Chapter 7
Le château de Kervaëns était situé sur le sommet d'un plateau d'où la vue embrassait un horizon sans limites. D'un côté, ce plateau s'abaissait insensiblement, durant l'espace de deux lieues, jusqu'aux portes de Dol; de l'autre, il descendait par une pente assez brusque jusqu'à la mer, dont l'on entendait, par les gros temps, le flot courroucé mugir contre la falaise.
Cette antique résidence des sires de Kervaëns avait un aspect imposant, plutôt par la solidité et le ton sévère du granit grisâtre et du schiste noir dont elle était bâtie que par la beauté du style. Soit que sa masse énorme fût le résultat de constructions successives, soit qu'elle appartint à cette époque de transition où les caractères des deux architectures romane et gothique se mêlaient encore et semblaient ne pouvoir se dégager dans la pensée de l'artiste, il n'y avait point d'unité dans les détails de ce grand ensemble. C'était un carré épais, flanqué çà et là de tours rondes ou donjons, couronné de mâchicoulis et percé de jours réguliers, dont les uns conservaient encore le cintre un peu surbaissé, tandis que d'autres s'ouvraient déjà en ogives hardies. De larges douves sèches, où paissaient des daims et des chevreuils, entouraient la cour principale; l'avant-cour était plantée d'ifs séculaires, arrivés, dans un terrain qui leur était particulièrement favorable, à un développement prodigieux. L'attitude immobile et grave de ces arbres, rangés avec symétrie sur deux lignes comme une garde d'honneur, tranchait fièrement les abords du château d'avec le reste du paysage, et semblait commander le respect à quiconque approchait de la demeure féodale. Cette première enceinte était fermée par une grille à l'écusson de Kervaëns, d'où partait une longue avenue droite qui suivait le tracé d'une ancienne voie romaine, et conduisait, à travers des champs de blé noir, jusqu'à la route de Dol.
De l'autre côté du château, un bois de chênes traversé par un ravin profond, non loin duquel gisaient plusieurs de ces roches gigantesques que l'on croit avoir servi au culte des druides, formait, à l'aide d'espaces habilement ménagés, de perspectives bien ouvertes, d'allées sablées et de petites habitations jetées avec art sur des pentes gazonneuses, un parc d'une beauté rare et de proportions grandioses. Timoléon avait dépensé des sommes considérables pour rendre à la demeure de ses ancêtres un peu de sa splendeur d'autrefois. L'orgueil de son nom lui tenait fortement à coeur; et le seul intérêt sérieux, le seul désir persévérant qui lui restât, au lendemain d'une jeunesse saturée de plaisirs, c'était de reprendre, autant que les circonstances le permettraient, la grande existence de ses pères, et de ressaisir, à force d'argent et d'habileté, la domination presque souveraine qu'ils avaient exercée jadis sur toute la contrée. L'année qui suivit son mariage avec mademoiselle de la Thieullaye fut uniquement employée à meubler avec magnificence, en suivant les traditions du pays et de la famille, les vastes salles de Kervaëns, dont les voussures à rinceaux, les piliers massifs, les balustrades découpées à jour, les boiseries sculptées et les hautes cheminées à manteaux en pointe, se prêtaient merveilleusement à un système de décoration noble et riche. Chaque jour on voyait arriver des tableaux restaurés, des meubles rares, des caisses remplies d'antiquités celtiques ou romaines, que Timoléon faisait rechercher de tous côtés. Il allait lui-même fréquemment à Paris et à Londres, soit pour presser les ouvriers, soit pour s'assurer la possession de quelque précieux débris historique qui lui avait été signalé. Un architecte et deux tapissiers surveillaient les travaux, mais rien ne se faisait sans l'ordre du maître. Les plus minutieux détails le préoccupaient; il s'était passionné pour son oeuvre, et voulait à chaque chose toute la perfection dont elle était susceptible.
De son côté, Nélida ne restait pas oisive. Laissée maîtresse de l'emploi de ses revenus par Timoléon, qui avait en tout des façons de grand seigneur, elle s'était enquise des misères à soulager, et s'était rapprochée, avec une intelligente sollicitude, de cette population rude et sauvage, mais belle et honnête, qui l'entourait. Ainsi éloignée du monde, dans ce beau lieu d'une mélancolie fière si conforme à la disposition de son âme, charmée de voir son mari toujours actif, toujours satisfait, elle venait de passer dix-huit mois sans un nuage. Le nom de Guermann n'avait jamais été prononcé à Kervaëns. Nélida commençait là une existence nouvelle sur laquelle ses chagrins passés jetaient à peine une ombre légère. Les journées s'écoulaient vite, remplies par de bonnes oeuvres et des promenades variées. Les rapports des ouvriers, de nouveaux projets d'embellissement soumis à son approbation, des légendes bretonnes et des anecdotes de famille, que Timoléon contait avec verve et plaisir, abrégeaient les soirées. Elle ne doutait pas que son mari et elle n'eussent absolument les même goûts, les mêmes besoins; et, certaine que les mêmes choses les rendraient toujours heureux, elle se félicitait d'avoir échappé, comme par miracle, à l'empire d'une passion funeste, pour trouver dans l'union la mieux assortie un bonheur facile et inaltérable.
Au moment où nous reprenons cette histoire, l'aspect de Kervaëns avait changé. Timoléon, qui s'était refusé à voir personne tant que ses écuries, ses équipages de chasse et sa livrée, n'avaient pas été au grand complet, venait de conduire Nélida dans le voisinage. Des lettres étaient parties dans toutes les directions pour inviter ses amis à passer la belle saison en Bretagne. La vicomtesse d'Hespel, mademoiselle Langin, devenue baronne de Sognencourt, et une foule d'autres amis plus ou moins intimes, étaient accourus. C'était, dans le château et dans le parc, un retentissement perpétuel de fanfares, de sérénades; on ne voyait que troupes bruyantes se rassemblant pour la chasse, pour la pêche, pour des repas transportés à grands frais dans des sites pittoresques. On s'apprêtait à jouer la comédie. Timoléon était radieux. Nélida essaya de partager sa joie; mais bientôt elle ne se sentit pas à sa place dans ces divertissements qui se succédaient sans relâche; elle se prit à regretter sa solitude, et peu à peu, sans qu'il y parût, sous un prétexte ou sous un autre, elle s'exempta des parties soi-disant champêtres, et ne se fit plus voir qu'aux heures où sa présence était indispensable. Timoléon ne s'en aperçut pas autant qu'elle l'aurait cru; il professait d'ailleurs pour la liberté de chacun un respect qui n'était autre chose qu'une indifférence courtoise; et quand il avait baisé la main de sa femme, en lui demandant si elle serait de la chasse ou de la promenade, et qu'elle avait dit non, il n'insistait pas, et la quittait sans même savoir la cause de son refus.
À Kervaëns comme à Paris, la belle Hortense était reine des fêtes. Cinq fois par jour, elle changeait de toilette. On la rencontrait le matin, dans les allées du bois, en peignoir blanc, répétant un rôle; à déjeuner, on la voyait paraître dans le plus savant négligé. Plus tard, elle serrait sa taille de guêpe dans une amazone à queue traînante et s'élançait, cravache levés, sur une jument intrépide, défiant les plus hardis cavaliers à des témérités périlleuses. Le soir, parée, décolletée, elle valsait, chantait des romances, ou même, sans se faire trop prier, des chansons quelque peu égrillardes; faisait-il clair de lune, elle jetait sur ses blanches épaules une mantille espagnole, et proposait des promenades dans le parc, pour lesquelles on briguait l'honneur de lui donner le bras. Ainsi, toujours coquette, toujours sous les armes, elle tenait les hommes qui se disputaient ses bonnes grâces dans une rivalité active et une piquante incertitude, affublait son mari de mille ridicules, se moquait à outrance de toutes les provinciales qui osaient paraître à Kervaëns et savait toujours garder avec Timoléon une nuance de flatterie déférente qui contrastait avec les airs mutins qu'elle prenait pour se faire obéir des autres, et à laquelle M. de Kervaëns n'était point insensible.
Plus d'une fois Nélida ressentit un grand malaise dans ces conversations légères où sa présence apportait toujours un peu de gêne. Plus d'une fois, en voyant Timoléon prendre un plaisir très-vif aux saillies impertinentes et aux équivoques peu voilées de madame de Sognencourt, elle sortit du salon les larmes aux yeux. M. de Kervaëns ne trouvait plus, ne cherchait plus l'occasion de causer seul avec sa femme. Il prodiguait ces soins et ces attentions qu'elle avait reçus comme des marques d'amour, non seulement à la baronne, mais encore à toutes les femmes invitées aux fêtes de Kervaëns. De vives atteintes de tristesse révélèrent à Nélida un changement qu'elle ne définissait pas bien; aucun soupçon pourtant n'entra dans son coeur; mais, commençant à craindre que le sérieux de son esprit ne fût beaucoup moins du goût de Timoléon que les grâces sémillantes de la baronne, elle se prit à envier la futilité et la verve railleuse d'Hortense comme des dons qui l'eussent rendue plus aimable aux yeux de son mari.
Trop fière et trop vraiment bonne pour vouloir troubler aucune joie par une présence chagrine, elle redoublait d'efforts pour cacher la mélancolie qui pénétrait de jour en jour plus avant dans son coeur: vains efforts dont elle se soulageait quand arrivait la fin de la soirée, et que, seule dans sa chambre, elle pouvait pleurer en liberté et s'abandonner sans contrainte à sa tristesse.
La vicomtesse d'Hespel, dont l'affection pour sa nièce était, sinon bien éclairée, du moins très-sincère, s'aperçut de l'altération de son humeur, et, l'attribuant avec sa perspicacité habituelle à l'ennui d'un trop long séjour en province, elle vint un matin annoncer à Nélida qu'elle partait sous deux jours pour Paris et voulait l'emmener avec elle.
--M'emmener? dit madame de Kervaëns avec une profonde surprise.
--Oui, mon enfant, reprit la vicomtesse, tu dois en avoir bien assez de ta Bretagne bretonnante, depuis dix-huit mois que tu y végètes. Il faut revenir à Paris. Je te servirai de chaperon pendant quelques mois encore, et nous nous amuserons autrement qu'ici, malgré ce train de prince que vous y menez. On a beau faire, la campagne est toujours la campagne.
--Je vous assure, ma tante, que je ne m'ennuie pas du tout.
--Petite hypocrite! Ton mari est de meilleure foi. Je lui ai confié mon projet, et il m'a remerciée en me disant qu'en effet, puisque tu n'aimais ni la chasse, ni la comédie, ni aucun des plaisirs de la vie de château, il serait tyrannique à lui de te retenir ici. C'est la perle des maris que Timoléon.
--Mais ma tante, je ne veux pas me séparer de lui, et je sais qu'il ne peut pas quitter Kervaëns avant l'hiver.
--La belle séparation vraiment, quatre mois! Je ne te croyais pas si tourterelle. D'ailleurs, entre nous, si tu es amoureuse de ton mari, quitte-le un peu, par coquetterie; dix-huit mois de tête-à-tête, c'est absurde, et je ne conçois pas que Timoléon n'ait pas déjà fait mille folies à un tel régime. Si tu veux prolonger cette lune de miel déjà si prolongée, il faut te renouveler, devenir une autre femme. Quand ton mari te retrouvera à Paris, entourée, à la mode, il sera flatté, peut-être un peu inquiet; il voudra te disputer aux autres, cela stimulera son amour-propre...
--De grâce, ma tante, ne parlez pas ainsi, interrompit Nélida, vous me faites mal. Je vous remercie de votre intérêt, mais je reste.
--Soit, reprit la vicomtesse un peu piquée; seulement je te prédis que tu t'en repentiras.
Cette conversation laissa à madame de Kervaëns une impression pénible. Bien qu'habituée à l'étourdi babil de sa tante, elle demeura cette fois sous le coup d'une appréhension singulière. Le ton d'assurance avec lequel la vicomtesse lui avait dit: «Tu t'en repentiras,» lui faisait froid au coeur. C'était la première fois qu'elle entrevoyait, dans une possibilité lointaine, que Timoléon pourrait cesser de l'aimer. Il avait approuvé la proposition de madame d'Hespel; il partageait donc les idées de la vicomtesse. Mais aussitôt Nélida se rappela que sa tante la croyait ennuyée, et que son mari avait dit: Il serait tyrannique à moi de la retenir. C'était par bonté, par sollicitude, que Timoléon consentait à la voir s'éloigner. Se reprochant d'en avoir douté un instant, elle reprit pendant quelques jours sa sérénité passée.
XII
Une après-midi, tout le monde était allé à une chasse à courre dans les environs de Dol. Nélida, après avoir vu partir les chasseurs, était rentrée au salon. Sans aucun nouveau motif de chagrin, elle était préoccupée, distraite, et ne songeait point à remonter dans ses appartements. Depuis quelque temps, elle négligeait de visiter l'hospice et l'école qu'elle avait fondés à son arrivée dans le pays. La tristesse comprime les élans de l'âme, et, si elle n'y éteint pas la bonté, du moins elle lui ôte sa vigueur et son rayonnement. Madame de Kervaëns passa la matinée un livre à la main, sans lire, assise à une fenêtre ouverte, d'où son regard plongeait dans la longue avenue que Timoléon, resté le dernier, avait prise pour rejoindre la chasse. Les murs de Kervaëns n'avaient pas moins de huit pieds d'épaisseur, et Nélida avait adopté l'une des croisées du salon pour s'y faire une petite retraite où, à la faveur d'un paravent en bambou garni de plantes grimpantes, elle était tout à la fois présente et isolée au milieu de la compagnie. Le bruit d'un cheval au galop la tira de sa rêverie. M. de Verneuil entrait dans la cour. C'était un cousin de Timoléon vieux garçon, d'humeur philosophique, d'excellent coeur, d'esprit insouciant, de manières courtoises et de parole inconsidérée, pour qui Nélida avait assez d'amitié, et qui lui témoignait le plus grand respect.
--J'accours par ordre marital, ma belle cousine, dit-il en sautant à bas de son cheval avec la souplesse d'un jeune homme de vingt ans; mais ne vous alarmez pas, ce n'est rien de grave. Je viens seulement vous prier de mettre vos plus beaux atours pour le dîner et de commander à Carlier qu'il prépare la chambre Dauphine. Nous avons grande réception: la marquise Zepponi, rien que cela!
M. de Verneuil s'était approché de la fenêtre, et, s'appuyant sur le jasmin d'Espagne qui la tapissait, il prit la main de Nélida qu'il porta à ses lèvres.
--Vous êtes belle comme un ange aujourd'hui, chère cousine, reprit-il, tant mieux. Comme elles vont toutes enrager, ces prétendues jolies femmes! Vous mettrez une robe blanche, n'est-ce pas? et ce petit voile de dentelle qui vous donne l'air d'une madone... il faut que ma cousine me fasse honneur, ajouta-t-il en regardant Nélida avec tendresse; d'ailleurs il s'agit de livrer bataille. Il faut que votre amie Hortense et votre ennemie la marquise Zepponi restent sur le carreau.
--De qui parlez-vous? dit Nélida qui sortait d'une longue distraction. Madame Zepponi? Voici la première fois que j'entends ce nom.
--Vraiment? dit M. de Verneuil d'un air incrédule; mais c'est impossible.
--Je vous assure que je n'ai jamais entendu parler d'une marquise Zepponi.
--Alors, je ferais aussi bien de me taire; mais non; vous êtes une femme raisonnable, il est bon que vous soyez prévenue; n'allez pas me trahir, au moins. Puisque Timoléon ne vous a rien dit, c'est qu'il avait ses motifs, apparemment.
Nélida gardait le silence. M. de Verneuil, tout en jouant avec une branche de jasmin qui s'avançait au-dedans de la croisée, et en la faisant passer et repasser doucement sur les doigts de madame de Kervaëns, reprit ainsi:
--La marquise, ou, pour parler comme ces Italiens, la Zepponi, est une Sicilienne célèbre par sa beauté et par ses amours. Plusieurs imbéciles se sont fait tuer pour ses beaux yeux, ce qui lui a donné un fameux relief, comme vous pouvez croire. Lors de son dernier voyage en Italie, Timoléon a eu avec elle une aventure dont j'ignore les détails, mais qui a fait un bruit de tous les diables. Cette aventure n'a pas tourné à la satisfaction de mon cousin. La marquise, après lui avoir fait des avances monstrueuses, dit-on, l'a planté là sans couronner sa flamme (style de l'empire), pour un petit prince régnant sur dix pieds carrés en Allemagne. La belle et le souverain voyagent depuis deux ans dans toute l'Europe; mais les voici qui se brouillent à Londres. La marquise retourne seule en Italie, et, je ne sais par quel hasard ou plutôt par quel infernal stratagème elle débarque à Cherbourg et vient passer une semaine chez son amie, madame Lecouvreur, à trois lieues d'ici. Il est évident pour moi qu'elle y arrive avec l'espoir de reprendre Kervaëns dans ses filets. Elle aura entendu parler de vous. Vous lui paraissez valoir la peine qu'on vous supplante. La rusée comédienne voudrait bien se divertir à vos dépens. La voilà déjà en pleine manoeuvre avec Timoléon qu'elle a rencontré à la chasse, toujours par hasard. Mais tenons ferme, cousine, nous n'avons rien à craindre de personne. En apercevant une grosse larme qui roulait le long de la joue pâle de Nélida, M. de Verneuil s'interrompit..
--Ah! je vous demande pardon, ma chère cousine, lui dit-il, en lui serrant la main; je vous fais de la peine. Ce n'était pas mon intention, assurément. Comment pouvais-je imaginer que vous alliez prendre cela au sérieux?
--Vous ne me faites aucune peine, dit Nélida, en retenant ses larmes; je sais que c'est une plaisanterie.
--D'ailleurs, vous n'êtes pas jalouse; vous avez bien trop d'esprit pour cela, reprit M. de Verneuil. Nous vous avons tous admirée sous ce rapport; car enfin vous auriez pu fort bien vous dispenser de recevoir à domicile une ancienne maîtresse de votre mari et de la traiter en amie intime. Mais c'est très-fier, très-dédaigneux; j'aime cela, moi!
--Que voulez-vous dire? reprit Nélida en relevant la tête et en fixant sur M. de Verneuil ses beaux yeux humides.
--Ah çà! vous êtes donc innocente comme ce jasmin, ou bien vous vous moquez de moi? Mais non, parole d'honneur, je crois que vous êtes de bonne foi. Eh bien, votre amie Hortense, fille du notaire, épouse de M. Jaquet, qu'elle a drapé, moyennant la somme de six mille francs, de la ridicule baronnie de Sognencourt, était la maîtresse de Timoléon avant votre mariage. Vous ne saviez pas cela?...
--C'est impossible! s'écria Nélida. Hortense est coquette, mais elle est honnête, elle est pure; et Timoléon m'aime trop...
--Timoléon vous aime, je le crois pardieu bien, le beau mérite! qui ne vous aimerait pas? Mais, premièrement, il ne vous devait rien avant le mariage. Depuis... écoutez, voici dix-huit mois qu'il vous est fidèle; dix-huit mois, c'est une éternité pour un homme comme lui. Quant à votre chère amie, c'est bien la plus méchante pécore que j'aie jamais rencontrée sur mon chemin, et Dieu sait que les comparaisons ne m'ont pas manqué... Mais je bavarde comme un vieux garçon que je suis, reprit M. de Verneuil; il faut vous laisser à votre toilette. Encore une fois, cousine, défendons le terrain et ne baissons pas pavillon devant cette maudite engeance italienne.
M. de Verneuil s'éloigna sans se douter du trait empoisonné qu'il laissait dans l'âme de Nélida. Heureusement elle n'eut pas le loisir de creuser ses tristes pensées. Le maître-d'hôtel vint presque aussitôt lui demander ses ordres; le temps pressait. Les derniers mots de M. de Verneuil avaient d'ailleurs réveillé en elle l'instinct de la femme. Madame de Kervaëns se para avec un soin inaccoutumé, en songeant qu'une étrangère, belle et audacieuse, allait venir lui disputer l'amour de son époux. Son coeur battait de colère, mais aussi d'un secret espoir de triomphe; et lorsqu'on vint la prévenir qu'on apercevait des voitures dans l'avenue, elle jeta sur son miroir un coup d'oeil où se peignait la radieuse certitude d'une beauté souveraine.
Ce ne fut pas sans un vif sentiment de vanité satisfaite que Timoléon offrit la main à la marquise Zepponi pour descendre de calèche, et qu'il l'introduisit dans le vestibule de sa royale demeure. Cette pièce avait un air de grandeur véritable. La voûte était supportée par d'énormes piliers à chapiteaux composites; des fragments de sculptures et d'autres objets d'art, qui témoignaient à la fois du goût et de l'opulence de leur possesseur, garnissaient le pourtour. Une porte en chêne, magnifiquement sculptée, s'ouvrit à deux battants, et Timoléon, donnant le bras à la marquise, entra avec elle dans une longue galerie éclairée par le haut et ornée de portraits de famille. Au même moment, la portière en tapisserie de haute lisse, qui fermait l'extrémité opposée, glissa sur son bâton doré, et madame de Kervaëns, parut, venant lentement au-devant d'eux, suivie de M. de Verneuil, de M. de Sognencourt et de plusieurs voisins. (Hortense s'était fait excuser sous prétexte d'une migraine.) Timoléon rougit d'orgueil en voyant Nélida si belle. C'était, en effet, une rencontre unique que celle de ces deux femmes. Jamais, peut-être, le génie de la peinture ou de la statuaire n'imagina une plus complète antithèse dans la jeunesse et la beauté. Toutes deux n'avaient pas vingt ans. Élisa Zepponi était un type accompli de cette beauté réelle qui, sans parler à l'âme, exerce sur les sens un empire d'autant plus irrésistible. L'ovale plein et coloré de son visage rappelait les têtes de Giorgione ou de la troisième manière de Raphaël; son front bas était encadré par deux bandeaux de cheveux d'un noir luisant et bleuâtre. Sa prunelle brillante nageait dans le fluide, pareille à une étoile réfléchie dans une source; ses lèvres, habituellement entr'ouvertes, laissaient voir deux rangées de dents d'une blancheur de perle; son nez, dont les narines mobiles se gonflaient à la moindre émotion, les riches contours de ses bras et de ses épaules, sa démarche nonchalante, et jusqu'à son organe un peu voilé, tout en elle respirait la mollesse, promettait le plaisir et trahissait l'ardeur des voluptés. Nélida, depuis son mariage, avait pris plus de force, quelque chose de plus assuré dans le maintien. Une teinte cendrée s'était répandue sur l'or de sa chevelure, mais sa peau transparente était toujours aussi pâle, et son regard n'avait rien perdu de sa virginale pureté. Lorsqu'elle s'avança à la rencontre de la marquise, on eût dit la Muse calme et pensive du Nord, en présence d'une riante courtisane athénienne. L'échange de politesses entre ces deux femmes fut aussi exquis que si rien ne se passait en elles de tumultueux. Elles se regardèrent de l'air le plus bienveillant, en se parlant du ton le plus affable. Toutes les convenances furent gardées de part et d'autre avec le tact de la meilleure compagnie.
La marquise loua tout ce qu'elle voyait, naturellement, simplement, en personne accoutumée à posséder des splendeurs pareilles; elle parla avec aplomb de son amitié pour M. de Kervaëns, et invita Nélida à venir bientôt voir l'Italie.