Nélida; Hervé; Julien

Chapter 23

Chapter 232,858 wordsPublic domain

J'avais fixé le 28 février pour l'accomplissement de mon dessein. C'était un jour de bal à l'Opéra. En partie pour gagner l'heure où les quais sont déserts, en partie par le désir d'éprouver ma propre résolution et d'affronter un violent contraste, j'entrai dans la salle et j'allai m'asseoir à une galerie des cinquièmes d'où je pouvais embrasser l'ensemble de ces saturnales. En plongeant dans ce gouffre, je crus avoir tout d'un coup la vision d'un cercle de l'_Enfer_ de Dante. C'était bien «_la bufera infernal, che mai non resta_.» À travers une vapeur chaude et épaisse, montait jusqu'à moi, pareille au mugissement de la mer houleuse qui se brise sur les galets, une immense et sourde rumeur. Les sons stridents des instruments de cuivre éclataient par moments comme un rire de démon au sein de ce bruit. Des tourbillons de formes étranges, haletantes, éperdues, pressées sans relâche par le rhythme impérieux de la musique, semblaient, en se poursuivant, obéir à une nécessité incompréhensible. L'oeil se lassait en vain à vouloir saisir quelque chose de distinct dans ce chaos de couleurs et de lignes mouvantes. C'était l'orgie effrénée de la matière, le triomphe de la chair révoltée contre l'esprit, la personnification du vertige.

Je regardai cela longtemps avec une extrême tristesse.

«Le sentiment qui amène ici, me disais-je, tout ce peuple qui va demain reprendre la chaîne de ses misères et expier, par un travail au-dessus de ses forces, une heure d'oubli, qu'est-ce donc, si ce n'est le sentiment qui me conduit au tombeau: le besoin d'échapper à une vie odieuse, à des réalités écrasantes? Eux, les pauvres d'esprit, ils s'y soustraient par l'ivresse des sens; moi, à qui ont été données la science et la raison, je ne puis m'y soustraire que par l'ivresse suprême de l'intelligence: le suicide.» Et tout en songeant ainsi, je traversai la foule bigarrée, je repoussai doucement des masques de femmes qui m'accostaient, et je m'acheminai vers la Seine. Le temps était froid, le ciel pur comme en cette nuit de douloureuse mémoire où, défaillant sur les marches d'une église, j'avais pleuré mes premières illusions ravies. Cette fois je ne pleurais pas; mon oeil était sec, ma tête calme; comme je vous l'ai dit, mourir me semblait et me semble encore l'action la plus simple du monde.

Sous les arcades de la rue de Rivoli, je heurtai presque du pied un homme étendu à terre, qui paraissait dormir d'un profond sommeil. Les haillons dont il était couvert annonçaient la misère. Je m'arrêtai un instant à le considérer; il y avait dans le caractère de sa figure et dans la manière dont sa tête reposait sur son bras une noblesse remarquable; je songeai à l'éveiller pour lui donner quelques pièces d'or restées dans ma bourse, mais je ne pus me résoudre à troubler son sommeil. Qui sait, me disais-je, quels sont les bonheurs renfermés dans ce repos, et quelles consolations mystérieuses descendent sur l'infortuné qui dort? Je glissai tout ce que j'avais d'argent sous un pli des vêtements de cet homme, de manière à ce que, en s'éveillant, il dût s'en apercevoir tout de suite, et je lui dis adieu comme à mon dernier ami. Avant une heure, pensai-je, la main qui t'a secouru, ô toi dont j'ignore le nom, mais que j'ai aimé une minute, avant de mourir, cette main sera raide et glacée; mais la joie qu'elle t'aura donnée vibrera dans toute sa force, et cette joie en enfantera d'autres; et qui pourrait dire ce que produira dans ta destinée ce dernier acte d'une volonté qui va rentrer dans le néant?... Mais non, il n'est point de néant; rien ne périt, tout se transforme; ce qui a été ne peut plus cesser d'être; tout est en Dieu et Dieu est tout... Qu'est-ce que notre existence éphémère? Qu'est-ce que notre passage ici-bas?... L'ombre d'un nuage qui fuit sur le pli d'une onde qui s'efface!

Ce furent là mes dernières pensées, le reste fut machinal. J'arrivai sur le Pont-des-Arts, j'épiai un moment où personne ne passait et je me précipitai. Il faut croire que l'instinct de la conservation triompha de ma volonté; car on me retrouva à six cents pas de là, évanoui sur la rive. Par un hasard, dois-je dire providentiel, le médecin qui fut appelé pour me donner des soins était votre ami; mon nom lui était connu; il vous parla de moi. Le lendemain, en m'éveillant, je vis votre noble et grande figure penchée sur mon lit, et je sentis deux larmes tomber sur ma joue. Le reste, vous le savez. Vous savez combien je vous vénère. J'ai écouté à genoux l'histoire simple et grave de votre vie; j'admire l'héroïsme constant qui vous a fait toujours tout sacrifier à la notion du devoir que vous avez puisée au sein de vos croyances; mais n'exiges pas que je vous imite; je ne puis agir comme vous, parce que je ne crois pas comme vous. Mon premier pas dans la vie de l'âme a été un sacrilège; mon premier pas dans la vie du coeur une débauche; mon premier pas dans la vie de l'intelligence la rencontre d'un égoïsme tout-puisssant. Qu'ai-je encore à apprendre? qu'ai-je à espérer? Laissez-moi donc mourir!

VI

Je ne te dirai pas d'agir comme moi, Julien; je ne te prêcherai pas même mes croyances. Quand Dieu daigne regarder une âme, elles y naissent soudain dans un tressaillement d'amour; mais la parole humaine est impuissante à les imposer. Tout ce que je puis faire, c'est de prier la mansuétude infinie de ne pas trop longtemps différer. Il est plusieurs chemins qui conduisent au royaume céleste. Le catholicisme, vois-tu, mon enfant, c'est la route royale; elle est droite, bordée de larges fossés qui empêchent qu'on ne dévie; de grands esprits de tous les siècles, pareils à des arbres majestueux, y donnent au croyant leur rafraîchissant ombrage; les sacrements, comme des bornes milliaires, marquent la distance franchie; un sacerdoce vigilant est sans cesse occupé à réparer les ravages faits par l'impiété et la licence; on marche dans cette magnifique voie avec confiance, avec certitude, car la foi découvre de bien loin à l'horizon le triangle lumineux, la délivrance promise: c'est la route où mon Ange gardien m'a conduite.

Toi, Julien, qui as abandonné le droit et facile chemin, toi qui as osé désespérer de la vie et de toi-même, tu ne reviendras au Seigneur que par de plus longs et de plus incertains sentiers; mais tu lui reviendras parce que tu es de la race des poètes; tu lui reviendras par la contemplation de la beauté, toi qui as connu les divins enthousiasmes et qui as senti dans ton coeur le frémissement sacré de la vie idéale.

Tu peux encore aimer, Julien; élargis ton âme et ta pensée pour comprendre et étreindre l'éternelle et toujours jeune nature; repose ta tête fatiguée sur le sein de cette mère bienfaisante, dont les mamelles ne tarissent jamais. Depuis l'astre qui traverse le firmament jusqu'à l'insecte qui se traîne sur un brin d'herbe; depuis la baleine qui fend les mers jusqu'à l'infusoire qui naît et meurt dans une goutte d'eau; depuis le cèdre couronné de nuages jusqu'à la roche inerte qui repose à ses pieds, aime tout, unis-toi à tout, et tu te sentiras soulevé et porté bien près de Dieu. Julien, Julien! ne meurs pas. Tu m'as dit que tu n'avais pas de hâte: ne détermine donc rien. Laisse encore, quelques jours seulement, ton sourire plein de grâce traverser, comme un rayon d'espoir et d'amour, la brume déjà si froide de mes jours d'automne.

VII

Le docteur S... part tout à l'heure pour la Suisse. Il va chez des amis à moi, qui sont les plus excellentes gens que j'aie jamais connus. Va avec lui, j'ai besoin de demeurer un peu seule. Ta tristesse et ton découragement me gagnent; cela ne doit pas être, il faut nous séparer pour un peu de temps. Tu m'as promis de m'obéir en aveugle, pars donc. Si tu te déplais plus là-bas qu'ici, tu reviendras.

VIII

Vous le voulez, je vous obéis, quoique je ne puisse rien comprendre à ce caprice. Que pouvait-il donc y avoir de mieux pour moi que de vous voir le plus souvent possible avant de mourir? Dois-je croire que je vous gênais, que ma tristesse vous devenait importune? Quoi qu'il en soit, Aurélie, je pars. Adieu.

IX

Vallée du Rhône.

En vérité, vous avez eu raison de m'envoyer ici. Ce lieu semble fait pour ceux qui ne savent ni vivre ni mourir. Il est comme pénétré d'une mélancolie résignée. On peut y attendre patiemment. Auprès de vous, Aurélie, je le sens maintenant, j'étais honteux de moi-même; l'atmosphère que vous respirez était trop forte pour mon âme alanguie. Je souffrais de trouver dans le coeur d'une femme une constance, une fermeté que je cherchais en vain dans le mien. Sans le vouloir, vous me faisiez trop tristement sentir l'infériorité de ma nature. Je vous admire trop, Aurélie, pour vivre à l'aise auprès de vous; et puisque vous voulez que je vive, enfin, vous avez bien fait de m'éloigner.

La maison qu'habitent les M... est simple et de peu d'apparence au dehors, mais commode et hospitalière à l'intérieur. Une avenue de platanes y conduit. Les murs tapissés de jasmin, le sable toujours bien lissé de la cour, les plates-bandes encadrées de buis d'où s'exhale un parfum de réséda et de chèvrefeuille, semblent vous inviter, par leur charme familier, aux douceurs d'une existence obscure. Un verger s'étend au midi jusqu'au pied de la montagne; là des pommiers, des poiriers, des cerisiers sont épars dans un désordre plein de bonhomie, sur une pelouse qu'arrose un petit cours d'eau toujours limpide et murmurant. Une haie de ronces et de clématites borne cet enclos. Tout auprès, un sentier aux allures négligentes se glisse comme une couleuvre sous les châtaigniers qui couvrent le premier plateau de la montagne, et de là, en suivant les déchirures d'un torrent, il grimpe jusqu'au sommet, d'où l'oeil plonge sur la vallée sombre. À la tombée de la nuit, le paysage se revêt d'une beauté incomparable. La chaîne des Alpes découpe à l'horizon ses masses d'un bleu violet. De distance en distance, à un plan plus éloigné, on voit resplendir quelque pic neigeux, que les dernier rayons du soleil couchant teignent de pourpre et d'or. Le silence descend sur la campagne; on n'entend que le mugissement du Rhône qui se précipite, impatient et comme dédaigneux de sa rive, vers les horizons majestueux et paisibles du lac Léman. Les troupeaux, en regagnant l'étable, jettent dans l'air le rhythme inégal et doux de leurs clochettes. On respire partout une saine odeur de mélèze et de plantes aromatiques; et quand une brise légère effleure en courant les hautes cimes des bouleaux, on dirait l'esprit des nuits heureuses qui passe.

J'ai été reçu dans la famille M... comme je désirais l'être, sans empressement et sans contrainte. Au bout de très-peu d'heures, il semblait que j'avais toujours été là. Les habitudes d'intérieur n'ont pas changé. Seulement ils ont eu l'art de me faire croire qu'avant mon arrivée, quelque chose devait leur avoir manqué. Ils ont la politesse innée des gens de coeur. Ils ne s'inquiètent ni ne se mettent en peine de beaucoup de choses, parce qu'ils savent qu'_une seule est nécessaire_. Ils ont l'air de supposer que je dois me plaire avec eux, et me donnent ainsi une sorte de tranquillité qui me fait du bien.

M. M... est un homme loyal et bon, assez vieux pour avoir déjà eu le temps de se réconcilier avec la vieillesse; sa femme est aimable; c'est une sainte personne qui s'ignore elle-même. Elle a passé sa vie dans la sérénité des vertus faciles et ne se doute seulement pas qu'il y ait au monde de mauvaises passions et des êtres mal nés. Quant à leur fille, je ne sais rien d'elle, si ce n'est qu'elle chante divinement, qu'elle se met au piano toutes les fois que je l'en prie, et qu'on lui a donné un nom italien infiniment doux à prononcer: elle s'appelle Gemma.

X

Tu ne m'écris plus, Julien. D'autres que toi me donnent de tes nouvelles. On me dit que tu es mieux portant, que tu parais moins absorbé. Ces une grande joie pour mon coeur, mais c'est une tristesse de penser que tu n'éprouves pas le besoin de me le dire.

XI

Je viens de faire avec Mme M... et sa fille une longue tournée dans l'Oberland. Je n'aurais jamais cru que l'action des choses extérieures pût être aussi forte. La nature, dans son silence, est plus éloquente que la parole humaine. Oui, Aurélie, le spectacle de cette nature grandiose a fait sur mon esprit un effet inconcevable. Ces monts immaculés, ces pyramides de glace, ces lacs comblés par des volcans, ces roches menaçantes où s'abritent les touffes rosées du rhododendron, ces béantes cavernes où conduisent des sentiers parfumés de cyclamens, le grondement de l'avalanche qui se précipite, l'iris qui se balance dans la vapeur argentée des cascades, le cri de l'aigle et le bramement du chamois sur les cimes abandonnées, la fertilité des étroits plateaux disputée à la sévérité des monts, toute cette nature à la fois terrible et gracieuse, sombre et riante, ce contraste d'une éternelle immobilité avec les convulsions d'un chaos qui se transforme, cette lutte formidable des esprits de la terre entre eux, agit puissamment sur moi. Il me semble que si je pouvais vivre toujours ici, sans aucun commerce avec le monde, je bénirais encore l'existence, et je rendrais grâces à Dieu de m'avoir empêché de mourir.

XII

Et cette jeune fille au nom mélodieux, est-elle belle?

XIII

Je ne sais pas si elle est belle; je sais que chaque jour je la trouve plus semblable à ce que j'étais aux jours de ma première jeunesse. Elle est de ces femmes en qui réside, à leur insu même, un mystère sacré d'ineffable tristesse. Sous sa longue paupière, on sent une force attirante et douce. Elle a des alternatives subites et singulières de gaieté sans cause et d'abattement mélancolique; il lui prend des rires d'enfant à propos de rien; puis, tout à coup, on voit le rayon disparaître à ses beaux yeux, une ombre pâlit son front, ses joues se décolorent, tout son corps semble s'affaisser sous un poids invisible; elle ressemble alors à un palmier du désert, dont les feuilles droites et fières s'inclinent soudain et s'abaissent tristement sous le souffle orageux du _simoun_ qui passe. Comme rien n'a été faussé en elle par le monde ou l'éducation (elle ne s'est jamais éloignée de sa mère et n'a jamais quitté la vallée), comme ses idées et ses sentiments n'ont pas été froissés par l'expérience, elle est à la fois enthousiaste et sensée, naïve et forte; son âme a des clartés merveilleuses; on sent que toutes les espérances y ont un libre accès, et que tous les dévouements s'y trouveraient à l'aise.

XIV

Tu l'aimeras, Julien; car cette femme est ce que tu aurais été si le vent aride du monde n'avait flétri dans ton coeur la fleur de l'idéal. Tu l'aimeras, parce qu'il est impossible qu'un être aussi semblable à toi ne t'inspire pas un sentiment durable. On dit que l'amour naît des oppositions, des contrastes; que les caractères forts subjuguent les natures faibles, que les imaginations vives séduisent les esprits positifs, que les ardeurs du sang méridional s'allument surtout à la vue des froides beautés du nord; cela est vrai pour la plupart des hommes, chez lesquels une vie désordonnée a perverti les primitifs instincts. La curiosité pousse alors l'un vers l'autre les êtres les plus dissemblables, parce que, pour les coeurs et les sens blasés, l'amour n'est qu'un accident, une surprise, une mutuelle recherche de l'imprévu, une sorte de jeu dont les combinaisons sont plus variées quand les esprits sont plus contraires. Mais l'amour vrai et profond, cet amour si différent de l'autre par son essence et sa durée, qui naît sans effort, qui grandit sans secousse, et sur lequel le temps est sans puissance, celui-là, Julien, c'est le rapprochement naturel d'éléments semblables, c'est l'harmonie de deux coeurs au timbre pareil, c'est l'accord mystérieux que rendent deux âmes prédestinées, quand le doigt de Dieu vient à s'y poser aux heures de jeunesse et d'enthousiasme. Tu aimeras Gemma.

XV

Que devenez-vous, Aurélie? Depuis deux mois je n'ai pas reçu une seule ligne de vous. M'auriez-vous oublié Oh! cela n'est pas possible. Seriez-vous malade? Pourquoi ne pas me le faire savoir? Toutes les félicités du ciel et de la terre, ne savez-vous pas que je les quitterais à l'instant sur une parole de vous? Aurélie, ma mère, écrivez-moi.

XVI

Au moment où tu recevras cette lettre, mon cher Julien, j'aurai quitté la France. Dans très-peu de jours, je serai à Rome et j'y prendrai le voile au couvent de la Trinita-dei-Monti. Depuis bien des années c'était un projet arrêté dans mon esprit; mais Dieu a toujours envoyé sur mon chemin quelqu'un de plus malheureux que moi à secourir, de plus chancelant à fortifier. Maintenant je crois avoir acquis le droit de songer à mon repos. Tu es heureux; tu vas épouser la femme que tu aimes. Je n'ai plus rien à faire ici-bas. Si tu as une fille, appelle-la Aurélie. Ce nom, je vais le quitter comme le dernier anneau qui m'attache à un monde dont je ne dois plus me souvenir. Écris-le en caractères ineffaçables dans ton coeur, et qu'il y rappelle toujours une affection qui fut sans partage et sans bornes. Adieu, Julien.