Chapter 10
--Vous faites bien de garder le silence, dit Guermann en s'approchant, je ne supporterais pas de vous en ce moment une parole amère, et je sais que vos lèvres désormais n'en prononceront plus d'autres. Je pars. J'ai voulu vous voir une dernière fois avant de quitter ces lieux que vous m'avez tant fait aimer et que vous me faites tant haïr. J'ai voulu vous dire un adieu éternel, par cette nuit de tempête si semblable à mon coeur, avant que les ténèbres ne fussent entièrement dissipées; car vous êtes si belle, ajouta-t-il d'un accent plus ému, que si je vous voyais encore à la pleine clarté du jour, tout mon orgueil s'évanouirait, je tomberais sans force à vos pieds, vous ne verriez en moi que votre esclave. Il ne faut pas qu'il en soit ainsi; je ne le veux pas; vous n'aurez pas ce triomphe. Vous êtes un coeur sans amour; nul ne sera jamais conduit par vous aux sphères radieuses; vous n'avez de Béatrix que la beauté. C'en est fait, je le sens bien, il n'y aura plus pour moi, ici-bas, ni amour, ni félicité, ni gloire, car tout cela était en vous, était vous. Vous, telle que vous auriez pu être, si j'avais su allumer dans votre âme une étincelle du feu qui consume la mienne, mais non pas vous telle que vous êtes: vous insensible et froidement prudente; vous qui fermez vos yeux à l'évidence d'un amour impérissable, pour demeurer, languissante et énervée, dans les vulgaires liens d'une égoïste sagesse...
Adieu, pauvre femme sans courage, dit-il en posant lentement sa main sur la tête courbée de Nélida frémissante. Adieu, ma sainte chimère, ma noble espérance, adieu, ma part d'immortalité... Puissent tous les pardons du ciel descendre sur votre front pâli! Puisse la connaissance du mal que vous faites vous être à jamais épargnée!... Adieu.
--Vous ne partirez pas seul! s'écria Nélida en se levant et saisissant le bras de Guermann... Vous ne partirez pas seul, car je vous aime!
Un éclair de bonheur et d'orgueil illumina les yeux de l'artiste; les battements de son coeur s'arrêtèrent, un tremblement convulsif courut dans tous ses membres; il faillit tomber à la renverse.
--Vous auriez ce courage insensé? s'écria-t-il enfin, sans oser lever les yeux sur Nélida, tant il craignait de s'abuser encore; vous seriez capable d'un dévouement si sublime?
Et sa bouche, en parlant ainsi, se contractait malgré lui avec ironie.
--Je me sens tous les courages, hors celui du mensonge, dit-elle.
Pour toute réponse, Guermann l'attira sur son coeur ivre d'amour... Il n'est donné à aucune parole d'exprimer de tels transports succédant à un tel martyre. Le rêve de son âme ardente s'accomplissait au moment où il croyait le voir s'évanouir; l'impossible était réalisé; Nélida lui appartenait; le ciel et la terre n'étaient plus assez vastes pour son bonheur.
QUATRIÈME PARTIE
XVI
Il est peu de contrées où les forces de la nature revêtent un caractère plus imposant que dans les Alpes suisses, il n'en est point peut-être qui parlent à la passion un langage aussi conforme à ses instincts. Les traces de l'homme civilisé disparaissent dans ces solitudes de granit et de neige; la voix du monde y est étouffée par le grondement des cataractes; le souvenir même des entraves qu'apportent les lois et les coutumes sociales à la satisfaction des penchants, s'efface au fond de ces vallées ombreuses où la vie pastorale se montre dans sa grâce tranquille et fière, où tout rappelle à l'âme les joies perdues de la simplicité primitive, lui suggère le dédain des vanités et la conduit à la paisible possession d'un bonheur non disputé.
Nélida, triste, morne, concentrée en elle-même durant la longue route qu'elle venait de faire, Nélida, à peine sensible à la tendresse passionnée, à la sollicitude constante avec lesquelles Guermann tentait de vaincre son douloureux silence, se sentit allégée d'un poids écrasant lorsqu'elle eut franchit la frontière. Les tableaux aux proportions gigantesques qui se déroulèrent devant ses yeux surpris, l'arrachèrent malgré elle à son accablement. Les exhalaisons vivifiantes des forêts de pins, l'air salubre de la montagne, la senteur aromatique des riches pâturages, entrèrent par tous ses pores et firent circuler son sang que la tristesse avait comme figé dans ses veines; le bien-être physique réagit vigoureusement contre la douleur morale.
Guermann épiait avec anxiété ces premiers symptômes d'un retour à la vie. Voyant sur le visage de Nélida l'heureux effet de ces horizons nouveaux et de ces grandioses solitudes, il se hâta de quitter les routes frayées et s'enfonça avec elle dans les parties les moins fréquentées des Alpes. Sous la conduite d'un guide sûr, il osa risquer des ascensions difficiles, affronter des gîtes inhospitaliers, braver la fatigue, la faim, le danger même. Il voyait avec une joie infinie, vers la tombée du jour, sa compagne lassée presser le pas du mulet pour gagner l'agreste hôtellerie, s'asseoir, avec un appétit d'enfant, à la table sans nappe où on leur servait un repas plus que frugal, et se jeter épuisée sur un rude grabat où le sommeil venait aussitôt fermer sa paupière. Toute communication entre eux et le monde extérieur était momentanément suspendue; aucune lettre, aucun journal ne pouvait les atteindre dans ces courses capricieuses à travers la montagne. Guermann n'entretenait Nélida que de l'avenir qui s'ouvrait à eux; il lui peignait en traits de flamme le bonheur à la solitude, dans la sévérité du travail et dans la sainte ardeur d'une inaltérable affection. Ses discours n'étaient qu'un perpétuel cantique, qu'un hymne enthousiaste à l'amour. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait lui servait à colorer ses tableaux émouvants; il prenait à témoin la nature entière, il l'invoquait, la conviait à partager sa félicité; la magie de sa parole transformait les réalités en visions splendides.
Un soir, ils étaient arrivés sur un des plateaux supérieurs du Faulhorn, au-dessus de la région des sapins, à cette élévation où l'on ne rencontre plus que quelques mousses chétives et cette pâle fleur des neiges que l'on nomme la renoncule glaciale. Un petit lac, d'une eau sombre, les retint quelques instants sur ses bords. Aucun poisson n'y pouvait vivre, leur dit le guide; jamais aucun chamois n'y était venu boire; jamais l'aile d'un oiseau n'avait rasé son onde.
En ce moment _Véga_ se levait à l'horizon et jetait sur le lac endormi un long sillage lumineux et tremblant.
--Ô ma bien-aimée! s'écria Guermann en enlaçant Nélida de son bras magnétique et lui montrant du doigt la voûte éthérée, vois cet astre doux et pur, comme il a pitié du maudit, comme il le console! c'est ainsi, étoile du salut, que tu t'es levée sur ma vie...
Nélida se pencha sur l'épaule du jeune artiste, et deux larmes de joie glissèrent sur sa joue.
La passion de Nélida pour Guermann était de celles qui font vivre ou mourir. La nature courageuse et enthousiaste de la jeune femme ne pouvait, d'ailleurs, demeurer longtemps dans cet état d'inertie où l'avait plongée un premier remords. Bientôt elle se reprocha ce remords comme une faiblesse; et, dans son admiration excessive pour son amant, elle se dit qu'une grandeur pareille était supérieure à toutes les lois humaines. La vie étrange et solitaire qu'elle menait avec Guermann entretenait cette exaltation; elle en arriva à se persuader que tous les sacrifices, même celui de la conscience, étaient encore trop peu de chose pour reconnaître un tel amour; et, s'abandonnant sans réserve à l'âpre sentiment de son bonheur, elle accepta, sans plus hésiter, toutes les conséquences de sa faute involontaire.
Un mois se passa ainsi, mois d'enchantements toujours renouvelés et de perpétuelle magie. Nul ne saurait concevoir, s'il ne l'a ressenti, quelle immense puissance de félicité recèle le coeur de l'homme, quand il a rejeté courageusement tout ce qui fait obstacle, et que, loin des haines jalouses, loin des soucis de la vie vulgaire, loin du monde et de son influence flétrissante, il s'abandonne avec sincérité à l'ardeur de dévouement et d'amour que Dieu a mise en lui. Ô vous, qui avez bu à la coupe d'ivresse, vous vous plaignez qu'elle se soit brisée dans vos mains, et que les éclats de son pur cristal vous aient fait des blessures inguérissables! Âmes lâches! coeurs pusillanimes! n'insultez pas à votre infortune, elle est sacrée. Vous êtes les élus du destin; vous avez approché Dieu autant qu'il est donné à la faiblesse humaine; vous avez sondé, dans vos joies et dans vos douleurs, dans vos désespoirs et dans vos extases, tout le mystère de la vie.
XVII
Un matin, en s'éveillant, Nélida sentit un froid assez vif et aperçut, par l'étroite fenêtre du chalet où elle venait de passer une semaine, la cime de la montagne qu'elle avait gravie la veille, couverte d'un manteau blanc, dont l'éclat éblouit ses yeux. C'était la première neige tombée, c'était le vent du nord qui surprenait le vallon et annonçait l'hiver. Il fallait songer à un abri plus sûr; la vie nomade allait devenir impraticable. Guermann proposa de passer la mauvaise saison à Genève. Il y avait un ami, un ancien camarade, qui avait quitté la peinture pour succéder à ses parents dans un honnête négoce dont les bénéfices lui assuraient une existence aisée.
--Il m'aidera à vous établir commodément, dit Guermann à Nélida, qui ne voyait pas sans chagrin la nécessité de quitter le chalet solitaire; et puis, pardonnez-moi de vous entretenir de mes soucis, il me facilitera le moyen d'ouvrir un atelier, de donner des leçons, de faire peut-être quelques portraits; car mon petit pécule ne saurait durer toujours; et, vous savez nos conventions, vous savez que vous êtes devenue la compagne d'un bohémien, d'un artiste sans fortune, qui ne touchera jamais une obole de vos richesses; vous savez que vous avez consenti à partager sa misère...
--Quand partons-nous? dit Nélida en mettant sa belle main blanche sur la bouche de Guermann, pour lui imposer silence.
Ils firent lentement les préparatifs du départ. Nélida avait tout un trésor précieux à garantir des accidents du voyage: des plantes cueillies dans les sentiers alpestres, des cristallisations trouvées sur le bord des glaciers, des morceaux de jaspe et d'agate, des plumes de grèbe, et de ces jolis ouvrages découpés et sculptés par les pâtres de la montagne, dans le bois tendre de l'if et dans les cornes du chamois. Les joies naïves de la contemplation se perpétuent dans les coeurs purs à travers les rudes épreuves de la vie.
Trois jours de route les conduisirent à Genève.
Ils descendirent à l'auberge. Guermann sortit aussitôt pour aller à la recherche de son ami; ce fut la première fois, depuis sa fuite, que Nélida se trouva seule. Son premier mouvement, en se sentant libre pour plusieurs heures, car Guermann devait s'occuper de leur établissement et ne rentrerait pas, selon toute apparence, avant la fin du jour, ce fut d'ouvrir son portefeuille de voyage et de prendre ce qui était nécessaire pour écrire des lettres. Elle éprouvait, depuis quelque temps, un besoin insurmontable qu'elle avait réprimé jusqu'ici, de peur de déplaire à Guermann: elle voulait écrire à sa tante et même à son infidèle amie, non pour s'excuser à leurs yeux, ni pour implorer un humiliant pardon, mais pour leur dire à toutes deux une parole affectueuse, pour les assurer encore une fois de sa tendresse. Elle prit la plume et traça d'une main ferme les lettres qu'on va lire.
À LA VICOMTESSE D'HESPEL.
«Ma chère, ma bien-aimée tante, que vais-je vous écrire? hélas! que puis-je vous écrire? Je ne saurais me justifier, moins encore accuser personne. Je connais ma faute, je la déplore; j'en souffre et j'en souffrirai jusqu'à ma dernière heure. Mais du moins qu'il me soit permis de repousser de toutes mes forces le reproche d'ingratitude, d'indifférence ou d'oubli que vous me faites peut-être. Non, ma chère tante, rien n'est effacé dans mon coeur; vos bontés maternelles, vos indulgences infinies, tout s'y grave chaque jour en traits plus profonds. Je n'ose me flatter de vous revoir; ma destinée me condamne à l'isolement; mais laissez-moi espérer que, si nous ne devons plus nous retrouver en ce monde, nos prières du moins se rencontreront aux pieds du Seigneur. Je m'estimerai bien heureuse d'avoir parfois de vos nouvelles, et vous me combleriez de reconnaissance si vous ne me les faisiez point trop attendre.»
À MADAME LA BARONNE DE SOGNENCOURT.
«Hortense, Hortense! vous m'avez fait bien du mal; mais vous en gémissez sans doute au fond du coeur, car vous êtes bonne, Hortense, et vous m'aimez, j'en suis certaine. Je ne vous ferai pas l'injure de vous offrir mon pardon; à Dieu ne plaise. Ne sais-je pas aujourd'hui combien certaines passions sont plus fortes que notre volonté, et comment, avec la plus grande droiture d'intention, on peut être entraînée!
«Je n'ose écrire à mon mari, mais, je vous en supplie, parlez-moi de Timoléon, dites-moi où il est, ce qu'il fait, s'il paraît heureux. Vous aurez peine à le comprendre, mais je ne cesse de penser à lui. Hélas! s'il eût consenti à me faire un bien léger sacrifice, il m'eût enchaînée à jamais par les liens d'une reconnaissance passionnée.
«Je suis à Genève pour longtemps. Je ne verrai personne. Toute ma vie désormais est consacrée à un seul être, un être si noble et si grand, que je ne devrais lui parler qu'à genoux. Je ne vous dirai point que je suis heureuse; je ne saurais m'abuser, je ne le suis pas, je ne le serai jamais. Le souvenir de mon passé est un hôte sinistre qui ne me quittera plus. Mais je vis dans une abnégation complète de moi-même, absorbée, perdue dans la vie d'un autre, dans la contemplation d'un génie immortel.
«Hortense, écrivez-moi. Tendons-nous la main à travers nos tristesses, à travers nos fautes. Hortense, je sens que je vous aime toujours. Et vous?...»
À peine madame de Kervaëns eut-elle achevée ces deux lettres, que Guermann rentra. Il ne s'aperçut pas qu'elle avait les yeux gonflés de larmes.
--J'ai trouvé Anatole, dit-il d'un ton joyeux; nous avons du bonheur. Il m'a conduit tout au haut de la ville, dans une charmante maison qu'il habite seul, et où il va nous louer un petit logement dont la vue sur le Jura est délicieuse. C'est une mansarde, à la vérité, ma pauvre Nélida. Vous ne savez guère que par ouï-dire, je suppose, ce que c'est qu'une mansarde; mais, je vous l'ai dit, il y va de mon honneur de fuir la plus lointaine apparence de luxe. Il faut même que j'affiche ma pauvreté. Vous serez courageuse, je le sais, et vous monterez de vos deux pieds d'ange les cinq étages de votre humble demeure... de mon paradis, ajouta-t-il en s'agenouillant devant elle et baisant l'un après l'autre ses pieds mignons. J'ai loué aussi un atelier dans la même rue; j'ai fait marché avec un tapissier qui va nous fournir, à très-bas prix, un mobilier fort simple, mais qui n'a jamais servi à personne. Anatole veut vous faire hommage d'un piano d'Erard, toujours fermé chez lui, dit-il. Demain il viendra avec ses chevaux vous chercher et vous installer dans son palais. Êtes-vous contente de votre majordome, Nélida?
--Est-il bien nécessaire que je voie M. Anatole? dit madame de Kervaëns, effrayée à l'idée de se trouver en présence d'un étranger. (Jusque-là elle avait échappé à tous les regards.) J'aimerais mieux m'en dispenser.
--C'est impossible, reprit Guermann. Vous aurez à chaque instant besoin de lui.
--Moi, Guermann? Puis-je donc avoir besoin de quelqu'un au monde, hormis vous!
Il lui prit la main et la baisa avec effusion.
--Faites-moi ce petit sacrifice, Nélida, reprit-il. Anatole est plein de savoir-vivre, il n'abusera pas de la permission que vous lui donnerez. Une solitude absolue ne vous vaudrait rien; croyez-moi, vous serez bien aise d'avoir quelquefois une autre conversation que la mienne pour vous délasser.
Nélida, sourit d'un air incrédule et consentit comme elle faisait toujours. Le lendemain, à midi, Guermann lui présentait son ami Anatole, qui, malgré la réserve discrète qu'il s'était imposée, ne put s'empêcher de jeter à plusieurs reprises sur madame de Kervaëns de longs regards surpris dont elle se sentit blessée.
La vue de sa nouvelle demeure fit diversion. C'était une mansarde propre et riante. Le salon avait deux fenêtres d'où la vue s'étendait sur le cours du Rhône et la ceinture bleue du Jura. Le piano tenait un des côtés; un large sofa, un fauteuil à ressorts et une corbeille remplie de fleurs, donnaient à cette pièce modeste un aspect agréable.
--Il va sans dire, madame, dit Anatole en faisant asseoir Nélida, que mon jardin est entièrement à votre disposition. Ordonnez-y comme chez vous; vous n'y verrez jamais personne, pas même le propriétaire, ajouta-t-il en souriant, que ses affaires retiennent tout le jour à un maussade comptoir. Mais j'oubliais une chose, dit-il en se tournant vers Guermann: nous avons en ce moment à Genève une excellente troupe italienne; on donne ce soir la _Gazza ladra_; j'ai une loge d'avant-scène; si madame me permettait de la lui offrir...
--Je vous suis obligée, monsieur, interrompit madame de Kervaëns, je ne sortirai pas, je suis très-fatiguée.
--Une heure passée à entendre de la musique vous reposera, dit Guermann; nous partirons après le premier acte si vous désirez rentrer de bonne heure.
Madame de Kervaëns fit un signe d'assentiment contraint. Il lui répugnait de s'exposer ainsi à tous les yeux dans un théâtre. Toutes ses délicatesses de femme et d'amante étaient froissées à l'idée d'aller étaler devant la foule le secret de sa destinée; mais une délicatesse plus exquise encore lui fit taire son déplaisir. Elle aurait voulu que Guermann le comprît et le partageât; il ne paraissait pas y songer. Il prit un soin charmant à sortir de la caisse de voyage les plus belles robes de Nélida, l'aidant avec grâce à faire les apprêts de sa toilette, dont il voulut choisir et ordonner les plus petits détails. En le voyant si joyeux Nélida oublia ses scrupules, et, quand vint l'heure du spectacle, elle était presque réconciliée avec la pensée de paraître en public.
Mais son courage faillit l'abanbonner lorsqu'en entrant dans la loge d'Anatole elle vit tous les regards se porter sur elle, toutes les lorgnettes braquées de son côté, toutes les femmes se pencher vers leurs voisins et la désigner avec effronterie! Genève est, comme on sait, une ville de négociants et de méthodistes, c'est-à-dire une ville où, par esprit d'économie et de dévotion, on se refuse les amusements les plus légitimes, en se réservant le plaisir hypocrite et bon marché de la médisance. Par tous pays, d'ailleurs, deux individus jeunes, beaux, qu'on suppose heureux l'un par l'autre, soulèvent l'indignation et la fureur de ce public hargneux qui se compose de toutes les femmes honnêtes fatiguées de l'être, de toutes les femmes galantes qui veulent donner le change sur la facilité de leurs moeurs par la sévérité de leurs jugements, de tous les vieux libertins qui haïssent par état la passion noble et pure de tous les maris qui comparent; de tous ceux enfin, et le nombre en est considérable, qui portent avec dépit le poids d'une vertu forcée, les lourds ennuis du ménage, ou les cruels châtiments de la débauche.
Anatole s'était diverti, pendant une partie de la journée, des propos recueillis sur madame de Kervaëns et Guermann, dans des visites faites à cette intention; il s'empressa d'aller de loge en loge pour entendre les observations nouvelles que leur présence au théâtre provoquerait sans doute, et revint au bout d'une demi-heure, l'air triomphant; Nélida, pour se soustraire à tous les yeux, s'était enfoncée dans un coin de la loge; elle avait levé l'écran de taffetas vert, et, la tête dans ses mains, écoutait la musique.
--Mon cher, dit Anatole à Guermann, sans qu'elle s'apercût de son arrivée, nous faisons à nous trois un effet prodigieux; je vous exploite comme une mine d'or. Les questions ne tarissent pas. Je réponds à quelques-unes, je laisse les autres en suspens; je prends de grands airs de mystère; mais enfin personne n'ignore, à l'heure qu'il est, que tu es le premier peintre de France, c'est-à-dire du monde; que, par-dessus le marché, tu as de l'esprit comme un démon; et, ajouta-t-il en baissant un peu la voix, que la femme qui t'aime est une grande dame du faubourg Saint Germain. Toutes les mères de famille sont en émoi; on ne parvient pas à écarter les demoiselles de la conversation. On vous déchire, mais on est impatient de te connaître. Nos élégantes veulent déjà que je les conduise à ton atelier... Tu comprends? Je fais le difficile; je dis que vous ne voulez voir personne, que vous êtes très-heureux dans votre intérieur; de là un accroissement de curiosité. Demain, à mon réveil, je suis certain de recevoir trente invitations qui ne me seront pas destinées, je te le jure; mais je suis bon diable, et je ferai semblant de ne pas voir le but de ces cajoleries; je me laisserai faire. C'est toujours agréable d'être cajolé, même quand on sait que c'est à l'intention d'un autre.
Guermann, en écoutant ce babil amical, sentait chatouiller de nouveau sa vanité longtemps endormie. Il vit dans ce que lui racontait Anatole bien autre chose que les commérages d'une petite ville; il vit l'accomplissement de ses rêves, le monde soumis à son génie, la société subjuguée. Nélida découvrit avec surprise, en prenant son bras pour rentrer chez elle, qu'une joie inaccoutumée le possédait. Ce fut un premier désaccord dans leur pensée intime, car elle avait entendu la fin de la conversation d'Anatole, et regagnait sa demeure en proie à une profonde tristesse. Elle sentait sa solitude profanée par d'insolents regards, son amour insulté par des paroles méprisantes, son sanctuaire envahi bientôt peut-être par ce monde qu'elle avait fui, et en présence duquel la rejetait tout à coup une fatalité impitoyable.
XVIII
Le lendemain on apporta à Guermann une lettre d'Anatole, qu'il passa à Nélida après l'avoir lue: «Mon cher ami, écrivait le jeune négociant, je n'ai pas le temps d'aller te trouver. Je t'écris du comptoir pour te prévenir que j'ai accepté à dîner chez madame S... _avec toi_. Je l'ai fait sans te consulter, parce que tu aurais refusé peut-être, et tu aurais eu tort. Madame. S... est une personne importante à Genève. Elle tient le haut bout de la société, et reçoit tous les étrangers de distinction. Comme tu ne serais pas fâché, m'as-tu dit, de faire quelques portraits, il est bon qu'on te connaisse; or, tu ne saurais paraître nulle part avec plus de convenance que là. Je viendrai te prendre avant quatre heures.»
--M. Anatole a raison, dit Nélida à Guermann, en lui rendant ce billet dont l'écriture lui brûlait les yeux; il faut aller chez madame S... cela vous distraira.
--Voici la première parole dure que vous m'adressez, Nélida. Depuis quand a-t-on besoin de se _distraire_ d'un bonheur tel que le mien? Mais, malheureusement, Anatole dit trop vrai, il faut que je travaille, que je gagne ma vie; il faut donc accepter ces tristes exigences d'une société dont j'ai besoin... Vous allez vous ennuyer, Nélida?
--Moi, mon ami? reprit-elle avec son angélique douceur, pas une minute. J'ai là de la musique que je n'ai pas encore ouverte; ce piano est excellent. Et puis, n'ai-je pas à mettre en ordre pour mon herbier toutes les plantes que nous avons séchées à Wallenstadt? Vous savez que je prétends faire la flore de Wallenstadt, ajouta-t-elle en essayant de sourire.