Chapter 3
Le jour du bal arriva. Malgré le déplaisir de sa tante et l'insistance des couturières, mademoiselle de la Thieullaye était parvenue à garder dans sa toilette une parfaite simplicité. Ses cheveux, en dépit de la mode qui les voulait crêpés et bouclés, descendaient en bandeaux lisses de chaque côté de son front. Elle refusa obstinément d'animer ses joues pâles d'un peu de rouge, et ne voulut charger d'aucun collier ses épaules délicates. Au moment de monter en voiture, on s'aperçut qu'il manquait un bouquet de corsage. On passa chez la bouquetière en renom; toutes ses corbeilles étaient vides, La vicomtesse se mit en fureur. Malgré les excuses de la marchande, qui rejetait la faute sur un garçon entré chez elle la veille, elle menaçait de lui retirer sa pratique, quand Nélida, qui, pendant ce colloque et dans l'espoir d'apaiser sa tante, avait cherché dans tous les coins quelques fleurs assez fraîches pour en faire un bouquet passable, aperçut au milieu d'un seau d'eau où l'on avait jeté pêle-mêle les plantes de rebut, un beau nénuphar penchant mélancoliquement hors du vase sa tête alanguie. Un souvenir depuis longtemps effacé surgit à cette vue dans sa mémoire. Elle se rappela l'étang d'Hespel, la barque sous le saule, le nid d'oiseaux, et surtout la palissade si vaillamment escaladée par son petit ami du village. Ces images inopinément évoquées lui causèrent un attendrissement extrême. Elle saisit le nénuphar, en essuya la tige humide avec son mouchoir de fine batiste, et, le passant dans sa ceinture, elle déclara qu'elle trouvait cette fleur délicieuse et qu'elle n'en aurait pas choisi d'autre dans la serre la mieux fournie des plantes les plus rares. Le caprice était étrange, mais il n'y avait pas lieu à se montrer difficile; le temps pressait. La vicomtesse, sans trop murmurer, remonta en voiture et, dix minutes après, elle entrait avec sa nièce dans les salons de l'ambassade.
La présentation de mademoiselle de la Thieullaye avait été annoncée; c'était un événement que l'entrée dans le monde d'une telle héritière. Aussi lorsque la vicomtesse parut, attifée, pomponnée, panachée, luisante de fard et bouffante de dentelles, toutes les conversations demeurèrent suspendues, et chacun se tut pour mieux regarder la nouvelle arrivée. Ravie de l'effet qu'elle produisait, madame d'Hespel traversa plusieurs salons, souriant aux unes, donnant la main aux autres, faisant signe de l'éventail, s'accrochant par toutes ses garnitures aux décorations des hommes, suivie de Nélida pâle et grave qui regardait sans curiosité et sans émotion le spectacle nouveau pour elle d'une fête brillante.
--Elle est fort belle, disaient plusieurs hommes.
--Mais sans expression aucune, observait une merveilleuse sur le retour.
--Pourquoi sa tante ne lui met-elle pas un peu de rouge? ajoutait une femme couperosée.
--Elle a tout gardé pour elle, répondait un jeune élégant. Ne remarquez-vous pas combien la vicomtesse acquiert de fraîcheur et d'éclat avec les années? Chaque hiver, je trouve à son teint un velouté plus séduisant, des dégradations mieux observées. Depuis un mois elle tourne décidément à la rose du Bengale.
Tout en provoquant sur son passage ces remarques et d'autres analogues, la vicomtesse avait pris place dans la salle de danse. Elle se hâta de présenter Nélida à plusieurs jeunes personnes de son âge, entre autres à une demoiselle Hortense Langin, qui paraissait la reine du bal.
--C'est la fille d'un notaire, dit la vicomtesse bas à sa nièce; mais elle n'en est pas moins reçue partout comme si elle s'appelait Duras ou la Trémoille; d'abord parce qu'elle est fort riche et que son père a rendu de grands services à quelques-uns des nôtres, puis aussi parce qu'elle est pleine d'esprit et comprend à merveille sa position. L'hôtel de son père est à deux pas de chez nous; ce sera pour toi une relation commode.
Mademoiselle Langin combla Nélida de prévenances; elle lui nomma les meilleurs danseurs, lui désigna par leurs ridicules les danseuses à la mode. Nélida fut charmée de ses manières affables. Avant la fin du bal, la belle Hortense, ravie de patronner une nouvelle présentée, affirmait à chacun qu'elle était intimement liée avec mademoiselle de la Thieullaye et qu'elle allait la voir sans cesse.
V
Quel étrange spectacle aux yeux d'un être sensé que le spectacle du monde, c'est-à-dire de cette partie de la société qui, opulente, glorieuse, réservée aux nobles loisirs, est reconnue, saluée par tous, comme l'arbitre des bienséances, comme la gardienne des moeurs élégantes et de l'esprit d'honneur, et qui, dans son dédain superbe, ne tenant compte que d'elle-même, affecte de se nommer le _monde_ par excellence: tant elle a jugé tout ce qui était en dehors d'elle indigne de son attention et de son intérêt! Quel assemblage d'inconséquences et d'anomalies! Quelle conciliation singulière de maximes et d'usages en apparence inconciliables! Avec quel art merveilleux on parvient à maintenir debout cet édifice bâti de préjugés et de mensonges, dont chaque partie est près de tomber de vétusté, et dont l'ensemble pourtant présente encore une masse assez imposante! Cette société affirme qu'elle est chrétienne; l'éducation qu'elle donne à la jeunesse destinée de génération en génération à la renouveler est de tous points, assure-t-elle, conforme aux enseignements de l'Évangile. Elle en fait gloire et feint de ne pas s'apercevoir que la parole du Christ est la réprobation sévère de l'esprit qui l'anime; car le fils du charpentier enseignait le mépris des richesses, la vanité des plaisirs, le néant des grandeurs, et le monde pratique ouvertement l'avide poursuite de tous ces faux biens, le culte aveugle de l'opinion, l'estime immodérée des honneurs et de la fortune. Cette contradiction est à tel point enracinée dans les moeurs, qu'elle ne soulève pas une difficulté, pas un doute; elle est disciplinée et ordonnée à la satisfaction de tous. La loi de l'Évangile, observée sans accommodements, serait un joug trop rude; les vices du siècle, montrés sans voiles, feraient horreur; un compromis habile a tout ménagé. On a gardé le langage de Jésus, les pompes de Satan, les oeuvres de tous deux. L'Église a ses jours, le tentateur a les siens; on n'exerce pas la charité, mais on fait l'aumône; on ne pratique pas le renoncement, mais on observe l'abstinence; on honore le duel, mais on flétrit le suicide; on court en foule à la comédie, mais on refuse la sépulture au comédien; on lapide la femme adultère, mais on porte le séducteur en triomphe. Qui ne s'étonnerait en venant à considérer avec quel pharisaïsme prodigieux le monde a su interpréter et fausser le sens de la divine Écriture? Quelle tolérance pour le vice hypocrite, quelle rigidité pour la passion sincère! Combien la coquetterie rusée et la galanterie circonspecte y trouvent peu de censeurs; mais l'amour, s'il osait s'y montrer, comme on le couvrirait d'anathèmes! L'amour? ne craignez pas de l'y voir; il en est banni comme une faiblesse ridicule; il est banni de son plus pur sanctuaire, du coeur même de la jeune fille; il y est étouffé avant de naître par la cupidité et la vaine gloire qui pervertissent tous les instincts, jusqu'au plus naturel, au plus légitime, au plus religieux de tous: le désir du bonheur dans le mariage.
Il était impossible que l'esprit sérieux, l'âme délicate, le caractère invinciblement porté à la droiture de Nélida ne fussent point froissés par ce qu'il y avait de faux dans cette société devenue la sienne. Mais la jeunesse est lente à se rendre compte de ses impressions et à les transformer en jugement. Il faut une force rare pour s'arracher au joug de la coutume. L'opinion établie semble tout naturellement l'opinion respectable, et les intelligences les plus fermes se défient d'elles-mêmes lorsqu'elles se sentent portées à franchir le cercle tracé par des mots aussi solennels que ceux de religion, de famille, d'honneur: mots trois fois saints, à l'abri desquels le monde a su placer les choses les moins dignes de vénération et de sacrifice. Aussi Nélida, surprise, incertaine, cherchait vainement à mettre d'accord ce qu'elle voyait et ce qu'elle entendait avec la voix intime de sa Conscience. Tantôt, elle se sentait attirée par des grâces si nobles qu'elles semblaient presque des vertus; tantôt elle était repoussée par des hypocrisies grossières ou des maximes d'un égoïsme cynique. Les entretiens des jeunes filles avec lesquelles elle s'était liée n'étaient qu'un commentaire plus libre des conversations du couvent, et les fades galanteries des jeunes gens au bal blessaient sa simple fierté qui n'y trouvait rien à répondre. Un ennui insurmontable la gagnait son coeur attristé se rouvrait au désir de la vie religieuse.
--Je voudrais voir madame la supérieure, dit Nélida, en entrant une après-midi, très-agitée et très-pâle, au _tour_ du couvent de l'Annonciade.
La vieille tourière, qui ne la reconnut pas d'abord, mit ses lunettes et la regardant attentivement:
Ah! c'est vous mademoiselle Nélida, dit-elle d'un air contraint. Vous demandez mère Sainte-Élisabeth?... Elle n'y est pas; c'est-à-dire elle est malade, ajouta-t-elle avec un embarras visible; mais si vous voulez voir notre mère Saint-François Xavier, ou notre mère du Sacré-Coeur, ou notre mère de la Grâce...
Comme elle parlait ainsi, la porte intérieure s'ouvrit et Claudine parut...
--Nélida! s'écria-t-elle d'un accent qui partait des entrailles et en laissant échapper un grand portefeuille qu'elle tenait à la main.
Et, courant à Nélida, elle se jeta à son cou avec une violence qui faillit les renverser toutes deux, et la couvrit de baisers, en poussant des cris de joie.
--Mademoiselle Claudine, criait la tourière d'une voix enrouée, mademoiselle Claudine, y pensez-vous? Ramassez donc vos dessins, mademoiselle; soyez donc convenable. Mademoiselle Claudine, vous allez avoir un mauvais point. Rentrez donc en classe, mademoiselle.
Rien n'y faisait; la religieuse en était pour ses peines, quand tout à coup elle se tut et salua respectueusement en apercevant la figure du père Aimery à deux pas d'elle. La présence du prêtre fit à l'instant ce que n'avait pu faire le flux de paroles de la tourière; Claudine courut ramasser ses dessins, puis, sans lever les yeux, elle alla, confuse et muette, se cacher dans un angle obscur du vestibule. Nélida s'était approchée du révérend père.
--Vous ici! mon enfant, lui dit-il, d'un ton affectueux; il y a bien longtemps qu'on ne vous a vue. Mais ce n'est pas un reproche que je vous fais, c'est un regret que j'exprime. Je sais que nous n'avons que des éloges à vous donner depuis votre sortie du couvent.
--Mon père, dit mademoiselle de la Thieullaye, je suis venue souvent demander mère Sainte-Élisabeth; on m'a toujours répondu qu'elle ne pouvait me recevoir.
--Elle fait une tournée d'inspection dans nos maisons de province, dit le père Aimery, d'un ton bref.
--J'avais aujourd'hui surtout, mon père, un vif désir de la voir. Je voulais lui parler d'une chose dont je n'ose pas vous importuner.
--Venez, ma chère fille, dit le confesseur. Qu'y a-t-il de plus important pour moi que d'écouter mes enfants et de porter, s'il est possible, la lumière dans leur esprit? Suivez-moi à la sacristie; nous y causerons en toute liberté.
Disant cela, le père Aimery entra dans l'intérieur du couvent par une petite porte pratiquée dans la muraille, et mademoiselle de la Thieullaye le suivit après avoir fait un signe d'adieu à Claudine, qui était demeurée tout le temps immobile, clouée à sa place, les yeux fixés sur elle.
Le prêtre marchait en silence dans un couloir étroit et obscur, Nélida à quelques pas derrière lui. À mesure qu'ils approchaient de la sacristie, elle sentait son coeur battre avec inquiétude. Le courage lui manquait. Deux fois elle s'arrêta, incertaine si elle ne retournerait pas en arrière pour éviter à tout prix cet entretien où elle se trouvait engagée sans l'avoir voulu. La confession de ses fautes ne lui avait jamais causé d'effroi, mais elle éprouvait un trouble insurmontable en venant faire à un homme une confidence de jeune fille, en venant parler de mariage à un prêtre. Un instinct exquis de pudeur l'avertissait que, dans les scrupules qu'elle allait confier, et dans les conseils qu'elle allait entendre, il y aurait quelque chose qui ne serait pas dit, mais qui serait sous-entendu, et dont une femme seule aurait dû lui parler. À cette pensée, la honte lui montait au visage, et elle cherchait quelque subterfuge pour sortir de peine, quelque feinte confidence qui lui épargnât la véritable, quand le jour se fit dans le corridor; le prêtre venait d'ouvrir la porte de la sacristie et disait d'une voix que la nature avait faite rogue et sèche, mais que l'habitude rendait caressante et mielleuse: entrez, mon enfant; ici personne ne viendra nous déranger.
Rien n'était changé dans la sacristie depuis le jour où mère Sainte-Élisabeth était venue annoncer au père Aimery la vocation de mademoiselle de la Thieullaye; seulement il y faisait plus froid et plus humide encore, car on était au mois de septembre et de faibles rayons de soleil perçaient avec peine les épais vitraux. Nélida s'assit sur un tabouret que le père Aimery plaça en ligne droite à côté de son fauteuil, de façon à ce qu'ils pussent se parler sans se voir, comme au confessionnal.
--Auriez-vous froid? mon enfant, dit-il à la jeune fille, voyant qu'elle serrait sur sa poitrine sa mantille de velours; voulez-vous que je fasse demander la chaufferette de la mère tourière?
--Merci, mon père, dit Nélida, en tâchant de maîtriser le frisson qui courait dans ses membres.
--Vous ne semblez pas bien portante, mon enfant, dit le confesseur en prenant la main souple de Nélida dans sa main ridée; vous êtes soucieuse, auriez-vous quelque contrariété de famille? êtes-vous gênée dans l'exercice de votre religion?
--Nullement, dit Nélida un peu soulagée de voir que le confesseur lui épargnait par ses questions le premier embarras de la confidence; ma tante est très-bonne pour moi et me laisse une liberté entière.
--Vous ne vous ennuyez pas, je suppose, continua le révérend père; vous savez vous occuper, et d'ailleurs vous n'avez que trop de distractions probablement, dans le monde où l'on vous mène.
--Je ne m'ennuie pas, mon père. Et la main de Nélida, glacée quand le confesseur l'avait prise, devenait moite; son pouls, à peine senti d'abord, battait avec violence. Le prêtre crut comprendre.
--Vous avez peut-être, mon enfant, dit-il en ralentissant sa parole et en baissant la voix, quelque préférence, quelque inclination secrète? Auriez-vous fait un choix que vos parents désapprouvent?
--Oh non, mon père, s'écria Nélida avec vivacité; l'idée d'être soupçonnée d'un sentiment coupable lui rendait tout son courage: on veut me marier, mon père.
--Eh bien, ma chère fille, dit le confesseur avec un petit sourire à demi-malicieux et en serrant la main qu'il tenait toujours, je ne vois rien là de fort affligeant; surtout si, comme je le pense, il s'agit d'un mariage convenable, tel que vous pouvez prétendre à le faire.
--On veut me faire épouser le fils du duc de Valmer, que je n'ai jamais vu, dit Nélida.
--C'est un fort grand seigneur, reprit le père Aimery sans faire attention à la dernière partie de la phrase. Il a une fortune considérable, dit-on. Eh bien, ma chère fille, je vous fais mon compliment bien sincère. Vous le voyez, la Providence est toujours juste; elle vous récompense comme nos prières le lui demandaient chaque jour et comme vous méritez de l'être, car vous êtes une bonne et pieuse enfant, Nélida.
--Mon père, reprit la jeune fille avec hésitation et en retirant involontairement sa main de la main du prêtre, est-il donc bien, est-il permis d'épouser un homme que l'on ne connaît pas?
--Mais M. de Valmer n'est pas un inconnu, reprit le père; il a dû être facile de prendre des renseignements, et je suppose que madame votre tante n'a pas négligé de s'enquérir...
--Mais moi, interrompit Nélida, je ne l'ai jamais rencontré, mon père; je ne connais pas même son visage.
--On ne dit pas qu'il soit mal fait de sa personne, qu'il ait quelque vice qui repousse?
--Je n'ai rien entendu dire de semblable, dit Nélida; mais comment m'engager pour la vie, comment promettre de l'aimer? Sais-je si cela me sera possible?
--Vous l'aimerez, mon enfant, reprit le confesseur. Vous êtes trop sage et trop bien née pour qu'il en puisse être autrement; vous lui saurez gré du rang honorable que vous occuperez par lui dans la société et des agréments de votre vie nouvelle. S'il a des défauts, qui n'en a pas? vous les supporterez avec résignation, parce que vous êtes chrétienne, et vous vous efforcerez, par votre douceur et vos prières, de l'en corriger.
Nélida demeurait muette; qu'aurait-elle pu répondre? que savait-elle de la vie et de l'amour? Le père Aimery parla longtemps encore. Aux timides objections qu'elle hasarda il opposa d'abord la peinture des avantages qu'une position aussi élevée lui donnerait dans le monde; mais s'apercevant bientôt que des considérations de cette nature avaient peu de prise sur l'esprit grave de la jeune fille, il lui fit envisager le mariage au point de vue austère et ecclésiastique; il le lui fit voir, ainsi qu'il le voyait lui-même, des hauteurs de la théologie, et, suivant la définition du Catéchisme, comme un sacrement destiné à donner des enfants à l'Église. Habitué à considérer les joies de l'amour comme des nécessités grossières ou des égarements coupables, il attaqua de toute sa logique l'instinct secret de la jeune fille; il fut disert et érudit, sinon éloquent; il invoqua l'expérience, la raison, les pères de l'Église; il exhorta Nélida à se montrer forte, à s'élever au-dessus des misères de la chair. Il lui fit honte, comme d'une faiblesse, de cette tristesse sans cause, de cette voix de la nature qui l'avertissait, et lorsqu'il la quitta pour aller, comme d'habitude, faire la conférence des novices, il la laissa chagrine et sombre, mais résignée au sacrifice. Le projet de mariage avec le marquis de Valmer fut rompu par suite de difficultés survenues entre les notaires. Mademoiselle de la Thieullaye n'en ressentit ni joie ni peine. Elle avait pris la résolution inébranlable de se plier aux convenances dont le prêtre lui faisait une loi suprême. Elle ne se permettait plus de réfléchir. L'homme de Dieu avait parlé; elle se soumettait à cette parole comme à l'expression infaillible de la volonté divine.
VI
À quelque temps de là, Nélida se promenait une après-midi au bois de Boulogne, seule avec sa tante, en calèche découverte. La vicomtesse avait ordonné d'aller au pas dans la grande allée, pour laisser à chacun le loisir d'admirer une paire de chevaux jeunes et fringants que son cocher attelait pour la première fois. Mais il y avait très-peu de monde à la promenade; le temps était incertain, l'air assez aigre. Madame d'Hespel se dépitait sans oser le dire, et, maussadement enfoncée dans ses coussins, n'ouvrait pas la bouche. Nélida regardait courir les tourbillons de poussière et de feuilles mortes que chassait la bise; elle écoutait la lointaine rumeur de Paris qui se mêlait d'une façon étrange avec les harmonies naturelles de la campagne, avec le chant des oiseaux, le craquement des branches, et s'allait perdre dans les horizons paisibles du mont Valérien. Tout à coup le bruit d'un cheval, qui passait au galop auprès de la calèche, arracha une exclamation à la vicomtesse:
--M. de Kervaëns! s'écria-t-elle en se penchant hors de la portière pour suivre du regard le rapide cavalier.
--Qu'est-ce, ma tante? dit Nélida, qui n'avait pas entendu ce nom, tout nouveau à ses oreilles.
Comme madame d'Hespel allait répondre, un jeune homme de la tournure la plus distinguée, monté sur une belle jument arabe, s'approcha, et pendant qu'il la retenait d'une main légère et ferme il soulevait de l'autre son chapeau avec une grâce accomplie, et s'inclinant un peu:--J'ose à peine espérer, madame la vicomtesse, dit-il, que vous daignerez me reconnaître.
--À l'instant même je vous nommais à ma nièce, reprit madame d'Hespel en faisant un geste qui équivalait à une présentation, et je m'adressais la même question. Il y a, si je ne me trompe, quatre ans que vous avez quitté Paris, et quatre ans, à mon âge, continua-t-elle en minaudant, c'est un siècle. Je suis changée à faire peur; vous me retrouvez décidément vieille.
Le comte de Kervaëns, qui pendant tout ce temps avait tenu ses yeux pénétrants attachés sur Nélida, n'entendit point ou feignit de ne pas entendre. La vicomtesse fut forcée d'ajouter:
--Et nous revenez-vous cette fois _tout de bon_?
--_Tout de bon_, en vérité, madame, reprit le comte. Je mets fin à ma vie voyageuse. Je viens d'acheter un petit hôtel dans votre rue. Incessamment je vais en Bretagne pour arranger mon vieux manoir, refaire des baux qui n'ont pas été augmentés depuis vingt ans, et chasser un fripon de régisseur qui m'a indignement volé, à ce qu'on m'écrit. Puis une fois de retour, vous verrez en moi un homme de tous points recommandable.
--Contez-moi donc ce que vous êtes devenu pendant ces quatre années?
--Ce que je suis devenu, madame, reprit M. de Kervaëns en flattant d'une main fort belle, qu'il avait négligemment dégantée, la fine encolure de son cheval, ce serait bien long à vous dire. J'ai voyagé comme Joconde, comme Childe-Harold, comme le Juif errant; j'ai vu l'Italie, la Grèce, Constantinople, la Russie, et même en passant, un peu de Danemark, ma parole d'honneur. J'ai observé profondément, et conclu de mes observations que les hommes étaient partout aussi maussades, mais que les femmes n'étaient nulle part aussi charmantes qu'à Paris; voilà pourquoi je suis revenu.
Un sourire passa sur les lèvres de la sérieuse Nélida.
--Je vois que vous êtes resté le même, dit la vicomtesse; toujours railleur, toujours...
--Me permettrez-vous de vous présenter mes hommages? interrompit M. de Kervaëns.
--Non-seulement je vous le permets, mais je vous invite à venir dès demain. J'ai quelques personnes, nous danserons un peu.
--Mademoiselle voudra-t-elle me garder une valse? dit M. de Kervaëns, curieux d'entendre enfin le son de voix de cette belle jeune fille silencieuse.
--Je ne valse jamais, monsieur, répondit Nélida.
--Mon enfant, dit la vicomtesse, je n'ai pas voulu te contrarier jusqu'ici, mais demain, chez moi, tu ne peux te dispenser de valser; il faut que tu animes le bal. D'ailleurs, et la vicomtesse se pencha à l'oreille de sa nièce, je t'en prie, pas de rigorisme affecté.
--Je valserai avec vous, monsieur reprit mademoiselle de la Thieullaye d'un ton de simplicité parfaite.
M. de Kervaëns s'inclina, puis, sur une indication de la main à peine sensible, son cheval partit au galop. Nélida écouta longtemps le rhythme égal et cadencé de ce galop, sur le sol battu de l'allée devenue déserte.
--C'est bien le garçon le plus spirituel de France, s'écria la vicomtesse ranimée et joyeuse; personne n'était plus à la mode que lui quand il est parti. Il est obligeant, plein de savoir vivre, et, par-dessus le marché, il entend les affaires à merveille.
Le rez-de-chaussée de l'hôtel d'Hespel, destiné à la réception, était admirablement disposé pour un bal. La vicomtesse, chez laquelle on eût en vain cherché la moindre trace du goût inné, qui, chez les natures délicates, n'est autre chose que le besoin de l'harmonie, et qui n'avait pas non plus le goût artiste que donne l'étude du beau, possédait en revanche l'instinct de l'amusement et le génie de la profusion. Elle excellait à ordonner ces fêtes banales où il ne saurait être question de deviner les préférences et les habitudes de chacun, et auxquelles il n'est pas nécessaire non plus d'imprimer un cachet personnel qui les distingue; elle avait toujours vécu dans la meilleure compagnie; aucune dépense ne l'arrêtait; il n'en faut pas davantage, dans une ville comme Paris, pour réaliser des merveilles.