Nélida; Hervé; Julien

Chapter 20

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«Vous avez raison, monsieur, me dit-il; je suis également d'avis que ma soeur ne danse pas, et, si vous le trouvez bon, nous irons pendant la valse faire un tour de jardin ensemble.

«Je le suivis.»

IV

«En descendant les degrés du perron, Marcel me dit d'un accent bref:

«--Le ton que vous venez de prendre avec ma soeur ne me convient pas, monsieur; j'ignore ce que vous lui avez dit et je n'ai pas souci de l'apprendre; mais votre air railleur m'a déplu et je vous prie de vouloir bien m'expliquer...

«--Je ne donne point d'explication des airs que je puis avoir, interrompis-je, ayant hâte d'en venir à un cartel, prenez-les comme bon vous semblera.

«--Il suffit, dit Marcel; veuilles avoir l'obligeance de rester ici une minute, un de mes amis va venir de ma part pour s'entendre avec vous.

«Je fis une légère inclination de tête. Un quart d'heure après, le témoin du comte et un de mes cousins, qui fit l'office de mon second, étaient convenus que le lendemain à huit heures on se battrait à l'épée, c'était l'arme à la mode cette année-là, au bois de Boulogne. Rentré chez moi, je fis, avec une solennité empressée, mes dispositions en cas de mort. J'écrivis à Éliane une lettre remplie de conseils évangéliques. Je pardonnai aux ennemis que je n'avais pas, je laissai des souvenirs aux amis que je n'avais guère davantage; enfin je passai la nuit dans un accès d'héroïsme fiévreux, dans un monologue déclamatoire, dont je n'ai pu m'empêcher de sourire quelquefois depuis en y songeant.

«Heureusement un sommeil de quelques heures, l'air vif du matin, la présence de Marcel et des témoins me ramenèrent à un sentiment plus simple et plus calme des choses. Je puis vous le dire, aujourd'hui que certes nulle vanité rétrospective ne se mêle à ce récit, je me battis avec le sang-froid et l'adresse d'un homme consommé dans l'habitude des armes, et j'entendis Marcel, au moment où, blessé assez grièvement, il s'appuyait sur son témoin, dire ces paroles qui me semblèrent un brevet d'honneur dans la bouche d'un homme aussi réputé pour sa bravoure:

«--En vérité, on ne s'est jamais battu plus galamment; cela s'appelle manier l'épée en gentilhomme.

«Le chirurgien déclara que la blessure de Marcel ne présentait aucun danger immédiat. J'en fus heureux. Ce duel avait tout à coup apaisé ma colère; je ne me souvenais plus d'avoir été jaloux; je ne songeais qu'à la satisfaction de m'être bien montré dans une semblable rencontre. Le plaisir d'avoir vengé Éliane ne venait même qu'en seconde ligne. Vous ne pouvez vous figurer combien on est fier, dans la jeunesse, d'acquérir la certitude qu'on est véritablement brave et qu'on sait faire bonne contenance en présence du danger. Un premier duel est une crise dans la vie d'un homme: c'est comme une initiation, comme, dans un autre ordre d'idées, un sacrement reçu: c'est une confirmation de l'honneur.

«Ne pouvant me présenter chez Éliane aussi matin, je lui fis savoir l'issue de mon affaire avec M. de Marcel, et dans l'après-midi, j'allai suivant l'usage m'informer de l'état du blessé. On me dit qu'il se sentait aussi bien que possible, que le chirurgien assurait toujours que la blessure n'avait aucun caractère alarmant. Le comte avait donné l'ordre de me faire entrer si j'en témoignais le désir. J'avoue que je fus flatté de cet ordre, et je me fis immédiatement annoncer à M. de Marcel. Il me parut bien; il était à peine un peu pâli et se mouvait dans son lit sans aucune gêne apparente. Il me reçut avec une extrême politesse. Après avoir répondu brièvement à mes questions sur l'état où il se trouvait:

«--À mon tour, monsieur, me permettez-vous, me dit-il, de vous interroger? Je n'en ai pas le droit, et vous avez répondu à l'avance, de la pointe de votre épée, à tout ce que je pourrais vouloir d'éclaircissements sur le sujet qui a amené notre rencontre; toutefois, monsieur, j'ai près du double de votre âge, je pourrais être votre père; me direz-vous, à ce titre, comment il se peut qu'un homme d'honneur, un gentilhomme, qui a du monde et du savoir-vivre, s'attaque à une femme ainsi que vous l'avez fait hier.

«Je demeurai un peu confus. Le comte m'avait toujours imposé malgré moi. En ce moment son accent était si calme, si noble, il avait si complétement raison de me parler ainsi, que pour toute réponse je balbutiai.

«--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, continua-t-il, que je n'ai point entendu vos propos; je n'ai pas questionné ma soeur; je ne veux pas apprendre de vous ce que vous lui avez dit; mais enfin, monsieur, qui le saurait mieux que vous? ce n'est pas de ce ton goguenard et impertinent qu'il convient d'aborder une femme comme elle, n'est-il pas vrai?

«--Pourquoi donc, alors, dis-je en reprenant contenance, pourquoi, vous, monsieur le comte, aviez-vous insulté la veille, au bal, une femme également digne de tous vos respects?

«--Ah! j'en étais certain, s'écria Marcel en faisant un mouvement brusque qui lui arracha un signe de douleur, c'est cette détestable créature qui est derrière tout cela! C'est Éliane qui vous pousse... Mais savez-vous bien, monsieur, de qui vous parlez, quand vous l'appelez une femme respectable?

«Je le priai avec calme, quoique la colère m'eût fait tout à coup monter le rouge au front, de ne pas s'exprimer ainsi devant moi sur le compte d'une personne qui m'était chère. Il sourit avec ironie.

«--Écoutez, monsieur, me dit-il en reprenant son sang-froid, je n'ai aucun intérêt à calomnier madame... auprès de vous. Quoi que vous en puissiez penser, je ne dispute ses faveurs à personne. Je ne suis point jaloux de mes nombreux rivaux; mais tenez, je vais vous parler en gentilhomme, vous avez aujourd'hui gagné mon coeur par votre parfaite tenue, par votre bonne grâce à manier l'épée. Un homme qui se bat bien, qui est correct en matière d'honneur, comme nous disons, nous autres vieux du métier, a droit à toutes mes sympathies. La façon dont vous vous êtes comporté ce matin, m'a non-seulement fait vous pardonner la cause de notre querelle, mais encore (ne me trouvez pas trop singulier), elle m'a vivement intéressé à vous. Je vous le répète, je serais votre père: eh bien, laissez-moi vous donner un conseil. Vous êtes jeune, vous avez de l'avenir, ne vous empêtrez pas dans les lacs de cette femme, vous ne savez pas jusqu'à quel point cela peut vous devenir funeste.

«Je voulus l'interrompre.

«--Mon Dieu, je vous choque, je blesse en ce moment un sentiment exalté peut-être; vous n'êtes pas le premier qu'Éliane a séduit; c'est une véritable sirène... Maïs croyez-moi, si vous vous y abandonnez, vous ne recueillerez de cet amour qu'ennuis et dégoûts de toute sorte; peut-être même finirez-vous par faire de mauvaises actions pour lui plaire, car elle exerce un pouvoir inouï sur tout ce qui l'entoure, personne ne l'approche impunément... Moi qui vous parle, et qui ne me suis pas pris comme un enfant dans ses pièges, vous voyez pourtant que me voici puni de ne m'être pas toujours tenu à distance.

«Le comte avait, en me parlant, un accent si vrai, si loyal, son regard était si paternel, sa parole si simple et en même temps si pleine d'autorité, qu'il m'imposa silence; il continua ainsi:

«--Mais il ne faut pas que son triomphe soit complet; il ne faut pas que, pour une aussi vile créature, deux hommes d'honneur se méconnaissent, se prennent de haine l'un pour l'autre; il y a assez longtemps qu'elle fait des dupes. J'ai acquis le droit de la démasquer; je le ferai.

«Je croyais, en entendant le comte parler de la sorte, que le délire m'avait pris. Je sentais le sol se dérober sous moi; j'étais comme frappé de la foudre. Marcel sonna, fit ouvrir son secrétaire, demanda un grand portefeuille à serrure qui s'y trouvait, et me le montrant:

«--Ce portefeuille, me dit-il, contient à peu près tout le secret de la vie d'Éliane; il renferme une longue correspondance et d'autres papiers écrits de sa main, dans lesquels toute la fausseté, tout l'odieux de son caractère sont dévoilés. Elle qui a, toute sa vie, été prudente, circonspecte de telle façon que le monde, encore à l'heure qu'il est, ne soupçonne rien de ses déportements, elle a commis une faute immense: elle s'est confiée une fois, une seule fois, mais entièrement, sans restriction, sans pruderie, je vous le jure, à une femme; et cette femme l'a trahie pour moi.

«Je fis une exclamation.

«--Ce n'était pas une grande dame, ce n'était pas même une honnête femme, c'était tout simplement une courtisane, mais très-bonne, et valant cent fois mieux qu'Éliane qu'elle avait connue, je ne sais où ni comment, et dont elle était devenue, sans trop en avoir conscience, l'instrument, la confidente, le recours, à certaines heures de ces dangers auxquels les femmes qui mènent de front plusieurs intrigues sont souvent exposées.

«Cette chère Zélia qui m'aimait, je crois, assez sincèrement, mais qui pourtant ne m'avait jamais laissé deviner ses relations mystérieuses avec Éliane, est morte il y a six mois, fort tourmentée d'une sorte d'engouement qui m'avait pris pour son amie en la voyant dans le monde. Voulant me prémunir sans doute contre les dangers qu'elle prévoyait, elle me remit à son lit, de mort le portefeuille ci-joint, en me faisant jurer de le brûler après l'avoir lu; mais on ne tient pas les serments faits aux femmes, cela ne compte pas; j'ai gardé le portefeuille, et le voici à vos ordres, si vous voulez avoir une idée nette de ce que peut être la corruption chez le beau sexe quand une fois il s'en mêle.

«J'avoue, continua le comte, que lorsque je parcourus ces pages, qui recélaient le secret de tant d'intrigues, de perfidies, de mensonges, il me prit une violente curiosité, la maladie de notre temps, la curiosité de la dépravation. Je fus moins sage alors que je ne vous parais aujourd'hui; je voulus connaître Éliane et devenir son amant. Cela ne fut pas difficile. Elle sut à n'en pas douter que je possédais cette correspondance. Dès lors il s'engagea entre nous une lutte pleine de péripéties; elle voulait ravoir le portefeuille, moi je voulais le garder, de nous deux je fus le plus habile; elle céda sans condition, s'en rapportant à ma bonne foi, comme vous pourrez vous en convaincre dans quelques billets qu'elle n'a pas craint de m'écrire, car elle n'avait plus rien à risquer avec moi; elle jouait le tout pour le tout. Ces lettres, je les ai jointes à celle de Zélia, elles sont là aussi.

«En ce moment on annonça le docteur. Marcel me fit signe de prendre le portefeuille. Je lui serrai la main et je sortis en silence, la mort sur les lèvres, l'enfer dans le coeur. Quand j'arrivai chez moi, je ne sais ce que j'avais pensé en route, quelle étrange confusion s'était faite dans mon cerveau, ni comment j'avais pu oublier si vite la parole du blessé, son regard convaincu, tout ce qui enfin mettait hors de doute la véracité de son récit; mais j'étais persuadé que ce qui venait de se passer ne pouvait être qu'une plaisanterie, une vengeance peut-être, exercée par Marcel, une épreuve faite sur ma crédulité, dont j'allais trouver l'explication et l'excuse dans le portefeuille.

«Cela était bien incroyable, bien impossible assurément, mais pour moi, tout au monde était croyable, tout était possible, hormis l'avilissement d'Éliane. Je posai le portefeuille sur ma table, je le regardai longtemps d'un oeil hébété; un nuage était devant mes yeux, il me semblait que quelque chose de glacé s'était posé sur mon coeur; je ne me sentais plus ni impatience ni curiosité, je n'avais pas même peur; tous les ressorts de mon être étaient relâchés; ce grand ébranlement, ce choc inattendu avaient comme arrêté soudain en moi la vie et l'intelligence. Ce fut par un mouvement machinal que je tournai la clef dans la serrure du portefeuille, et certes si quelqu'un fût entré en ce moment et m'eût demandé ce que je faisais là, je n'aurais pas su répondre. Il y a dans la vie de l'homme des heures rapides, décisives, chargées de choses, où l'on dirait que le destin a hâte de faire son oeuvre à lui tout seul, et ne laisse ni à la volonté ni à la réflexion le temps d'agir.

«La vue même de l'écriture d'Éliane ne me fit pas sortir de ma torpeur; je ne pouvais plus en douter, pourtant, le récit de Marcel se confirmait; j'avais bien là sous les yeux une volumineuse correspondance, dont quelques mots saisis au hasard, en tournant rapidement les feuilles, me blessaient comme des pointes aiguës. Je suis certain que ces lettres passèrent plus de vingt fois dans mes mains tremblantes, avant que j'eusse bien compris de quoi il s'agissait. Enfin un billet de date toute récente, adressé à Marcel, me causa une sensation plus vive, m'entra plus avant et d'une pointe plus acérée dans le coeur.

«Je m'éveillai comme en sursaut; une sueur froide inonda mon visage, ma douleur éclata et je me laissai tomber à terre en poussant des cris. Je crois que je restai là plusieurs heures à pleurer et à me tordre. Je ne pense pas que tristesse plus amère ait jamais envahi plus complétement une âme aussi ouverte, aussi mal défendue; ce fut comme un flot noir qui passa tout à coup sur ma tête et qui emporta avec lui, pour ne jamais me les rendre, ma jeunesse, mon amour et mon facile bonheur. Un coup frappé à ma porte m'arracha à cette première crise de pleurs et de sanglots. J'allai ouvrir. C'était un billet d'Éliane qu'on m'apportait. Je le jetai sans le regarder. Mon transport s'étant un peu calmé, mon cerveau étant devenu un peu plus lucide par l'abondance de mes larmes, je me rassis, et j'eus cette fois le courage de lire jusqu'au bout la fatale correspondance. Lecture effroyable! Marcel ne m'avait pas trompé.

«Ces lettres, écrites sans doute dans des moments où Éliane ressentait le besoin, qui saisit même les plus hypocrites, de soulever un instant le masque qui les offusque, laissaient voir à nu des vices, des turpitudes où l'oeil le plus aguerri eût hésité à plonger. Ce n'étaient pas seulement les intrigues multipliées d'une femme galante dont je trouvais les trop certains indices, c'étaient encore les raffinements d'une froide corruption et toutes les bassesses que le goût immodéré de la dépense et du faste peut faire commettre à un être sans moralité et sans autres principes que ceux d'un épouvantable égoïsme.

«Vous ne pourrez jamais vous figurer, ma chère Thérèse, quel affreux ravage porta en moi cette nuit de désolation, où je ne fis que lire et relire ces lettres funestes. Quand on a acquis l'expérience du monde, on se reporte difficilement à ces heures de jeunesse où la passion libre, forte, croyante et simple, règne seule sur le coeur. À ce moment de la vie, on ne se représente jamais le mal que sous des dehors repoussants; la beauté, les grâces du corps semblent une image fidèle de la perfection de l'âme; une femme aimée est toujours un ange. On ne pourrait pas comprendre l'existence de ces êtres doués de tous les charmes et gangrenés de tous les vices, tels qu'une société vieillie dans la corruption peut seule les produire.

J'ai quelque peine, moi-même, à me rappeler de quelle hauteur j'étais en ce moment précipité. L'excès de ma douleur était tel que je n'avais plus aucune notion ni de temps ni de lieu. Je demeurai toute la nuit et tout le jour suivant seul, enfermé dans ma chambre, l'oeil fixe et morne, sans parler, sans songer à prendre de nourriture. J'écoutais machinalement le bruit égal et régulier de ma pendule, je suivais les mouvements du balancier; il me semblait voir quelque chose de mystérieux et de terrible dans les chiffres du cadran, et quand l'aiguille les touchait, j'éprouvais une angoisse puérile. Quelquefois je me jetais à genoux, mais je me relevais tout à coup en éclatant de rire comme un insensé. Le soir venu, mon domestique, inquiet de n'avoir pas été appelé une seule fois dans la journée, vint me demander si je n'avais pas d'ordre à lui donner. Sa vue me rendit la conscience de moi et de ce qui s'était passé.

Je pensai à Marcel et j'envoyai savoir de ses nouvelles. Au bout d'une demi-heure, on revint me dire qu'on était assez inquiet, que le comte avait passé une nuit détestable, qu'une fièvre très-forte s'était déclarée le matin, et qu'un second médecin venait d'être appelé. Les gens de la maison croyaient, ajouta mon domestique, que le chirurgien qui avait fait les premiers pansements s'était trompé, et que la blessure était bien plus grave qu'on ne l'avait craint d'abord. Un peu secoué par ces nouvelles, je voulus aller moi-même savoir l'exacte vérité, mais une défaillance de coeur me prit encore. Après avoir renvoyé mon domestique, je me laissai tomber sur mon fauteuil. «Éliane! m'écriai-je douloureusement, Éliane!...» À l'instant même, et comme si elle eût pu m'entendre, elle ouvrait ma porte et je la vis devant moi.»

«Frappée sans doute de ma pâleur et du bouleversement de mes traits:

--Qu'avez-vous, Hervé? s'écria-t-elle, m'aurait-on trompée?... Seriez-vous blessé? Pourquoi ne m'avoir pas écrit? Pourquoi n'être pas venu?

Cette voix si douce, ce regard qui descendait sur moi comme un rayon, me donnèrent encore un moment d'illusion, presque de bonheur. Je la contemplai sans rien dire, puis je fondis en larmes. Elle s'était approchée de moi; mon fauteuil touchait à la table sur laquelle j'avais laissé le portefeuille de Marcel tout ouvert; son châle, en frôlant cette table, fit voler en l'air quelques-unes des lettres. Il faut croire qu'elle connaissait le portefeuille, ou que, voyant sa propre écriture, elle devina à l'instant même, car elle pâlit.

«--Qu'est-ce que cela? me dit-elle vivement.

«--C'est un souvenir que me laisse Marcel, lui dis-je en attachant sur elle un regard qui l'eût tuée, si cette femme avait eu un coeur; c'est un legs; il va peut-être mourir, il ne veut pas que je puisse vivre après lui. Il m'a donné vos lettres...

«Aussitôt, et comme pour s'assurer que je ne l'abusais pas, elle s'élança sur le portefeuille. À la façon dont elle le saisit, toutes les lettres s'en échappèrent. Elle ne put plus douter, elle était trahie, dévoilée. J'ignore ce qui se passa dans son esprit, je ne sais quel démon lui inspira subitement la seule chose qui pût la sauver, mais sans presque changer de visage et sans hésiter une minute, elle se jeta à mes genoux et joua la plus transcendante comédie qui jamais, peut-être, ait été jouée depuis que l'on se trompe et que l'on se trahit dans ce monde.

«Nier était impossible; expliquer, atténuer, excuser, rien de tout cela ne se pouvait; elle comprit vite, car elle avait le génie du mal.

«--Hervé! Hervé! s'écria-t-elle d'une voix qui eût ému le marbre, et en tenant malgré moi mes genoux embrassés, Hervé, je suis la plus misérable des créatures, la dernière des femmes! Il n'y a pas en ce monde de châtiment assez rude pour moi; je ne sais pas de parole qui me flétrisse assez; une fatalité épouvantable m'a entraînée; je suis tombée de déception en déception, d'égarement en égarement, jusqu'au plus profond de l'abîme; j'ai enfin commis le plus grand des crimes, puisque j'ai aussi trahi votre amour, votre saint et noble amour. Je ne vous demande ni pitié ni pardon. Je sais que vous ne pouvez plus aimer une femme telle que je suis devenue, malgré Dieu lui-même qui m'avait fait naître avec un noble coeur et capable peut-être de grandes vertus... Mais voyez-vous, Hervé, ne me refusez pas la dernière grâce que j'implore de vous. Je ne survivrai pas à la douleur de voir se briser si cruellement mon dernier espoir de vertu... votre amour. Mais je veux avoir eu du moins le seul courage qui me soit possible, celui d'une sincérité sans bornes; je veux que vous entendiez comme un prêtre ma confession tout entière, et peut-être prononcerez-vous sur ma tête courbée une parole de paix et de miséricorde.

«Elle continua ainsi longtemps; elle fut pathétique, éloquente; elle déroula à mes yeux toute une vie de dérèglements et d'hypocrisie à faire trembler. Mais telle est la puissance de l'aveu, que, à mesure qu'elle s'accusait, elle semblait se purifier et se grandir. Ce qui m'avait fait horreur à lire loin d'elle, je l'écoutais avec une sorte de terreur presque respectueuse; les actes les plus condamnables, au moment où elle s'en confessait, se paraient à mes yeux d'une beauté sinistre; elle me fascinait et me dominait en raison même de sa honte, car je ne voyais plus dans ses bassesses que son courage à me les révéler. On eût dit, à me voir pâle, frémissant, éperdu, et à l'entendre, elle, me parler d'une voix vibrante, sa belle main tenant la mienne avec force, comme si elle eût craint que je ne lui échappasse, on eût dit que j'étais le coupable et qu'elle allait m'absoudre ou me condamner. Enfin, que vous dirais-je? elle était divinement belle. Il vint un moment où je n'entendis plus rien, où mon regard perdu dans le sien n'y vit plus que les flammes d'un ardent amour, où mes lèvres attachées à ses lèvres y burent le poison d'une volupté terrible, où tout disparut, tout s'abîma, tout s'anéantit dans le sentiment de cette volupté.»

Hervé s'interrompit. Thérèse lâcha son bras. Elle respirait à peine. Ils firent quelques pas séparés.

--Ne vous lassez pas de moi, dit enfin Hervé, nous approchons de la conclusion. Encore un peu de patience, et le récit de mes pitoyables faiblesses sera terminé.

«Je tombai dans une sorte d'assoupissement causé, je pense, par la longue tension de mes nerfs, l'abondance de mes larmes, et aussi l'absence totale de nourriture depuis vingt-quatre heures. C'était une complète prostration de forces. Je ne sais au bout de combien de temps je m'éveillais, mais il faisait sombre, les lumières étaient éteintes; je rallumai une bougie, tout en cherchant à rappeler mes esprits; je ne savais pas si je sortais d'un affreux cauchemar, d'une léthargie... Je regardai autour de moi comme pour chercher Éliane. Il n'y avait personne dans la chambre; mes yeux rencontrèrent la table; le portefeuille avait disparu.

«Je ne m'arrêterai pas davantage à vous peindre ma fureur et mon désespoir; la Providence avait choisi ces jours pour épuiser sur moi sa colère. Vers neuf heures du matin, on m'apporta un billet d'Éliane ainsi conçu:

«Le comte de Marcel est au plus mal; on s'était grossièrement trompé sur sa blessure. La fièvre et le délire ne l'ont pas quitté depuis douze heures. Il n'a plus, selon toute apparence, que très-peu d'instants à vivre. Mon coeur est brisé par ce malheur; je ne me consolerai jamais de la fin si cruelle d'un de mes meilleurs amis. Vous comprendrez, monsieur, qu'il me devienne impossible, au moins d'ici à bien longtemps, de vous recevoir chez moi.»

«La lecture de ce billet ne me causa presque aucune émotion, tant je les avais toutes épuisées la veille. Notre coeur est aussi impuissant pour la douleur que pour la joie. Il y a un terme que nous ne dépassons guère: au delà c'est l'abrutissement ou la défaillance. Le fond des deux calices est vite atteint; c'est un breuvage de même saveur et d'effet pareil, une lie narcotique qui engourdit l'âme et la plonge dans une stupide insensibilité.

«Une seule pensée me restait distincte: je voulais partir, quitter à l'instant Paris, ne plus voir un visage connu, fuir ces tristes murailles qui semblaient chargées de malédictions. Je croyais, j'étais bien jeune, qu'on se fuyait soi-même, et que, en allant loin, bien loin, au delà des monts et des mers, j'irais aussi, peut-être, au delà de ma douleur.

«Je m'embarquai à Marseille pour l'Amérique du sud. Pendant les huit jours que je restai là à attendre le premier vaisseau qui ferait voile pour Rio-Janeiro, j'appris deux nouvelles funestes: la mort de Marcel et le retour à Paris de son beau-frère, le marquis de R***, qui, averti par des amis charitables, avait saisi une correspondance, portait partout ses plaintes et menaçait d'un procès qui alla achever de perdre la marquise, déjà cruellement compromise par le duel et la mort de son frère, dont elle était regardée comme l'unique cause.