Nélida; Hervé; Julien

Chapter 19

Chapter 193,895 wordsPublic domain

»--Beaucoup? m'écriai-je, quel mot! Veux-tu savoir combien je t'aime, Éliane, laisse-moi, laisse-moi te presser, t'étreindre contre ma poitrine, tu y sentiras un coeur qui ne bat que pour toi! Et, par un mouvement soudain, avant qu'elle pût se défendre, je passai mon bras autour de sa taille et je l'attirai vers moi. Elle n'eut que le temps de cacher son visage sur mon épaule, je couvris son cou d'ardents baisers. Parvenant enfin à se dégage:

--Hervé, me dit-elle, et il n'y avait dans son accent ni trouble, ni colère, vous savez bien que je ne m'appartiens pas, que des sentiments aussi exaltés ne sauraient entrer dans ma vie. J'ai un mari que j'estime, des enfants dont les caresses sont la récompense de mes sacrifices. Dieu bénit en eux, j'en suis certaine, le renoncement de ma jeunesse; mon coeur saigne parfois, mais mon front est sans tache, et l'orgueil d'une conscience pure est ma force dans l'affliction. Dites, Hervé, voudriez-vous me la ravir?

«--M'aimes-tu, m'écriai-je sans lui répondre; m'aimes-tu?

«--Hervé, ne le savez-vous pas? ne voyez-vous pas que vous êtes mon meilleur, mon plus cher ami?

«--Un de vos amis, repris-je avec ironie, le meilleur même de vos amis; je suis reconnaissant de la place que vous m'avez faite, mais cette place, je ne m'en sens pas digne. Si vous ne devez avoir pour moi qu'une amitié banale, il est impossible que je vous revoie. Je sais bien que vous quitter, c'est mourir, mais vivre auprès de vous d'une misérable aumône d'affection distribuée à parts égales entre vos nombreux amis, c'est à quoi je ne me résoudrai jamais. Non, non, Éliane, mon amour est trop absolu, trop profond, trop fou peut-être, pour accepter, en échange de ce qu'il vous donnerait, un sentiment bâtard, subordonné à mille calculs. Il me faut votre amour, Éliane, il me le faut tout entier, ou bien vous me voyez en ce moment pour la dernière fois.

«D'où m'était venue tout à coup cette énergie, cette audace? je ne saurais l'expliquer. Le développement de la force morale ne s'accomplit pas chez l'homme dans une progression régulière et continue. Il y a tel événement, telle pensée qui peut faire en une minute l'oeuvre de plusieurs années; une de ces minutes avait sonné pour moi. Éliane le comprit, car dès ce jour, je pourrais dire dès cette heure, elle changea de manière; elle quitta le ton de supériorité condescendante qu'elle avait eu jusque-là, elle se montra craintive, suppliante; elle m'avoua qu'elle m'aimait d'amour, de l'amour le plus tendre et le plus exclusif; mais elle me conjura de ne pas abuser de cet aveu, de ne pas la rendre parjure à son mari, hypocrite avec le monde, tremblante devant Dieu.

«Son langage fit sur moi l'impression qu'elle voulait. Je n'étais point dévot, mais comme tous les hommes, même les plus corrompus, j'aimais la piété des femmes, et j'étais facilement séduit par le côté poétique de la religion. Tout en combattant l'exagération de ses idées, j'admirais la résistance d'Éliane, et j'étais si fier de sa vertu, que je ne savais plus, par moment, si je serais joyeux ou triste de la voir succomber. Nos tête-à-tête, qu'elle avait rendus moins fréquents, étaient devenus plus orageux. C'étaient, de mon côté, de vives supplications; des appels à ma générosité, du sien. Quelquefois les rôles changeaient; j'arrivais chez elle calme, apaisé; c'était elle alors qui semblait oublier sa résolution et qui me prodiguait des marques de tendresse inexplicables de la part d'une femme qui voulait et croyait rester fidèle.

«Pour vous faire concevoir jusqu'où allaient la bizarrerie, l'inconséquence de nos rapports, les singuliers incidents que sa retenue et son laisser-aller, sa dévotion et son caprice amenaient dans notre liaison, je vous citerai un fait entre mille. Elle m'avait plusieurs fois exprimé la curiosité la plus vive de voir mon appartement; c'était un enfantillage, disait-elle, mais elle tenait à savoir dans quel ordre mes livres étaient rangés, si mon bureau était bien placé; où je mettais mes armes; enfin, elle disait à ce propos cent folies charmantes que j'osais à peine écouter, tant elles présentaient à mon esprit d'enivrantes images. C'était le temps des bals de l'Opéra. Son mari était absent. Elle me proposa un jour, sans aucun préambule et comme si elle m'eût dit la chose du monde la plus simple, de venir la prendre à minuit; elle ajouta qu'elle serait masquée, que nous serions censés aller au bal, et qu'au lieu de cela je la conduirais chez moi où elle resterait jusqu'au jour. Pour un homme éperdument épris, comme je l'étais, d'une femme honorée, il y avait de quoi perdre l'esprit; je me contins, dans la crainte que, si elle voyait mes transports, elle ne comprît mieux l'imprudence de sa démarche, et je la quittai aussitôt, pensant n'avoir jamais assez de temps pour dignement préparer un lieu que sa présence allait consacrer.

«Je n'ai jamais été prodigue, je n'ai jamais fait à aucune époque de ma vie, par vanité, où par goût du luxe, aucune dépense excessive; mais ce jour-là, pour qu'Éliane se trouvât bien chez moi pendant une heure, je dépensai en quelques minutes mon revenu de toute une année. Je passai le reste du jour à courir dans les magasins les plus célèbres, j'aurais voulu inventer des recherches nouvelles, de nouveaux raffinements de confort et d'élégance, pour lui arracher un mouvement de surprise. Mon premier soin, comme je lui connaissais la passion des fleurs, fut de faire acheter les plus magnifiques plantes, les arbustes les plus rares, et de transformer le cabinet où je travaillais en véritable bosquet. Au milieu de ce bosquet je fis placer un meuble sculpté en forme de chaise longue, recouvert d'une étoffe de l'Inde, que l'on venait d'achever pour être envoyé en Russie. Après avoir vainement cherché un tapis qui me parût assez moelleux pour son pied de fée, je fis arranger à la hâte une fourrure d'hermine, que j'étendis devant la chaise longue, en songeant avec ravissement à l'effet que feraient sur ce tapis de neige ses deux petits souliers de satin, noirs et lustrés comme l'aile d'un corbeau. Sous un grand mimosa, dont les branches flexibles la recouvraient à moitié, je fis dresser une table où il n'y avait que la place juste de deux couverts. J'ordonnai un souper fort simple en apparence, mais composé de primeurs extravagantes. Une corbeille en vermeil admirablement ciselée, contenait des fruits savoureux, dignes d'être servis à une souveraine; je remplis moi-même deux flacons de cristal d'un vin exquis, qu'un de mes oncles, vieux marin, avait rapporté des îles.

«Je m'étais aperçu qu'Éliane aimait la bonne chère et qu'il lui arrivait de boire capricieusement plus que les femmes ne le font d'habitude. Je n'ose pas dire que j'avais comme une vague idée, un espoir confus que peut-être ce vin capiteux, bu sans défiance, porterait le désordre à son cerveau, rendrait sa raison chancelante; vous allez trouver que c'était là une pensée ignoble, bien peu digne de l'amour idolâtre qu'Éliane m'avait inspiré. Mais, Thérèse, voyez-vous, les hommes sont ainsi faits; les plus délicats ne sont pas exempts de grossièretés inqualifiables. L'image de la femme aimée n'est jamais assez isolée sur l'autel que nous lui dressons pour que d'étranges confusions ne se fassent pas dans notre esprit. Lorsque nous nous inclinons devant elle, semblables au flot qui vient saluer la rive, nous déposons à ses pieds, comme malgré nous, le limon de nos habitudes corrompues, l'écume de nos souvenirs.

«Éliane vint chez moi le 28 février, à une heure du matin; je n'ai jamais oublié cette date.»

II

«Lorsqu'à la lueur des candélabres dont les branches sortaient du milieu d'arbustes en fleurs, elle entrevit ces apprêts de notre tête-à-tête, ce luxe fantasque prodigué à elle seule, dans un pauvre petit réduit où elle n'avait compté trouver que l'ameublement modeste d'un étudiant, elle fut surprise, sa vanité fut à tel point flattée, qu'elle ne trouva de paroles ni pour me remercier ni pour me gronder. Par un mouvement prompt, elle dénoua son masque et laissa glisser à terre son domino. En voyant son charmant visage illuminé de joie, ses épaules et ses bras nus se dégager des plis noirs du satin, j'eus un moment de vertige. Elle était si blanche, sa robe étroite et collante dessinait une taille si svelte, ses grands yeux m'éblouissaient de tant de flammes, que je crus voir une apparition, la reine des ondines ou la fée Titania. Elle s'aperçut sans doute que mon imagination s'exaltait, et que j'étais sur une pente où bientôt il ne lui serait pas facile de m'arrêter, car elle employa sa ruse habituelle pour me contenir. Elle se hâta de me parler avec vivacité, avec enjouement, et même avec une pointe d'ironie; elle poussa la cruauté jusqu'à critiquer mon tapis d'hermine, et jusqu'à prétendre qu'une plante de gardénia, qui se trouvait auprès de la chaise longue où elle s'était couchée, lui causait un mal de tête affreux. Enfin elle me tourmenta, me harcela, m'irrita, me dérouta si bien, que je ne pensais plus à lui proposer de souper, lorsque tout à coup elle s'élança de son repos, et courant s'asseoir à table elle se prit à manger avec un appétit merveilleux. Je restais là mécontent, confus de mon personnage, me sentant gauche et le devenant de plus en plus. Elle en arriva à vouloir me faire trouver notre situation plaisante, alors je ne me contins pas. Dans la disposition romanesque où je me trouvais, la raillerie m'était odieuse; nous nous disputâmes assez vivement: je me souviens de tous ces détails comme si c'était hier; enfin elle me tendit la main; nous fîmes une espèce de paix; nous achevâmes gaiement notre petit souper. Deux heures s'étaient passées dans ces conversations à demi hostiles; elle se plaignit d'une extrême fatigue, et se recouchant sur la chaise longue, elle ne tarda pas à fermer les yeux et à s'endormir.

«Je la contemplai d'abord avec une émotion religieuse; ce sommeil si calme d'une femme que j'adorais, et qui se trouvait chez moi, loin de toute surveillance, livrée à ma merci, était la chose la plus poétique que je pusse imaginer. Toutefois mes sens étaient trop excités, ma pensée était trop troublée, pour que de violents désirs ne s'emparassent pas de moi. Je ne pus m'empêcher de déposer sur son front un long baiser. Elle ouvrit les yeux à moitié et me parla d'une voix mourante. Ce qu'elle me dit, la résistance qu'elle m'opposa, ce que j'arrachai à sa lassitude ou ce que j'obtins de son amour, je ne saurais plus, je n'ai jamais su le discerner. C'était assez pour que je pusse m'enorgueillir de ma victoire; ce n'était pas assez pour qu'elle eût à rougir de sa chute.

«Vous pouvez imaginer combien de pareilles scènes exaspéraient ma passion et me faisaient son esclave. Ce qui vous surprendra peut-être, c'est que notre liaison fût restée secrète et que le monde, dont Éliane redoutait excessivement l'opinion, ne se jetât pas à la traverse de nos amours. Mais outre qu'elle avait des précautions inouïes, une prudence toujours éveillée, elle était si maîtresse d'elle-même, elle parlait de moi avec un si parfait aplomb, qu'il était presque impossible de rien soupçonner. D'ailleurs la piété d'Éliane, sa régularité dans l'exercice de ses devoirs religieux, son assiduité auprès des pauvres de la paroisse, lui conciliaient à tel point l'affection des ecclésiastiques et des vieilles femmes, qu'elle avait autour d'elle comme une milice sacrée toujours prête à la défendre en toute occasion.

«Quelque temps après cette nuit étrange, un matin que j'étais chez Éliane, on annonça le comte de Marcel. C'était un homme de quarante ans environ, brave, spirituel, de la meilleure compagnie, loyal et même chevaleresque, disait-on, dans ses rapports avec les hommes, mais débauché, cynique, et sans moralité aucune quand il s'agissait des femmes qu'il affectait de mépriser. Sa présence inopinée chez Éliane, où je ne l'avais jamais rencontré, me surprit et me déplut. Ce qui me déplut bien davantage ce fut de lui voir prendre avec elle un ton léger, persifleur, et s'établir dans son salon avec une familiarité négligente qui me sembla dépasser les bornes de la liberté permise. Je donnai de fréquentes marques d'impatience pendant sa longue visite, et, lorsqu'il quitta la place, j'éclatai en indignation, presque en reproche. Je ne concevais pas comment une femme honnête pouvait recevoir un homme pareil, je n'aurais pas supposé qu'une personne qui se respectait entendît de tels propos, souffrit une manière d'être si inconvenante. Enfin je donnai un libre cours à ma colère que fomentait déjà le premier levain d'une violente jalousie. Le comte était beau, je n'avais pu m'empêcher de lui trouver du mordant, du trait dans l'esprit, une certaine élégance, un grand air jusque dans le cynisme, quelque chose enfin de supérieur, de voulu dans son laisser-aller apparent, qui me causait une irritation sourde; et je me vengeais, en le rabaissant le plus possible, de tous ces avantages dont je ne possédais aucun. Un des plus singuliers effets de la jalousie, c'est qu'elle cause tout à la fois d'imbéciles aveuglements et des divinations en quelque sorte surnaturelles. Pour la première fois depuis que j'aimais Éliane, j'observai dans ses réponses un certain embarras qui ne me parut pas d'accord avec sa franchise ordinaire. Une ombre glissa dans mon coeur; ce ne fut pas le doute, je me serais cru le dernier des hommes si j'avais hésité à la croire en ce moment; ce fut comme une lointaine et vague possibilité entrevue de ne pas la croire entièrement toujours.

«Elle m'expliqua que, à la vérité, elle avait peu attiré M. de Marcel jusqu'ici, parce que ses principes trop connus lui inspiraient la même répulsion qu'à moi, mais elle ajouta que d'anciennes relations de famille, d'importants services rendus à ses parents, lui faisaient un devoir de l'accueillir en ami, et autorisaient jusqu'à un certain point les libertés qu'il prenait chez elle. Elle parla longtemps sur ce ton. Je ne répondis rien, je n'aurais pas osé avouer de la jalousie; des conseils dans ma bouche eussent été déplacés. J'en avais déjà trop dit; je me tus. Je devins pensif, et, rentré chez moi, je m'abandonnai à une grande tristesse. Un sentiment inconnu jusqu'alors envahit mon coeur. C'était une douleur fiévreuse, sans nom et sans objet, un chagrin dont la puérilité me faisait rougir, et dont pourtant je ne savais pas me défendre; j'étais jaloux, éperdûment jaloux; et cela à propos d'une misère, à propos de rien; jaloux de la plus vertueuse femme qu'il y eût au monde; c'était de quoi me prendre moi-même en grande pitié.

«Dès ce jour commença pour moi une période de souffrance toujours croissante; je ne crois pas qu'il soit au monde de tourments plus odieux que celui d'un coeur fier aux prises avec la jalousie, cette passion basse que les poëtes ont tenté d'ennoblir, mais dont le principe est, presque toujours, dans un intérêt égoïste et brutal ou dans un amour-propre désordonné. Il est bien rare que l'amour pur, si emporté qu'on le suppose, se montre jaloux et défiant. C'est ce qu'il y a de maladif, de mauvais en nous, qui sert d'aliment aux flammes de la jalousie. J'en fis alors la triste épreuve, car, à ses premières lueurs, je découvris en moi des petitesses, des lâchetés dont je n'avais pas jusque-là soupçonné l'existence.

«Ma passion pour Éliane, en paraissant s'accroître, changea de nature. Je n'allais plus chez elle avec simplicité et ouverture de coeur, pour jouir de sa douce présence et des épanchements de notre amour. J'y allais avec la pensée de rencontrer Marcel, avec une sorte de désir âpre de les surprendre, de rompre leur tête-à-tête. J'étais désappointé quand il ne s'y trouvait pas. Son nom me revenait sans cesse à la bouche, Éliane le prononçait-elle, au contraire, mon coeur se serrait douloureusement et mes yeux s'emplissaient de larmes. Je m'aperçus bientôt qu'Éliane évitait de me faire rencontrer avec le comte, et je crus même surprendre, quand je les voyais dans le monde, où il ne la quittait guère, des sourires d'intelligence échangés entre eux. J'en devins comme fou, et je m'oubliai un jour jusqu'à vouloir exiger d'Éliane qu'elle cesserait de le voir; je lui fis d'absurdes menaces: puis voyant que je n'obtenais rien ainsi, je me montrai faible comme un enfant; je pleurai sur son sein, je la conjurai de prendre en pitié ma souffrance. Elle me répondit qu'elle ne pouvait faire un pareil éclat, que les choses s'arrangeraient d'elles-mêmes par le prochain départ de Marcel. Elle raisonnait à perte de vue, quand moi je divaguais de la façon la plus déplorable. Aussi dans ces sortes de scènes, qui se renouvelèrent plusieurs fois, je finissais toujours par lui demander pardon; je la quittais mécontent de moi, admirant sa sagesse et maudissant ma folie. Quant au comte, il ne semblait pas s'apercevoir de ces orages. Il ne me témoignait ni éloignement ni sympathie; il était avec moi strictement poli, rien de plus, rien de moins, et ne tenait guère compte de ma présence. Moi je le haïssais; j'aurais voulu le tuer; j'épiais sans cesse un sujet de querelle. Je fus trop exaucé: j'étais réservé au plus triste des châtiments, à celui que l'homme, égaré par sa passion, rencontre dans l'accomplissement même de ses aveugles désirs.

«Il y avait près de deux mois que duraient mes angoisses; je ne voyais pas d'issue à ce labyrinthe de soupçons, de reproches, d'explications, de révolte où j'étais entré. Mon cerveau fatigué n'avait plus la faculté d'envisager sainement quoi que ce soit, mon coeur se gonflait d'amertume; j'étais dans un état lamentable. Vous concevez ce que je dus éprouver, lorsqu'un jour, en entrant chez Éliane, je la vis accourir au-devant de moi, ce qu'elle ne faisait jamais, et se jeter à mon cou en fondant en larmes.

«Depuis mes ridicules querelles, elle s'était montrée plus froide, plus réservée. Je m'attendais si peu à une démonstration pareille, que je demeurai pétrifié, en croyant à peine mes yeux.

«--Éliane! m'écriais-je.

«Et dans ce nom, prononcé ainsi en la serrant contre mon coeur, je retrouvai ma joie, mon espoir, mon aveugle amour.

«--Hervé, me dit-elle, m'aimes-tu encore? me pardonnes-tu tes tristesses? les chagrins que je t'ai causés, veux-tu les oublier? Hervé! si tu savais, ah! j'en suis cruellement punie!

«Ses sanglots lui coupèrent la parole. Troublé, ému, orgueilleux tout à coup, je la conduisis, je la portai presque jusqu'à son fauteuil, et je m'agenouillai devant elle.

«Alors seulement je vis l'altération effrayante de ses traits; une pâleur mortelle couvrait ses joues, son oeil était ardent et sec.

«--Que j'étais insensée, reprit-elle, de croire à un bon sentiment chez cet homme pervers! Hervé, si tu savais comme il m'a traitée!... Quel affront sanglant!...

«--Que dites-vous? m'écriai-je. Quand, où, comment? Qu'a-t-il fait? Où se cache-t-il? Ô mon Dieu! depuis si longtemps je me contiens! La voilà donc arrivée enfin, mon heure!... Mais encore une fois, Éliane, qu'a-t-il fait?

«Un affront public, un outrage dont il se vante sans doute en ce moment dans tout Paris. Hier soir, à l'ambassade de Sardaigne, sa soeur, la marquise de R***, qu'il affecte d'aimer pour faire croire qu'il est capable d'aimer quelque chose, était venue s'asseoir auprès de moi; sans nous connaître autrement que de vue nous échangeâmes cependant quelques paroles. Mais tout à coup M. de Marcel, qui était à l'autre bout du salon, fendit la foule, vint droit à sa soeur, et jetant sur moi un regard impudent: «Vous n'êtes pas bien là, Marguerite, dit-il en haussant la voix, ce n'est pas là une place convenable pour vous.» Puis il lui prit le bras et l'emmena dans une autre pièce. Son intention était évidente. Soit qu'il voulût faire comprendre que sa soeur était une trop grande dame pour se commettre avec une bourgeoise, soit que dans son rôle d'homme à bonnes fortunes, il entrât de donner à croire à tous ceux qui nous entouraient qu'il était mon amant et qu'il ne voulait pas voir sa soeur auprès de sa maîtresse, toujours est-il que le coup a porté, et qu'aujourd'hui, si vous ne détournez les propos en donnant le change, je suis la fable de la ville.

«--Je cours lui en demander raison, m'écriai-je.

«--Vous n'y pensez pas, reprit-elle; le comte vous recevra en fumant sa pipe; il vous dira qu'il ne sait à qui vous en avez, vous plaisantera sur l'intérêt que vous prenez à moi, et cette démarche ne servira qu'à me compromettre davantage. Non, non, j'ai pensé à tout, j'ai réfléchi toute la nuit. Il n'y a qu'un moyen, il faut lui rendre au centuple son insolence; il faut l'insulter publiquement, et cela dans la personne de sa soeur. C'est son seul endroit vulnérable; il a l'orgueil de son nom à un point inouï. Allez ce soir au bal de lord C***, vous les y trouverez, elle et lui, sans aucun doute; saisissez un moment où il sera près d'elle, trouvez moyen de lancer quelques mots railleurs sur la marquise; il répondra, cela est certain; une querelle s'engagera naturellement, et je serai doublement vengée.

«Cette combinaison, si habile qu'elle fût, ou peut-être à cause de son habileté, révolta tout ce qu'il y avait en moi d'honnêteté et de délicatesse.--Prenez garde, Éliane, lui dis-je, votre trop juste ressentiment vous emporte. Vous me demandez une chose impossible. Insulter une femme, qui, après tout, n'est aucunement coupable envers vous, ce serait une lâcheté.

«--Ce ne sera point une lâcheté, interrompit Éliane, puisqu'il y aura là un homme pour la défendre. D'ailleurs je la hais, ajouta-t-elle avec un accent qui m'épouvanta.

«--Au nom du ciel, Éliane, songez...

«--Je songe, reprit-elle, que vous êtes bien circonspect.

«Ce mot si blessant fit son effet. Je fus d'une pitoyable faiblesse. Faisant taire ma conscience, et mon honneur, je n'écoutai plus que sa colère; je promis tout ce qu'elle voulut, comptant un peu sur le hasard; mais le hasard qui sert les volontés fortes ne vient jamais en aide aux caractères faibles. La marquise de R..., qui avait eu pendant longtemps une réputation irréprochable, était cette année-là en butte à la malignité du monde. Son mari voyageait depuis près d'une année; on voyait assidûment chez elle un jeune homme fort à la mode; on remarquait qu'elle devenait triste, soucieuse; les plus téméraires dans leur méchanceté faisaient observer que sa taille svelte perdait de sa grâce, qu'elle prenait un embonpoint singulier; le mot de grossesse avait même été prononcé. Ce fut de ces honteux propos que je me souvins lorsque, étant arrivé au bal, la vue de Marcel ranima ma colère et chassa mes derniers scrupules. Je me hâtai d'engager la marquise pour une prochaine valse, et, le moment venu, je vis avec une joie vraiment féroce que son frère l'avait rejointe et qu'il ne pourrait pas ne pas entendre les impertinences que j'allais lui dire. Quand l'orchestre donna le signal je m'approchai de la marquise, et, feignant de la regarder avec inquiétude: «Voici, madame, la valse que vous avez daigné me promettre, dis-je, mais, en vérité, je me fais scrupule d'user de mon droit; vous paraissez fatiguée, souffrante même; peut-être le repos vous serait-il plus conseillable que la danse.

«Soit que la malheureuse femme fût réellement coupable, soit qu'elle eût connaissance des bruits qui couraient, elle rougit. Marcel, qui était derrière sa chaise, attacha sur moi un oeil interrogatif, c'était ce que je voulais.

«--Je ne suis point lasse, monsieur, me dit-elle timidement et je danserai volontiers.

«--J'en serais heureux, madame, continuai-je avec une détestable effronterie, mais vous respirez avec peine... Il est des circonstances, ajoutai-je en me penchant à son oreille, où la plus légère fatigue peut devenir dangereuse.

«--De grâce, monsieur, dit la marquise d'un air suppliant et entièrement décontenancée par les sourires que ces insinuations avaient appelés sur les lèvres de ceux qui nous entouraient...

«En ce moment Marcel se leva, et me séparant de la marquise par un mouvement brusque: