Nélida; Hervé; Julien

Chapter 11

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À quatre heures, Anatole vint prendre Guermann. Nélida resta seule. Fidèle à sa promesse, elle ouvrit son piano et essaya de chanter; mais une saveur amère lui venait à la bouche; son gosier se serrait... Elle alla chercher ses plantes et commença à les étaler sur la table... Alors les souvenirs du lac, de la montagne, de la solitude, de la passion heureuse, inondèrent son coeur, et de grosses larmes, longtemps contenues, coulèrent sur les tiges fanées et sur les pâles corolles de ces fleurs, cueillies naguère avec des ravissements de joie. L'épreuve était trop forte. Elle quitta brusquement la table, et, renonçant à se faire violence, elle se jeta dans son fauteuil, la tête dans ses mains, et se mit à penser à Guermann. Elle se le figura entrant chez madame S..., composa dix conversations probables entre lui et la maîtresse de la maison. Mais à mesure que le temps s'écoulait, son cerveau se troublait, épuisé par ce vain travail; elle ne fut bientôt plus capable d'autre chose que de suivre avec une inquiétude toujours croissante le mouvement insensible de l'aiguille sur le cadran, et d'écouter d'une oreille anxieuse les horloges voisines qui se répondaient et sonnaient l'une après l'autre, avec une lenteur lugubre, les heures de l'attente.

Guermann avait promis de rentrer à huit heures. À huit heures moins cinq minutes il sonnait vivement à la porte. Nélida bondit sur son fauteuil, courut à lui, lui jeta ses bras autour du cou; il la pressa mille fois sur son coeur, comme s'il arrivait d'un lointain voyage; il revenait de loin, en effet, il revenait du _monde_.

Après un moment de silence, pendant lequel les deux amants se prodiguèrent les plus tendres caresses:

«Maintenant, contez-moi votre longue absence», dit Nélida en faisant asseoir Guermann sur le fauteuil et en s'asseyant sur ses genoux avec une grâce enfantine.

Pendant qu'elle passait et repassait ses doigts effilés dans les masses épaisses de la chevelure du jeune artiste, il lui conta la conversation sèche, pédante et guindée du cercle choisi dont il avait eu l'honneur de faire partie. Il lui traça la silhouette fine et caractéristique des hommes et des femmes auxquels il avait été présenté. Nélida finit par rire aux éclats de ce tableau piquant des ridicules d'une petite ville.

--N'y avait-il donc pas de jeunes femmes? demanda-t-elle.

--Il y en avait deux qui passent pour les beautés de l'endroit, répondit Guermann.

Et alors, prenant son crayon, il dessina sur une carte la taille, le visage, la cambrure et les airs de tête de ces dames allobroges, comme il les appelait. Il avait observé en peintre; rien ne lui avait échappé. Nélida eût préféré moins d'exactitude, surtout lorsqu'il en vint à des rapprochements qui, bien que tous à son avantage, lui causèrent une impression désagréable. La comparer à d'autres femmes, c'était lui assigner un rang, une place parmi elles. Nélida n'aurait jamais imaginé de comparer Guermann à personne. Pour elle le genre humain était d'un côté, son amant de l'autre, seul et incomparable, comme tout homme aimé par une femme chaste et passionnée.

Plusieurs mois s'écoulèrent sans aucun changement notable dans la vie des deux amants. Madame de Kervaëns avait reçu les réponses de sa tante et de son amie; son coeur en avait été navré. C'était une cruelle et dernière déception qui acheva d'endurcir son courage et la fit se réfugier plus absolument, plus exclusivement que jamais, dans son amour. Voici ce que lui écrivait madame d'Hespel.

* * * * *

«Je vous réponds, puisque vous paraissez le désirer, quoique je ne puisse guère comprendre le prix que vous attachez à une lettre de moi. C'est la dernière fois que vous verrez mon écriture. Vous êtes l'opprobre de votre famille; vous la déshonorez par quelque chose de bien pis qu'un crime, par un ridicule. Votre mari se montre plein de tact. Au retour d'un voyage plus qu'autorisé par des antécédents que vous ignoriez sans doute, il a dit à ceux de ses amis qui auraient eu le droit de l'interroger que vous aviez eu de tout temps des hallucinations qui ont dégénéré en folie. Du reste, il ne prononce plus votre nom, et m'a déclaré avoir donné ordre que vos revenus fussent régulièrement déposés chez mon notaire qui vous en tiendra compte. Il n'avait pas autre chose à faire, il ne pouvait pas se couper la gorge avec un homme de rien, que nous avons tous vu dans un état voisin de la domesticité. Je ne vous dis pas de revenir à la raison. Tout est devenu impossible; le monde et votre famille vous sont à jamais fermés. Que Dieu vous prenne en pitié: c'est la seule espérance qui vous reste.»

La lettre d'Hortense était dictée par le même esprit et écrite du même ton.

«Vous vous abusez singulièrement, ma pauvre Nélida, disait-elle à son ancienne amie, en pensant qu'il me serait possible d'entretenir avec vous la moindre relation. J'en suis au désespoir, mais ce que je dois à mon mari, le soin de ma réputation, l'avenir même de ma petite fille, auquel je dois songer dès à présent, m'interdisent une correspondance qui pourrait sembler l'approbation tacite du scandale que vous donnez au monde. Croyez bien qu'il m'en coûte et que mes voeux les plus sincères vous accompagnent. Je souhaite que vous soyez heureuse, mais, hélas! sans oser l'espérer. Le bonheur ne se rencontre ici-bas que dans la stricte observance des lois sociales, et vous les avez trop follement bravées, chère et malheureuse amie, pour que vous puissiez jamais trouver même le repos.»

XIX

Guermann travaillait avec ardeur à un grand tableau représentant Jean Huss devant le concile. Dès qu'il faisait jour, il allait à son atelier. Plus tard, Nélida venait l'y joindre, et passait de longues heures sans presque lui parler, heureuse d'être auprès de lui et de suivre les progrès de son travail. Toutefois, madame de Kervaëns ne s'absorbait plus aussi complétement dans la vie de Guermann. L'oisiveté l'avait fatiguée vite. Les premières lectures philosophiques faites en Bretagne avec son amant avaient ouvert son esprit aux nobles curiosités. S'enhardissant peu à peu et dépouillant ses scrupules de jeune fille, elle finit par entrer résolument dans la voie du libre examen. Quelques hommes distingués de Genève, que Guermann rencontra chez madame S..., et qu'il lui fit connaître, aidaient et encourageaient ses études. Comme elle avait un sincère amour de la vérité, elle acquit en peu de temps des notions beaucoup plus justes et plus ordonnées que celles de Guermann, qui n'avait jamais cherché dans les livres que des sophismes à l'usage de ses passions, ou de hardis paradoxes propres à le faire briller aux yeux des sots. L'intelligence de Nélida, procédant avec méthode, s'affermissait en s'élevant. Au bout de six mois, une transformation sensible s'était accomplie en elle, sa pensée était complétement sortie des langes. À la foi aveugle avait succédé le sentiment réfléchi; à la pratique catholique, une religieuse conception de la destinée humaine.

Enfin, le _Jean Huss_ fut achevé. La ville entière accourut pour le voir; Guermann fut enivré de louanges. Les invitations devinrent de plus en plus pressantes; tous les salons le réclamèrent. Il s'y laissa conduire; et bientôt de proche en proche, de motif en motif, il finit par passer la majeure partie de ses soirées hors de la maison. Ce n'est pas qu'il trouvât un grand plaisir dans ce nouveau genre de vie; il avait trop de goût pour ne pas préférer l'entretien naturel et plein d'idées de Nélida au babil arrogant des précieuses Genevoises; mais il voyait avec satisfaction l'ascendant qu'il prenait dans cette société pleine de morgue, et se persuadait que, dans l'intérêt même de madame Kervaëns et du respect dont il la voulait entourée, il était nécessaire qu'il se fit une réputation brillante, non seulement comme artiste, mais encore comme homme du monde. Nélida, de jour en jour plus sérieusement occupée, paraissait d'ailleurs ne point souffrir de ces absences et ne lui en témoignait pas le plus léger déplaisir.

Au plus fort de cette dissipation mondaine, Guermann reçut de Paris la lettre suivante, que lui écrivait l'ami auquel il avait adressé son tableau et confié le soin de ses intérêts:

«J'avais pensé que tu pourrais te contenter d'envoyer ton _Jean Huss_, sans venir toi-même. Ce serait une faute. Par un hasard étrange, qui, nous ne saurions nous le dissimuler, peut être ta gloire ou ta perte, D... expose un _Savonarole_. Les comparaisons sont inévitables. Tous les élèves de D... se mettent déjà en campagne et le portent aux nues, en te dépréciant. L'enlèvement de madame de Kervaëns et ta longue absence te font le plus grand tort. On dit et on répète que ton art ne te tient plus au coeur. J'ai sondé plusieurs critiques; la presse en masse te sera hostile, si tu ne reviens au plus tôt essayer de regagner le terrain perdu, et reprendre l'ascendant que te donneront toujours ta parole sympathique et la supériorité de ton esprit.»

À la lecture de cette lettre, l'artiste frémit. L'idée d'un tel échec n'était plus supportable pour son amour-propre exalté. Il rentra chez lui, sombre et brusque, et déclara à madame de Kervaëns qu'il partait le soir même. Son air farouche, son accent bref, la trompèrent. Elle le crut au désespoir de quitter Genève, et affecta la plus complète indifférence, afin de ne pas ébranler une résolution sage, qui paraissait lui coûter tant d'efforts. Guermann ne s'attendait pas à la trouver ainsi. Il en éprouva un grand soulagement, et monta en voiture, sans chagrin, sans remords, le coeur ulcéré, ne rêvant que succès, triomphe, vengeance. L'artiste, menacé dans sa gloire, n'était plus sensible à d'autres douleurs; un instant avait suffi pour tarir dans cette âme orgueilleuse la source longtemps préservée de l'amour.

GUERMANN À NÉLIDA.

«Charme de ma vie, me voici loin de vous! _Il le fallait_! c'était une nécessité pour tous deux, pour vous encore plus que pour moi. Sans cela aurais-je pu m'arracher à tes bras, ô ma bien-aimée! Mais c'était un impérieux devoir. Il faut que le monde entier, Nélida, connaisse l'homme que vous avez choisi et sache quel il est. Il me tarde, ô ma Béatrix, que ton amour soit glorifié à la face de la terre, comme il l'est au plus profond de mon coeur.

«Il était temps que je revinsse à Paris. Mes rivaux avaient bien mis à profit mon absence; les nouveaux ennemis que m'a fait mon bonheur les ont aidés. On a répandu mille bruits injurieux qui s'accréditaient: J'avais renoncé à la peinture; je vivais, insipide Némorin, aux pieds de ma bergère; mon talent était perdu, mon génie éteint... _Jean Huss_ va leur répondre. Je sais de bonne source qu'il a été reçu par le jury avec acclamation. Les salons s'émeuvent de mon retour. On se demande en quelques lieux si l'on m'invitera; mais je suis bien tranquille. Vous savez ce que c'est que le succès à Paris. Le succès y justifie tout. Le mien sera immense; les journalistes m'entourent déjà et semblent comprendre enfin que j'ai plus d'avenir que les piètres talents qu'ils s'essoufflaient à prôner.

«Le salon ouvre dans quinze jours. Le _Savonarole_ a, dit-on, un grand éclat de couleur, mais il est faible, très-faible de dessin et de composition. Cela ne pouvait pas être autrement, et mes amis, depuis, mon retour, commencent à le dire avec assurance, tandis que, moi absent, ils baissaient humblement la tête. Oh! les amis! les amis! Combien je sens davantage chaque jour ce que vaut ce courage noble et fier qui vous a fait me suivre à travers la flamme. Nélida! soyez bénie, honorée, chérie entre toutes les femmes. Je ne suis que silence et prière devant vous.»

ANATOLE À GUERMANN.

«Tu m'as recommandé de te donner des nouvelles de madame de Kervaëns. Je ne saurais te cacher, mon ami, que, depuis ton départ, elle change à vue d'oeil; elle ne se plaint pas, ses lèvres essayent de sourire, mais il est évident qu'elle souffre. À l'heure de la poste, elle a un mouvement de fièvre visible. Je suis là souvent, et je la vois pâlir et rougir en lisant tes lettres. Quand il n'en vient point, elle tombe dans une rêverie que rien ne peut dissiper. Ce n'est qu'avec la plus grande peine que nous la décidons à sortir. Je dis _nous_, car R... et P... sont fort assidus. Le dernier surtout, qui n'a pas trouvé à Genève de femme qui lui semblât digne de ses soins, a pour madame de Kervaëns des attentions singulières. Il parle d'elle à tout propos, et, s'il n'était si fort de tes amis, je lui supposerais le dessein de la compromettre. Reviens le plus tôt possible. Madame de Kervaëns t'adore, et je la crois de ces femmes qui peuvent mourir d'amour.»

GUERMANN À ANATOLE.

«Personne ne meurt d'amour, mon très-cher; et je ne suis pas assez fat pour supposer madame de Kervaëns aussi malheureuse que tu le dis. Elle tousse parce qu'il fait froid à Genève; mon retour ne fera pas cesser la bise. Il est tout simple qu'on lui fasse la cour; elle est belle, spirituelle; elle s'est acquis, en se dévouant à moi, une sorte de célébrité qui attire; je ne suis pas jaloux, et jamais je ne ferai près d'elle le sot et odieux métier de geôlier. Je ne puis quitter Paris encore. Le salon ouvre demain, j'aurais l'air de fuir au moment, de la bataille. Mais dans douze ou quinze jours, si rien de nouveau ne survient, je partirai pour Genève. Adieu. Je te remercie de tes bons soins, et t'embrasse cordialement.»

ANATOLE À GUERMANN.

«Je t'écris à la hâte, mon cher ami, et dans un grand trouble. Reviens au plus vite; il s'est passé ici des choses graves. Madame de Kervaëns est au lit, fort malade à la suite d'une violente secousse qui peut avoir, si tu n'accours, les plus funestes effets. Viens, il y va de ton honneur. Voici ce qui est arrivé. Avant-hier, la voyant plus morne et plus souffrante, je fis tant d'instances qu'elle me promit de sortir un peu à pied. Je n'étais pas libre; P... s'offrit à lui donner le bras. Tu sais combien il est impopulaire à Genève. Il a une jactance et une réputation de querelleur qui le font haïr. Probablement, fier de se montrer en public avec madame de Kervaëns, il aura affecté des airs encore plus intolérables que de coutume; toujours est-il que, comme il passait auprès d'un groupe de jeunes gens de la ville, l'un d'eux proféra à très-haute voix un propos insultant pour lui et pour elle. Ne pouvant en ce moment la quitter, il se contenta de jeter sa carte au milieu du groupe, en faisant un geste significatif.

«Madame de Kervaëns avait tout entendu. Elle se fit reconduire chez elle dans un état que tu peux imaginer, en implorant de P... la promesse qu'il ne donnerait pas suite à cette affaire. Puis, me faisant appeler, elle me conjura d'user de tous les moyens pour empêcher l'éclat. Cela fut impossible. P... et le jeune S... ne cherchaient que le scandale. La rencontre a eu lieu ce matin. P... n'a reçu qu'une égratignure, mais un grand mal est fait à madame de Kervaëns. Elle est compromise par ce duel de la manière la plus désolante. Les bruits de salon sont stupides; on dit que tu l'abandonnes, qu'elle se console avec P..., etc., etc.

«Au nom du ciel, reviens sans perdre une minute.»

Cette lettre fut pour Guermann un coup de foudre. Il n'y avait pas à balancer, il fallait partir... Partir au moment même de son triomphe, au moment où tout Paris avait les yeux fixés sur lui, et cela pour aller trouver une sotte affaire, une femme malade, des reproches au moins tacites, des commérages fastidieux. Pour la première fois, il sentit _l'entrave_ dans sa vie. Cette femme, qui en avait été l'éclat, l'impulsion décisive, le point lumineux, devenait l'obstacle, _le devoir_. Or, le sentiment du devoir était en horreur à Guermann. Cette longue route fut affreuse; une irritation concentrée le rongeait. Il arriva à Genève, le coeur plus plein de rage que d'amour. Mais en revoyant Nélida, les joues creusées, les yeux éteints, les lèvres pâlies, belle encore d'une incomparable majesté dans la douleur, sa mauvaise nature fut vaincue. Il tomba à ses pieds, l'étreignit avec plus d'ardeur qu'au premier jour, et lui fit oublier, dans le délire de ses transports, tout ce qu'elle avait souffert durant cette cruelle absence.

Le médecin ordonna un climat plus doux. Guermann, lassé de Genève et se trouvant par la vente de son tableau en état de faire face aux dépenses d'un voyage, proposa de passer le Simplon et d'aller s'établir à Milan. Nélida accepta, à la condition que là du moins elle ne verrait absolument personne et vivrait dans la retraite la plus entière. Guermann promit tout ce qu'elle voulut.

XX

Guermann avait pris une lettre de crédit sur un banquier de Milan, qui, dès son arrivée, l'invita à un bal, où il fut présenté à toute la ville. Malgré l'affectation qu'il avait mise jusque-là à s'enorgueillir de sa pauvreté, l'artiste plébéien était plus ébloui qu'il n'eût voulu se l'avouer à lui-même par les grandes apparences de la vie patricienne. Plusieurs fois, en faisant à madame de Kervaëns, qui n'avait pas consenti à le suivre dans le monde; le récit des fêtes où il allait sans elle, il s'anima et lui vanta avec une si puérile complaisance l'éclat et la somptuosité des palais italiens, la profusion des soupers, le luxe des duchesses, que Nélida surprise en vint à se demander tout bas si c'était là le même homme qu'elle avait entendu juger avec une rigidité si austère les joies des enfants du siècle, le même qui l'avait si simplement et si fièrement arrachée à des magnificences semblables, pour la conduire à la pauvreté et à la solitude. Elle ne fit point part à Guermann de ses réflexions intérieures, mais le peu d'intérêt qu'avaient pour elle ces conversations, pleines de choses auxquelles elle voulait demeurer étrangère, se trahit souvent par des réponses distraites. L'artiste vit dans cette distraction qu'il supposa plus volontaire qu'elle ne l'était, une protestation contre sa vie mondaine, et crut devoir réitérer ses prières pour déterminer Nélida à l'accompagner. Il s'étonna de trouver chez elle une fermeté de refus à laquelle il n'était pas accoutumé. Son amour-propre en souffrit; il insista, et, dans la discussion assez vive qui suivit, il s'oublia jusqu'à dire à madame de Kervaëns qu'elle lui ferait le plus grand tort si elle se refusait ainsi à nouer des relations que les moeurs italiennes rendaient faciles, et qui les placeraient tous deux dans une situation infiniment plus avantageuse à ses intérêts et à sa renommée. Contre son attente, Nélida ne se laissa pas vaincre par ce raisonnement. Elle répondit avec la plus grande douceur, mais aussi avec le sérieux d'une personne qui a pris avec réflexion un parti irrévocable: «Je ne saurais croire, mon ami, lui dit-elle, que ma présence dans quelques salons, où l'on ne ferait que me tolérer, puisse ajouter beaucoup à votre considération personnelle. J'y serais pour vous un continuel sujet de préoccupation et d'anxiété. La moindre nuance de froideur dans l'accueil de quelque grande dame vous causerait une peine mortelle ou une irritation qui amènerait peut-être des scènes déplorables. À tout le moins, vous perdriez votre liberté d'esprit, et par conséquent les avantages que vous attendez de ce commerce avec les gens du monde. Et moi, Guermann, moi qui ai quitté de mon plein gré mon pays, ma famille, ma société naturelle, comment et pourquoi essayerai-je de me glisser timidement dans un monde qui m'est étranger et où je ne serais admise, vous l'avez dit vous-même, qu'à la faveur d'une tolérance telle, qu'elle m'y rendrait l'égale et, en quelque sorte, la compagne de femmes sans moeurs et sans honneur. Non, mon ami; faites toujours, quant à vous, ce que vous jugerez convenable. Puisque vous pensez que votre gloire et l'essor de votre génie sont au prix de ces sacrifices, faites-les résolument et sans vous inquiéter de moi. La solitude m'est bonne, elle m'est chère. Tant que je vous y verrai revenir avec amour, je ne me plaindrai point que vous ayez dû la quitter.»

Ce refus était trop raisonnable dans le fond, il était trop adouci dans la forme, pour que Guermann osât s'en montrer offensé. Mais il sentit avec dépit la supériorité morale que Nélida prenait sur lui en cette circonstance. Cette supériorité devint chaque jour plus évidente et lui devint aussi plus insupportable. Comme on l'a vu, madame de Kervaëns avait un goût sérieux pour l'étude; la profonde retraite où elle vécut à Milan, en favorisant son penchant à la méditation, acheva de donner à son esprit une solidité et une vigueur rares chez une femme, rares surtout chez les imaginations poétiques, qui se bercent si volontiers dans la région des nuages, et ne redescendent qu'avec des peines infinies dans le domaine de la réalité. Guermann, au contraire, qui avait pris insensiblement le train du monde, se levait tard, après des veilles fatigantes, l'esprit offusqué des mille puérilités qui font la vie de salon. Il n'avait pas encore pu songer à commencer un travail important. Il faut, pour composer une oeuvre d'art, tel qu'il était capable de l'exécuter, un recueillement, auquel les préoccupations de son existence nouvelle étaient trop contraires. Son esprit, et surtout sa beauté, l'ayant mis bien vite à la mode parmi les merveilleuses Milanaises, les commandes de portraits se succédaient sans relâche. Ce travail facile et lucratif convenait à la disposition présente de son humeur, et le mettait à même de soutenir avec éclat son personnage. Il trouva bientôt indispensable d'avoir une voiture et des chevaux, afin d'arriver dans une tenue soignée chez ses élégants modèles. Il voulut aussi ne pas rester en arrière de quelques jeunes fils de famille qui lui faisaient des avances, et donna des soupers dont toute la ville parla avec enthousiasme. Sa vanité se gonflait. À mesure que ses dépenses allaient croissant, le travail hâtif devenait plus nécessaire. Il ne sentait pas le besoin de l'étude depuis qu'il ne songeait plus à de sérieux travaux, depuis surtout que la conversation frivole de ses compagnons de plaisir lui fournissait des occasions faciles de briller et de dominer. Il arriva qu'un jour, dans une discussion qui s'engagea entre madame de Kervaëns et lui, à propos d'un livre qu'elle avait étudié à fond et dont il avait parcouru quelques chapitres, il fut battu et réduit au silence. À partir de ce moment, tout l'intérêt qu'il avait trouvé jadis à causer avec elle s'évanouit. Il vit que ses paradoxes avaient perdu leur prestige sur cet esprit nourri d'une substance plus solide; il vit qu'il ne faisait plus d'_effet_; dès lors, il évita soigneusement toute conversation grave, et le désaccord augmenta entre lui et elle.

--Devinez qui j'ai rencontré ce soir à la Scala, à qui j'ai été présenté, et qui m'a demandé de faire son portrait? dit Guermann à Nélida qui pâlit, frappée soudain d'un pressentiment étrange... la marquise Zepponi.

À ce nom, madame de Kervaëns crut sentir un serpent se glisser dans son sein et s'enrouler autour de son coeur.

--Et bien jolie, en vérité, continua Guermann; si jolie, que votre mari serait excusable s'il avait quitté pour elle toute autre que vous, Nélida.

La légèreté de ce propos révolta madame de Kervaëns.

--Vous avez refusé, dit-elle d'une voix altérée.

--Refusé? Mais non. Pourquoi aurais-je refusé?

--Parce que je ne veux pas que vous alliez chez cette femme! s'écria Nélida en se levant d'un mouvement impétueux et en fixant sur Guermann des yeux qu'il vit pour la première fois brillants de colère; parce que j'ai bien le droit, peut-être, d'exiger à mon tour un sacrifice.