Chapter 21
«Durant toute la traversée, je quittai à peine ma chambre, si l'on peut donner ce nom aux six pieds carrés qui contenaient mon lit et ma table. J'avais d'effroyables accidents nerveux, on me prenait pour un homme frappé d'aliénation mentale; personne n'était désireux de m'aborder, mais j'avais un compagnon invisible, le sentiment constant, aigu, de mon crime, le remords, qui ne me laissait de repos ni jour ni nuit. Un reste de religion, ou peut-être tout simplement l'horreur naturelle d'une organisation robuste pour la destruction, m'empêchèrent d'attenter à ma vie. Tout ce que je fis, tout ce que je tentai pendant près de deux années pour trouver du répit fut vain. J'allais, j'allais toujours, sans m'arrêter, de ville en ville, de désert en désert; je parcourus les plus beaux pays du monde, je vis les scènes les plus grandioses de la nature; je pressai, j'entassai les images dans ma mémoire, mais ma pensée, sans se lasser non plus, franchissait tous les obstacles que j'élevais entre elle et ma faute; elle s'acharnait à sa proie; et cette proie c'était mon propre coeur que rien ne soulageait alors, que rien depuis n'a su guérir.
«Les émotions du jeu me tentèrent; je gagnai d'abord immensément, puis je perdis à peu près tout ce que je possédais, sans plus m'affecter de la perte que du gain. Seulement cette ruine presque totale me força de revenir en Europe et de me rapprocher de ma famille, qui ne savait ce que j'étais devenu et à laquelle je fus contraint de recourir. Ce fut une dernière misère assez vivement ressentie par mon orgueil. Je ne pus me résoudre toutefois à remettre les pieds sur le sol de la France. Je débarquai à Livourne, d'où je me rendis à Florence. Je m'étais déterminé presque machinalement à aller là plutôt qu'ailleurs, J'avais rencontré à bord un moine italien avec lequel, durant la traversée, il m'était arrivé de causer plus longuement et plus intimement que je ne l'avais fait depuis mes malheurs. Ce moine était un Dominicain, jeune encore, mais fatigué, soit, comme on le racontait, par des abstinences et des macérations volontaires, soit par une maladie des poumons gagnée dans ce voyage au Brésil, qu'il avait entrepris pour les intérêts de son ordre. Il allait tenter de se guérir en essayant les climats les plus doux de l'Italie. Il devait habiter successivement Florence, Pise et Naples.
«Le père Anselme, c'est ainsi qu'on l'appelait, m'avait inspiré sinon de l'intérêt, mon coeur était mort à tous les sentiments bienveillants, du moins une respectueuse curiosité. Dès le premier jour où nous nous étions abordés, il avait paru trouver du plaisir à s'entretenir avec moi. Ces entretiens, d'abord très-vagues, avaient pris peu à peu, grâce à lui, quelque chose de plus sérieux et de plus intime.
«Tout en gardant le silence sur son véritable nom et sur les événements de sa vie, le moine me laissa entrevoir qu'il avait traversé bien des orages, et que le monde et ses écueils ne lui étaient pas inconnus. Il s'exprimait en français avec une facilité rare; il abordait tous les sujets avec convenance et liberté. Sa parole, quoique simple, touchait toujours au fond des choses et donnait beaucoup à penser. C'était un noble esprit et un noble coeur. Un jour que, sans rien préciser, je lui avais parlé de mes ennuis, de mes courses sans but et de mon éloignement à rentrer dans ma patrie:
«--Pourquoi ne feriez-vous pas avec moi le voyage d'Italie? me dit-il.
«Il n'en avait pas fallu davantage pour me décider à suivre ses pas. Après quelques mois de séjour à Florence, il ne se trouva pas bien de l'air trop vif, et résolut de passer la mauvaise saison à Pise. Pendant tout cet hiver, je le vis sans cesse. Nous faisions ensemble des promenades le long de l'Arno, à San Rossore, dans la forêt de pins qui s'étend des cascines jusqu'à la mer, et surtout dans les galeries du Campo-Santo. Cette nature douce et triste, ces oeuvres de l'art dont je pénétrais chaque jour davantage les solennelles beautés, agissaient sur mon esprit et m'arrachaient à la constante obsession de ma misère. Il me prenait quelquefois des tressaillements subits d'admiration et d'enthousiasme. La vie rentrait en moi. J'en arrivai à éprouver le besoin de confier mes peines, et je fis au père Anselme, en déguisant les noms et les circonstances, la confession de mon indigne amour et des fautes où il m'avait entraîné. C'était un jour que nous revenions d'une course en plein midi le long de la mer; le ciel n'avait pas un nuage; la lumière inondait la grève solitaire. Le moine marchait silencieux et pensif à mes côtés. Quand je cessai de parler, il réfléchit quelques instants, puis, me regardant avec une tendresse profonde:
«--Mon enfant, me dit-il, écoutez la parole d'un homme qui à suivi, lui aussi, les sentiers de la perdition; croyez-moi, il n'est permis à aucun de nous de désespérer de sa vie. L'irréparable aux yeux de Dieu n'existe pas. Si vous êtes poursuivi de trop cuisants remords, si vous croyez la doctrine catholique, il y a des asiles ouverts à la pénitence: faites-vous chartreux ou trappiste; si, au contraire, comme je le pense, votre coeur est moins frappé de remords que tourmenté de regrets, si vous avez moins de désespoir de vos fautes que de retours cruels vers des illusions perdues, alors, mon enfant, sachez ressaisir les rênes de votre âme. Sachez être homme. Il n'est personne ici-bas, pas même le galérien attaché à son boulet, qui ne puisse encore être bon à son semblable. Quand nous n'avons plus dans notre coeur de quoi nous rendre heureux nous-mêmes, c'est alors souvent qu'il se trouve dans notre esprit de plus riches trésors à répandre autour de nous. Vous êtes jeune; vous avez une patrie, une famille; vous avez l'humanité à aimer comme le Christ l'a aimée jusqu'à la fin. Et, tenez, ajouta-t-il en me désignant la tour penchée (nous arrivions en ce moment sur la place du Dôme), vous savez l'histoire de cette tour que le peuple regarde comme miraculeuse. Elle s'élevait sous les yeux de l'architecte, droite, fière, audacieuse, quand tout à coup, arrivée à moitié de sa hauteur, le terrain s'affaissa, et chacun pensa que l'édifice allait s'écrouler. Mais l'artiste, confiant en Dieu et en sa volonté, ne perdit pas courage. Il sut trouver le remède au moment du plus grand péril. Il étaya fortement la tour; puis, s'étant assuré que l'affaissement du sol ne pouvait dépasser une certaine profondeur qu'il calcula avec précision, il modifia ses mesures, il changea ses lignes, il acheva son campanile sur un plan incliné qui est aujourd'hui l'émerveillement de tous, et fait paraître son oeuvre bien plus belle dans sa singularité qu'elle ne l'eût été si aucun accident ne fût survenu.
«Ceci est un apologue, mon noble ami, poursuivit le père Anselme en souriant doucement. Notre vie, c'est la tour de Pise. Nous la commençons avec audace et certitude, nous la voulons droite et haute; mais tout à coup le terrain sur lequel nous bâtissons vient à s'effondrer. Notre volonté fait défaut, nous croyons que tout est perdu. Souvenons-nous alors de Bonanno Pisano, imitons-le: étayons d'abord notre âme, puis faisons la part de nos fautes. Mais, continuons, ne craignons pas la peine, achevons notre vie penchée; et qu'on puisse au moins douter en nous voyant s'il n'a pas mieux valu qu'elle fût ainsi, et si une perfection plus complète n'eût pas été peut-être moins admirable.
«Le soir même de cet entretien je reçus des lettres qui m'annonçaient la mort de mon frère aîné. Il ne laissait pas d'enfants. J'allais me trouver chef de famille, possesseur d'une grande fortune territoriale. Je crus reconnaître dans cet événement et dans cette coïncidence le doigt de Dieu. Je résolus de rentrer immédiatement en France, et d'y commencer une vie nouvelle. J'allai prendre congé du père Anselme; il parut heureux de ma détermination et me serra dans ses bras. «Mon père, lui dis-je, bénissez en moi la résignation et la volonté que vous y avez mises.»
«Il fit, en silence, sur ma tête, le signe de la croix.
«Nous ne nous sommes jamais revus.
«Le reste, vous le savez. À mon arrivée ici, d'anciens amis de ma famille me parlèrent de mariage. J'y étais assez disposé. Tout ce qui devait fixer, régler mon existence me semblait bon. Je ne devais plus y laisser de place pour le hasard. On me fit connaître la mère de Georgine, et plusieurs fois nous allâmes ensemble voir cette dernière au couvent. Je la trouvai jolie; je la savais bonne; elle était pauvre. Je me laissai séduire par la pensée de réparer une injustice du sort. Je me dis que, ne pouvant plus jouir de rien par moi-même, je jouirais du moins de tous les plaisirs de cette jeune fille élevée dans les privations et dans une austère simplicité. Je crus que cette âme à guider, cette intelligence à conduire serait un intérêt noble et constant dans ma vie. Je désirais passionnément avoir de beaux enfants, et vous voyez que le Ciel m'a exaucé. Georgine est heureuse par moi, elle le sent, elle m'aime. À chaque heure du jour, elle sait me le témoigner. J'ai la conviction d'avoir fait autour de moi un bien réel. Dans ce pays, depuis huit ans que je l'habite, la misère a disparu. Le nécessaire est assuré à tous; beaucoup même ont ce modique superflu qui fait si aisément bénir l'existence à ceux qui vivent de leur travail. Je suis à la veille d'entrer dans la vie politique. J'espère alors faire plus en grand ce que je fais maintenant sur une très-petite échelle. Je ne suis pas insensible au désir d'attacher mon nom à quelque réforme utile pour mon pays.»
--Vous ne me dites pas ce qu'est devenue Éliane? interrompit Thérèse; l'avez-vous revue?
--Jamais! dit Hervé. Elle avait quitté la France quand j'y suis rentré. On m'a dit qu'elle s'était fixée à Naples. Je n'en sais pas davantage. Voici la première fois, depuis huit années, que je prononce son nom.
Ils entraient dans la cour du château; la cloche avait depuis longtemps appelé pour le déjeuner; des domestiques étaient partis dans plusieurs directions pour avertir Hervé et Thérèse.
--Mais arrivez donc! leur cria Georgine du plus loin qu'elle les aperçut; les enfants s'impatientent, le cuisinier se désespère; on n'a pas idée de se promener par ce temps là et à de pareilles heures.
Disant cela elle tendit la main à Thérèse, embrassa Hervé, et ne vit pas sur le visage de tous deux qu'un mystère venait d'être révélé, qu'un lien nouveau et secret unissait leurs coeurs; heureuse Georgine! elle ne devina pas l'orage qui grondait sur sa tête.
Il est sur la terre des êtres singulièrement préservés; ils passent à côté des plus graves événements sans les voir; ils se trouvent mêlés aux drames les plus terribles sans les soupçonner; ils reçoivent l'étreinte d'une main convulsive sans que rien en eux frémisse, et sourient dans la bénignité d'une ignorance tranquille aux coeurs dévastés, aux fronts qu'a touchés la foudre: ce sont de bonnes et douces natures qui vivent leur temps et s'en vont de ce monde sans y avoir fait ni mal ni bien. Georgine était un peu de celles-là.
Les jours suivants, Hervé et Thérèse ne se parlèrent plus. Le récit d'Hervé avait bouleversé le coeur de Thérèse; lui-même se sentait profondément ébranlé. Il y a des révélations qui sont des révolutions. Il est des dangers contre lesquels le silence est la seule armure.
Un matin Thérèse était descendue au salon un peu plus tôt que de coutume; il n'y avait personne encore. Un feu mal allumé emplissait l'âtre d'une fumée épaisse; les vitres, chargées de brume, ne laissaient pas percer le regard sur les jardins. La table était encore dans le désordre de la veille. L'ouvrage commencé de Georgine, les jouets des enfants, un volume de Walter-Scott, dont Hervé faisait le soir lecture, y étaient restés. Le piano était ouvert. Dans une corbeille, placée en face des fenêtres, quelques chrysanthèmes penchaient mélancoliquement leurs têtes violacées; je ne sais pourquoi ce salon parut à Thérèse d'une tristesse lugubre. Elle essaya de lire un journal, elle ne put; elle se mit au piano, préluda longtemps, mais aucune phrase ne s'achevait sous ses doigts; elle voulut chanter, alors les pleurs qu'elle réprimait se mirent à couler. Tout à coup elle sentit une main se poser doucement sur son épaule, elle se retourna: c'était Hervé qui la regardait avec une indicible expression de tendresse et de douleur.
--Vous ressemblez à Éliane, lui dit-il; seulement vous êtes beaucoup plus belle.
En ce moment la porte s'ouvrit; c'était Georgine avec les enfants et deux voisins qui venaient s'établir à Vermont pour plusieurs jours. Thérèse s'échappa et fut cacher ses larmes. C'est ainsi, par un incident insignifiant, par un hasard vulgaire, que se brisent souvent, au moment où ils vont se nouer, les fils de deux destinées. Tout fut dit: la dernière parole qui devait être échangée entre Hervé et Thérèse vint se perdre dans les compliments et les lieux-communs de la politesse de province.
Le lendemain, à sept heures du matin, un beau cheval sellé et bridé attendait devant le perron du château; sur la selle du domestique qui devait suivre, une petite valise était attachée. Hervé parut; il remit un billet au valet de chambre qui lui ouvrît la porte d'entrée.
--Quand madame sera éveillée, vous lui donnerez cette lettre.
Disant cela, il monta lentement en selle, traversa au pas la cour du château, puis, piquant des deux, il s'élança au galop dans la longue avenue. Au bout de quelques minutes, un détour du chemin le ramena, en vue de Vermont. Il s'arrêta, regarda longtemps une fenêtre dont les jalousies venaient de s'ouvrir:
«Thérèse!» murmura-t-il, et il s'éloigna de toute la vitesse de son cheval.
Sa lettre à Georgine motivait son départ. Les intérêts de son élection l'appelaient à la petite ville de B... et l'y retiendraient une huitaine de jours. Thérèse, malgré les instances de Georgine, quitta Vermont avant le retour d'Hervé. Elle demeura fort peu de temps dans sa famille et s'embarqua pour New-York. Georgine n'eut plus de ses nouvelles qu'à de rares intervalles.
Aujourd'hui, l'océan est entre Hervé et Thérèse. Ils ne se reverront pas, ou du moins ils ne se reverront que lorsque l'âge les aura rendu méconnaissables l'un à l'autre. Ils étaient faits pour s'aimer; le devoir les sépare, et chacun d'eux, sans se l'être dit, garde au fond de son coeur un ineffaçable et cher regret. Leur histoire est celle de plusieurs d'entre nous. Passer un jour tout auprès d'un bonheur immense, le voir, croire qu'on le saisirait en étendant la main, et ne pas s'y arrêter pourtant, c'est l'héroïsme ignoré de bien des nobles coeurs. J'en sais qui se pleurent et qui s'appellent tout bas à travers l'espace. Ô mon Dieu! vous qui leur avez donné la force des grands sacrifices, donnez-leur-en du moins l'amère volupté!
FIN DE HERVÉ
JULIEN
À UNE AMITIÉ BRISÉE
Je devais écrire votre nom en tête de cette petite esquisse. Je me l'étais promis dans un temps irrévocablement passé. Aujourd'hui, Madame, vous ne devinerez même pas ce nom que je tais et qui me fut si cher. La vie se passe en vains efforts et en plus vains regrets. Nous avions voulu nous aimer.
I
Quelle promesse déplorable vous m'avez arrachée! vous exigez que je n'attente plus à mes jours; vous voulez que je vive. Et pour qui, grand Dieu! et pourquoi? Y aurait-il quelqu'un ici-bas à qui ma vie pût être bonne? Croyez-vous qu'il y ait là-haut un Dieu qui se plaise au spectacle de nos misères? Moi, je ne crois rien, je n'aime rien, pas même vous. Je subis votre ascendant; j'ai pour vous une sorte d'admiration triste et stérile qui m'amène là où vous êtes et qui m'y fait rester de longues heures à vous écouter sans presque vous entendre, à vous regarder sans presque vous voir. N'abusez pas de l'empire que je vous ai laissé prendre. N'en croyez pas votre enthousiaste tendresse, elle vous trompe. Il n'y a plus rien en moi à raviver; vous ne trouverez plus une étincelle sous ce tas de cendres où vous vous fatiguez en vain à la chercher. Depuis longtemps je porte avec fatigue le poids de mon propre coeur comme une femme porte son fruit mort dans son sein. Aurélie, je suis un enfant maudit; j'ai tué ma mère en venant au monde; je n'ai pas pu aimer mon père; une soeur ne m'a point été donnée, je vous ai rencontrée trop tard. Si vous m'aviez tendu la main deux ans plus tôt, il était temps encore, peut-être; vous m'auriez appris ce que c'est que l'orgueil, l'ambition, l'amour, ces beaux mots qui vibrent si éloquemment sur vos lèvres. Aujourd'hui tout est dit. Aurélie, rendez-moi ma liberté, laissez-moi mourir.
II
Non, Julien, cet espoir né d'hier, l'espoir de te sauver, il est déjà entré trop avant dans mon coeur pour qu'il dépende de toi de l'y détruire si vite. Cette nuit ta mère m'est apparue, pâle, belle, pleine de majesté, comme je la vis le jour de sa mort. Elle te tenait, tout petit enfant, dans ses bras et te pressait contre sa poitrine; mais elle ne te regardait pas. Ses grands yeux restaient attachés sur un point dans l'espace que, malgré tous mes efforts, il m'était impossible d'apercevoir; seulement la voix mystérieuse et familière que l'on entend dans les rêves me disait que ce lieu invisible c'était le monde infini, où les âmes éprouvées et purifiées se rejoignent un jour.
Je me suis éveillée confiante et calme. Le beau front transfiguré de ta mère, son regard profond et comme fixé sur l'éternité avec une solennité tranquille, ont dissipé soudain mes doutes, mes terreurs. Julien, ta pauvre mère qui m'aimait qui me nommait sa fille aînée, elle me choisit pour te ramener à elle. Elle veille sur nous; elle m'inspirera. Je triompherai de cette force sinistre ou plutôt de cette faiblesse obstinée qui est en toi. Je te sauverai malgré toi-même. Non, Julien, je ne te délie pas de ton serment. Désormais ton existence m'appartient; tu me l'as donnée, je veux la donner à Dieu. Tu penses que mon enthousiasme m'abuse? L'enthousiasme ne trompe pas; il est tout-puissant; il crée ce qu'il affirme. Tu seras grand, Julien, et pour cela tu n'as qu'à continuer de vivre. Ce n'est pas en vain, crois-moi, que la nature a fait avec tant d'amour ton noble et gracieux visage; ce n'est pas en vain que ton coeur a saigné, que des larmes précoces ont creusé sur ta joue ce sillon imperceptible à d'autres yeux qu'aux miens, parce que la jeunesse le voile encore de ses plus brillantes couleurs; ce n'est pas en vain que tu as affronté les redoutables secrets de la mort avant d'avoir pénétré ceux de la vie; et, laisse-moi te le dire dans mon orgueil: ce n'est pas en vain que je t'aime.
III
Quand vous connaîtrez le mal dont je suis atteint, quand vous saurez ce que je suis, vous renoncerez à me guérir.
IV
Nous ne savons pas ce que nous sommes, enfant; nous savons seulement ce que nous avons été. Parle, je t'écouterai religieusement.
V
J'aime mieux vous écrire que vous dire ma vie. Votre présence me trouble, elle dénaturerait peut-être mes paroles, et je veux être vrai, absolument vrai, avec la seule créature humaine qui me paraisse digne de tout amour et de toute vénération.
D'après ce que vous m'avez appris de ma mère, je dois croire que j'étais né très-semblable à elle. Dès ma plus tendre enfance, j'avais, ainsi qu'elle, des élans de piété singulière et des visions d'un monde peuplé d'anges et d'esprits radieux; j'étais rêveur, mélancolique, un peu sauvage. Mon plus grand plaisir était de contempler le ciel et les étoiles. Souvent, la nuit, je me levais en cachette, j'ouvrais ma fenêtre et je m'agenouillais devant la constellation de la Lyre, où je me figurais que ma mère était allée et d'où elle pouvait me voir. Ainsi qu'elle encore, j'aimais passionnément les fleurs et la musique; quand j'entendais jouer certains airs aux orgues des rues, je fondais en larmes.
À mon entrée au collège, j'avais douze ans, j'étais un enfant obéissant et doux, porté à la tendresse, vrai en toutes choses, d'une conscience timorée, plein de respect pour mes maîtres, et croyant de coeur et d'âme tout ce qui m'avait été enseigné touchant les mystères de la religion. Vous avez sans doute quelquefois ouï parler des coutumes barbares du collège, de ces usages traditionnels qui font du dernier arrivé dans les classes le sujet de toutes les risées, la victime légitimement sacrifiée à la malice universelle. Quoique douloureusement surpris de l'accueil hostile qui me fut fait, je supportai assez bien les premières épreuves, et je ne fus véritablement atteint que lorsque la raillerie se prit à ma piété qui était fervente et sincère. Un soir, avant de me coucher, m'étant agenouillé suivant mon habitude pour prier Dieu, je fus découvert par un de mes voisins de dortoir. Il me montra du doigt aux autres, et tous, éclatant de rire, se mirent à parodier, sous mes yeux, mes naïves pratiques. Dès le lendemain matin, le bruit se répandit à l'étude que j'étais, un petit béat, un cafard, un jésuite à qui il fallait faire passer l'envie de réciter des patenôtres. Bientôt, malgré quelques réprimandes des surveillants, il n'y eut sorte de persécution à laquelle je ne me visse en butte. Tantôt, je trouvais dans mon pupitre de hideuses caricatures des cérémonies du culte, tantôt des vers infâmes sur les mystères; aux récréations on m'affublait d'une manière de soutane, on me liait à un arbre du jardin, puis les élèves venaient un à un, avec force génuflexions grotesques, me faire des confessions bouffonnes et me demander l'absolution. Vous pouvez vous figurer combien se langage si nouveau pour moi, cette effrayante unanimité de moquerie tombée tout à coup sur mon pauvre coeur plein d'adoration, dut y porter un coup terrible. J'essayai de me défendre, mais que pouvais-je seul contre tous ces enfants cruels et effrontés? J'étais accablé par le nombre. Voyant d'ailleurs que ma résistance ne servait qu'à les exciter, je souffris passivement leurs outrages, mais ce ne fut pas sans un grand bouleversement intérieur; ma santé s'altéra, je tombai dans une sorte d'hébétement, d'idiotisme, qui lassa enfin leur perversité; ils passèrent à d'autres divertissements et me laissèrent dans un isolement complet.
Un jour que je me promenais dans une allée écartée, un élève plus âgé que moi de plusieurs années vint à ma rencontre et, me tendant la main, m'aborda d'un ton affectueux qui me causa le premier mouvement de joie que j'eusse encore éprouvé depuis ma sortie de la maison paternelle. «Eh bien, mon pauvre Julien, me dit-il, te voilà tout seul; ne veux-tu pas te promener un peu avec moi?» Cette proposition me sembla une si grande marque de condescendance, elle était pour moi un honneur tel, que pour toute réponse je le regardai d'un air ébahi. Il prit mon bras; nous fîmes plusieurs tours d'allée, et au bout d'un quart d'heure il m'avait offert son amitié pour la vie et accepté en échange un dévouement sans bornes. Ce jeune homme s'appelait Léonce. Ses manières étaient distinguées, son humeur était égale. Il ne lui fut pas difficile de conquérir mon coeur. Il devint le confident et le consolateur de mes peines. Il blâma mes camarades de la persécution qu'on m'avait fait subir; mais en même temps, avec un sang-froid et une douceur insinuante qui firent un effet désastreux sur mon esprit, il m'expliqua que, s'ils avaient tort dans la forme, ils avaient parfaitement raison quant au fond; qu'il était impossible qu'un garçon d'esprit tel que moi put ajouter foi aux billevesées que j'affectais de croire; et lorsque je l'interrompis pour lui jurer que ma dévotion était sincère: Alors je te plains, reprit-il, de n'avoir pas su deviner à toi seul que tout cela n'est que sottise, invention des prêtres pour nous faire peur et nous tenir sous le joug. Puis il me déroula un charmant et complet petit système d'athéisme, le seul vrai, le seul démontré par l'expérience, et cru, ajouta-t-il, par tous les gens sensés.