Nélida; Hervé; Julien

Chapter 12

Chapter 123,836 wordsPublic domain

Et alors, sans attendre de réponse, madame de Kervaëns, en proie à une souffrance aiguë plus forte que sa volonté, jetant loin d'elle toute prudence et toute réserve, laissa déborder le flot d'amertume que son orgueil et sa vertu avaient contenu jusque-là. Elle fit à son amant un tableau pathétique des douleurs, des angoisses, des remords et des désespoirs auxquels sa vie était livrée, depuis le jour où cette étrangère lui avait enlevé son époux; depuis l'heure surtout où Guermann, abusant d'une confiance généreuse, l'avait entraînée dans une voie fatale.

On eût dit que le démon de la vengeance l'inspirait; une éloquence amère coulait de ses lèvres habituellement taciturnes. La résignation lassée abandonnait les rênes de son âme; la vérité y parlait seule enfin.

Elle était grande et belle ainsi, cette femme exaspérée. L'indignation animait ses joues pâles d'un éclat sinistre; l'éclair était dans ses yeux; son accent vibrait, son geste avait pris tout à coup une autorité singulière. Guermann la regardait avec admiration. Moins ému du sens profond de ses paroles, que frappé en artiste de cette beauté nouvelle qui se révélait à lui, il demeura quelque temps silencieux, à la contempler. Puis, emporté à son tour par le seul enthousiasme dont il fût susceptible:

«Vous êtes sublime ainsi, Nélida, s'écria-t-il; jamais la Malibran n'a été plus saisissante.»

Cette parole fit à madame de Kervaëns une de ces blessures dont on ne guérit pas. Elle s'arrêta soudain, jeta sur son amant un regard où se concentra toute sa puissance de douleur et de reproche, vint se rasseoir en silence, reprit une broderie qu'elle avait laissée sur la table, et suivit avec application les arabesques délicates sur la mousseline transparente. Guermann, ne trouvant aucun moyen de renouer la conversation d'une manière convenable, prit et rejeta tour à tour plusieurs cahiers de musique ouverts sur le piano, puis il s'achemina lentement vers la porte, espérant que madame de Kervaëns allait le rappeler. Elle ne leva pas la tête; il sortit. Désormais il y avait entre eux, non plus seulement une mésintelligence non avouée, mais un principe d'hostilité reconnu par tous deux; un germe de haine était semé dans leur amour.

Le lendemain Guermann alla chez la marquise. Nélida ne le questionna point; le nom d'Élisa ne fut plus prononcé. D'un aveu tacite, ils évitaient tout ce qui, de près ou de loin, pouvait la rappeler dans le discours. Le portrait commencé, Guermann passa régulièrement trois ou quatre heures de la journée au palais Zepponi. Il se fit, à la vérité, une obligation rigoureuse de rester tous les soirs auprès de Nélida; mais ce devoir, quoiqu'il se l'imposât lui-même, pesait à son caractère impatient de tout frein. Comme madame de Kervaëns s'était refusée à voir personne, ces tête-à-tête n'étaient jamais interrompus; la conversation manquait d'aliments. Guermann sentait qu'il aurait mauvaise grâce à parler de sa vie mondaine. Il proposa des lectures; il les fit avec ennui; elle les écouta sans plaisir. De jour en jour il devenait plus soucieux, elle plus taciturne. Ils en étaient à cette triste période des amours impérieux qui ont voulu être exclusifs et solitaires, et contre lesquels la destinée, qui n'accorde rien d'absolu à l'homme, commence à retourner, avec ironie, la force même qui les a fait triompher un instant et qui semblait devoir les rendre invulnérables.

Un matin, on apporta à Nélida une lettre dont elle ne reconnut ni le cachet ni l'écriture. Son étonnement fut grand, car, depuis les réponses qu'elle avait reçues de sa tante et de son amie, elle n'avait plus écrit à personne. La tristesse rend défiant. Elle appréhenda quelque nouveau malheur, et demeura plusieurs minutes les yeux fixés sur les caractères très-fins de la lettre qu'elle avait ouverte, sans pouvoir se décider à les lire, ni même à en regarder la signature.

Cette lettre était ainsi conçue:

«Vous souvenez-vous de moi? Avez-vous gardé dans votre mémoire le nom de la pauvre Claudine? Je n'ose l'espérer. Les nobles âmes comme la vôtre se souviennent éternellement du bienfait reçu, mais elles ne daignent pas se rappeler les grâces qu'elles répandent. Toutefois, je veux croire que ma présence ne vous sera pas importune, et que le spectacle d'un bonheur que vous avez fait, d'une vie paisible et douce qui vous appartient, ne vous causera point de déplaisir. Dans peu de jours, je serai près de vous. Nélida, l'enfant de votre adoption, de votre pitié, vous dira tout ce qu'elle a senti et refoulé d'amour pour vous en ces longues années d'absence... Mais mon coeur m'emporte. Laissez-moi vous conter en peu de mots ce que je suis devenue depuis que nous nous sommes quittées, et comment il se fait que me voici en route pour aller vers vous.

«Aussitôt après votre sortie du couvent, je tombai dans une profonde tristesse. Tout me devint odieux dans ces murs où vous n'étiez plus. Je ne pensais qu'à vous, je ne parlais que de vous, je ne priais que pour vous. Mes parents, absents depuis trois mois, vinrent me voir. Ils furent surpris du progrès de mes études, et plus surpris encore de ma douleur, qui annonçait une vivacité de sentiment dont on ne me croyait pas susceptible. Je les conjurai de me reprendre chez eux; ils y consentirent avec joie. Je passai deux ans dans leur terre, en Touraine, douce, soumise, assidue à mes études. Ma mère crut pouvoir songer à me marier, mais cette illusion dura peu; ma réputation d'idiotisme m'avait précédée, rien ne put la détruire. La province est méchante parce qu'elle est désoeuvrée. On m'y enviait ma fortune et l'on établit vite en principe qu'il était impossible à un honnête homme de s'exposer au danger d'avoir des enfants imbéciles. Un mariage assez avancé fut rompu par la clameur publique. Ma mère se désespérait, lorsqu'un hasard providentiel conduisit à Tours un jeune négociant qui avait eu récemment occasion de rendre à mon père un important service. On l'engagea à s'établir chez nous. Mes parents lui confièrent leurs inquiétudes à mon sujet. Il déclara alors qu'en des circonstances ordinaires, il n'aurait jamais osé prétendre à ma main; mais que, puisqu'il en était ainsi, il croyait pouvoir m'offrir une fortune considérable et un nom respecté. Ma mère hésita, mais mon père n'avait pas de préjugés; il lui dit qu'il fallait seulement s'assurer si ce mariage me convenait. J'acceptai avec transport. L'idée du bonheur dans la famille, d'enfants à élever, à chérir, m'avait souvent fait verser des larmes; je commençais à redouter un isolement éternel. Depuis trois ans que je suis mariée, je suis la plus heureuse des femmes. Nous avons un fils que nous idolâtrons. Mais tout ce bonheur ne m'a pas empêchée de songer à vous, Nélida. J'entretenais souvent M. Bernard, c'est le nom de mon mari, de ce que vous aviez été pour moi. Je voulus vous écrire; il m'en dissuada en me faisant, observer que je n'étais plus dans une position qui me permît de rechercher l'amitié d'une grande dame; mais lorsque nous apprîmes votre fuite de Kervaëns: «Pauvre femme, s'écria-t-il avec un accent qui m'alla droit au coeur, elle court à sa perte. Son malheur et son délaissement sont inévitables; elle aura besoin de nous, Claudine, et alors, je vous le jure, elle trouvera deux amis au lieu d'un. Tâchons de savoir toujours ce qu'elle devient...» Pardonnez-moi, Nélida, si je touche à des choses aussi intimes et aussi pénibles. Le bruit public nous apprit que vous n'étiez pas heureuse. Nous étions sur le point de partir pour Naples, où mon mari veut nouer des relations commerciales. Nous devions nous rendre à Marseille pour nous y embarquer. «Passons par Genève, me dit-il un jour. Qui sait? peut-être pourrons-nous lui être de quelque secours...» Nous voici à Genève, nous ne vous y trouvons plus. On nous assure que vous êtes en Lombardie. Mon mari, étant attendu à Naples presque à jour fixe, m'offre de me conduire à Milan, et, si vous y êtes encore, de m'y laisser avec un valet de chambre dont il est parfaitement sûr. J'ai accepté, et nous partons dans trois heures. Ô Nélida, Nélida, que Dieu me protège et me conduise jusqu'à vous, dussé-je mourir de joie en vous embrassant!»

Madame de Kervaëns fut profondément touchée de cette lettre qui lui rappelait les jours les plus heureux, les seuls complétement heureux de sa vie. Elle ne put s'empêcher de faire des rapprochements cruels, et qui jetèrent un remords dans son coeur. Claudine, la pauvre idiote, négligée, oubliée, Claudine à qui elle n'avait pas donné une marque de souvenir, à qui elle n'avait jamais pensé ni dans ses joies ni dans ses peines, revenait à elle et se jetait dans ses bras, quand tout le reste l'abandonnait. Elle, la timide enfant, l'humble bourgeoise, elle avait le courage de la fidélité; elle allait braver l'opinion et se montrer aussi vaillante dans un sentiment désintéressé que Nélida l'avait été dans l'enthousiasme de la passion. Pas un mot de cette lettre ne trahissait l'effort, le parti pris; tout en était simple et vrai, tout en était grand à force de bonté. Tandis que l'amie des jours prospères, l'amie coupable et pardonnée, à qui s'offrait un moyen inespéré de laver sa faute au prix de quelques paroles affectueuses, l'amie à qui elle avait fait appel dans un élan de magnanime confiance, celle-là la reniait honteusement et s'éloignait de son chemin sans un regret, sans une larme...

--Ô Claudine, dit madame de Kervaëns en se parlant à elle-même, on voit bien que vous n'êtes pas du monde, vous. Le monde a repoussé la pauvre insensée. Insensée, en effet reprit-elle avec amertume, car elle ose se rapprocher de ceux qui souffrent; elle ose tendre la main à ceux que le monde flétrit; elle ose aimer ceux dont l'amitié n'est plus une gloire!...

Et Nélida, qui ne pleurait plus depuis longtemps, car sa souffrance était brûlante et desséchait en elle la source des larmes, sentit sa paupière se mouiller. Elle s'effraya presque de son attendrissement, et prit, la résolution de ne pas confier ses chagrins à Claudine.

Le soir même, les deux amies étaient dans les bras l'une de l'autre. Claudine n'était plus la même femme; le bonheur l'avait rendue presque belle. Une douceur angélique harmoniait ses traits, peu réguliers d'ailleurs. Son regard conservait encore la lenteur et l'incertitude d'une pensée qui doute d'elle-même, mais il avait par moment une expression ravissante de tendresse et de joie. Sa taille avait pris un développement superbe, et ses chairs conservaient la fraîcheur et le velouté de la première jeunesse. Il y avait en elle un charme indéfinissable, qui émanait d'un coeur pur et d'un esprit auquel la connaissance du mal avait été épargnée. Plusieurs jours se passèrent en entretiens sans cesse repris et brisés. Madame de Kervaëns s'informa de ses anciennes relations du couvent; elle voulut savoir des nouvelles précises de la supérieure.

--Hélas! lui dit Claudine, les bruits les plus désolants circulaient dans le pensionnat la dernière fois que j'y suis allée; on disait, mais je ne puis le croire, que notre sainte mère avait rompu ses voeux, quitté le cloître; qu'elle s'était jetée dans toutes sortes d'intrigues politiques. On parlait de sociétés secrètes, de complot républicain. Cela m'a fendu le coeur d'entendre ainsi déchirer une personne que je révère...

Cette nouvelle ne surprit pas madame de Kervaëns autant que la bonne Claudine se l'était imaginé. Nélida avait cru deviner souvent qu'un orage grondait sur la vie de mère Sainte-Élisabeth. Certaines natures ont d'instinct le secret l'une de l'autre. Les âmes passionnées se reconnaissent jusque dans le silence et la circonspection du cloître.

XXI

--Combien je vous suis reconnaissant, madame, dit Guermann à Claudine la première fois qu'ils se trouvèrent seuls, de tout le bien que vous faites à madame de Kervaëns. Votre arrivée ici est un coup du ciel. La présence d'un tiers était devenue indispensable entre Nélida et moi, et personne autre que vous n'eût été agréé par elle. Laissez-moi vous le dire sans fatuité aucune, vous avez pu d'ailleurs vous en apercevoir aisément, madame de Kervaëns se consume dans une préoccupation unique; son amour trop exclusif la dévore. Ses anciennes plaies aussi se sont rouvertes dans les constantes réflexions de cette solitude que rien ne vient jamais distraire; mes mains sont trop rudes pour panser de telles blessures. Je ne sais quel malentendu s'est glissé entre nous; il menace chaque jour de s'accroître; et, à vous dire ma pensée sans détour, je crois qu'une absence, une séparation, si courte qu'elle soit est aujourd'hui nécessaire pour rétablir entre nous la confiance et la liberté d'esprit qui ont disparu sans qu'il y ait, j'en ai la conviction, de la faute de personne. Si vous pouvez décider madame de Kervaëns à faire avec vous un petit voyage, à changer le cours de ses idées, il est certain qu'elle s'en trouverait bien, et que nous ferions cesser ainsi, sans secousse et sans explication pénible, un état de choses aussi fâcheux pour elle que pour moi.

Claudine trouva Guermann fort raisonnable, et s'en réjouit. Elle ne savait pas que la raison, quand elle intervient si tard dans les positions extrêmes, ne sert point à guérir le mal, mais seulement à en sonder toute la profondeur. Madame de Kervaëns consentit assez facilement à faire une excursion à Florence; Guermann promit de la rejoindre aussitôt qu'il aurait terminé un portrait commencé depuis quelque temps. Les deux amies se mirent en route dans la voiture de Claudine. L'artiste les accompagna jusqu'au premier relais, et, il faut bien le dire, il éprouva une sensation de bien-être inaccoutumé en rentrant seul à Milan, en se voyant libre, soustrait, du moins pour quelques jours, au plus irritant des spectacles: celui d'une douleur profonde que l'on a causé par sa faute et qui ne veut ni se plaindre ni se consoler.

Depuis quelques jours, il était mécontent; le portrait de la marquise Zepponi _ne venait pas bien_. Il attribuait la non-réussite de son travail, cette espèce d'_empêchement_ de son pinceau, à l'atmosphère pesante qu'il respirait chez lui et à la préoccupation où le jetait, quoi qu'il en eût, le fier silence de Nélida. Il alla encore le jour même chez la marquise; elle lui parut éclairée d'une manière nouvelle; il déchira sa toile et recommença immédiatement une autre esquisse dont la hardiesse, le mouvement et la vérité, lui donnèrent une satisfaction complète. Près d'une semaine se passa. Les lettres qu'il recevait de Florence étaient bonnes. Nélida voyait avec intérêt les galeries, les églises, les mille chefs-d'oeuvre de l'art toscan. Elle lui adressait presque chaque jour une espèce de journal, dans lequel elle jetait au hasard ses impressions spontanées. Le plus souvent ces pages, écrites avec tout l'abandon d'un esprit qui se parle à lui-même, révélaient une délicatesse et une pureté de goût supérieures; par moment, lorsqu'elles étaient dictées par l'enthousiasme, elles s'élevaient à une grande éloquence. Guermann était tout à la fois enorgueilli et humilié par cette lecture. La femme qui sentait, pensait et écrivait ainsi, lui appartenait, c'était de quoi le rendre fier; mais, lorsque, en faisant un retour sur lui-même, il se disait que lui, artiste pourtant, il eût été incapable d'exprimer, en des termes si précis, un jugement aussi prompt, aussi sûr, la conscience de son infériorité lui causait un malaise insupportable.

Le portrait d'Élisa avançait avec rapidité; chaque jour elle donnait à Guermann des séances de cinq à six heures, sans jamais se plaindre de la moindre fatigue. Il était épris de son ouvrage; elle était éprise de lui: de là, une sorte d'équivoque dont il ne s'apercevait pas, mais qui jetait la marquise en des perplexités infinies.

L'avant-veille du jour fixé par l'artiste pour aller rejoindre madame de Kervaëns, il y eut, à l'occasion du mariage d'un jeune archiduc, bal paré et masqué à la Scala. M. Negri, le banquier auprès duquel Guermann était accrédité, l'invita à venir dans sa loge. En y entrant, ses yeux furent éblouis du spectacle qui s'offrit à eux. Cette immense salle était splendidement éclairée par un lustre de dimensions colossales et par des candélabres placés, de distance en distance, entre les cinq rangs de loges. Dans le parterre, élevé au niveau du théâtre, s'agitaient, se croisaient en tous sens, au son d'un puissant orchestre, des flots bigarrés de masques et de dominos. On se heurtait, on s'accostait, on s'apostrophait, on s'injuriait, le tout au divertissement des loges, où les femmes, en grande parure, étincelantes de diamants, couvertes de fleurs, recevaient les hommages d'une cour empressée. Partout des yeux brillants de plaisir; des épaules nues; de beaux bras appuyés sur des coussins de soie; des colliers de rubis et d'émeraudes, ruisselant sur des cous d'ivoire; des éventails agaçants, couvrant et découvrant tour à tour des sourires coquets; des attitudes languissantes, des bouquets effeuillés, des regards échangés, rapides et brillants comme l'éclair; une rumeur confuse, assez semblable au bourdonnement d'une ruche d'abeilles; de loin à loin, quelque cri sorti de la foule, quelque prodigieux éclat de rire, qui faisait pencher toutes les têtes hors de toutes les loges; en un mot, un ensemble indéfinissable de mouvement, de lumière, de couleur, de musique et de bruit, une sorte de vertige universel, au sein duquel le plaisir et la licence se donnaient ample carrière.

--Eh bien, qu'en dites-vous? s'écria M. Negri, qui voyait l'étonnement de Guermann avec un certain orgueil national. N'est-ce pas là un coup d'oeil unique? Vive Milan, pour s'y divertir en carnaval! Nos dames ne sont pas prudes, et pour un bel étranger tel que vous, surtout, il n'est vraiment rien qu'elles ne fassent. Savez-vous qu'on ne regarde plus que vous au Corso, depuis quelque temps? À votre place, je mettrais l'occasion à profit, Vous verrez ici, ce soir, toutes nos plus jolies femmes. Tenez, voilà, aux avant-scènes, la duchesse Lina et son amant, le comte de Pemberg; voilà la Giuseppina Toldi avec sa soeur Caroline; là-bas, au numéro 22, c'est la marquise Merini avec Berthold; il vient de quitter pour elle la Rughetta, qui se meurt de jalousie; regardez plutôt, au numéro 4, ces joues pâles et ces yeux rouges! Mais où donc est la marquise Zepponi? C'est une Sicilienne, mais elle surpasse en beauté toutes nos Milanaises. Ah! la voici qui entre avec son _cavalier servente_.

Un valet en grande livrée tirait les rideaux de la loge qui faisait face à celle de M. Negri. Élisa, enveloppée d'un manteau d'hermine, s'assit sur le fauteuil de droite. Un jeune homme la suivait; il lui remit sa lorgnette, qu'elle prit sans faire la moindre attention à lui; puis, laissant tomber son manteau en arrière, elle fit, d'un coup d'oeil, le tour de la salle. Lorsqu'elle arriva à la loge du banquier, celui-ci lui adressa un profond salut, auquel elle répondit par un regard inquiet et passionné jeté sur Guermann. Ce regard le troubla pour la première fois. Par une de ces bizarreries du coeur que l'on n'explique point, _il sentit_ ce qu'il n'avait fait que _voir_ jusqu'alors: c'est que la marquise Zepponi était merveilleusement belle.

M. Negri proposa à Guermann de faire un tour dans la salle. L'artiste fut presque aussitôt invité à souper par plusieurs jeunes gens et les suivit dans leur loge. Après le souper, ils allèrent ensemble au foyer; c'était là que se nouaient les intrigues et que s'engageaient les aventures. Ses compagnons furent presque aussitôt interpellés et successivement emmenés par des dominos. Il se trouvait seul, fatigué du bruit, un peu étourdi par les fumées du vin et les vapeurs de cette atmosphère étouffée, l'esprit offusqué de mille images, de mille sensations confuses, et se disposait à quitter le bal lorsqu'un bras de femme s'enlaça au sien, et une voix déguisée sous le masque, mais qui le fit tressaillir, lui dit en français:

--J'ai à te parler; viens.

Guermann se laissa guider par ce bras qui, en le pressant doucement, le fit traverser avec une prodigieuse dextérité le plus épais de la cohue. Lorsqu'ils furent arrivés à un endroit des corridors délaissé par la foule, où quelques rares promeneurs passaient seuls de loin à loin et où l'on pouvait parler sans être entendu:

--On dit que tu pars, reprit le masque; n'en fais rien. Il ne faut pas que tu partes, entends-tu?

--Et que feras-tu, beau masque, pour m'en empêcher? dit Guermann en souriant.

--Tout ce qu'il faudra, tout ce que tu voudras, si tu es capable d'amour, de discrétion, de prudence.

--De prudence? reprit Guermann en s'efforçant de donner un tour plaisant à la conversation si bizarrement entamée par le domino, de prudence? j'ai vingt-trois ans; de discrétion? je suis Français; d'amour? je pars précisément parce que je suis amoureux.

Le domino lâcha son bras. Il y eut un moment de silence; puis le saisissant de nouveau avec force:

--Tu veux partir parce que tu es amoureux d'une femme, et tu resteras, parce que tu seras amoureux d'une autre.

Ces paroles furent dites avec un accent étrange.

--Tu comptes donc beaucoup sur tes beaux yeux, charmant masque, reprit Guermann en affectant de rire quoiqu'il se sentit assez sérieusement ému; en effet, bien que je ne les voie qu'imparfaitement, ils me semblent les plus beaux du monde.

--Je compte sur mon amour, répondit le domino d'un ton pénétré; je compte sur un pressentiment qui me dit que ta main serrera la mienne ainsi (et elle lui serrait la main avec passion), que ta bouche me dira, avec l'accent que j'ai en ce moment, cet accent qui ne saurait tromper: je t'aime.

Le domino se remit à marcher à pas précipités, regardant souvent en arrière pour voir s'il n'était pas suivi; il monta jusqu'aux cinquièmes galeries, ouvrit brusquement une loge, y fit entrer Guermann, y entra après lui en refermant la porte au verrou; tout cela fut l'affaire d'une seconde. Les rideaux de la loge étaient fermés; une petite lampe l'éclairait d'un jour douteux.

--Vous ne savez pas qui je suis, dit l'inconnue à Guermann en lui prenant la main; vous ne le saurez peut-être jamais. Que vous importe? Je suis une femme jeune et belle, qui vous aime éperdument. Je ne vous dirai ni où ni quand je vous ai vu; mais ce que je vous avouerai, c'est que dès le premier instant où vous avez paru devant moi, j'ai senti qu'un irrésistible attrait m'entraînait vers vous, j'ai cru même, tant ma folie était grande, que cet attrait devait être mutuel; que vous deviez vouloir mon amour comme je voulais le vôtre, à tout prix. Mais vous êtes Français, vous; vous ne connaissez pas comme nous ces soudaines et invincibles sympathies ces ardeurs brûlantes qui nous font mourir!

--Je vous l'ai dit, madame, interrompit Guermann qui, même dans l'état d'excitation où l'avait jeté cette veille désordonnée, conservait le désir d'échapper à une vulgaire aventure de bal masqué; je suis un Français froid et sec comme tous les Français et, qui pis est aussi amoureux qu'il m'est possible de l'être... ailleurs.

--Tu me railles, dit le domino, en quittant la main qu'il avait jusque-là tenue dans la sienne; le sentiment violent et irréfléchi qui m'a poussée vers toi ne t'inspire que du dédain. J'aurais dû le prévoir. Eh bien, tout est dit. Je n'ai plus de raison de me dérober à ta vue. Connais la femme qui a osé t'aimer la première et te le dire dans une heure d'inconcevable égarement; raille-moi, insulte-moi; flétris-moi des noms les plus odieux; ils me seront doux encore puisqu'ils tomberont sur moi de tes lèvres; couvre-moi de ton mépris tout entière; ris-toi, non-seulement de ma passion, mais de ma personne; regarde en face celle qui demain ne sera plus; regarde-la de ce regard glacé qui donne la mort... Je suis Élisa Zepponi.