur conscience d'une main ferme, nient le danger pour éviter le combat et s'exagèrent la toute-puissance de leur vertu dans l'intérêt même de leur faiblesse. De telles ruses n'étaient pas compatibles avec cette sincérité de nature qui chez Nélida n'avait pu un seul instant être altérée ni par les maximes, ni par les exemples du monde. Ce n'était pas une telle femme qui pouvait, à demi consentante, se laisser glisser sur une pente insensible et se rendre coupable de fautes chaque jour regrettées, chaque jour aggravées. Non; elle sut voir d'un oeil sévère toute l'étendue de son mal. Elle osa se dire qu'encore un jour, encore une heure semblable, et elle était perdue. Elle comprit, en frémissant, qu'il n'y avait plus de salut pour elle que dans une détermination instantanée, plus de vertu que dans un parti extrême, il fallait fuir, s'éloigner de Guermann; élever entre elle et lui d'infranchissables barrières; ne plus le revoir jamais... Fuir! mais où aller? où chercher un refuge? À qui demander un refuge? À qui demander un appui et cette force contre soi-même, dont les âmes les plus éprouvées avouent le besoin aux heures de la tourmente?... Timoléon?... À cette pensée, l'indignation la faisait pâlir; le juste orgueil des nobles coeurs offensés se soulevait en elle. Une voix intérieure lui criait qu'une telle faiblesse serait une faute irréparable. Cet être si peu digne d'estime, qui avait exercé sur son inexpérience la facile séduction d'un premier attrait, n'était pas capable, elle le sentait bien, de comprendre ni de soutenir l'héroïsme d'un grand sacrifice. Il l'entraînerait de nouveau, il la retiendrait avec lui dans une sphère puérile et vaine où s'éteindraient bientôt les éléments de grandeur et de force que la passion venait de lui révéler dans son propre coeur. Ce qui l'attendait auprès de Timoléon, en supposant qu'il se laissât ramener par des velléités de devoir et de tendresse, c'était une solitude morale pire que la mort, ou une communauté de plaisirs qu'elle ne pouvait plus envisager sans dégoût.

Lorsqu'un grand amour a fait battre un grand coeur, quand le sentiment de la vérité éternelle est entré par lui dans une âme puissante, toutes les conventions éphémères, toutes les proportions mesquines de la vie sociale s'amoindrissent et s'effacent de telle sorte, qu'on les prend en pitié et qu'on cesse bientôt de croire à leur existence. Ainsi, pour Nélida, il n'y avait de choix possible qu'entre vivre et mourir: vivre d'un amour immense, sans entrave et sans fin; mourir si la fidélité à des serments téméraires, violés déjà par celui qui les avait reçus lui commandait d'étouffer son amour.

Nulle transaction ne se présentait dans son esprit entre la liberté illimitée et le rigide devoir. Ô saint orgueil des chastetés délicates, tu ne fus pas insulté un moment dans le coeur de cette noble femme. Abriter sous le toit conjugal un sentiment parjure, céder à un amant en continuant d'appartenir à un époux, marcher environnée des hommages que le monde prodigue aux apparences hypocrites, jouir enfin, à l'ombre d'un mensonge, de lâches et furtifs plaisirs, ce sont là les vulgaires sagesses de ces femmes que la nature a faites également impuissantes pour le bien qu'elles reconnaissent et pour le mal qui les séduit; également incapables de soumission ou de révolte; aussi dépourvues du courage qui se résigne à porter des chaînes, que de la hardiesse qui s'efforce à les briser!

Nélida, on l'a vu, n'était pas faite ainsi.

... Le tonnerre avait cessé de gronder; un vent du nord s'était levé et balayait l'orage; l'horloge de la chapelle venait de sonner quatre heures. Aux lueurs incertaines de l'aube, les passereaux endormis sur les toits s'éveillaient un à un et s'entr'appelaient, à de longs intervalles, d'une note mélancolique. Saisie par le froid pénétrant de ces heures qui précèdent le lever du soleil, à peine vêtue, assise immobile dans un grand fauteuil de bois noir adossé à la cheminée où le vent engouffré poussait des mugissements lamentables, madame de Kervaëns, seule en présence de Dieu, luttait contre l'angoisse croissante d'une agonie qui allait tracer à son beau front un premier pli ineffaçable. Tout à coup elle crut entendre, dans le corridor qui conduisait à sa chambre, un bruit de pas; sa respiration demeura suspendue... Plus de doute, les pas se rapprochaient, s'arrêtaient à sa porte, la clef tournait dans la serrure... Qui pouvait-ce être à une telle heure de la nuit, après une telle soirée? Quel autre que celui auquel elle n'avait cessé de songer? En effet, c'était Guermann.

Elle n'éprouva, en le voyant, ni surprise, ni effroi, ni colère. Elle savait que leur heure à tous deux était venue et que les paroles qu'ils allaient échanger seraient l'arrêt suprême. Plusieurs minutes s'écoulèrent dans une attente solennelle.