Nélida; Hervé; Julien

Chapter 5

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Guermann s'était animé en parlant ainsi, et sa parole chaleureuse avait un accent de vérité entraînante. Nélida était très-émue. Elle entendait pour la première fois l'expression d'un enthousiasme poétique, qui n'était ni le langage de l'amour ni celui de la religion, mais qui s'inspirait de tous deux. Elle découvrait tout d'un coup, de la manière la plus inattendue, et sans qu'il fût possible de s'en offenser, que depuis sept années elle régnait sur un coeur plein de courage, sur un noble esprit, sur un grand génie peut-être! Elle se voyait l'arbitre d'une destinée, ayant charge d'âme, revêtue soudain de ce caractère de Béatrix, qui a été le rêve de toute les femmes capables de concevoir l'idéal; et disons-le, elle sentait naître au plus profond de son âme un immense orgueil. Ce sentiment n'était peut-être pas aussi chrétien qu'on eût pu le souhaiter dans une élève docile du père Aimery; mais, nous le demandons, quelle est la femme, si humble qu'on la suppose, qui repousse avec bonne foi un culte désintéressé et qu'elle consente en secret à résider sur l'autel pour y respirer, muette et voilée, le pur encens du sacrifice?

--Nous montrerez-vous ce portrait demain? dit Nélida, après un moment de silence et en continuant de marcher.

Une faible brise jouait au-dessus de leurs têtes avec les festons pendants du lierre et de la vigne vierge, qui s'entrechoquaient contre le treillis de fer et formaient un bruissement continu, doux et plaintif.

--À vous, quand vous l'ordonnerez, répondit Guermann; mais il faudra que nous soyons seuls. Jamais, excepté le bon docteur qui le découvrit par surprise, personne n'a vu ce dessin; jamais personne ne le verra; ce serait une profanation. Ce portrait est mon seul culte, ma seule idole. Toute ma vie passée, tout mon avenir sont là dans ces quelques lignes tracées d'une main enfantine, sous la domination d'une puissance invisible. Toute mon ambition, tout mon orgueil, ajouta-t-il après quelques hésitation, sont dans ce nom que je n'ose plus prononcer...

--Nélida! s'écriait en ce moment madame d'Hespel à l'autre extrémité du berceau. Les deux jeunes gens s'arrêtèrent comme frappés d'un coup électrique.

--Nélida, dit Guermann à voix basse et se parlant à lui-même. Ce n'est pas moi qui l'ai dit, ajouta-t-il en levant les yeux sur la jeune fille.

Elle pressa le pas et se mit à courir pour rejoindre sa tante. Il s'agissait d'un habit de cheval à essayer. Elle rentra en toute hâte, sans se retourner pour dire adieu à Guermann qui venait à quelques pas derrière elle.

L'artiste prit aussitôt congé de madame d'Hespel. La vicomtesse lui promit encore de venir le lendemain à son atelier.

VIII

Une heure après, la vicomtesse faisait appeler Nélida.

--Mon enfant, lui dit-elle, apprêtez-vous pour sortir; j'ai demandé mes chevaux, et nous irons surprendre Guermann à son atelier. En lui promettant d'y aller demain, j'avais oublié les courses; après-demain j'ai la matinée musicale de madame de Blonay; jeudi la lecture de Charles V; notre visite serait ajournée indéfiniment, et j'en aurais du regret. Je m'intéresse beaucoup à ce jeune homme, beaucoup, beaucoup, et je veux écrire à sa mère comment j'aurai trouvé ses peintures. Allons-y tout de suite, ce sera bien plus aimable.

Nélida n'avait pas d'objection; elle monta en voiture avec sa tante, et, dix minutes après, elles entraient toutes deux dans une étroite allée de la rue de Beaune, et montaient un escalier obscur, précédées d'un laquais fort surpris d'avoir à conduire sa maîtresse dans un pareil lieu.

--Ouf! disait la vicomtesse en s'arrêtant un peu à chaque étage et riant aux éclats; et de trois; et de quatre; encore un peu de vertu, et nous sommes au ciel.

Nélida ne riait pas. L'aspect de cette maison misérable, de cet escalier sale et tortueux, lui serrait le coeur. Quel contraste avec les degrés couverts de tapis de l'hôtel d'Hespel et de toutes les somptueuses demeures qu'habitaient ses amies! Ainsi que toutes les femmes de son rang, élevées dans le monde et pour le monde, mademoiselle de la Thieullaye savait, à la vérité, qu'il y avait des pauvres; elle l'avait entendu dire en chaire; elle en avait aperçu de loin, dans les rues, et faisait à toutes les quêtes de larges offrandes; mais jamais une réalité brutale n'avait frappé ses yeux; jamais elle n'avait été provoquée à la réflexion sur cette loi inexorable de travail et de misère qui pèse si rudement sur le plus grand nombre des hommes. Elle ne se faisait aucune idée de la condition amère de ceux que des talents supérieurs, des instincts élevés, des moeurs délicates, ne mettent pas à l'abri du besoin, et qui, loin de pouvoir s'abandonner aux ambitions nobles qui les sollicitent, se voient forcés de se courber sous un labeur grossier qui leur assure à peine l'existence. Ces pensées lui venaient pour la première fois en entrant dans la demeure de Guermann, de cet homme dont elle se savait adorée, et à qui son coeur décernait en secret la palme du génie. Elle se rappelait ses paroles: «Il a fallu que je devinsse artiste en restant artisan; et des larmes s'amassaient au bord de sa paupière, quand le domestique, arrivé au sixième palier, sonna avec force à une petite porte basse sur laquelle était clouée une carte de visite portant le nom de Guermann Régnier. Quelques minutes se passèrent sans que personne vînt ouvrir. Le valet irrité allait ressaisir la sonnette, lorsqu'on entendit le bruit d'une porte intérieure; des pas légers approchèrent et une voix de femme, hésitant un peu, dit: Est-ce toi, Virginie?

--C'est moi, répondit madame d'Hespel en déguisant sa voix et s'applaudissant de son stratagème. En effet, la clé tourna dans la serrure, et la vicomtesse entrant brusquement se trouva dans une pièce à peine éclairée, face à face avec une ravissante créature qui, les bras nus, les cheveux tombant sur ses épaules, poussa un cri et s'enfuit par une porte vis-à-vis la porte d'entrée; madame d'Hespel l'entendit qui disait:

--Guermann, ce sont des dames; où vais-je me cacher?

--C'est un modèle apparemment, dit la vicomtesse à Nélida surprise d'une si étrange apparition; on est exposé à cela chez les peintres. Par bonheur, c'est une femme, et nous pouvons entrer.

Guermann parut à la porte de l'atelier. Il était vêtu d'une blouse et d'un pantalon de toile grise; il tenait sa palette et son appuie-main.

--Mon Dieu, madame, s'écria-t-il en apercevant la vicomtesse vous me voyez couvert de confusion. Excusez-moi de vous recevoir dans un accoutrement pareil, mais je ne m'attendais pas...

--Bah, bah, cela ne fait rien du tout, mon enfant, interrompit la vicomtesse en entrant résolument dans l'atelier; l'impatience de voir toutes vos belles choses nous a fait devancer le jour et l'heure. Nous vous gênons peut-être, ajouta-t-elle en jetant un regard inquisitif autour d'elle; vous faisiez poser un modèle?

La jeune fille qui lui avait ouvert et qui s'était blottie derrière le poêle après avoir pris à la hâte et jeté sur ses épaules un morceau de rideau pourpre qui drapait un mannequin de cardinal, rougit jusqu'au front. Les deux bras croisés sur sa poitrine, les yeux baissés, retenant son haleine, elle était dans un état de contrainte et de souffrance visible.

--Mademoiselle a l'obligeance de poser pour la chevelure, dit Guermann avec gravité; je n'en connais pas de plus belle, et elle a bien voulu consentir...

La jeune fille leva les yeux, deux yeux pétillants de jeunesse, et regarda l'artiste d'un air qui voulait dire: Merci.

--Je ne suis pas assez riche pour payer des modèles, reprit Guermann à demi-voix, en conduisant la vicomtesse et mademoiselle de la Thieullaye devant le chevalet qui portait sa composition d'après la ballade de Goethe.

--Quel drôle de sujet! dit madame d'Hespel; il faut savoir l'allemand sans doute pour comprendre cela?

--Ce qui m'a déterminé dans le choix de ce sujet dit Guermann, en s'adressant à Nélida qui contemplait avec émotion ce tableau d'une pureté de lignes et d'une harmonie de ton qui devait frapper les yeux les moins exercés, c'est un enfantillage et une présomption. Un enfantillage, parce que depuis ma première jeunesse j'ai conçu un goût passionné, absurde, ridicule pour les nénuphars, et que cette scène me donnait l'occasion d'en faire.

Nélida s'approcha de la toile comme pour examiner un détail, mais en réalité pour cacher une vive rougeur.

--Une présomption, parce que je savais que Goethe jugeait ce sujet impossible, et qu'il avait blâmé beaucoup un peintre de l'avoir choisi. Vous ne sauriez croire, mademoiselle, combien ce mot _impossible_ soulève dans le coeur d'un artiste de bouillonnements audacieux, comme il provoque à la lutte, comme il excite à la témérité. Cette parole de Goethe retentit pendant six mois à mes oreilles, jour et nuit, sans me laisser de trêve. Je ne trouvai un peu de repos que lorsque ayant, pour ainsi dire, accepté le défi, j'ébauchai le tableau que vous voyez là; il vous paraît, à coup sûr, une pauvre victoire remportée sur l'opinion du grand poète; mais aux premiers jours d'un puéril enivrement, il me parut un chef-d'oeuvre tel, que je croyais à chaque instant voir se dresser devant moi l'ombre de Goethe, sorti tout exprès de la tombe pour venir m'applaudir et se reconnaître vaincu.

Pendant que Guermann parlait ainsi, la vicomtesse jetait les yeux çà et là dans tous les recoins de l'atelier; mais Nélida, curieuse, étonnée, pénétrant pour la première fois par ces quelques mots dans les mystères de l'art, Nélida à qui s'ouvraient en ce moment des horizons tout nouveaux de poésie, écoutait avidement les discours du jeune artiste et ne songeait point à l'interrompre.

--Savez-vous, Nélida, que cette Naïade vous ressemble? dit enfin madame d'Hespel.

--Voici le portrait de ma mère, dit Guermann, pour détourner l'attention de la vicomtesse. Et, passant auprès de Nélida en approchant son chevalet, il lui jeta ces mots qui entrèrent dans le coeur de la jeune fille comme un fer brûlant:

--Je ne puis vivre pour vous; mais rien ni personne au monde ne saurait m'empêcher de vivre par vous.

--Ah! pour le coup, voilà qui est merveilleux, s'écria la vicomtesse. Cela est frappant, cela parle. C'est comme si on la voyait, cette bonne madame Régnier, avec son beau fichu des dimanches et sa broche d'améthyste. Voilà bien ces petites boucles _à la neige_, dont elle n'a jamais voulu se départir, quoi que j'aie pu dire et faire. Ah! mon Dieu, cela donne envie de rire, tant c'est ressemblant. Et son vieux fauteuil à ramages... rien n'y manque; on dirait qu'elle va vous dire bonjour. Franchement, mon ami, j'aime mieux cela que votre Naïade; elle n'est pas trop naturelle cette Naïade; elle a bien un faux air de Nélida, mais pourtant je n'ai jamais vu de femme comme cela.

--Je doute, en effet, madame, reprit Guermann, qui commençait à perdre patience, que vous ayez vu beaucoup de Naïades.

--Ah çà! mon enfant, continua madame d'Hespel, sans faire attention à cette réponse, nous ne voulons pas vous déranger plus longtemps, nous reviendrons. Il faut que mademoiselle achève de poser, ajouta-t-elle, en se rapprochant de la jeune fille qu'elle examina curieusement. Celle-ci, qui avait repris contenance, et qui n'était peut-être pas fâchée d'un examen qu'elle savait ne pas devoir lui être défavorable, regarda madame d'Hespel avec gaîté et malice; un charmant sourire ouvrit sa lèvre vermeille et appétissante comme une cerise que vient de fendre un rayon de soleil.

--Vous viendrez nous voir bientôt, n'est-ce pas? reprit la vicomtesse en se tournant vers Guermann qui la reconduisait. Il faut vous dire que je suis peintre aussi, moi. Par exemple, je suis très-coloriste; l'éclat de la couleur me séduit, et, peut-être, j'en conviens, est-ce un peu aux dépens de l'exactitude rigoureuse du trait.

Guermann sourit et promit de venir dès le lendemain; il accompagna la vicomtesse jusqu'au bas de ses six étages, et, donnant la main à Nélida pour l'aider à monter en voiture: «Je vais rentrer dans le temple, dit-il; l'esprit y est venu; mon travail est béni, ma destinée consacrée.»

Nélida rentra chez elle en proie à une grande agitation. Depuis le bal chez sa tante, depuis cette valse éperdue où le secret de sa jeunesse, échappé dans le trouble de ses sens, avait été recueilli par un homme qui allait devenir son époux, elle croyait avoir conçu pour cet homme un amour passionné, éternel. Tout ce qu'elle éprouvait à l'approche de Timoléon, le léger embarras d'une pudeur délicate, une reconnaissance naïve de ses soins, une admiration complaisante pour la supériorité de son esprit et les agréments de sa personne; toutes ces sensations confuses étaient si nouvelles, si délicieuses, que Nélida ne doutait pas que ce ne fussent là les émotions profondes d'une âme pénétrée d'amour. Le charme des confidences et les discours artificieux de mademoiselle Langin entretenaient son erreur. Elle songeait aussi, avec ravissement, à la vie poétique qu'elle allait mener. Elle se représentait l'antique château en Bretagne, que Timoléon décrivait si bien; les vastes landes de bruyères roses, les roches druidiques, les courses à cheval à travers la contrée sauvage, le long des falaises retentissantes, sous l'escorte d'un noble cavalier qui lui parlait le langage sérieux et doux de la foi jurée et du légitime amour. Se sentant attachée déjà par les liens d'une sympathie réciproque, elle était charmée, confiante, calme, et n'imaginait pas qu'il pût exister sur la terre de tendresse plus vive et de félicité plus grande que la sienne.

Et tout à coup, c'est une autre pensée qui se lève dans son âme; c'est une autre préoccupation qui l'absorbe, une autre destinée qui l'intéresse. C'est l'atelier du peintre, et non plus le château du grand seigneur, qui attire son imagination et la retient captive; c'est Guermann et non plus Timoléon, dont elle voit l'image à ses côtés!

Ô passion, passion, force impitoyable qui nous entraîne et nous brise! souffle embrasé qui nous pousse à travers la vie dans un tourbillon de douleurs et de joies inconnues au reste des hommes! amour, désir, ambition, génie, quel que soit le nom qu'on te donne, aigle ou vautour jamais rassasié! heureux les mortels dont tu n'as pas daigné faire ta proie! heureux les pacifiques qui n'ont point senti ton approche! Heureuse, entre toutes, la femme qui n'a jamais ouï le frémissement de tes ailes menaçantes agiter l'air au-dessus de sa tête!

IX

Le lendemain, vers la chute du jour, Guermann entrait dans le petit salon que madame d'Hespel appelait son atelier. C'était une pièce tendue de satin vert, éclairée par le haut, encombrée de prétendus objets d'art et d'une multitude d'ustensiles, aussi élégants qu'incommodes, qui servaient à la vicomtesse dans l'exercice de son talent de peinture.

--Vous me prenez en flagrant délit, s'écria-t-elle en voyant Guermann, et dans mon costume d'artiste.

C'était une façon détournée de lui faire remarquer ses bras nus encore bien conservés, sa taille bien prise dans une robe juste en cachemire feuille morte, et son tablier de dentelle noire coquettement relevé comme celui d'une soubrette de théâtre.

--Vous allez dédaigner mes oeuvres, continua-t-elle, car vous autres peintres _d'histoire_, comme on dit, vous faites fi du genre. J'avais commencé l'huile il y a trois ans; mais franchement, cela sent trop mauvais, c'est trop sale. J'ai préféré l'aquarelle, et je crois avoir été à peu près aussi loin que possible dans l'arrangement des intérieurs. Or, mieux vaut la perfection dans un petit genre que la médiocrité dans un grand, n'est-il pas vrai?

--Sans aucune espèce de doute, dit Guermann qui souriait imperceptiblement.

--Tenez, mais soyez sincère, reprit la vicomtesse; je puis tout entendre; je n'ai pas l'ombre de vanité. Voici d'abord le _Chien de la famille_; c'est entièrement de mon invention; ce chien a une préférence pour le petit garçon que vous voyez là, et les autres enfants sont jaloux. N'est-ce pas que j'ai bien rendu ma pensée? Quel regard a la petite fille, surtout! Oh! ce n'est pas grand'chose, reprit-elle avec un peu d'humeur, voyant que Guermann n'ouvrait pas la bouche; il ne faut pas chercher là une scène épique; mais c'est naïf, c'est simple. Puis, voici le _Retour du marin_. J'ai fait cela à Dieppe; un peintre anglais a retouché la vague du premier plan qu'il trouvait trop bleue; mais il m'a assuré que les autres étaient excellentes, quoique ce fût mon début.

--Permettez-moi de vous dire que vous êtes une femme adorable, dit Guermann en lui baisant la main.

La vicomtesse fut touchée.

--Oh! dit-elle avec une certaine émotion, c'est que je suis vraiment artiste, moi; j'ai souffert la persécution pour l'art. Mes amies trouvaient mauvais que je me livrasse autant à mon goût de peinture; elles prétendaient que cela m'entraînait à des relations peu convenables; elles m'ont même menacé de déserter mon salon. Mais j'ai fait tête à l'orage, et je suis parvenue à tout concilier, j'ai un jour spécial pour les artistes: le lundi. Je leur donne à dîner; le soir on chante, on dessine dans mes albums; quelquefois nous jouons des charades; c'est fort intéressant, et nous nous amusons beaucoup. Ceci, continua-t-elle, sans se douter le moins du monde qu'elle fût en ce moment plus impertinente que toutes ses amies, c'est la fille de mon jardinier qui m'apporte des roses dans une corbeille. Veuillez remarquer cette petite chenille verte; est-ce nature, cela? Mais il faut que vous m'aidiez à terminer la chèvre que j'ai mise pour remplir ce vide, à gauche; je n'ai jamais pu parvenir à faire son poil assez luisant.

Guermann s'assit de la meilleure grâce du monde et prit le pinceau de la vicomtesse.

--Venez voir, dit madame d'Hespel à Nélida qui entra au bout de quelques minutes, comme ce bon Guermann est obligeant. Le voilà qui fait merveille dans mon tableau. C'est admirable comme cette chèvre ressort à présent; il faut en convenir, je l'avais tout à fait manquée.

--Un peu de patience, madame la vicomtesse, dit Guermann sans se déranger de son travail; vous avez une telle finesse de pinceau qu'il m'est très-difficile de ne pas faire tache. J'en ai pour une heure, au moins. Me permettez-vous de m'établir là?

--Bien, bien, mon enfant, vous m'enchantez. Malheureusement je suis forcée de sortir, mais Nélida vous tiendra compagnie et je vous trouverai en rentrant. Vous dînez avec nous.

La vicomtesse, toujours affairée, sortit avec pétulance, laissant, de la meilleure foi du monde, mademoiselle de la Thieullaye et le jeune artiste dans un dangereux tête-à-tête.

--Trouvez-vous réellement ces compositions jolies? dit Nélida en s'asseyant sur un grand fauteuil en velours où la vicomtesse faisait poser son chien.

--Je trouve votre tante la personne la mieux intentionnée qu'il y ait au monde, répondit Guermann, et tout ce qui me rapproche de vous me semble l'oeuvre des dieux. Nous sommes des parias, continua-t-il comme en se parlant à lui-même et suivant le cours intérieur des réflexions que le babil inconsidéré de madame d'Hespel avait provoquées; je le sais. La société, dans son dédain superbe, nous traite comme de vils artisans qui trafiquent d'un morceau de marbre ou de quelques aunes de toile recouverte de couleur; elle se persuade que notre ambition suprême doit être d'obtenir les louanges des grands seigneurs blasés et d'amuser l'ennui des femmes nerveuses. Je n'ignore pas que, lorsqu'on a marchandé et payé le travail de nos mains (car lequel d'entre ces gens sans coeur imaginerait qu'il y a là une inspiration de l'âme?), lorsqu'on nous a jeté notre salaire, on se détourne de nous comme de gens sans aveu...

--Vous êtes injuste, dit Nélida, qui voyait les doigts du jeune artiste se crisper et son visage s'enflammer de colère.

--Ô Nélida! reprit-il en se levant et en jetant loin de lui le pinceau de madame d'Hespel, ils nous dédaignent, ils nous méprisent; mais qu'importe! L'art est grand, l'art est saint, l'art est immortel. L'artiste est le premier, le plus noble entre les hommes, parce qu'il lui a été donné de sentir avec plus d'intensité et d'exprimer avec plus de puissance que nul autre, la présence invisible de Dieu dans la création. Il exerce ici-bas un sacerdoce outragé, mais auguste. C'est à lui seul que la Divinité sourit dans l'harmonie des mondes; lui seul a le secret de l'infinie beauté. Les transports de son âme ravie sont le plus pur encens que le Créateur voie monter de la terre vers le ciel.

Guermann marchait à grands pas dans la chambre. Nélida le suivait des yeux, alarmée de l'état violent où il semblait être, mais dominée, fascinée, en quelque sorte, par sa parole enthousiaste qu'elle ne comprenait qu'à demi. Le jeune artiste déclama encore longtemps sur ce ton. Il avait une sorte d'irritabilité nerveuse et une verve de colère qui, par moments, touchaient à l'éloquence. Prompt à saisir tout ce qui caressait l'orgueil qui faisait le fond de sa nature, il avait accueilli avec ardeur, en ces dernières années, les théories qu'une école célèbre prêchait à la jeunesse. Les opinions saint-simoniennes avaient trouvé en lui un fervent adepte. Tout le temps que lui laissait l'exercice de son art, il le consacrait à suivre les prédications et à se pénétrer des doctrines du nouvel évangile. Cette glorification de la beauté et de l'intelligence, cet appel à la femme inconnue que chacun espérait en secret rencontrer, cette _réhabilitation de la chair_, pour me servir de l'expression consacrée, tout cela était bien fait pour séduire de jeunes hommes dans la première fougue des ambitions et des voluptés. Guermann surtout, dont aucune étude solide ne prémunissait l'esprit et qu'aucune influence modératrice n'avertissait dans ses écarts, se jeta avec ivresse dans le torrent d'idées fausses et vraies, rationnelles et insensées, qui, à cette époque, faisaient irruption dans la société. Il lut, il écouta, il accepta tout au hasard, pêle-mêle, sans choix, sans contrôle, parce que tout flattait ses penchants désordonnés; et il arriva en peu de temps, non à une conviction sérieuse et sincère, mais au sentiment âpre et maladif des inégalités sociales et des préjugés iniques qui se dressaient contre lui.

Se voyant écouté avec un mélange de crainte et de surprise bien fait pour charmer sa vanité, Guermann, dans les fréquents tête-à-tête qui se succédèrent, rappela souvent le sujet favori de ses improvisations, et développa à Nélida, en voilant ce qui aurait pu inquiéter ses croyances et surtout ses chastes instincts, l'ensemble de la doctrine saint-simonienne: jetant ainsi dans l'esprit de la jeune fille une perturbation qui favorisait le trouble chaque jour croissant de son coeur.

Madame d'Hespel, incapable de s'amuser longtemps d'une même chose, avait laissé là les pinceaux pour une oeuvre de charité dont elle se faisait fondatrice. Elle était tout le jour hors de chez elle et ne s'occupait plus de Guermann, ni même de Nélida, à qui sa position d'_accordée_ interdisait les visites et les réunions du soir. Ainsi les deux jeunes gens, par un hasard étrange, se trouvaient livrés à eux-mêmes, et se voyaient dans une intimité constante avec la liberté la plus entière, sans que personne au monde pût songer à le trouver mauvais. Guermann prenait un plaisir extrême à initier Nélida aux mystères de l'art et aux premiers éléments des théories, sociales. L'exquise organisation de la jeune fille la rendait aussi apte au sentiment de la beauté dans la forme qu'à la perception des vérités abstraites. Comme nous l'avons dit, c'était un monde nouveau qui se découvrait à ses yeux, un temple dont les portes d'ivoire s'ouvraient, comme par magie, à la parole du jeune lévite. Elle n'avait aucune défiance, et comment en aurait-elle eu? Guermann parlait et appliquait à son art le langage mystique des croyants. Le beau, selon lui, c'était Dieu; l'art était son culte; l'artiste son prêtre; la femme aimée, c'était la resplendissante Béatrix, pure et sans tache, qui guide le poëte à travers les régions célestes.