Chapter 8
Madame de Kervaëns à son tour, encouragée par les regards admiratifs des hommes qui lui faisaient cortège, de M. de Verneuil surtout, qui jouissait visiblement de sa supériorité, madame de Kervaëns, qui se sentait belle et voyait sur le visage de son mari une approbation non équivoque, soutint cette épreuve, la première de ce genre à laquelle elle fût soumise, avec une aisance parfaite. Elle se montra prévenante sans affectation, aimable avec dignité, presque gaie. Il serait difficile de dire ce qui se passait dans le coeur de Timoléon. En retrouvant la marquise d'une manière si inattendue, en la revoyant jolie, provocante, il s'était senti repris d'un désir violent de se venger d'elle, de la punir de ses caprices. Les coquetteries redoublées d'Élisa durant la confusion et le bruit de la chasse l'avaient excité; il s'était oublié jusqu'à lui faire une nouvelle déclaration. Sa vanité était compromise, la lutte engagée; il fallait qu'il en sortît vainqueur, ne fût-ce que pour le triomphe d'un jour. D'un autre côté, il était ravi de faire voir à cette femme dédaigneuse combien il lui avait été facile de l'oublier auprès d'une épouse jeune et belle. Comme il était, avant tout, homme du monde et fier du nom qu'il portait, il savait un gré infini à Nélida de se montrer si grande dame. Ce jour fut un des plus glorieux de sa vie. Lui, si mesuré, si impassible d'ordinaire, animé par la chasse, par les excellents vins qu'il avait fait servir à profusion, par une conversation semée de sous-entendus, d'allusions cachées, de piquants quiproquos, il ne se possédait pas. Plus d'une fois, pendant la soirée, il serra la main de Nélida avec transport, tout en cherchant des yeux la marquise; une fois même, il prit une des longues boucles blondes de sa femme et la porta tendrement à ses lèvres. M. de Verneuil était ravi; la marquise commençait à douter de sa victoire et perdait contenance. Bientôt, se plaignant, d'une grande fatigue, elle demanda à se retirer, et Nélida rentrée chez elle s'abandonna en silence à la joie de son coeur. Pendant que ses femmes défaisaient sa robe et son voile, elle revenait avec un bonheur infini sur les mille petits incidents de la soirée. Elle se rappelait chaque regard, commentait chaque parole, se croyant certaine d'avoir reconquis le coeur, un moment distrait, de son mari. Deux heures s'écoulèrent sans qu'elle songeât à se mettre au lit. Se sentant les nerfs malades, elle ouvrit sa fenêtre pour respirer l'air pur de la nuit. Le temps était très-doux; les étoiles scintillaient au firmament; tout était silencieux, tout dormait. Nélida eut envie de descendre dans le parc. S'enveloppant la tête et les épaules d'un grand châle, elle se glissa sans bruit par un escalier dérobé, et sortit du château par une petite porte qu'elle s'étonna de ne pas trouver fermée. Comme son premier mouvement, dans ses joies et dans ses peines, étaient toujours d'invoquer Dieu, elle prit le chemin de la chapelle bâtie, au bord du ravin, à saint Cornely, patron de l'Armorique, dans le lieu même où, suivant la légende, s'était accompli un de ses plus surprenants miracles. Elle ouvrit, non sans quelque peine, la porte massive du sanctuaire, où brûlait nuit et jour une lampe consacrée, et, s'agenouillant sur les marches de l'autel, se mit à prier comme elle ne l'avait pas fait depuis un temps considérable. Toute sa ferveur de jeune fille lui revenait en ce moment; son âme, allégée d'un pesant fardeau, se dilatait et s'élevait joyeuse vers le ciel.
Tout à coup il lui sembla entendre sur le gravier des pas furtifs qui se rapprochaient de la chapelle. Elle eut peur et demeura immobile; les pas s'étaient arrêtés près de la porte. Au bout de quelques minutes, n'entendant plus rien, elle crut s'être trompée et se disposait à sortir, lorsque de nouveaux pas plus accusés firent crier le sable, et une voix bien connue dit très-bas:--Êtes-vous là?
--Me voici sur le banc, répondit-on.
Nélida, tremblante, s'appuya contre le bénitier. C'était son mari et Hortense qui venaient là. Que pouvaient-ils avoir à se dire de si mystérieux? Quel affreux secret allait-elle surprendre encore? Elle écouta.
--D'où provient cet incommode caprice de vouloir me parler en plein air et en pleines ténèbres? dit Timoléon avec brusquerie. Que me voulez-vous?
Hortense répondit en paroles entrecoupées que Nélida ne put saisir.
--Il est vraiment trop ridicule, reprit M. de Kervaëns, que ce soit vous qui me fassiez une scène, tandis que celle qui aurait droit d'être jalouse se montre pleine de savoir-vivre et de convenance.
--Si votre femme est aveugle, tant mieux pour vous; mais, d'ailleurs, qui donc a plus que moi le droit d'être jalouse, Timoléon?
Et la voix d'Hortense prit un accent de tendresse qui perça le coeur de Nélida.
--Ne vous ai-je pas tout sacrifié? N'ai-je pas manqué pour vous les plus beaux mariages?
--Qui vous en priait? interrompit M. de Kervaëns.
--Oubliant tous vos torts, n'est-ce pas moi qui ai décidé Nélida à vous épouser? Aussitôt que vous l'avez désiré, ne suis-je pas accourue dans ce pays perdu, pour animer ce château et le rendre aussi gai que Nélida le rendait triste? Ne me suis-je pas une seconde fois compromise, et n'ai-je pas fait jouer à mon mari le plus sot personnage, rien que pour vous divertir? Et vous, ingrat, quand à force d'abnégation je crois vous avoir ramené, le premier caprice vous entraîne...
--Il fait bien humide ici, dit Timoléon; nous reprendrons cela demain. Vous n'aviez rien autre à m'apprendre?
Hortense éclata en sanglots; mais, comme ils s'éloignaient, madame de Kervaëns n'entendit pas la fin du colloque.
Que de mouvements confus et tumultueux cet entretien surpris souleva dans l'âme de Nélida! que de turpitudes dévoilées! combien d'expériences douloureuses se pressaient dans sa vie si pure! Partout, dans tous les coeurs qu'elle avait vu s'ouvrir à elle, le mensonge et la trahison! partout la perfidie répondant à la sincérité de ses dévouements! Une chose pourtant lui donnait presque de la joie, dans ces angoisses cruelles: rien de nouveau ne lui était révélé sur les relations de Timoléon avec la marquise. Hortense même, ne les ayant vus ensemble que le matin, à la chasse, s'exagérait beaucoup leur intimité, sans doute. Elle n'avait pas été témoin de ce qui s'était passé le soir; elle ne savait pas que tout était changé, que ce caprice était évanoui.
Nélida sortit de la chapelle en commentant cette idée rassurante. Elle était trop femme aussi pour n'avoir pas fait une comparaison qui la ranimait. Timoléon, si déférent, si plein d'égards avec elle, ne parlait à madame de Sognencourt que d'un ton railleur et méprisant. Il rendait donc justice à toutes deux; il serait donc facile de rallumer dans son coeur l'amour conjugal. Elle regagna sa chambre, l'âme rouverte à l'espérance et décidée à redoubler envers ses deux rivales de procédés et de politesses, puisque Timoléon paraissait si sensible à ces bienséances extérieures.
Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, le lendemain matin, au moment où elle allait, châtelaine attentive, s'informer en personne des nouvelles de son hôtesse, elle vit Hortense pâle, défaite, le sein palpitant, se précipiter dans sa chambre, et, lui tendant une lettre ouverte, lui crier d'une voix étouffée:
--Nélida, on vous trahit. Empêchez votre mari de partir, ou vous êtes perdue.
Nélida, qui avait reconnu l'écriture de Timoléon, lut d'un coup d'oeil ces deux lignes: «Vous l'exigez, belle despote, je vous suivrai. À midi, je pars avec vous et vous conduirai jusqu'à Paris.»
Hortense, les yeux fixés sur Nélida, les lèvres blêmes, attendait sa réponse.
--Ce que vous faites-là n'est digne ni de vous ni de moi, dit enfin madame de Kervaëns, qui avait surmonté un premier saisissement douloureux. D'où vous vient ce billet?
--Son valet de chambre le portait à la marquise Zepponi. Me doutant de quelque trahison, je le lui arrachai des mains, en disant que j'allais le remettre moi-même. C'est mon dévouement pour vous, Nélida, qui m'a fait faire ce mensonge. Cela est mal, continua-t-elle, troublée par le regard calme et froid que madame de Kervaëns attachait sur elle. Cela est très-mal; mais je voulais vous sauver.
--Hortense, dit Nélida en mettant la main sur l'épaule de sa perfide amie, vous me faites pitié. Je sais tout; je sais ce que vous avez été et ce que vous êtes pour moi. Le hasard m'a fait entendre votre entretien d'hier soir près de la chapelle.
Hortense fit un mouvement d'effroi; son visage se couvrit de pourpre.
--Ne craignez rien, continua Nélida; je ne vous perdrai point. Vous déterminerez vous-même ce qui sera possible et convenable dans nos relations futures. Quant à M. de Kervaëns, il est parfaitement libre de ses actions, et la lettre qui vous offusque n'a rien que de très-simple.
Puis, sans laisser à Hortense le temps de répondre, Nélida sortit, fit un long détour dans les corridors pour qu'on ne vit pas où elle allait, et vint frapper à la porte de son mari. Elle avait pris une résolution désespérée.
--Entrez, dit Timoléon. Ah! c'est vous, Nélida, ajouta-t-il en lui prenant la main avec une grâce empressée; n'êtes-vous pas bien fatiguée de la soirée d'hier? Vous avez été charmante, en vérité. Mais asseyez-vous, je vous prie.
Et il lui avançait un fauteuil, de l'air le plus respectueux, comme il l'eût fait pour la reine.
--Timoléon, dit Nélida d'un ton grave et fixant sur lui ses grands yeux dont l'azur était voilé de larmes, je viens vous faire une prière.
--Dites plutôt me donne un ordre, reprit M. de Kervaëns avec une galanterie marquée.
--Ce que j'ai à vous dire est sérieux, Timoléon; il y va de notre repos, de notre bonheur.
M. de Kervaëns la regarda avec une indicible expression de surprise.
--Timoléon, ne partez pas.
--Comment, reprit-il un peu troublé et cherchant à garder son aplomb. Qui vous dit que je pars?
--Vous partez à midi avec la marquise Zepponi.
--Eh mais! sans doute, mon enfant, reprit-il en souriant avec une indifférence jouée. Je vais la conduire à Dol. C'est mon devoir de châtelain; vous ne voudriez pas m'y faire manquer.
--Vous allez à Paris, dit Nélida d'une vois ferme.
--À Paris? mais je vous jure que je n'y ai pas songé, balbutia M. de Kervaëns, qui, pour la première fois de sa vie peut-être, se sentait interdit et perdait contenance. D'ailleurs, n'ai-je pas été bien souvent à Paris? En quoi cela peut-il vous déplaire?
--Il ne m'appartient pas de vous faire de reproches, mais quelque chose me dit que vous jouez votre vie et la mienne pour un caprice. Au nom de votre père, au nom de l'honneur, au nom de tout ce qui vous est sacré, Timoléon, je vous en conjure, ne partez pas!
Et Nélida, la fière Nélida, se laissa tomber aux genoux de son mari et les embrassa d'une étreinte suppliante. En cet instant, on entendit le fouet du postillon et les grelots des chevaux de poste dans la cour. Quelqu'un frappa à la porte.
--Relevez-vous, s'écria Timoléon, ravi de cette délivrance inespérée. Croyez à mon amour et comptez sur moi.
C'était M. de Verneuil.
--Où êtes-vous donc? s'écria-t-il. On vous appelle, on vous cherche partout. La marquise est en bas, en costume de voyage; elle veut dire adieu à ma cousine. Mais je ne m'étonne pas que vous soyez distrait, ajouta-t-il en jetant un regard malicieux sur Nélida dont la robe et la chevelure étaient en désordre; de jeunes mariés, cela ne voit ni n'entend rien.
Nélida s'échappa, et, rassemblant tout son courage, elle descendit au salon où l'attendait madame Zepponi, qui, n'ayant pas reçu la réponse de Timoléon, était hors d'elle-même et se croyait jouée. Nélida la conduisit jusqu'à sa voiture, excusant M. de Kervaëns, qu'on cherchait de tous côtés, disait-elle. Élisa s'arrangeait avec colère dans ses coussins et murmurait quelques paroles sans suite; le postillon à cheval donnait le coup de fouet du départ; la grille était toute grande ouverte...
--Arrêtez! cria une voix impérieuse. Adieu, Nélida, dit M. de Kervaëns en passant rapidement devant sa femme; je vais à Dol, je serai de retour ce soir. Madame la marquise, vous m'avez permis de vous accompagner...
Et il s'élança dans la calèche. Les yeux de la marquise s'illuminèrent de joie; elle jeta sur le château un regard triomphant. La voiture disparut. Nélida courut s'enfermer dans sa chambre et tomba, la face contre terre, en implorant la mort.
XIII
Le silence régnait dans cette féodale demeure qui, huit jours auparavant, résonnait de fanfares, de concerts, de bals, de gais propos. Hortense était partie subitement sans oser reparaître devant Nélida. Curieux de voir de ce qui adviendrait de Timoléon et de la marquise, M. de Verneuil avait pris la poste pour Paris; les voisins étaient rentrés chez eux. Nélida, seule, sans nouvelles de son mari, demeurait en proie à la plus amère tristesse. Une fièvre lente la consumait; sa pensée ne se fixait plus sur aucun objet distinct; toute occupation lui était devenue impossible; elle n'avait plus d'autre sentiment que celui d'un abandon complet. Pauvre femme! elle voyait devant elle, au printemps de sa vie, une longue suite de jours où pas une joie ne pourrait plus naître; une infortune causée par l'homme auquel elle avait juré un respect et une tendresse éternels. Cette pensée l'accablait; les heures s'écoulaient lentes et mornes, la nuit ne lui apportait pas le sommeil; elle attendait chaque matin une lettre qui n'arrivait pas. Cette anxiété toujours renouvelée, cette espérance toujours plus cruellement déçue, lui faisaient un mal affreux. Enfin, quinze jours après le départ de son mari, elle reçut la lettre qu'on va lire:
«Vous me pardonnerez, n'est-il pas vrai, mon cher ange, de n'avoir pas cédé à un caprice enfantin, le premier que je vous aie vu, et sans doute aussi le dernier. Des gens bien nés, tels que nous, se doivent l'un à l'autre une liberté entière, car il est bien certain qu'ils n'en sauraient abuser. Je pars pour Milan avec madame Zepponi. Elle n'a pas trouvé à Paris la personne qui devait l'accompagner, et je ne puis lui laisser faire seule un si long trajet. Quoi qu'on puisse vous dire de ce voyage de pure courtoisie, n'écoutez pas les méchants propos. Ne donnez pas à nos envieux la joie de vous savoir inquiète. Allez à Paris; préparez-vous à ouvrir votre maison à l'entrée de l'hiver. Je serai ravi d'apprendre que vous vous amusez, et que vous avez tous les succès qui vous sont dus.
»Tout à vous,
»Timoléon
»P.S. J'oubliais de vous dire que je prendrai peut-être le plus long pour revenir, c'est-à-dire l'Algérie et l'Espagne. Le démon des voyages me parle à l'oreille; je lui sacrifie volontiers; il m'a toujours été propice.»
Cette lettre mit le comble au découragement de Nélida. Sans se l'être avoué, elle avait pensé quelquefois, dans sa candeur angélique, que son mari, loin d'elle, serait tourmenté de remords insupportables. Elle avait attendu un cri de sa conscience, un élan, un retour, et, rêvant le plus magnanime pardon, elle s'était juré de lui faire oublier sa faute en redoublant de tendresse et d'égards. Elle lut et relut vingt fois cette lettre si étrange, si polie, si glaciale, si peu soucieuse de ce qu'elle devait souffrir. Tout ce qu'elle avait entrevu avec effroi du monde et de ses habitudes, était donc bien véritable. Les hommes les meilleurs y pratiquaient ouvertement le plus abominable égoïsme; les noeuds du mariage n'étaient qu'un simulacre qui n'engageait à rien qu'à des politesses mutuelles, et la foi jurée ne pesait pas un atome dans la balance des fantaisies. Timoléon n'était ni troublé ni ému; il n'hésitait pas; on eût dit qu'il faisait la chose la plus simple du monde; il paraissait même croire que Nélida n'en ressentirait aucun chagrin, puisqu'il l'engageait à chercher la dissipation et lui parlait de succès et de plaisir.
À plusieurs reprises, Nélida essaya de répondre. Elle commença, déchira et recommença plus de vingt lettres. Aucune ne disait exactement ce qu'elle aurait voulu dire. Tantôt elle en trouvait l'expression trop indifférente, tantôt elle croyait avoir trop laissé percer sa douleur; elle craignait presque également d'irriter Timoléon par des reproches, ou de le trop rassurer par une résignation feinte. Et toujours les sanglots venaient l'interrompre; ses larmes coulaient sur le papier, et cette oeuvre de désolation était à refaire. Toute une semaine se passa ainsi. Ses forces s'épuisaient; elle ne quittait plus sa chambre; ses yeux n'avaient plus de rayons; son haleine était à peine sensible; la vie se retirait doucement et comme à regret, de ce beau corps dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté.
--Il y a en bas un jeune homme qui vient de la part de M. le comte, dit le valet de chambre, en entrant, une après-midi, chez sa maîtresse; il apporte un tableau pour la chapelle.
--Faites-le monter, dit madame de Kervaëns, dont le coeur battit à l'idée qu'elle allait voir quelqu'un avec qui Timoléon avait causé sans doute, qui lui apportait un message peut-être; et, comme si elle avait dû paraître devant son mari, elle passa à la hâte dans son cabinet de toilette et jeta sur sa chevelure négligée le voile de dentelle blanche qui plaisait à Timoléon. Que devint-elle, en rentrant dans sa chambre, lorsqu'elle aperçut, debout, appuyée contre le marbre de la cheminée, la figure pâle, grave et sombre de Guermann? Elle crut voir un fantôme, demeura un instant immobile, puis, saisie d'une puérile frayeur, elle poussa un cri et courut vers la porte.
--De grâce, madame, dit Guermann en lui barrant le passage et la ramenant presque de force vers son fauteuil où elle se laissa tomber, de grâce, écoutez-moi! Quoi que vous puissiez croire, c'est un ami qui vient à vous; un ami dévoué, désintéressé, prêt à vous servir en toute chose.
Et, s'agenouillant près du fauteuil, il continua de parler pendant que Nélida, sans mouvement et sans force, le regardait d'un oeil hagard.
--Vous devez me haïr, madame; vous devez me mépriser. Vous avez dû voir dans ma conduite une duplicité horrible...
Nélida, qui ne pouvait articuler un mot tant elle était atterrée, fit un geste qui commandait le silence.
--Par pitié, daignez m'entendre, dit-il, je repars dans une heure. Soyez miséricordieuse, j'ai tant souffert! J'ai droit à votre pitié. Ma pauvre mère, je l'ai perdue; elle est morte dans mes bras, il y a un mois à peine; maintenant je n'ai plus personne au monde qui m'aime et me plaigne, madame!
--Votre mère! dit Nélida. Et ses pleurs commencèrent à couler.
--Plus personne, madame, continua Guermann; car cette femme que vous avez vue, cette femme qui vous a dit qu'elle était la mienne, elle n'est rien, elle n'a jamais été rien pour moi. Oh! si j'avais pu vous ouvrir mon coeur, alors! Vous m'auriez pardonné, vous m'auriez estimé davantage, peut-être, en connaissant le martyre volontaire que je subissais, et l'effort désespéré de mon amour pour rester digne de vous. Mais je ne le devais pas. Un respect profond scellait ma bouche. Vous alliez épouser un homme riche et noble. Je me persuadai qu'il saurait vous rendre la vie, sinon heureuse, du moins douce et facile. Moi, je n'avais ni gloire, ni rang, ni fortune. Malheureux! j'ai manqué de courage. Combien j'en suis puni! Je vous dirai plus tard comment, par d'inouïs stratagèmes, je suis parvenu à savoir, presque jour par jour, ce que vous faisiez. Pendant un an, je vous crus satisfaite, et j'étais résigné; mais, depuis deux mois, je vois l'abîme ouvert sous vos pas; je vous vois trahie par tous ceux que vous aimiez, seule comme moi, plus que moi encore; car enfin j'ai ma Muse, ma sainte Muse, qui m'encourage et me sauve; mais vous, qui vous sauvera? Le monde va vous attirer, vous séduire...
--Jamais! s'écria Nélida qui ne songeait déjà plus à tout ce qu'il y avait d'étrange dans la présence de Guermann à Kervaëns, et qui éprouvait cet apaisement inexplicable qu'apporte, dans les plus grands désespoirs, la voix d'un être humain qui compatit à nos maux.
--Vous le pensez aujourd'hui, dit Guermann; mais demain, mais dans un mois, mais dans un an?... La solitude vous dévore, ajouta-t-il en se relevant et en s'asseyant auprès d'elle; pauvre femme! vous êtes bien abattue, bien minée déjà par la souffrance.
--Mon mari reviendra, dit madame de Kervaëns...
--Il ne reviendra pas, interrompit Guermann; et s'il revient, votre sort n'en sera pas meilleur. Il n'a jamais pu comprendre, il ne soupçonnera jamais ce qu'une âme comme la vôtre recèle de trésors divins. C'est un homme à qui toutes les joies de la terre ont été données; les joies du ciel lui sont interdites...
--Ne parlons pas de lui, dit Nélida. Parlons de votre pauvre mère...
--Avec elle sont mortes toutes mes joies d'enfant, reprit Guermann; toutes les indulgences qui planaient sur mes fautes, toutes les paroles simples et pieuses dont l'accent me rendait meilleur... Oh! une mère! une mère! continua-t-il en se levant et marchant par la chambre avec une agitation qu'il n'essayait plus de maîtriser, nul de nous ne sait qu'en la perdant tout ce qu'il possédait en elle. Premier amour qui nous précède et nous attend dans la vie! premier rayon qui dissipe la nuit de notre entendement! premier sourire qui épie et qui fixe notre premier regard! premier baiser qui boit notre première larme! première parole qui appelle sur nos lèvres notre premier sourire! Ô ma mère! ma mère! depuis que je vous ai perdue, je me sens seul sur la terre!...
Nélida, qui avait causé par sa naissance la mort de sa mère, Nélida, qui n'avait pas de fils, sentit, en écoutant la parole émue du jeune artiste, la première atteinte d'une tristesse indéfinie, qui l'emporta, comme un flot puissant, bien au delà du sentiment exclusif de sa propre douleur. Elle entendit, pour la première fois, en elle, l'écho de cette grande voix du malheur qui s'élève comme un choeur sinistre du sein de l'humanité tout entière, et qui, une fois ouïe, laisse dans l'âme une impression d'épouvante qui tarit à jamais la source des consolations égoïstes et des puériles espérances. Elle entrevit confusément la triste parité des souffrances humaines; elle sentit que Guermann était son frère en douleur, et lui tendant la main:
--Que le passé soit oublié, dit-elle. N'en parlons jamais. Tous deux nous souffrons beaucoup. Ayons courage. Si mon amitié vous est douce, sachez que vous la retrouverez tout entière.
--Ange de miséricorde! s'écria le jeune artiste en saisissant cette main avec transport, parlez, ordonnez, que puis-je pour vous? Voulez-vous être affranchie du joug, voulez-vous être vengée?
--Vengée? dit Nélida avec un sourire où se peignait la plus pure expression de la mansuétude chrétienne, et de qui! Ô Guermann! que Dieu me pardonne mes fautes comme je pardonne à...
Elle ne put prononcer ce nom. Cherchant à dominer son émotion, elle se leva, alla à la fenêtre et revint au bout de quelques minutes, l'oeil en pleurs, se rasseoir auprès de Guermann qui n'avait pas osé la suivre et se tenait debout, les yeux fixés sur son fauteuil vide.
--Avez-vous beaucoup travaillé en ces dix-huit mois? reprit-elle d'une voix attendrie.
Il la regarda longtemps comme un homme qui ne comprend pas bien la question qu'on lui adresse et cherche à rassembler des souvenirs lointains.
--Travaillé? répondit-il enfin. Oh! oui, j'ai beaucoup travaillé. Est-ce que cela vous intéresse encore? Ma chère Naïade! elle a eu un succès inouï. On m'en a donné une somme considérable; car je l'ai vendue, Nélida; j'ai vendu une création que vous aviez inspirée, vendu une partie de mon âme et de mon sang à un marchand, vendu pour acheter un coin de terre bénite. Ô pauvreté! la dépouille mortelle de ma mère ne pouvait être honorée que par le déshonneur de ma Muse!