Nélida; Hervé; Julien

Chapter 17

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En un clin d'oeil Guermann fut à l'hôtel de l'Empereur. Un domestique l'avait vu venir de loin; il était attendu, car, au moment où la porte de l'appartement s'ouvrit, deux bras de femme se jetèrent autour de son cou et deux lèvres ardentes brûlèrent sa joue. Guermann se laissa tomber à terre, défaillant sous l'éclair sinistre qu'avait lancé sur lui l'oeil noir et embrasé d'Élisa Zepponi.

XXVII

La soirée était sereine. Quelques étoiles se montraient, pâles et tremblantes, dans un ciel encore baigné des derniers feux du soleil couchant. Les lilas en fleur embaumaient l'atmosphère. Caché dans les branches roses d'un arbre de Judée, un rossignol faisait vibrer l'air ému des notes pressées de sa cadence amoureuse. Accoudée sur la muraille à hauteur d'appui d'une large terrasse qui dominait la ville, mère Sainte-Elisabeth, l'oeil attaché sur le vaste horizon, causait avec Férez.

--N'en doutez pas, disait la religieuse de ce ton grave et sacerdotal qui lui était habituel, l'esprit du bien est demeuré vainqueur dans cette grande âme. D'elle-même elle a formé la résolution forte et sage de reprendre la direction de sa fortune, de retourner en Bretagne, et de consacrer ses revenus à réaliser, en partie du moins, les projets que nous osions à peine concevoir il y a six mois. Elle accepte, comme une dernière expiation, les épreuves qui l'attendent dans des lieux si pleins de son passé. Le mari de Claudine vient la chercher pour la conduire à Kervaëns. Elle m'a fait promettre de la rejoindre, et je me suis engagée pour vous aussi; vous nous devez vos conseils et votre aide.

--Imprudente! dit Férez en secouant la tête d'un air d'improbation, on voit bien que vous n'avez jamais connu les faiblesses du coeur. Vous laissez cette femme à peine guérie s'exposer aux plus dangereux souvenirs!

--Il n'est plus de dangers pour ma sainte fille, s'écria la religieuse. Sa volonté est debout, sa pensée affranchie. Nous ne la verrons pas tomber dans les tristes excès des coeurs faibles qui ne peuvent se sauver de l'amour que par la haine, de l'enthousiasme que par le désespoir. Elle a le respect calme du passé, parce qu'elle a la foi inébranlable de l'avenir. Elle parle de son amour en poëte et de ses erreurs en philosophe. Son âme a fait silencieusement le travail interne et inaperçu du glacier des Alpes; elle a rejeté, par sa force propre et sans secousse, sur ses bords, tous les éléments étrangers qui en ternissaient la pureté naturelle.

Mère Sainte-Elisabeth parla encore longtemps de Nélida, sa préoccupation constante et son plus cher souci. Férez ne l'interrompit plus. Tout à coup, en reportant les yeux sur lui, elle s'aperçut qu'il était plongé dans une profonde rêverie et ne paraissait plus entendre.

--À quoi pensez-vous donc? lui dit-elle.

Il sourit doucement, et attachant sur elle un long regard mêlé de reproche et d'amour: Vous êtes bien éloquente, Faustine, lui dit-il en l'appelant pour la première fois par son nom de jeune fille, mais tenez! ce rossignol, qui chante là-bas dans les jeunes rameaux, l'est plus que vous encore, car, depuis un quart d'heure que je l'écoute, il m'enlève à toutes les réalités présentes et m'emporte, sur les ailes de sa joyeuse chanson, dans le monde des rêves et des souvenirs. Savez-vous où j'étais tout à l'heure quand vous m'avez arraché à mon illusion? Vous souvient-il d'un soir?... Il y a de cela dix ans passés... minuit avait sonné; nous étions seuls dans votre chambre. Vêtue encore de votre habit de fête, vous m'aviez fait appeler, studieuse enfant, pour me lire une grave étude d'histoire. Par un caprice que je me gardai de combattre, vous vouliez, disiez-vous, éprouver la force de vos yeux en lisant à la clarté d'un rayon de lune, et vous aviez caché la lampe derrière le paravent. Je m'appuyai sur le balcon de la fenêtre. Comme aujourd'hui, les lilas fleurissaient dans le jardin de votre père, et la voûte du ciel était jonchée d'étoiles; vous vous mites à lire, sérieuse et calme; comme aujourd'hui, moi je n'écoutais pas. Je suivais d'un oeil ébloui le mouvement accentué de vos lèvres de Muse, et je contemplais votre beau bras nu qui soutenait votre front penché. Tout à coup, cédant à une force irrésistible, je sentis mes genoux ployer, et je me trouvai, par un mouvement involontaire, en adoration devant vous... Vous lisiez toujours et ne me voyiez pas... Au bout de quelque temps, vos yeux fatigués se détournèrent:--Je ne distingue plus rien, dites-vous en fermant le cahier. Alors, m'apercevant à vos genoux, vous fîtes une exclamation de surprise; je saisis votre main, la mienne était brûlante. Que voulez-vous lire sur cette page morte? m'écriai-je. Faustine, lisez dans mon coeur, lisez-y les secrets de la vie, les secrets de l'amour. Votre regard s'attacha sur moi sans colère; je me tus pourtant, épouvanté de ce que j'avais dit, de ce que vous alliez dire. Vous demeuriez silencieuse. Au bout d'une minute, je vis, je crus voir une larme mouiller votre paupière... Merci, balbutiai-je, et je m'enfuis sans tourner la tête, craignant une parole qui me la reprit, cette larme, la première, la seule que je vous aie vue verser. Ô Faustine, Faustine, si vous m'aviez aimé!...

--Mais que me disiez-vous tout à l'heure? reprit Férez d'un ton indifférent et d'une voix rassise. Madame de Kervaëns part pour la Bretagne?

--Dès demain, répondit mère Sainte-Elisabeth en ramenant et croisant sur sa poitrine son écharpe de laine. Mais le temps fraîchit, l'humidité se fait sentir, rentrons... Et elle marcha de son pas royal vers la maison ensevelie dans les ténèbres, en regardant la fenêtre haute où l'on voyait brûler, derrière le rideau de mousseline, la lampe solitaire de madame de Kervaëns.

Pendant cette conversation, Nélida achevait de donner des ordres pour son prochain départ. Au moment où elle y songeait le moins, sa porte s'ouvrit et elle vit entrer M. Bernard.

--Soyez le bienvenu, s'écria-t-elle en courant à lui; je vous attends, vous me trouvez prête, mon dernier combat est livré, j'ai hâte de partir.

Le visage pâle de M. Bernard, la profonde altération de ses traits, épouvantèrent madame de Kervaëns.

--Juste Dieu! s'écria-t-elle, qu'y a-t-il? Serait-il arrivé quelque malheur? Claudine...

--Claudine va bien, dit M. Bernard en reconduisant Nélida jusqu'à son fauteuil où il l'obligea de s'asseoir; mais rassemblez toutes vos forces, madame, une nouvelle épreuve vous est réservée...

--Bonté divine! s'écria madame de Kervaëns en cachant son visage dans ses deux mains. Encore!

--La main de Dieu s'appesantit sur celui que vous avez aimé, madame; depuis un mois il est gravement atteint...

--Où est-il? conduisez-moi vers lui, hâtons-nous, dit Nélida qui jetait avec égarement sur ses épaules son manteau de voyage...

--Madame, dit M. Bernard avec le sang-froid qui ne l'abandonnait jamais, ma voiture est en bas, et je suis à vos ordres... Mais il est de mon devoir de vous faire réfléchir à ce que vous allez faire... la route est longue... d'après les détails qu'on me donne, il reste bien peu d'espoir...

--Partons! dit Nélida.

--Il est douteux qu'il vous reconnaisse, reprit M. Bernard, et je dois encore vous prévenir que vous trouverez à son chevet une étrangère...

--Quand tous les démons de l'enfer seraient auprès de lui, s'écria Nélida, j'irais.

--Ne voulez-vous pas dire adieu à votre amie? dit M. Bernard.

--Ce courage-là, je ne l'ai pas, répondit Nélida en baissant la tête; partons sans que personne nous voie. J'ignore où je vais, je ne sais ce que je fais; je ne sais si c'est un devoir que j'accomplis ou une faute que je commets encore... mais il n'est pas temps d'en délibérer, partons.

XXVIII

La marquise Zepponi, en venant trouver Guermann, avait obéi à l'élan spontané de sa nature irréfléchie. Son vif penchant, irrité par l'absence, avait pris les caractères d'une passion: passion italienne, plus ardente que fière, qui ne se laissa ni décourager par le rude accueil de Guermann, ni même contenir par des signes non équivoques de son indifférence. Les hommes vaniteux ont un mépris souverain pour les femmes faciles. Après les premiers jours d'explications et de querelles qui l'avaient un peu ranimé en lui donnant l'occasion de parler de madame de Kervaëns, Guermann était retombé dans son absorption; et, comme les inquiétudes, les questions et les larmes d'Élisa l'irritaient, non-seulement il ne se montra plus chez elle, mais encore il déserta l'atelier où elle n'avait pas craint de venir le chercher, et se mit à courir la campagne, passant des jours entiers, et quelquefois des nuits, à errer par les chemins.

Ces singularités ne pouvaient demeurer inaperçues dans une aussi petite ville que T... On les grossit, on les amplifia de telle façon, que bientôt l'artiste exalté passa pour complétement fou. L'alarme gagna de proche en proche, et l'intendant des concerts persuada à la grande-duchesse qu'il serait fort dangereux pour elle et pour ses enfants de continuer à loger dans l'intérieur du palais un homme insensé, qui, d'une minute à l'autre, pouvait devenir furieux.

Avertie de ce qui se préparait, la marquise Zepponi loua une maison de campagne aux portes de la ville. Elle dit à Guermann qu'il y allait de son honneur de quitter le palais, puisqu'il avait à peu près renoncé à son travail, et, par toutes sortes de petits artifices, elle obtint qu'il viendrait s'établir pour quelques semaines en bon air et loin du bruit avec elle.

Guermann parut d'abord se trouver bien de ce changement de lieu; son humeur s'adoucit; il reçut d'un visage moins farouche les soins vraiment touchants de la marquise. Cependant, sa maigreur de plus en plus sensible, ses longs silences obstinés dont il sortait par d'étranges éclats de rire, la perte totale du sommeil et de l'appétit donnaient au médecin, qui l'observait attentivement, de sérieuses inquiétudes. Le retour du printemps ne fit qu'aggraver le mal; la fièvre s'établit en permanence; de fréquents accès de délire jetèrent l'épouvante dans le coeur de la marquise. Son dévouement croissait avec le danger; elle veillait jour et nuit au chevet de Guermann et supportait avec une résignation qui ne lui était pas naturelle ses paroles amères. Autant les femmes de plaisir sont, inintelligentes des douleurs morales, dont elles ont horreur, autant elles sont d'instinct charitables et compatissantes aux maux physiques.

Afin de mieux guider le médecin dans le traitement d'une maladie qui présentait des caractères peu explicables, Élisa lui avait fait connaître ce qu'elle savait de la vie passée de Guermann. Sa surprise fut grande quand elle le vit subitement frappé de la pensée qu'une idée fixe, un regret profond, pouvait avoir causé cet état de souffrance, auquel la science ne trouvait pas de remède; il s'expliquait par la préoccupation constante de Nélida beaucoup de choses qu'il n'avait pu comprendre, et déclara sans détour à la marquise que la présence d'une personne aussi chère pouvait encore, mais pouvait seule, peut-être, amener une crise heureuse et sauver le malade. Élisa prit sans hésiter la résolution, héroïque pour une femme jalouse, d'écrire à M. Bernard en le conjurant d'amener sa rivale. Nous avons vu l'effet que produisit cette lettre sur madame de Kervaëns. L'intervalle qui s'écoula entre le jour où la marquise l'écrivit et le temps où la réponse pouvait arriver, fut plein d'angoisses. Guermann, tombé dans un silence obstiné, ne semblait même plus reconnaître ceux qui l'approchaient. On ne le décidait que très difficilement à prendre quelques breuvages à peine suffisants pour entretenir la vie en lui; l'épuisement faisait des progrès rapides; Élisa lisait avec terreur dans les yeux du médecin, qu'elle n'osait plus interroger, l'arrêt presque certain d'une mort prochaine.

Un soir, plus lasse, plus abattue encore que de coutume, s'étant éloignée un instant du malade assoupi, elle avait ouvert la fenêtre de la chambre voisine, et respirait d'une poitrine embrasée la fraîche brise des champs. Le silence était partout, au dedans et au dehors. Pâle, échevelée, un grand châle jeté sur ses épaules nues, Élisa regardait au hasard dans la campagne, lorsqu'un bruit lointain de roues sur le chemin caillouteux la fit tressaillir. Le bruit se rapprochait; bientôt elle aperçut, à travers les branches à peine feuillées des acacias du jardin, une voiture s'arrêter à la petite porte verte. La clef de fer tourna en grinçant dans la serrure; la porte s'ouvrit. Élisa poussa un cri en voyant se dessiner dans l'ombre et s'avancer par l'allée de rosiers qui menait droit au perron, la forme blanche de madame de Kervaëns appuyée sur M. Bernard. Elle mit ses deux mains sur son coeur qui battait avec une vitesse effrayante, et se précipita hors de la chambre.

Quelle rencontre! et que le sort s'amuse à de sinistres jeux! Pour la seconde fois, il mettait en présence ces deux femmes, destinées à souffrir l'une par l'autre, l'une avec l'autre. Une première fois, dans un splendide lieu de fête, elles s'étaient tendu une main frémissante de jalousie; elles avaient échangé un regard de défi où brillait encore toutes les présomptions de la jeunesse; aujourd'hui, à deux pas d'un mourant, si pâles toutes deux qu'on les prendrait pour des fantômes, leurs mains se cherchent dans une étreinte que le malheur a rendue sincère, leurs yeux se rencontrent sans haine; aucune étincelle n'en jaillis plus: une même terreur les glace, une même fatalité les brise.

Sans articuler une parole, Élisa entraîna madame de Kervaëns sur un banc de pierre qui bordait l'allée; là, d'une voix entrecoupée, à travers un déluge de larmes, elle lui apprit dans quel état était Guermann.--Sauvez-le, sauvez-le! s'écriait-elle en attachant sur madame de Kervaëns ses grands yeux égarés; vous seule, pouvez l'empêcher de mourir!

Et la pauvre femme, humble et superstitieuse, incapable de contenir le désordre de ses esprits, implorait le pardon de Nélida, faisait voeu d'entrer au cloître, s'abandonnait enfin à tout l'excès de la passion désespérée.

Habituée à maîtriser ses douleurs, madame de Kervaëns, en serrant doucement les mains de la marquise, l'exhorta à plus de calme, puis, la laissant au bras de M. Bernard, elle s'avança seule vers la maison.

Son instinct la conduisit tout droit à la chambre du malade. Les rideaux soigneusement fermés n'y laissaient pénétrer qu'une faible lueur. Elle arriva au lit de Guermann sans être aperçue. En jetant les yeux sur lui, elle eut peine à le reconnaître, tant la souffrance avait altéré ses traits. Ses cheveux, qu'il avait laissé croître depuis plusieurs mois, tombaient en longues mèches noires sur ses joues amaigries dont ils faisaient encore ressortir la pâleur livide; sa bouche était contractée, l'harmonie de son beau visage détruite. Se penchant sur le lit de son amant, en contenant les larmes qui la suffoquaient, Nélida attacha sur ses yeux, perdus dans le vide, un regard où se concentra tout ce qu'elle avait de volonté et d'amour; le malade tressaillit, fit un mouvement brusque, et, se levant sur son séant, il regarda d'abord autour de lui, puis sa vue s'arrêta longtemps sur madame de Kervaëns comme sur un objet qu'il cherchait à reconnaître. Elle baissa les yeux et demeura immobile pour lui donner le temps de rassembler ses esprits; ce moment fut une éternité! Lorsqu'elle releva les yeux, elle rencontra ceux de son amant, non plus hagards et vagues cette fois, mais fixés sur elle et éclairés du rayon intérieur.

--Nélida! murmura Guermann. Un long silence suivit cette exclamation.

--Nélida! reprit-il avec un sourd gémissement. Elle voulut parler, la crainte scella ses lèvres.

--Que vous êtes belle! dit Guermann. Et sa main fit un mouvement pour chercher celle de madame de Kervaëns. Tout ce que le coeur de Guermann avait encore d'amour, tout ce que l'âme de Nélida renfermait de pardon fut échangé dans cette étreinte suprême.

Au bout de quelques minutes: Oh! oui, oui, tu es belle et tu es bonne, murmura-t-il; je t'ai appelée, tu m'as entendu et tu viens... Oh! que je t'aime!...--Et les larmes inondèrent son visage...--Mais il est trop tard...

Nélida ne put se contenir davantage; elle se jeta dans les bras de Guermann, et recueillit d'une lèvre d'amante ses pleurs amers.

En ce moment, le docteur et Ewald, qui ne passaient pas un seul jour sans venir voir Guermann, entraient dans la chambre. Au bruit que fit la porte, Nélida s'arracha des bras de son amant qui la serrait avec une force convulsive.

Il jeta sur ceux qui entraient un regard sombre:

--Qu'on me laisse seul, s'écria-t-il d'une voix redevenue tout à coup impérieuse et vibrante. Je veux mourir en paix. Qu'on me laisse mon dernier rêve!

On les laissa.

--Nélida, reprit Guermann avec un accent déchirant, n'est-ce pas, tu pardonnes tout?

--Qu'ai-je à pardonner? dit-elle en essuyant de sa main tremblante la sueur froide qui mouillait le front de Guermann. Oubliez le passé. Vivez...

--Pourquoi vivre? la vie est amère, dit-il.

--Vivez pour vos travaux, pour votre honneur, pour votre gloire...

--Ah! vous ne m'aimez plus, dit-il en l'interrompant avec un douloureux sourire... Vous ne me dites pas de vivre pour notre amour...--Puis après un moment de silence: Il était si beau, si pur, si profond et si grand, ton amour! Du jour où j'ai pu te quitter, j'ai quitté, pour ne plus les retrouver jamais, ma vertu, mon repos, mon bonheur, mon génie.

--Vous retrouverez tout, dit Nélida.

--J'ai tout retrouvé, puisque te voilà près de moi, dit-il en la regardant comme en extase. Ta main, en passant sur mon front, en enlève les sombres pensées. Ton haleine purifie l'air que je respire, et qui tout à l'heure encore, brûlait ma poitrine. Tes paroles sont une mélodie ineffable à mon oreille...

Il retomba défaillant sous l'émotion trop vive... ses yeux se fermèrent. Madame de Kervaëns crut qu'il rendait le dernier soupir. À ses cris, le médecin, resté dans la chambre voisine, entra précipitamment.

Après avoir tâté le pouls de Guermann, il fit signe à M. Bernard qui l'avait suivi, d'emmener Nélida.

Guermann vécut deux jours encore, mais sans recouvrer l'usage de ses sens. Son agonie fut douce et tranquille. Il ne parut plus souffrir.

Il est permis d'espérer que cette dernière étreinte d'une main magnétique, que ce dernier regard d'un amour souverain, furent pour cette âme haletante un gage de la paix éternelle. Nélida put croire que, du moins à l'heure de la mort, elle avait été pour son amant ce qu'elle aurait voulu être dans sa vie: la prière exaucée, la faute pardonnée, la Béatrix qui montre les cieux ouverts.

* * * * *

Que devint Nélida? Si le lecteur s'intéresse à cette femme courageuse assez pour désirer connaître le lendemain de ses jours d'épreuve; s'il veut apprendre quelle maturité peut succéder à une telle jeunesse, quel soir à un tel matin; s'il demande quel est le port où se reposent ici-bas les âmes ainsi faites, nous le lui dirons peut-être en son lieu; mais ne doit-il pas déjà le pressentir?

Chez les femmes les plus hautement douées, le coeur, dans ses élans rapides, dépasse de si loin la pensée, qu'à lui seul il agite, soumet, bouleverse et entraîne au hasard toute la première moitié de l'existence. La pensée, plus lente en sa marche, grandit, d'abord inaperçue, au sein des orages; mais peu à peu elle s'élève au-dessus d'eux, les connaît, les juge, les condamne ou les absout; elle devient souveraine. Le combat fut long et cruel pour Nélida, et quand elle entra en possession des forces que la nature lui avait données, elle se trouva en présence d'ennemis extérieurs aussi formidables que l'avait été son amour. La lutte recommença sous d'autres aspects et dans une autre arène. Quelles en furent l'issue et la récompense? Il n'est que trop facile de le deviner.

N'appartenons-nous pas à un temps où rien ne s'accomplit, où nul n'achève aucune tâche? Les hommes et les choses ne semblent-ils pas frappés aujourd'hui de je ne sais quel ironique anathème? Ne voyons-nous pas autour de nous tout enthousiasme égaré, toute force dispersée, toute volonté engloutie dans la sombre tourmente de nos incertitudes?

Seulement quelques-uns, et Nélida est de ce nombre, répètent malgré tout, sans jamais se lasser, au plus fort des ténèbres extérieures, la sainte parole du psalmiste, espoir désespéré des nobles coeurs: _Quoi qu'il en soit, Dieu est bon_.

FIN DE NÉLIDA

HERVÉ

ENVOI

À M. E. DE G...

À vous qui avez combattu seul. Souffert en silence, Triomphé sans joie. À vous, qui êtes mon ami.

I

Au mois de septembre 1832, une voiture de poste entrait à l'hôtel Meurice; une femme jeune et remarquablement belle était seule dans cette voiture. On l'attendait. En la conduisant à l'appartement retenu pour elle, le maître de l'hôtel lui remit une lettre; elle la saisit vivement, en brisa le cachet et lut ce qui suit:

«Enfin te voilà donc à Paris; te figures-tu mon chagrin de n'y pas être pour te recevoir? Après une si longue absence, il me tarde tant de te presser sur mon coeur. Oh! je t'en supplie, Thérèse, viens au plus vite retrouver ta vieille amie. Je suis à Vermont, avec mon mari, qui joint ses instances aux miennes. Tu n'as fait qu'entrevoir Hervé le jour de notre mariage; c'est à peine si tu te le rappelles; mais lui, il te connaît, il t'aime pour tout ce que je lui ai dit de toi, pour les adorables lettres que je lui ai lues avec orgueil. Songe qu'il y aura bientôt huit ans que nous sommes séparées; songe à tout ce que nous aurons à nous dire, et hâte-toi de venir reprendre notre intimité, nos interminables causeries du couvent. Sois bonne comme tu l'étais alors. Souviens-toi que tu ne refusais jamais rien à ta petite Georgine. Que ferais-tu d'ailleurs à Paris dans cette saison? Il n'y a personne. Ta famille est dispersée; ta soeur est aux eaux de Toeplitz. Crois-moi, viens l'attendre à Vermont. Viens prendre ta part de ma douce vie, te réjouir de me voir heureuse auprès d'un mari que j'estime, que je vénère, que j'adore. Ne pense pas que j'exagère, Hervé est adorable. Il a fait de moi, de cette enfant gâtée que tu as connue si ignorante, si inconsidérée, si futile, une femme sérieuse, attachée à ses devoirs, une mère attentive. Il m'a sauvée de tous les écueils; il m'a corrigée de tous mes travers; il m'a rendue presque digne de lui, et cela sans une parole amère, sans un reproche, sans avoir jamais exercé sur mon esprit la moindre contrainte. Quel noble coeur qu'Hervé! Comme tu vas l'aimer tout de suite! Il y a tant de rapports entre vous deux. Mais, égoïste que je suis, je ne te parle que de moi et je ne sais pas si tu peux m'entendre sans tristesse. Tes parents m'ont bien assuré, à la vérité, que tu vivais contente à New-York; que tu dirigeais en partie les affaires de ton mari; qu'elles prospéraient; que vous aviez un établissement superbe; que tu ne regrettais point trop Paris. Ton beau-frère a même ajouté que ta tête s'était calmée et que, grâce au ciel, tu étais guérie des idées romanesques. Mais toi, tu ne m'as presque rien dit de ton intérieur; je n'ai pas su deviner non plus l'état de ton âme au ton de tes lettres qui n'était ni triste, ni gai, ni exalté, ni tout à fait calme pourtant. J'attends donc tes confidences, et je ne puis que te répéter: Viens, viens dans mes bras qui te sont ouverts; viens dans ma maison qui est la tienne.»

Une larme mouilla les yeux de Thérèse, restée seule dans sa chambre.